Don Pourceau
iS MON INSTRUCTION. [1721]
mourut longtemps après à Naples. Après être reyenu de son amba8sade^ d'Allemagne et de Moscovie , Û passa, au retour , par la France , et me donna par écrit des choses forticurieuses sur la cour de Russie.
Ce ne fut pas sans peine et sans tous les délais que le cardinal Dubois y put apporter y que je tirai enfin de lui une instruction : j'y vis ce que je n'ignorois pas sur la position présente de l'Espagne. Après qu'on eut enfin arraché son accession aux traités de Londres, elle avoit signé une alliance défensive avec la France et» l'Angleterre sur le fondement des traités d'Utrecht, de la triple alliance de la Haye, et des traités de Londres , laquelle alliance défensive contenoit une garantie réciproque des États dont la France , l'Espagne et l'Angleterre jouissoient , et tacitement confirmoit très-fortement les renonciations réciproques qui étoit le grand point de M. le duc d'Orléans, et la succession protestante de TAngleterre dans la maison d'Hanovre , qui étoit le grand point du cardinal Dubois, et pas un des deux, celui personnel du roi et de la reine d'Espagne qui eurent toujours le plus vif esprit de retour. Par ce même traité d'alliance défensive, la France et l'Angleterre promirent leurs bons offices à l'Espagne , pour régler au congrès de Cambrai , où il ne se fit rien du tout, les différends qui restoient à ajuster entre l'empereur et le roi ^'Espagne. Ce n'est pas qu'il y eût rien à négocier là-dessus à Madrid, mais j'ai cru à propos d'exposer la situation de l'Espagne, lorsque j'y allai, avec l'empereur, la France, l'Angleterre et la Hollande , pour ne pas la laisser oublier ; avec cela le cardinal Dubois étoit fort en peine d'une nouvelle promotion de grands d'Espagne que l'empereur vênoit de faire contr» ses propres engagements , et chargea mon instruction de ce qu'il put , pour faire avaler cette continuation d'entreprise le plus doucement qu'il se pourroit à la cour d'Espagne. La chose finit , parce que le roi d'Angleterre obtint une déclaration de Vienne , que l'empereur n'avoit point entendu et ne prétendoit point faire des grands d'Espagne , que cette qualité ne se trouvoit point dans les lettres patentes qu'il avoit accordées à quelques seigneurs , mais seulement des distinctions et des honneurs, qu'il étoit maître de donner à qui lui plaisoit dans sa cour.
Cette instruction, après avoir relevé avec beaucoup d'afiectation l'utilité pour l'Espagne de l'alliance d'Angleterre et les soins du régent pour y parvenir , qui toutefois fut au mot de l'Angleterre et au détriment de l'Espagne et même du commerce de France, pour favoriser en tout celui d'Angleterre , comme il a été expliqué ici ailleurs et fort insisté sur la passion du régent de servir en tout l'Espagne , a grand scia de me recommander de prendre bien garde qu'il ne prît envie au roi d'Espagne de porter de nouveau la guerre en Italie , comptant sur la France et l'Angleterre , et à ce propos donne faussement pour motif à i'invasioa de la Sardaigne et à la guerre de Sicile l'emprisonnement de Molinez. On a vu ici, d'après M. de Torcy, combien peu de cas, et longtemps, Albéroni en fit, et qu'il [ne] réchauffa cette affaire que quand il eut résolu de porter la guerre en Italie , pour des raisons personnelles uniquement à lui. C'est ce que M. le duc d'Orléans avoit tant vu par les lettres de la poste qu'il étoit impossible que le cardinal Dubois le pût ignorer.
[1721] REMAKQUES SUR ICELLE. M
De son extrême attention à me munir de tout ce qu'il put ponr foire bien valoir ralliance d'Angleterre à l'Espagne , résultoit une injonction pathétique de vivre dans un commerce étroit à Madrid avec le colonel Stanhope, ambassadeur d'Angleterre , et de lui confier tout ce qui pourroit être relatif aux intérêts des trois couronnes ; en même temps de n'en avoir aucun sous tel prétexte que ce pût être avec les personnes attachées au prétendant , surtout à l'égard des desseins ou projets que ce prince ou ses serviteurs pourroient former de troubler le gouvernement présent d'Angleterre; -en particulier, d'éviter le duc d'Ormond, toutefois sans incivilité marquée.
Après ce que M. le duc d'Orléans m'avoit si précisément dit que c'étoit l'Espagne qui lui avoit fbrcé la main pour la déclaration actuelle des mariages et l'échange des princesses , je fus trës-surpris de trouver le contraire dans le narré de mon instruction. J'y trouvai aussi une grossière ignorance qui regardoit la façon de me faire dispenser d'une en:itrée. Des ambassadeurs de l'empereur n'en faisoient point à Madrid sous les rois d'Espagne de la maison d'Autriche comme ambassadeur de famille. Sur cet exemple, aucun ambassadeur de France vers Philippe Y n'y en a fait, et je n'ai pas compris comment un fait si public, et si fréquemment réitéré par le changement de nos ambassadeurs , a pu échapper au cardinal Dubois et même à ses bureaux.
L'instruction me défendoit de recevoir chez moi Magny et les Bretons réfugiés en Espagne , et Marsillao ; de n'avoir pas la même incivilité pour ce dernier en lieux tiers que pour les autres , et de voir avec une civilité simplement extérieure le prince de Gellamare, qui portoit alors le nom de duc de Giovenazzo , et les parents et amis de la princesse des Ursins comme les autres.
Enfin, pour ne m'attacher qu'aux choses principales de l'instruction , elle ne me prescrivit rien en particulier sur les visites et le cérémonial , mais d'en user comme avoit fait le duc de Saint-Aignan , et le cardinal Dubois y joignit un extrait du cérémonial pratiqué par nos ambassadeurs en Espagne et à leur égard , depuis M. de La FeuiUade , archevêque d'Embrun , mort évêque de Metz.
Je ne pouvois douter que je n'eusse affaire à un ennemi , et maître , après mon départ , de l'esprit de M. le duc d'Orléans. Je voulus donc avoir ma leçon faite jusque sur les plus petites choses, pour ne laisser à sa malignité que ce qu'il seroit impossible d'y dérober ; ainsi je lui fis à mi- marge plusieurs observations et questions, tant sur des choses portées par l'instruction que sur d'autres qui ne s'y trouvoient pas. Il répondît à côté assez bien et assez nettement. On verra bientôt où il m'attendoit.
Le cardinal Dubois n'oublia pas le P. Daubenton. L'instruction me prescrivit des compliments, des témoignages de reconnoissanoe du régent , de ses désirs empressés de la lui témoigner ; de lui dire que tienne m'étoit plus reconunandé que de prendre en lui une entière confiance. Cela fort étendu étoit accompagné d'un fort grand éloge. G'étoient deux fripons des plus insignes , dignes de se louer l'un l'autre et d'être abhorrés de tout le reste des hommes , surtout des gens de bien et
SO yalouse; son caractère. [1721]
4'honneur ; Tiiutruction ne fit mention que de lui de toute la cour d'Espagne, de Yalouse et de La Roche, pour lesquels elle me prescrivit de rhonnêtetô, mais de les regarder comme des gens timides, inutiles, dont on n'avoit jamais tiré secours ni la moindre oonnoissance. Yalouse, du nom deBoutin, étoitun gentilhomme du Gomtat, éleyé page de la petite écurie, très-médiocrement bien fait, d'esprit court, mais sage, appliqué, allant à son but et ne s'en écartant point, hpnnéte homme et droit, mais qui craignoit tout. Du Mont , de qui il a été parlé plus d'une fois dans ces Mémoires, le pcoposa, sur son esprit sage, doux et timide , au duc de Beauvilliers pour écuyer de M. le duc d'Anjou , qu'il suivit depuis en Espagne , et qui le fit quelque temps après majordome, qui fut un grand pas. Au bout de plusieurs années, il l'avança bien davantage, car ayant fait' don Lorenzo Manriquez grand écuyer , duc del Arco et grand d'Espagne , de premier écuyer qu'il étoit, il fît Yalouse premier écuyer. Cette promotion étoit récente à mon arri* Tée en Espagne. Yalouse fut premier écuyer jusqu'à sa mort , qui n'ar» riva que bien des années après, toujours très-bien avec le roi et la reine d'Espagne ; aussi bien avec le duc del Arco , toujours ne se mêlant que de sa charge et d'aucune autre chose, toujours cultivant les gens en place, et honnêtement avec Mme des Ursins, Albéroni, et ceux qui ont succédé , parce qu'ils sentirent tous qu'ils n'en avoient rien à crain(ke ; enfin sur les dernières années de Yalouse, le roi d'Espagne lui donna la Toison d'or. Il avoit depuis longtemps une clef de gentilhomme de la chambre sans exercice. Cette Toison, ainsi que bien d'autres, parut un peu sauvage.
La Roche n'étoit ni moins borné ; ni moins timide , ni moins en garde de se mêler de quoi que ce fût, que l'étoit Yalouse, doux, poli et honnête homme comme lui, mais aussi parfaitement inutile. Sa mère veuve étoit au vieux Bontems ce que Mme de Maintenon étoit au roi , mais plus à découvert , tenant son ménage , et maîtresse de tout chez lui. Le plaisant est qu'on la courtisoit pour plaire à Bontems, et que, quand elle mourut, il fut au désespoir et que le roi prit soin de le consoler. Il avoit fait le fils de cette femme , tout jeune encore , valet de garde-robe du roi, et au départ du roi d'Espagne , il le fit être son premier valet de garde-robe. Sa sagesse, sa retenue, son air de respect pour les Espagnols leur plut, et lui et Yalouse furent par là toujours bien avec eux. L'estampille est une manière de sceau sans armes, où la signature du roi est gravée dans la plus parfaite imitation de son écriture ; ce sceau s'applique sur tout ce que le roi devroit signer et lui en ôte la peine.' Il sembleroit qu'un sceau de cette importance ne devroit être confié qu'à des personnes principales ; mais l'usage d'Espagne , depuis qu'il a été inventé , est qu'il ne soit remis qu'à des subalternes de confiance. La Roche en fut chargé peu après qu'il fut en Espagne, où il avoit suivi Philippe Y ; il s'en acquitta très-fidèlement et poliment au gré de tout le monde, et s'y maintint toute sa vie dans une sorte de confiance du roi d'Espagne , sous tous les divers ministères , parce que tous sentirent bien qu'ils n'avoient rien à craindre de lui. Il tenoit, pour son état, une maison honorable où alloit bonne compagnie , et toujours plusieurs per*
[1721] LAULLEZ; fUL PORTtmi; SON OAIUCTÈRE. 81
sonnes à manger ^ ce que ne faisoft pas Valouse qui ne dépêUMit rien. A regard du P. Daubenton , je me réserve d'en parler ailleurs.
LauUez était alors à Paris de la part de TEspagne , et Tabbé Landi de la part du duo de Parme. Le premier étoit uiLirlandois, grand homme, très'bien Atit et de bonne mine, qui avoit été à l'abbé d'Estrées. Il le donna au roi d'Espagne, à la formation de ses gardes du corps sur le pied et le modèle de ceux du roi, comme un garçon braye et intelligent, fort honnête homme, ayecde l'esprit et de la sagesse. Laulles étoit tel en effet, et par les détails de ces compagnies de gardes du corps, il entra dans la familiarité du roi , de la reine sa première femme , de la prin* cesse des Ursins , et bientôt dans leur confiance ; en quoi , pour cette dernière qui lui valut celle des maîtres, sa nation, étrangère à l'Espagne et à la France, lui servit beaucoup; il fût souvent chargé de conmiissions secrètes et délicates qu'il exécuta toutes fort heureusement. Il devint ainsi major des gardes du corps et lieutenant général ; c'est en cet état qu'il vint en France , où il reçut le caractère d'ambassadeur au môme temps que Maulevrier le reçut à Madrid. Les vues qui m'a- Toient fait souhaiter d'aller en Espagne me firent aussi désirer liaison avec ces deux envoyés. Louville se trouva en avoir beaucoup avec Tabbé Landi; et le due de Lauzun, qui attirolt fort les étrangers chez lui, et qui y Toyoit Laullez , me facilita ce que je désirois auprès de lui. La oonnoissance fut bientôt faite : je voulois plaire au ministre d'Espagne ^ et lui ne le désiroit pas moins à un serviteur intime de M. le duc d'Orléans; les choses se passèrent tellement entre nous que l'amitié s'y mit, qui a duré au delà de sa vie« Je reçus de lui mille bons avis et toutes •ortes de bons offices et de services en Espagne. Je le retrouvai à mon retour, et encore depuis la mort de M. le duo d'Orléans, et je fis inutilement l'impossible pour lui procurer l'ordre du Saint-Esprit. Enfin il retourna en Espagne avec l'infante , d'où il fut envoyé à Majorque , gouverneur de l'Ile et capitaine général, où il est mort très«>longtemp8 après sans avoir été marié. Il y laissa deux sœurs filles qui y sont demeurées , qui s'adressèrent bien des années après à moi pour être payées d'avances faites par leur frère, et que j'ai servies de tout ce que j'ai pu dans cette affaire par mes amis. Par l'abbé Landi je voulois me concilier la petite cour de Parme qui avoit en beaucoup de choses du crédit sur la reine d'Espagne; je trouvai un homme poli, assez agréable dans le commerce, qui fut court par mon départ,- mais je n'en tirai rien à Paris ni en Espagne ; il n'étoit plus à Paris quand j'y revins.
J'ai rapporté ce qu'il y eut de plus important ou de plus remarquable de l'instruction en forme qui me fut donnée. Quelle qu'elle fût , elle satisfaisoit à tout avec le cérémonial de tous nos ambassadeurs en Es<* pagne , depuis M. de La Feuûlade , alors archevêque d'Embrun. J'eus plusieurs entretiens sur l'Espagne avec M. le duc d'Orléans et le cardinal Dubois ensemble ou séparément , et je n'imaginois pas qu'il se put rien ajouter de nouveau , lorsque le cardinal Dubois me dit chez lui qu'il m'avertissoit de prendre la première place à la signature du contrat de mariage du roi , et à la chapelle aux deux cérémonies du mariage du prince des Asturies , et de ne la laisser prendre sans exception