JE PASSE À BLAYE ET À BORDEAUX
à visiter la place dedans et dehors , le fort de Tile et celui de Médoc visà-vis Blaye, où je passai par un trës-fàcheux temps. Mais je les voulois voir, et j'y menai mon fils qui avoit la survivance de mon gouvernement. Nous passâmes à Bardeaux par un si mauvais temps, que tout le monde me pressoit de différer , mais on ne m'avoit permis que ce peu de séjour , que je ne voulus pas outre-passer. Boucher' avoit amené son brigantin magnifiquement équipé, et tout ce qu'il falloit de barques pour le passage de tout ce qui m'accompagnoit , et de tout ce qui étoit venu me voir à Blaye dont la plupart passèrent à Bordeaux avec nous. La vue du port et de la ville me surprit avec plus de trois cents bâtiments de toutes nations rangés sur deux lignes sur mon passage , avec toute leur parure et grand bruit de leur canon et de celui du château Trompette.
On connoit trop Bordeaux pour que je m'arrête à décrire ce spectacle ; je dirai seulement qu'après le port de Constantinople , la vue de celui-ci est en ce genre ce qu'on peut admirer de plus beau. Nous trouvâmes force compliments et force carrosses au débarquement , qui nous conduisirent chez l'intendant, où les jurats* de Bordeaux vinrent me complimenter en habit de cérémonie. Gomme ces messieurs sont les uns de qualité et les autres considérables, et que cette jurade est extrêmement différente en tout des autres corps de ville , je me tournai vers l'intendant après leur avoir répondu, et je le priai de trouver bon que je les conviasse de souper avec nous ; ils me parurent sensibles à cette politesse à laquelle ils ne s'attendoient pas ; allèrent quitter leurs habits , et revinrent souper. 11 n'est pas possible de faire une plus magnifique chère, ni plus délicate que celle que l'intendant nous fit soir et matin, ni faire mieux les honneurs de la ville et de leur logis que nous les firent l'intendant et sa femme les trois jours que j'y séjournai , n'ayant pu y être moins pour l'arrangement du voyage. L'archevêque et le premier président n'y étoient point ; le parlement étoit en vacance. Néanmoins je vis le palais et ce qu'il y avoit à voir dans la ville. Quoiqu'on me dégoûtât de voir l'hôtel de ville qui est vilain, je persistai à y aller; je voulois faire une autre civilité aux jurats, sans conséquence; ils s'y trouvèrent ; je leur dis que c'étoit beaucoup moins la curiosité qui -m'amenoit dans un lieu où on m'avoit averti que je ne trouverois rien qui méritât d'être vu , que le désir d'une occasion de leur rendre à tous une visite , ce qui me parut leur avoir plu extrêmement.
Enfin , après avoir bien remercié M. et Mme Boucher , nous partîmes , traversâmes les grandes landes , et arrivâmes à Bayonne , où nous mîmes pied à terre chez d'Adoncourt qui y commandoit très-dignement , et y étoit adoré en servant parfaitement le roi. Mes enfants et moi logeâmes chez lui , et tout mon monde dans le voisinage. Le changement de voitures pour nous et pour le bagage nous y retint quatre jours , pendant lesquels rien ne se peut ajouter aux soins d'Adoncourt , à sa politesse aisée et sans compliments, et à sa chère soir et matin, propre, grande,
4 . G'esl-4-dire les magistrats municipaux qui portaient à Bordeaux le nom àt jurats f comme aillenra ceux d'écbevins, de capltouls, etc.