DIFFICULTÉ SUR LA NÉCESSITÉ
rendit en espagnol , répondit qu'il ne le croyoit pas , qu'en tout cas , il n'en a voit point apporté. Sur quoi Maulevrier, qui jusqu'à ce moment avoit gardé un parfait silence, dit qu'il Talloit envoyer chercher, et sans une parole de plus sortit de sa place pour le faire. Dans cet intervalle , le roi d'Espagne me dit qu'apparemment il n'en falloit point , puisqu'on n'en avoit point apporté. Pour toute réponse , je lui proposai de faire appeler Grimaldo qui étoit derrière le cercle des grands. Le roi lui manda aussitôt de lui venir parler , il vint et s'approcha du fauteuil entre le majordome-major et moi qui lui fimes le peu de place que nous pûmes.
Sur la question que le roi lui fit, il répondit qu'il ne faUoit point d'instrument françois. J'objectai ce qui s'étoit passé pour les articles que nous avions signés avec le marquis de Bedmar et lui sur deux instruments, l'un espagnol, l'autre françois. Grimaldo répliqua que ce n'étoit pas la même chose. Je n'en entendis que cela , parce que le roi d'Espagne , qui prenoit la peine de nous servir d'interprète , ne m'en expliqua pas davantage. Je répliquai modestement qu'il sembloit que la dignité des deux couronnes demandoit que chacune eût un instrument signé en sa langue , et en ce moment Maulevrier revint auprès de moi au même lieu où il étoit avant de sortir. Grimaldo me répondit avec beaucoup de politesse qu'il ne croyoit pas que cela pût faire difficulté , d'autant qu'il avoit vu une lettre du cardinal Dubqis à Maulevrier, qui le portoit expressément. Je regardai Maulevrier me tournant vers lui avec l'étonnement qu'il est aisé de se représenter. Il me dit avec un air fort embarrassé qu'il y avoit quelque chose de cela dans une lettre que le cardinal Dubois lui avoit écrite. Cela me fît prendre mon parti sur-lechamp. Je dis au roi et à la reine que je ferois aveuglément tout ce qu'il leur plairoit me commander , ce que j'assaisonnai de tout ce que le respect , la confiance , l'union , la joie de ce grand jour , me purent fournir en peu de paroles, et que j'espérois que, s'il se trouvoit qu'il fallût un instrument en françois, Leurs Majestés Catholiques voudroient bien ne pas faire de difficulté de le signer après coup en particulier. En même temps je me mis comme en devoir d'approcher du roi le contrat qui étoit sur la table , pour lui marquer mon empressement , mais sans y toucher toutefois , parce que c'étoit la fonction du secrétaire d'Ëtat Rodrigo. Il parut à quelques discours et à l'air du roi et de la reine d'Espagne , que cette démonstration leur fut extrêmement agréable.
A l'instant Rodrigo s'approcha du nonce , qu'il couvrit un peu , et de là présenta le contrat et la plume au roi d'Espagne , et aussitôt se retira au-devant de la table, qu'il suivit, amenant l'écritoire dessus à mesure qu'on signoit tout de suite. Le roi, ayant signé, poussa le contrat devant la reine, et lui présenta la plume. Elle signa, puis ajusta le contrat devant l'infante , lui donna la plume et lui tint un peu la main pour signer, ce qu'elle fit le plus joliment du monde. La reine après, lui reprit la plume, la donna par devant l'infante au prince des Asturies, et lui poussa le contrat. Il signa donc et les deux princes ses frères , en se donnant de même la plume et se poussant le contrat. La dernière signature achevée , don Joseph Rodrigo reprit la plume des mains de l'infant
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don Carlos et le coùtrat de dessus la table. La joie qui accompagna ces signatures ne se peut exprimer.
Un moment après qu'elles furent achevées, le roi et la reine se levèrent , et aussitôt don Rodrigo vint ànfbi et me conduisit avec Maulevrier à la petite table près des fenêtres, dont j'ai fait mention. Le roi et la reine s'y trouvèrent aussitôt que nous, et nous commandèrent de signer en leur présence. On jugera bien , sans qu'on le dise , qu'il n'y avoit point de sièges, et que nous signâmes debout. Gomme je me mis en devoir de signer à côté du dernier infant , don Joseph , qui étoit à côté de moi, m'arrêta et me montra à côté du pénultième. J'en fis quelques petites difficultés , sur quoi il me lit expliquer qu'il falloit que cela fût ainsi pour laisser place à la signature de Maulevrier à côté de celle du dernier infant. Alors je signai à côté de celle de l'infant don Ferdinand , et , après avoir dit quelques mots de respect et de- joie au roi et à la reine d'Espagne, qui étoient tout près de moi, et s'étoient baissés sur la table pour me voir mieux signer , je donnai la plume à Maulevrier , qui , après avoir signé , la laissa sur la table. Comme cette manière de signer nous étoit plus honorable que celle que j'étois près de garder , et que ce fut le secrétaire d'Etat qui me la fit changer , je ne crus pas devoir résister davantage. Je iis.à Leurs Majestés Catholiques des remercîments de l'honneur que leur joie et leur bonté nous venoit de procurer de signer en leur présence. Ce fut un redoublement de joie et de com» pliments à Leurs Majestés Catholiques de ce qui se trouva là de plus près et de plus familier avec elles. Les louanges de la contenance de l'infante pendant un si long temps en place devant tant de monde , et de sa signature , ne furent pas oubliées. J'accompagnai le roi et la reine jusqu'à la porte du salon des Miroirs , ayant soin alors , autant que cela se put, démontrer toute déférence au majordome-major- et annonce, et que je lui cédois pour leur ôter toute impression de dessein dans la place que j'avois prise et maintenue.
Dès que Leurs Majestés Catholiques et les princes leurs enfants furent rentrés , et aussitôt la porte du salon des Miroirs fermée sur eux , je fus environné et, pour ainsi dire, presque étouffé de tout ce qui étoit là, les uns après les autres à l'envi , avec les plus grandes démonstrations , de joie et mille compliments. La foule distinguée qui sortit du salon des grands étoit grossie, dans le salon qui le sépare de celui des Miroirs, de l'autre foule de gens de qualité , qui y avoient attendu la fin de la cérémonie pour voir repasser le roi et la reine , et les plus considérables de ceux-là pour leur témoigner leur joie en passant, à quoi, dans les deux salons , Leurs Majestés Catholiques se montrèrent très-affables par leur air et leurs réponses.
Pour achever ce qui regarde l'instrument françois , je menai Maulevrier à la cavachuela de Grimaldo. Je m'étois plaint cependant à Maulevrier sans aigreur et avec beaucoup de mesure , de ne m'avoir pas informé de la lettre du cardinal Dubois. Il ne me répondit autre chose, sinon, et très-froidement, qu'il me la feroit chercher. Arrivés ensemble chez le marquis de Grimaldo, ce ministre soutint, mais avec beaucoup de politesse, ce qu'il avoit dit de cette lettre à la signature. Il ajouta
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qu'il n'y avoit qu'à se conformer à ce qui se passeroit à Paris au contrat de mariage du prince des Asturies , et qu'encore qu'il arrivât qu'il n'y en fût pas signé d'instrument en espagnol , le roi d'Espagne venoit de le charger de m'assurer qu'il ne feroit aucune difficulté de signer un instrument en françois du contrat de mariage du roi, si je persévérois ce nonobstant à le désirer. J'en remerciai extrêmement ce ministre , auque 1 et encore moins au roi d'Espagne , je ne voulus pas témoigner la moindre chose sur Maulevrier dont le froid ^ l'embarras et le silence portoient sa condamnation sur le front. Je ne voulus mander cette altercation qu'au cardinal Dubois, et rien de cela à M. le duc d'Orléans, ni dans la dépêche du roi qui se lisoit au conseil de régence , et encore ne m'en pris-je dans ma lettre au cardinal qu'à un oubli ou à un défaut de mémoire de Maulevrier , avec lequel je continuai de vivre comme auparavant , avec la politesse et les égards dus au caractère que je lui avois apporté, et conférant avec lui de tout ce qui regardoit l'ambassade, tellement qu'il vint continuellement dtner chez moi , souvent familièrement sans que je l'en priasse , et qu'il ne parut à qui que ce fût que j'en fusse mécontent.
Ce n'étoit pas que je ne sentisse toute la conduite si pourpensée et si parfaitement exécutée d'une noirceur si peu méritée , dont la perfidie me commit d'une manière si publique en présence du roi et de la reine d'Espagne , et de tout ce que leur cour avoit de plus grand ; mais la façon dont j'en sortis , pleine des bontés du roi d'Espagne aussi publiques ; l'affront tacite que Maulevrier reçut dans une si auguste assemblée de [m'avoir] laissé ou plutôt induit à m'embarquer en cet instiùment françois, en ayant la négative en main de celle du cardinal Dubois, d'en, être convaincu par le ministre espagnol , à qui il Pavoit montrée , et par son propre aveu de me l'avoir cachée ; l'indécence de me brouiller et de vivre mal en pays étranger avec un collègue si disproportionné et aveo qui je ne pouvois éviter des rapports nécessaires; et, s'il faut tout dire ^ le mépris extrême que j'en conçus de lui; enfin le doute, si la scéléra* tesse étoit de son cru ou concertée et commandée par le cardinal Dubois , toutes ces raisons me résolurent au parti que je pris là-dessus , jusqu'à glisser légèrement ou éviter de répondre à beaucoup de seigneurs , qui m'en parlèrent sans ménagement pour lui , parce qu'il étoit fort ha! de toute la cour d'Espagne , et jusque de la ville de Madrid et même du bas peuple , comme j'aurai lieu de le répéter ailleurs ; mais , tout en politesse et en conduite ordinaire avec lui, je m^en gardai comme d'un très-impudent fripon , et je ne fus pas fâché de l'en laisser souvent apercevoir, sans toutefois lui laisser la plus légère occasion de plainte.
Le lendemain du départ du roi , 20 novembre , pour achever cette matière , Maulevrier vint le matin chez moi avec Robin , et m'apporta la lettre du cardinal Dubois , par laquelle il lui mandoit nettement qu'il ne doit y avoir qu'un instrument du contrat de mariage , signé en la langue du pays de la princesse où on contracte , et qu'il suffit d'en faire expédier une copie traduite en l'autre langue , certifiée par le même secrétaire d'£tat qui a reçu le contrat. G'étoit précisément ce que Gri-
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maldo nous afoit iiX chez lui et ce qui me fit demeurer d'accord avec lui de différer jusqu-i Lerma à voir de quoi je me pourrois contenter. Il venoit de m*arriver un courrier (Je Burgos avec de meilleures nouvelles de mon fils aîné. Ce courrier avoit rencontré le roi et la reine dISspagne , qui l'avoient fait approcher de leur portière à la vue de ma livrée. Ils s'étolent informés des nouvelles de mon fils et [avoient] chargé le courrier de me dire de leur part la joie qu'ils avoient 4e l'apparence de la guérison. J'avois donc à écrire au marquis de Grimaldo pour remercier par lui Leurs Majestés Catholiques de ces marques de bonté. J'y ajoutai ce que Maulevrier venoit de me montrer de la lettre du cardinsï Bubois , dont je viens de parler , au moyen de quoi je demeurois parfai* tement content de ce qui s- étoit fait et n'en demandois pas davantage. J'avois raison moyennant cette lettre d'être content, puisqu'elle ne demandoit qu'une copie coUationnée du contrat en françois, certifiée du secrétaire d'État, au lieu de quoi j'envoyois au roi un instrument original du contrat de mariage en espagnol , signé de la main du roi et de la reine d'Espagne , etc. , tout tel et tout pareil que celui qui demeuroit à Leurs Majestés Catholiques, signé d'elles, etc. ; et qu'à l'égard des té^ moins on m'avoit tenu exactement parole ; en sorte qu'ils n'avoient rien signé et n'avoient paru que dans l'acte séparé , signé du seul secrétaire d'Ëtat uniquement, qui avoit passé le contrat, c'est-à-dire par don Joseph Rodrigo. Retournons maintenant à ce qui se passa après la signature.