‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 16 sur 200 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Mon départ de Paris pour Madrid. — Je rencontre et confère en chemin avec le duc d'Ossone. — Je passe et séjourne à Ruffec, à Blaye et à Bordeaux, et y fais politesse aux jurats. — Arrivée i Bayonne. — Adoncourt et Dreuillet, commandant et évoque de Bayonne; quels. — Pecquet père et fils ; quels. — Impatience de Leurs Majestés Catholiques de mon arrivée, qui la pressent par divers courriers. ^ Audience de la reine douairière d'Espagne. — Son logement. -» Elle me fait traiter à dtner. — Sou triste élat. — Adoncourt fort informé. ^ Passage des Pyrénées. — Je vais voir lioyola. — Arrivée à Vitloria. — Présent et députation de la province. — Trois courriers l'un sur l'autre pour presser mon voyage. — Je laisse mon fils atné fort malade à Burgos , et poursuis ma route sans m'arrêter. — Causes de l'impatience de Leurs Majestés Catholiques. — Basse et Impertinente jalousie de Maulevrier. — Arrivée à Madrid , où je suis incontinent visité des plus grands , sans exception de ceux à qui je devois la première visite. — Je fais ma première révérence à Leurs Majestés CaihoUquet et à leur famille. — Conduite très- singulière et tout opposée des ducs de Giovenazzo et de Popoii avec moi. — Visite à Grimaldo , particulièrement chaif^é des affaires étrangères. ^ Succès de cette visite. — Il coonotl parfaitement le cardinal Dubois. — Esquisse du roi d'Espagne ; de la reine d'Espagne ; du marquis de Grimaldo. — Le roi et la reine d'Espagne consentent, contre tout usage , de signer eux-mêmes le contrat du futur mariage du roi et de l'infante. — Us y veulent des témoins, que je conteste et que je consens enfin. — Signature des articles. — Office à LauUez.

Enfin je partis en poste le 23 octobre , ayant avec moi le comte de Lorges, mes enfants, l'abbé de Saint-Simon et son frère, et quelque peu d'autres. Le reste de la compagnie me joignit à Blaye, comme l'abbé de Mathan, et k Bayonne avec M. de Céreste. Nous couchftmes à Orléans , à Montrichard et à Poitiers. Allant de Poitiers coucher à Ruffec , je rencontrai le duc d'Ossone à Vivonne. Je m'arrêtai pour le voir , et sachant qu'il étoit à la messe, j'allai l'attendre à la porte de l'église. Comme il sortit, ce fut des compliments, des accueils et des embrassades ; puis nous allâmes ensemble à la poste , où lui et moi avions mis pied à terre, car il venoit en poste aussi. Force compliments aux portes, où je voulus , comme de raison , lui faire les honneurs de la France. Nous montâmes dans une chambre où on nous laissa seuls et où nous nous entretînmes une heure et demie. Il parloit mal françois, mais plus que suffisamment pour la conversation.

Après un renouvellement de compliments sur les mariages et le renouvellement si étroit de l'union des deux couronnes , et les politesses personnelles sur nos deux emplois , il entra le premier en matière sur la joie des véritables François et Espagnols , et le dépit amer des mauvais. Je fus surpris de le trouver si bien informé de nos cabales et de ce qu'on appeloit la vieille cour. Sans avoir voulu nommer personne , il m'en désigna plusieurs, et rien ne pouvoit être plus clair que ses plaintes contre des gens entièrement attachés au roi d'Espagne jusqu'aux mariages, et qui, depuis ce moment, se déchaînoient et contre les ma* riages et contre l'Espagne. Il me dit que M. le duc d'Orléans avoitplus

[17S1] POUR MADtOD. 39

d'ennemis de sa personne et de son gouvernement qu'il ne pensoit ; que je rarertisse d'y prendre garde , et il ajouta que , dans Tétat où en étoient les choses ) on ne pouvoit trop se hâter de part et d'autre de les finir. H me parla, mais sans désigner personne, de force mouvements dans notre cour et à Paris pour retarder , dans le dessein de gagner du temps , pour se donner celui de faire tout rompre, et qu'en Espagne on sentoit . le même esprit et de l'intelligence ; en même temps me protesta qu'il n'y avoit personne qui osât en parler au roi ni à la reine d'Espagne d'une manière, directe ; que tous efforts , quand même il en parottroit à Madrid , seroient inutiles ; de la joie et de l'empressement de Leurs Majestés Catholiques ; des avantages réciproques de cette réunion. Ce que j'exprime ici en peu de paroles en produisit beaucoup parce qu'il fut d'abord éirigmatique et fort réservé, et que l'ouverture ne vint qu'à peine sur tout ce que je lui dis pour le déboutonner. Hors ce qui , de ma part, me sembla nécessaire pour y parvenir, et sans descendre en aucun particulier , on peut juger que j'eus les oreilles plus ouvertes que la bouche. Seulement je l'exhortai à s'ouvrir franchement et nominalement avec M. le duc d'Orléans , et je tâchai de lui persuader qu'il ne pouvoit rendre un plus grand service, non-seulement à ce prince, et dont il lui sût plus de gré , mais à Leurs Majestés Catholiques , à qui désormais ses intérêts étoient unis , et par amitié et pour la grandeur des deux couronnes. Il m'assura qu'il s'expliqueroit avec M. le duc d'Orléans comme il faisoit avec moi ; mais quoique j'insistasse pour qu'il lui nommât et que je lui répondois du secret , je n'en pus tirer parole. Aussi ne m'en donna-t-il pas de négative ; mais je sentis bien à ses discours là-dessus que la politesse pour moi y avoit plus de part que la volonté d'une entière confidence sur un article si important mais si délicat. Nous nous séparâmes de la sorte, avec force compliments, accolades et protestations. Je ne pus , quoi que je pusse faire , l'empêcher de descendre ; mais , à mon tour , il ne put m'obliger de monter dans ma berlin», qu'il ne se fût retiré. l\ étoit assez peu accompagné.

Ma berline cassa en arrivant à Gouhé , terre appartenant à M. de Yérac ; il fallut y mettre un autre essieu. J'y fus donc plus de trois heures , que j'employai à écrire à M. le duo d'Orléans et au cardinal Dubois le récit de cette conférence et aller voir le château et le parc un moment. Ces retardements me firent arriver sur le minuit à Rufiec , où j'étois attendu ^de bonne heure par force noblesse de la terre et du pays , à qui je donnai à dtner et à souper les deux jours que j'y s^oumai. J'eus un vrai plaisir d'y embrasser Puy-Robert qui étoit lieutenant-colonel du régiment Royal'Roussillon du temps que j'y avois été capitaine. De Ruffec, j'allai en deux jours à la Gassine, petite maison à quatre lieues deBlaye , que mon père avoit bâtie au bord de ses marais de Blaye, que je pris grand plaisir à visiter; j'y passai la veille et le jour de la Toussaint , et le lendemain je me rendis de fort bonne heure à Blaye , où je séjournai deux jours. J'y trouvai plusieurs personnes de qualité, force noblesse du pays et des provinces voisines , et Boucher , intendant de Bordeaux, beau-frère de Le Blanc, qui m'y attendoient, auxquels je fis grande chère soir et matin pendant ce court séjour. Je l'employai bien

Page 1