AGREDA. C
du principal , qui feroit ici une jolie église. Son tombeau de maltbre est beau , environné d'une grille à hauteur d'hotnine , dans le cbœur , devant le grand autel. Il étoit assez gâté faute de soin et de réparation , ce qui excita tellement mon indignation que je n'épargnai pas les principaux de ce collège en reproches de leur négligence et de leur ingratitude. Je touchai une nuit àGuadalajara, où arriva la catastrophe de la princesse des Ursins , et où je vis le |)anthéon du duc del Infantado, dont j*ai parlé ailleurs.
Une autre dtnée fut à Agreda ^ asse2 gros bourg où est Un monastère de filled , où la fameuse Marie d'Agreda a vécu et est morte , que la gent qiiiétiste a fait enfin canoniser depuis ;à toute peine , à Tappui de la constitiition Unigenitus, J'allai à ce couvent , dont on m'oUvrit l'église , qui n'a rien que de très-simple et commun. On me montra à côté du portail, qui est aUssi plus que médiocre , comme un grand soupirail de cave ouvert sur la rue , où on me dit que reposoit son corps. Je n'en voulois J3as davantage, et j'àvbis déjà fait quelques pas pour aller trbuvermon dtner, lorsque les religieuises ; informées quej'étôis là, m'envoyèrent prier de les aller voir. Je Ue pus honnêtement refuser cette demande, plus curieuse sûrement encore que civile. Je fus conduit dans une grande Cour, à une grande porte, qui étoit assez loin à gauche , ce qui ne me laissa pas douter que le dessein ne fût de me faire entrer dahs le monastère. Aussitôt que j'en f as tout proche ,1a porte s'ouvrit tout entière, qui se trouva bordée de religieuses, touchant le seuil, mais en dedans. La supérieure me fit un compliment en assez bon françois, et me pria de m'asseôir dans un fauteuil qu'on avoit mis derrière moi. Elles s'assirent toutes sur de petites chaises de paille. Après quelques courts propos sur mron voyage; on peut juger qu'il ne fut plus mention que de leur sainte, déjà béatifiée, mais depuis peu. Elles m'en firëht apporter des choses de dévotion , un petit Jésus de cire ; quelqueë livres , quelques chapelets, dont elles me donnèrent quelques-uns. J'admirai tout ce qu'elles me voulurent conter , mais j'abrégeai poliment la conversation plus qu'elles n'auroient vouIjq , et je in'èn allai trouver mon dîner , peu satisfait de nia curiosité.
J'avois pris ma route par t'ampelune. Le gouverneur vint aussitôt où j'étois logé , et voulut me mener chez lui et me donner à souper et à ceux qui étoient avec ihoi. Après force longs compliments , j'obtins de demeurer où j'étois , à condition que nous irions souper chez lui. La chère ne se fit point attendre, fut grande ^ à l'espagnole, mauvaise; des manières nobles, polies, aisées. Il nous fit fàte d'un plat merveilleux. G' étoit un grand bassin plein de tripes de morue fricassées à l'huile. Cela ne vàloit rien, et l'huile méchante. J'en mangeai , par civilité , tant que je pus. En me retirant, je lui demandai la permission ^e voir la citadelle , où on ne laisse entrer aucun étranger. J'y fus avec ce qui étoit avec moi le lendemain matin. Je visitai tout à mon aise , et je la trouvai fort belle, bien entretenue, ainsi qUe la garnison, qui me reçut sous les armes, au bruit du canon, et tout en fort bel et bon ocdre. Nous allâmes de là voir et remercier le gouverneur ^ qui peu après revint çhe^ moi nous voir parUTé
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A peu de distance j noue prîmes des mules pour passer les Pyrénées. Le chemin est par là plus court et un peu moins rude que par Vittoria. Mais il étoit devenu fort mauvais ^ parce que les Espagnols , quiTavjoient fort aplani pour y pouvoir mener aisément de l'artillerie depuis qu'ils avoient un roi françois^ en avoient soigneusement rompu tous les chemins lors de la guerre que l'abbé Dubois leur Ôt faire par M. le duc d'Orléans pour complaire aux Anglois et pour son chapeau, où le maréchal de Berwick commanda. Njpus couchâmes à Honceyaux, lieu affreux , tout délabré , le plus solitaire et le plus triste de ce passage , dont l'église n'est rien, ni ce qui reste de l'ancien monastère j où nous fûmes logés. L'abbé me vint voir, vêtu de long, avec un grand manteau vert, ce qui me surprit beaucoup. La visite fut courte. On nous montra l'épée de Roland et force pareilles reliques romanesques. Nous partîmes de bon matin de ce désagréable gîte , et arrivâmes enfin le jeudi saint à Bayonne , chez M. d'Adoncourt , pair une pluie effroyable et continuelle qui ne nous avoit point quittés depuis la sortie des montagnes. Il sembloit qu'elle n'o§oit les passer. Je i)'en avois presque point vu tomber en Espagne. Le ciel y est sans cesse d'une sérénité admirable, et les vents ne s'y font presque point sentir.
' D'Adoncourt , quoi que nous pussions dire , lious logea et nous fit la plus grande et la meilleure chère du monde. J'assistai les jours saints aux offices de la cathédrale, dans la place et avec le même traitement usité pour le gouverneur delà provipce, l'évoque y officiant. J'eus l'honneur de faire ma cour plusieurs fois à la. reine douairière d'Espagne « qui. m'ordonna de dîner dans sa maison de la ville , le jour de Pâques , dont le sieur de Bruges, dont j'ai parlé lors de mon 'passage, fit trèsbien les honneurs; et comme on savoit que j'étois affamé de poisson ) on y en servit en quantité et d'admirables , que je préférai à la viande. L'évèque, dont j'ai parlé aussi en même temps , et quelques principaux du lieu s'y trouvèrent» J'allai de là remercier et prendre congé de la reine, qui me fit présent elle-même d'une fort belle épée d'or sans diamants, avec beaucoup d'excuses de me donner si peu de chose. L'évèque voultit me donner à souper si absolument qu'il fallut s'y rendre. J'y trouvai bonne compagnie, bonne chère et- force poisson, qui ne laissa pas de trouver place.
Un courrier m'arriva à Bayonne, qui avoit été précédé de deux autres qui, pour ne me pas manquer, avoient pris, l'un par Vittoria, l'autre par Pampelune. Tous trois apparemment portoient des duplicata , car je n'ai point vu les dépêches des deux autres. Je fus agréablement surpris de celles qui me trouvèrent à Bayonne. C'étoit la réponse à celle que j'avoiâ faite et à ce que m'avoit apporté Bannière. Vt cardinal y avoit vt| fort nettement mon sentiment sur la préséance et sur la sortie du conseil de ceux qu'elle blessoit. Il pouvoit bien avoir aussi aperçu ce que je pensois de sa prétendue cabale. Enfin il avoit vu que son éloquence entortillée, ses prétextes recherchés et appuyés, ni la crainte de lui déplaire , ne pou voient me retenir en Espagne. Peut-être les courriers qui m'étoient allés chercher jusqu'à Madrid me portoient-ils des ordres si positifs qu'ils m'eussent embarrassé ^ qu'il n'étoit plus temps de me
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donner en deçà des Pjrénées ^ et qne ce fut pour cela que je reçus à Bayonne ce troisième courrier avec des lettres ajustées pour le lieu , au cas qu'il m'y trouvât, comme il arriva, avec ordre de m'y attendre; et peut-être de rebrousser chemin avec ses dépèches au bout d'un certain temps que j'aurois reçu en Espagne celles qui m'y étoient portées par les deux courriers qui avoient passé et qui ne m'ayoient point rencontré: car ces sortes de ruses étoient tout à fait dans le caractère du cardinal Dubois. Quoi qu'il en soit, j'ouvris sa lettre avec curiosité.
Je n'y trouvai plus mention de rester encore en Espagne, ni de Cha- ▼igny, ni d'aucun autre prétexte, et pas un mot qui laissât sentir que je lui eusse répondu franchement sur l'affaire du conseil. Je n'eus que des louanges de la promptitude avec laquelle j'avois été à Bçilsalm, et de la manière dont je m'étois acquitté de ce qui m'y avoit fait aller; des impatiences nonpareilles d'amitié et de besoin de mon arrivée; une prière, qui alloit à la défense, de m'arréter nulle part, même de faire le très- petit détour de passer à Blaye, parce que les choses du monde les plus pressées et les plus importantes m'attendoient , qui ne pouvoient se faire sans moi. Cette lettre si singulière étoit accompagnée d'une autre de Belle-Ile , qui en faisoit le commentaire. Il me répétoit les mêmes choses , me disoit que le cardinal Dubois étoit charmé de la réponse que j'avois faite aux dépêches que j'avois reçues par Bannière ; qu'il m'écrîvoit par son ordre exprès pour me conjurer d'arriver avec toute la diligence possible , et que je ne pouvois me rendre assez tôt pour l'importance des choses que le régent et le cardinal avoient à me conununiquer, et sur lesquelles, toutes pressées qu'elles fussent, il ne se pouvoit rien faire sans moi. îl'ajoutoit qu'il étoit chargé de m'assurer qu'il ne me seroit rien proposé qui pût m'être désagréable ou m'embarrasser , rien surtout qui pût en aucune sorte intéresser ma dignité de duc et pair*, sur fce] qu'ils étoient bien persuadés qu'il n'y avoit rien à espérer de moi là-dessus. Rien de plus pressant enfin ni de plus flatteur. Il finissoit enfin en me conjurant de ne m'arréter pas un instant et de ne passer point à Blaye.
Un si grand changement de style et tant de merveilles à l'instant de mon départ , malgré tant de fortes insinuations , et quelque chose même de plus, d'y demeurer encore sous les prétextes qu'on a vus, me parut fort suspect d'une part si peu sûre, car il étoit visible que le cardinal avoit pour ainsi dire dicté, au moins vu et corrigé, la lettre de Belle-Ile, comme il avoit fait celle t^ue Bannière m'avoit apportée : enverra bientôt que je ne me trompois pas. Je leur mandai par une réponse courte à chacun le jour que j'avois supputé pouvoir arriver : que j'étois fatigué du voyage à tour de roue jusqu'à Bayonne ; que cette raison de m'y reposer et celle des jours saints m^y retiendroient jusqu'au lundi de Pâques ; enfin que je n'avois pu refuser au duc de Berwick de prendre les petites landes pour l'aller trouver, où il venoit exprès de Montauban pour me voir ; et du reste force compliments.
Le ^uc de Berwick, qui commandoit en Guyenne, et qui trou voit Montauban plus commode que Bordeaux pour fixer son séjour, m'avoit en effet demandé ce rendez- vous avec instance; et l'amitié qui étoit.
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entre nous , et toutes celles que j'avois reçues du duc de Liria , ne me permettoit pas un refus. Il étoit bien naturel au maréchal de désirer de m'entretenir sur la situation de son fils en Espagne, sur une cour qu'il avoittant fréquentée, et sur les dispositions, pour lui-même, de Leurs Majestés Catholiques après tout ce qui s'étoit passé. Je partis donc de Bayonne seul avec Tabbé de Saint-Simon, le lendemain de Pâques, et m'y séparai jusqu'à Paris de tout ce qui étoit avec moi. Je passai un jour franc avec le maréchal de Berwick à Marmande , et avec le duc de Duras, qui étoit avec lui, et qui commandoit en Gnyenne sous lai. J'appris là que nous n'étions qu'à quatre lieues de Duras. Je voulus y faire une course pour en dire des nouvelles à Mme de Saint-Simon , et des beautés que le maréchal son oncle y avoit fait faire toute sa vie avec attache , sans jamais les avoir été voir. J'en avois aussi curiosité ; mais quoi que je pusse faire, jamais ils ne voulurent y consentir. Malheureusement ils savoient , comme tout le pays , les courriers qui m'avoient été dépéchés; ils n'osèrent prendre part à mon retardement, dont feus un yéritable regret. Je m'embarquai de bon matin sur la Garonne , et j'arrivai de bonne heure à Bordeaux , chez Boucher , intendant de la province. Les jurats me firent aussitôt demander par Ségur, leur sousmaire, l'heure de me venir saluer. Je les priai à souper, et dis à Ségur que les compliments se feroient mieux le verre à la main. Ils vinrent donc souper, et me parurent fort contents de cette honnêteté. Le lendemain la marée me porta de fort bonne heure à Blaye par le plus beau temps du monde. Je n'y couchai qu'une nuit et ne passai point à Ruflfec pour abréger.
J'arrivai le 13 avril à Loches sur les cinq heures du soir. J'y couchai parce que j'y voulus écrire un volume de détails à la duchesse deBeauvilliers, qui étoit à six lieues de là, dans une de ses terres, que je lui envoyai par un exprès ; et je pus de la sorte lui écrire à découvert sans rien craindre de l'ouverture des lettres. J'arrivai d'assez bonne heure le lendemain 14 à Ëtampes , où je couchai , et lé 15 , à dix heures du matin ,' à Ghastres', où Mme de Saint-Simon devoit venir dîner et coucher, audevant de moi , pour jouir du plaisir de nous recevoir , de nous retrouver ensemble, de nous mettre réciproquement au fait de tout, en solitude et en liberté, ce qui ne se pouvoit espérer à^ Paris dans ces premiers jours de mon retour. Le duc d'Humières et Louville Vinrent avec elle. Bile arriva une heure après moi dans le petit château du marquis d'Arpajon, qu'il lui avoit prêté, où la journée nous parut bien courte et la matinée du lendemain 16 avril.
Comme nous causions, sur les dix heures du matin, arriva Belle-Ile. Après les amitiés et les compliments, il me pria quMl pût m'entreteoir en particulier. Après de nouveaux compliments, des louanges de ma conduite en Espagne et de mes lettres, et une courte peinture de la
4, Gliasires, ou Châtres, aux environs d'Étarnpes (Seine-etOise), porte aujourd'hui le nom d'Arpajon. On a changé ce nom en celui de Chartres dans les anciennes éditions. L'itinéraire de Saint-Simon se rendant d'Étampes à Parie suffirait pour prouver qu'il ne faut pas lire Chartres.
370 BELLE-tLE VIENT MB PROPOSER [lltt]
situation de la cour, se taisant sur la préséance et glissant sur la oaliale; il me peignit le duc de Noailles comme Thotame le plus dangereux et le plus ennemi de M. le duc d*Orléans et de sdn gouvernement, et n'ctublia pas d'animer ma haine autant qu'il lui fut possible , et de me présenter tout l'intérêt que j'avois de saisir l'occasion de le perdre saAS ressource, qui s'offroit d'elle-méine à moi, et pour laquidle j'étois at* tendu avec tant d'impatience.
Auprès ce vif préambule, il me dit merveilles du cardiiial Dubois à mon égard , et enfin q«'il Tavoit chargé de venir me trouver à Ghastres pour me confier de quoi il s'agissoit ; en quoi il ne doutoit pas que Tamour de l'État, mon attachement personnel pour M. le duc d'Orléans, la connoissance expérimentale que j'avois du caractère du due de Noailles, enfin que mon intérêt, si fort u;ii à celui de M. le duc d'Orléans, ne me portât à me joindre à lai, cardinal Dubois; dans ce qui étoit projeté, pour l'exécution de quoi il m'avoit attendu avec une extrême impatience; en un mot, qu'il falloit chasser le duc de Noailles et lui ôter sa charge de premier capitaine des gardes du corps. Je répondis à Belle-Ile par une autre préface , mais bien plus courte que n'avoit été la sienne , sur tous les points qu'il avoit traités. Je m'étendis un peu plus sur ma haine pour le duc de Noailles , sur ses causes , sur ma soif ardente de vengeance , sur ce que je n'avois nul ménagement à garder avec lui , et sur ce qu'en effet je n'en gardois publiquement aucun. Ensuite je lui dis qu'en affaire de cette nature ce n'étoit pas son intérêt ni sa passion qu'il falloit consulter; que, si je n'écoutois que l'un ou l'autre, il n'y avoit rien à quoi je ne me portasse pour écraser le duc de Noailles ; mais que l'intérêt et la passion étoient des conseillera dont un homme d'honneur et de bien se devoit garder , sans toutetois exclure la satisfaction qu'ils pourroient prendre dans les conseils sages, justes et prudents qui , sans égard à eux , et pour des causes réèllfes et sans reproche , se trouveroient d'ailleurs concourir avec eux; que c'étoit ce que je ne pouvûis apercevoir dans la proposition qu'il me faisoit, où je ne voyois nulle raison qui pût imposer à personne, mais beaucoup de danger à s'y abandonner. Belle- Ile, fâché de ce qu'il entendoit, m'interrompit de vivacité et voulut pérorer. Â mon tour je lui demandai audience. Je le priai de considérer que ce n'étoit pas tout de frapper de grands coups , mais qu'il en falloit considérer la conséquence et les suites ; que je n'ignorois pas le pouvoir du roi sur les charges qui ne sont pas offices de la couronne , mais que je savois aussi qu'il n'est pas souvent à propos de foire tout ce qu'on peut exécuter; que quelque haine que j'eusse pour le duc de Noailles, et quelque juste* mépris que j'eusse de son âme, de sa conduite et de ses quarts de talents , je le voyois revêtu, et point de crime qui autorisât à le dépouiller: S'il y en avoit quelqu'un, il le falloit montrer, le prouver et l'établir publiquement, avec tant de solidité, sans même rien de <brme juridique, que cela fermât la bouche au monde. Mais s'il n'y avoit 4ue des sujets de simple mécontentement, le dépouiller seroit et paroîtroit une violence qui irriteroit tout le monde , et en particulier tous ceux qui avoient des charges, et tous leurs entours, dont chacun se diroit avec raison : « Aujourd'hui le duc de Noailles , et demain moi,
[17t2] LE DÉPOUILLEMENT DE NOABXES. 871
si la fontaisie en prend; et qui me garantira d^une fantaisie?» Dès lors, voilà tout oe qu'il y a de gens les plus établis et les plus considérables» et tout ce qui tient à eux , dans le plus grand éloignement de M. le duc d'Orléans et d'un gouvernement sous lequel il n^ a. de sûreté pour personne ; et c'est la semence la plus fertile et la plus dangereuse des associations , des complots , et de tout ce qu'ils enfantent de plus sinistre. ^ Voyons les choses , ajoutai-je , comme ellçs sont et comme elles se présentent. Bien ,oa ma] à propos , le duc de Noailles est le troisième capitaine des. gardes , et le troisième gouverneur du Boussillon, de père en fils. Il ^ , depuis qu'il a commencé à paroître , été sans cesse dans des emplois brillants. Les établissements de ses sœurs et de toute sa famille sont immenses, tous gens qui, par intérêt, et par honneur, ne peuvent pas ne point sentir vivepient le coyp dont il sera frappé ; et plus il tombe sur un homme si grandement établi , et lui et ses plus proches et nombreux entours, plus M. le duc d'Orléans s'en fait des ennemis Irréconciliables, plus toutes les charges, du royaume tremblent et s'indignent d'autant plus que la plupart de leurs possesseurs , quant à leurs personnes, aucun, quant à leurs en tours, n'ont pas à beaucoup près des considérations de ménagement telles que les a le duc de Noailles. » Je priai ensuite Belle- Ile de considérer la proximité du moment de la majo« rite , et tout ce que M. le duc d'Orléans auroit à craindre de tous les gens en charge d'approcher à toutes heures un roi dont l'esprit ne pouvoit pas être formé ; encore moins le jugement , et qui seroit en proie aui flatteries, aux calomnies, aux adresses de tous gens si intéressés à perdre auprès de lui le régent et sa régence , et qui auroient tant de choses spécieuses à se ballotter entre eux^ pour les mettre sans défiance dans la tête du roi, sur les finances , sur la marine, sur l'Angleterre, sur la guerre faite à l'Espagne, sur la yie particulière de M. le duc d'Orléans, et sur tant d'autres poiçts qui se présentent si aisément quand on veut nuire e,t qu'iin grand intérêt y pousse; sans compter les autres mécour tents. Belle-Île nfs sut que répondre de précis 4 des objections si fortes et si évidentes. Mais pour ne pas se rendre , il ba^it la campagne , et chercha tant qu'il put des ressources dans ma haine et dans son bien dire.
Cette conférence, où il ne fut (question que de ce point, dura plus d'une heure , et finit par me prier de faire encore des réflexions. Je lui dis qu'elles s'étoient toutes présentées à la première mention de sa proposition; qu'elles se fortifioient toutes Tune par l'autre ; que je ne voyois pas qu'il eût répondu à, aucune; qu'ainsi je demeurois dans mon sentiment; que je le.priois de les porter toutes et dans toute leur force au cardinal Dubois pour lui faire sentir les suites funes^s de ce projet, auquel l'accablement d'affaires de toutes les sortes ne lui avoient pas permis de penser avec l'attention qu'il méritolt. J'assaisonnai cela de tous les. compliments capables d'adoucir le dépit de ma résistance, qui fut d'autant plus vif que le cardinal n'osa le montrer. Belle-Ile dîna avec nous en sortant de cette conversation parce que nous voulions arriver À Paris de Jfort bonne heure . et partit avant nous.
Je ne fis que changer de voiture au logis , et j'allai au Palais «Royal ,
d72 JE TAIS AU PALAIS-ROYAL. [1712]
droit chez le cardinal Dubois. Il accourut au-devant de moi. Ce fut des merveilles ; et sans rentrer ni s'arrêter , il me conduisit chez M. le duc d'Orléans, dont la réception fut aussi bonne et plus sincère. Il étoit dans son petit cabinet au bout de sa petite galerie. Nous nous assîmes, moi Tis-&-vis de lui , son bureau entre deux , et le cardinal au bout du bureau, /eleur rendis compte de bien des choses, et je répondis à bien des questions. Ensuite je parlai à M. le duc d'Orléans de la conduite de la princesse des Asturies avec Leurs Majestés Catholiques» de leur patience et de leurs bontés pour elle ; et après ce sérieux je le divertis de mon audience de congé chez elle , dont il rit beaucoup. Ensuite il me parla de la sortie du conseil , glissant avec des patins sur la préséance ; et le cardinal se mit sur la cabale, sans toutefois enfoncer matière, et dit que Son Altesse Royale n'avoit pu moins faire que de chasser le chancelier. Je hissai tout conter; puis je leur dis que je ne pouvois qu'apprendre, ne m'étant pas lors trouvé ici et n'ayant encore vu personne , sinon que je trouvois tout cela bien fâcheux. Et tout de suite, me tournant tout à fait à M. le duc d'Orléans et m'adressant à lui, j'ajoutai que, puisque le chancelier n'étoit à Fresnes que pour la même chose que j'aurois faite si j'avois été ici, j'espérois bien que Son Altesse Royale trouveroit bon que j'y allasse le voir incessamment. Cette parole fit comme deux termes du régent, qui baissa les yeux, et du cardinal, qui égara les siens, rougissant de colère. Je crois bien qu'ils n'avoient pas espéré me persuader de rentrer au conseil; mais l'étonnement et le dépit d'une adhésion si nette et si peu attirée à la sortie du conseil , et la liberté avec laquelle je causois > mon empressement pour le chancelier déconcerta le régent comme un particulier^ et le tout-puissant ministre oomme un courtisan. Je me repus avec complaisance de l'état où je les vis , et du silence qui dura plusieurs moments. Le cardinal le rompit en se secouant comme un homme qui se réveille, et me dit, d'un air le plus bénin qu'il put, qu'ils avoient fait ce que le roi d'Espagne avoit désiré. Je lui demandai ce que c'étoit. Il me répondit : « Donner au roi un jésuite pour confesseur, et c'est le P. Linières. — Le roi d'Espagne 1 repris-je, jamais il ne m'en a parlé. — Comment ? dit le cardinal ; il me semble pourtant qu'il vous a parlé de jésuite , et que vous nous en avez écrit. — Vous confondez , monsieur, repris-je ; le roi d'Espagne m'en a parlé pour l'instruction de l'infante , et pour sa confession pour la suite ; je vous en ai écrit et à M. le duc d'Orléans , et cela [a] été fait; mais jamais le roi d'Espagne ne m'en a dit un seul mot pour le roi. Bien est vrai que le P. Daubenton m'en parla , et me dit que le roi d'Espagne avoit dessein de me charger de prier M. le duc d'Orléans de sa part, de rendre le confessionnal du roi aux jésuites ; que je répondis au P. Daubenton que pour moi Je serois ravi d'y pouvoir contribuer comme particulier, maLs que je n'oserois pas me charger de faire cette office , parce que, comme le roi d'Espagne anroit raison de trouver mauvais que notre cour se voulût ingérer d'entrer dans les choses intérieures de sa cour, surtout de se mêler de son confesseur , aussi notre cour vouloit être en pleine li-