‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 155 sur 200 · ET SUIS LEURS MAJESTÉS CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

ET SUIS LEURS MAJESTÉS CATHOLIQUES

arrivâmes, étoit à peine sortie de terre, comme une fort grande église, qui devoit être accompagnée de logements pour le chapitre et les gens de l9i chapelle , qui n'étoient pas commencés. Cette chapelle étoit déjà fondée pour une riche collégiale '. Son titre étoit destiné de Saint-Ildephonse, sous l'invocation duquel elle devoit être consacrée; et c*est ce qui a donné le nom à ce vaste palais. Avant d'aller plus loin, il faut donner l'idée de ce lieu , que la retraite de Philippe Y , pendant sa courte abdication , a rendu célèbre.

Il seroit difficile de trouver une situation plus ingrate, ni. d'avoir mieux réussi à la rendre triste , pour ne pas dire affreuse , par le choix de l'emplacement du château. Ce château est un long et vaste bâtiment qui est double , presque au bas d'une pente fort douce et fort unie partout, qui, en s'élevant peu à peu, arrive jusqu'au bord de la plaine de Ségovie , que cette hauteur presque insensible dérobe au château , qui l'auroit vue en plein , avec la ville de Ségovie , son aqueduc et le couronnement de ses montagnes , s'il avoit été placé vingt ou vingt-cinq toises plus haut, ce quî-auroit formé à ses pieds une terrasse telle qu'on auroit voulu , dominant sur les jardins , mais avec une douceur trèsagréable, et (pli n'auroit que plus invité à y descendre, au lieu que l'emplacement où il est ne lui laisse que la vue et le plain-pied de la vallée , et masque entièrement la vue de tous les étages du double par cette hauteur qui s'^élëve si doucement jusqu'à la plaine, et qu'on semble toucher des fenêtres avec la main. Le rez-de-chaussée me parut destiné en salle des gardes , pièces à tenir des tables , et quelques logements. Tout le premier étage pour les appartements de Leurs Majestés Catholiques , distribués en belles pièces , de belles mais de diverses grandeurs , dont le double aveuglé , comme je viens de l'expliquer , en commodités et en garde-robes , logements de caméristes et de petits domestiques du roi les plus nécessaires , avec , au bout du flanc , des tribunes perpées snr la chapelle, mais point encore faites. Nous ne vîmes pas l'étage de dessus. La cage de l'escalier vaste et agréable dans sa forme, au milieu du bâtiment, et à droite et à gauche de jolis escaliers dérobés par lesquels nous passâmes.

A l'autre flanc opposé à la chapelle étoit un bâtiment double , qui ne débordoit pas le château en avant , placé en potence à l'égard du château, qui s'étendoit assez loin en le débordant par derrière, avec des cours et de grands bâtiments intérieurs. Il étoit bâti pour servir de commun pour les équipages, les cuisines et les offices, et pour loger les seigneurs et toute la suite de la cour. Du flanc du château à ce bâtiment , il n'y avoit au plus que trois toises. J'en témoigni^i ma surprise à la reine, qui me répondit qu'ils vouloient entendre du bruit et voir aller et venir. L'intention secrète , que je ne pouvois comprendre alors , étoit de désennuyer leur retraite par entendre et voir du monde auprès d'eux. Les jardins alloient jusqu'au pied de la montagne , dont l'espace

4. Les collégiales étaient des chapitres de clercs réguliers ou sécalieri, réunis dans une église sans siège épiscopal. Le chapitre de Sainte-Geneviève, réuû>li en 1853 , est une véritable collégiale.

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ètoit eottrt, «t Btir la fin montoient un peu dans la racine de la montagne ; mail , à droite et à gauche , ils s'étendoient déjà fort loin , et ils ont été depuis fort allongés de part et d'autre, remplissant toujours toute la largeur de la Tallée.

Ces jardins assez unis pour donner de tastes plains -pieds, et point assez pour manquer des agréments qu'on tire des terrains inégaux. Beaucoup d'allées d'arbrâs plantés tous grands , comme le feu roi faisoit à Marly, des terrasses peu élevées, revêtues et bordées de gazons, des bosquets sortant encore peu de terre, des bassins, des canaux, des pièces d'eau sans nombre, de toutes les formes, des cascades, des nappes , des effets d'eau de toutes les sortes , de la plus belle eau et de la meilleure à boire, et dans la plus prodigieuse abondance, et des Jets d'eau partout en gerbe et de toutes les formes, dont plusieurs , ^ui étoient seuls , jet oient gros comme la cuisse, le double de la hauteur de ce beau jet d'eau de Saint-Gloud, qui faisoit la jalousie du feu roi , et que tout le monde admire avec raison. Les plus fâcheux inconvénients ont quelquefois leur utilité : cette longue chaîne de montagnes qui bornoit les jardins, qui s'élevolt presque jusqu'aux nues, toute de rochers parsemés d'arbres mal semés , couverte de neige presque toute l'année , dont la cime ne fondoit jamais, dont la hideuse beauté faisoit tout l'aspect du château , et dont un mulet rapportoit de la glace et de la neige en moins de deux heures, aller et Tenir, cette chaîne de montagnes fourmilloit des plus grosses sources, à toutes hauteurs, et foumissoit sans cesse toutes Ub eaux des jardins, en telle quantité qu'on vouioit, et pour telle hauteur<où on désiroit les faire jaillir. Ces jardins avoient déjà quantité d'orangers, et ils étoient ^ussi ornés de vases de métal et de tous les plus précieux marbres , et les plus ornés d'excellents basreliefs et des plus belles statues de bronze et de divers marbres que le. sont les jardins de Versailles et de Marly , avec des ateliers dans les jardins mêmes, où travailloient sans cesse les meilleurs maîtres de France et d'Italie qu'on avoit pu attirer. Mais ces jardins , véritablement charmants par la variété et le bon goût, Pagrément^ la fraîcheur, la facilité , l'étendue des promenades, avoient un inconvénient bien fâcheux-, c'est que tout le terrain de ces jardins n'étoit que roche vive et dure, avec une légère croûte de terre par dessus , de manière qu'il avoit fallu employer le pic et très-ordinairement le secours de la pou4re pour écaver tous les bassins et pièces d'eau , les trous de tous les arbres , les tranchées des palissades , et tous les terrains des massifs , en emporter les pièces à dos de mulet et rapporter de même la bonne terre de loin pour en remplir tbutes les excavations où on avoit planté , et qu'il en falloit user de même pour toutes les nouvelles plantations et pièces d'eau qu'on y voudroit ajouter dans la suite en allongeant les jardins [aux] deux extrémités. Voilà pour la cherté qui ne pouvoit être que fort grande ; mais le pis est que quelque profondeur qu'on eût pu donner aux endroits destinés à planter, les racines des arbres, dont leur vie et leur beauté dépend « s'étendent toujours tout autour d'elles, et il y en a qui percent à pic. Dès qu'elles se trouveront arrêtées par le roc , ce qui y touchera séchera bientôt, la terre rapportée se consumera et ne pourra plus four-

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