‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 27 sur 200 · CONDUITE ÉNORBIE DE MAULEVRIER · texte numérisé non relu

CONDUITE ÉNORBIE DE MAULEVRIER

s'il feroit aussi la demande deTiafaxite, et comme je lui répondis que l'usage n'étoit pas que deux ambassadeurs fissent cette demande l'un aprèii l'autre , je ne sais ce qu'il en conclut. Je trouvai la chose si étrange , que je m'en voulus assurer tant par les principaux de ceux qui m'y ayoient suivi , que par les ducs de Veragua et de Liria , le prince de Masseran et quelques autres de ceux qui se trouvèrent chez moi pour dîner , avec qui déjà j'avois contracté le plus de familiarité , qui , tous^ m'assurèrent l'avoir très-bien vu et remarqué, et que la surprise eu a voit été générale; ils ajoutèrent même qu'il n'avoit pas fait le plus léger semblant de se couvrir. Je lui en parlai dans la suite, n'ayant pu le faire alors, et le plus poliment qu'il me fut possible; il me répondit froidement et tout court qu'il en étoit fâché , qu'il n'avoit pas cru devoir se couvrir , qu'il se trouveroit d'autres occasions de réparer ce manquement. Mettant pied à terre chez moi, il ne voulut pas monter dans mon appartement, où toute la grande compagnie m'attendoit, et quoi que je pusse faire, je ne pus jamais l'engager à dîner avec nous. lime dit qu'il avoit affaire chez lui , et qu'il seroit exact à l'heure de revenir chez moi pour aller ensemble à la signature du contrat. Ce fut une bêlise , mais Voici une perfidie , et bien pourpensée et bien exécutée de guet-apens dans toutes ses circonstances.

L'instrument des articles avoit été signé double; un en espagnol, l'autre en françois. Cela m'avoit persuadé qu'il en seroit de même de l'instrument du contrat de mariage. Il n'y avoit rien ni pour ni contre dans mon instruction, comme il n'y en avoit rien non plus sur l'instruction des articles , et le cardinal Dubois ne m'avoit rien dit là-dessus , ni moi pensé à lui en faire question. J'en parlai dès les premiers jours à Maulevrier, qui ne douta pas un moment des deux instruments; ce qui me confirma encore dans cette persuasion. Je ne savois pas un mot d'espagnol; Maulevrier et Robin , son mentor, dont je dirai un mot dans la suite, le savoient fort bien. Maulevrier s'étoit donc chargé du changement à faire dans la préface du contrat de mariage, lorsque j'eus obtenu qu'il n'y auroit point de commissaires, et que le roi et la reine d'Espagne le signeroient eux-mêmes. Maulevrier avoit fait ce changement , il l'avoit montré À Grimaldo , tous deux me dirent qu'il étoit bien , ce n'étoit qu'une affaire de style : dès lors que j'étois assuré que Leurs Majestés Catholiques signeroient elles-mêmes, je m'en reposai sur ce qu'ils m'en dirent, et en effet il étoit bien. Ils m'en promirent une copie en françois. Je convins avec Maulevrier qu'il porteroit à la signature du contrat de mariage les deux copies de ce même contrat, l'une espagnole qu'il liroit tout bas à mesure que le contrat en espagnol seroit lu tout haut pour- le collationner ainsi lui-même, et que j'en ferois autant de la copie françoise à mesure que le contrat en françois seroit lu tout haut pour être ensuite signés l'un et l'autre également.

Dès avant d'aller le matin à l'audience , je lui parlai de ces copies ; il me dit qu'elles n'étoient pas encore faites, mais qu'elles le seroient avant le dîner. Gomme il s'opiniâtra à s'en aller dîner chez lui , je le priai de m'envoyer la copie françoise : il me le promit et s'en alla. Pendant le dîner , qui fut long chez moi , j'envoyai deux fois chercher ces

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copies; il me manda la dernière qu'il les apporteroit : prêt à partir, et l'heure pressant , j'envoyai un homme à cheval chez lui ; il me fit dire par lui que j'allasse toujours, et qu'il se trouveroit an palais. Cette réponse me parut singulière pour une cérémonie aussi solennelle': véritahlement ses deux seuls carrosses et sa médiocre livrée de cinq ou six personnes ne pouvoient donner ni ôter grand lustre à mon cortège , mais ce procédé me surprit fort sans en rien témoigner.

Bans rembarras où la méchanceté du cardinal Dubois m'avoit mis sur le nonce et le majordome-major , tel qu'on l'a vu ci-dessus en son lieu , j'avois affecté de rendre infiniment k Tun et à l'autre , toutes les fois que je les avois rencontrés et visités , pour leur ôter toute sorte d'idée que j'imaginasse de les précéder^ quand je les précéderois effectivement; je pensai que les précéder effectivement et nettement l'un ou l'autre seroit une entreprise que je ne pourrois soutenir. La place du grand maître , à cette signature, étoit derrière le fauteuil du roi, un peu à la droite,' pour laisser place au capitaine des gardes en quartier; m'y mettant, c'étoit prendre sa place , y intéresser le capitaine des gardes , jeté plus loin , et conséquemment ce qui devoit être de suite. Celle du nonce étoit à côté du roi , le ventre au bras droit de son fauteuil ; la prendre , c'étoit le repousser hors du bras du fauteuil , contre le bout de la table, et sûrement il ne l'auroit pas souffert non plus que le majordome-major pour la sienne. Je résolus donc de hasarder un milieu , de tâcher de me fourrer au haut du bras droit du fauteuil , un peu en travers , pour ne prendre nettement la place ni de l'un ni de l'autre , mais de les écorner toutes les deux pour m'en faire une , et de couvrir cela d'un air d'ignoi^nce et de simplicité d'une part, et de l'autre, d'empressement, de joie , de curiosité , d'engouement de courtisan qui veut parler au roi et l'entretenir tant qu'il sera possible : ce fut aussi ce que j'exécutai en apparence niaisement, et en effet très- heureusement. L'inconvénient étoit de Maulevrier , qui devoit être naturellement à côté de moi. Je ne crus pas lui devoir la^confîdence de ce que je me proposois , et je réso^ lus , pour confirmer mon ignorance , de le laisser tirer d'affaires comme il pourroit sans y prendre part, pourvu que je m'en tirasse moi-même dans un pas si délicat, où cet honnête homme de Dubois avoit bien compté me prendre d'une façon ou d'une autre.

Dans cette inquiétude de place et d'instruments, je partis, conduit par don Gaspard Giron, dans le carrosse du roi, et le même cortège que j'ayois eu le matin pour mon audience solennelle , moi seul sur le derrière , don Gaspard seul , vis-à-vis de moi , parmi les acclamations de joie de la foule des rues et des fenêtres , remplies comme elles l'avoient été le matin. Je trouvai le palais rempli de tout ce qui étoit à Madrid de quelque considération. Tous les grands avoient été mandés , le nonce, l'archevêque de Tolède, le grande inquisiteur, et les secrétaires d'État et le P. Daubenton. Le salon entre celui des Miroirs et celui des Grands , où la cérémonie s'alloit fairç , étoit rempli à ne pouvoir s'y tourner. Dans mon dessein , je me coulai peu à peu parlant aux uns et aux autres tout auprès de la porte du salon des Miroirs , et je m'y tins causant avec ce qui s'y trouva à portée ; l'attente dura bien trois quarts

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d'heiire et m'ennuya fort dans oètte foule areo ma double in<fuiétâ(ie. Enfin la porte s'ourrit, et le roi parût avee la reine, et derrière eux rinfante et les infants.

Dès la porte , je me mis à parler au roi , marchant à côté de lui. Je le conduisis de la sorte jusqu'à sa place dans le salon des Qratids où je pris tout de suite celle que j'avois projetée. Voici comment ce salon se troura disposé , et ceux qui assistèrent à cette signature. Une longue table ètoit placée en travers , ayant un bout vers les fenêtres , l'autre vers la porte par où on y étoit entré, et cette table couverte d'un tapis avec une écritoire dessus. Six fauteuils rangés le long de la table , le dos à la muraille mitoyenne de ce salon et de celui où on avoit attendu le roi , mais laissant un large espace entre la muraille et le dos des fauteuilâ dont les bras se joignoient. Les infants ont un fauteuil devant le roi d'Espagne ; j'en dirai la raison dans la suite , mais j'ignore celle de leur arrangement , tout différent de celui des autres pays. Le roi se mit au premier fauteuil tout à la droite , la reine au second , l'infante au troi-:. sième , le prince des Asturies , qui lui oéda toujours partout depuis la déclaration du mariage futur du roi avec elle , au quatrième : don Fer« dinand au cinquième et don Carlos au sixième. La gouvernante de^'infante demeura derrière son fauteuil à cause de l'enfance delà princesse, sans ttuclme autre femme , pas même la camarera-mayor. Cette forme de séance à la file se garde la même au bal , à la comédie , etc.

J'ai dit d'avance qui étoit derrière le roi. Le marauis de Santa-Gruz, inajof dome-niajor de là reine , étoit derrière elle , et le duc de Popoli derrière le prince des Asturies , dont il étoit gouverneur. Les deux infants n'avoient personne derrière eux. Les grands et les cinq témoins françois faisoient un demi-cercle devant toute la table. L'archevêque de Tolède et le grand inquisiteur y étoient un peu à part d'eux , et derrière eux les secrétaires d'Etat et le P. Daubenton qui s'y étoit fourré. Près des fenêtres, assez loin de la table, étoit une petite table aveo \m tapis et une écritoire , cachée par le cercle qui environnoit la grande table. Il n'entra qui que ce soit que tous les grande, 16 nonee et ceux qui viennent d'être notnmés, et aussitôt aprèâ les portes furent fëniiées sans aucun domestique ni officier du roi dedans. On a dit ailleurs , en parlant des grands d'Espagne, qu'ils n'observent entire eut auetin ttaif^ d'ancienneté ni de classe; ainsi ils se rangèrent les uns^ auprès des atitres comme le hasard les fit rencontrei*. Le toi fut tottjouh décoa» tert.

Le màjordoiAe-major et le nonce, qui suivoient le dernier infant, ine trouvant à ce coin de fauteuil où je m'étois placé , entrant à côté du roi et lui parlant, parurent fort surpris. J'entendis répéter Hgnore et seUàr à droite et à gauche en me parlant, car tous deux s'exprimoient difficilement [en] françois , moi révérences- de côté et d'autre , air riant d'un homme tout occupé de là joie de la fonction , et qui n'entendeit rien à ce qu'ils me vouloieht dire, reprenant la parole aveo le roi avéo une sorte de liberté , d'enthousiasme , tellement que tous deux se latoèhmt d'interpeller un homme dont l'esprit transporté ne ôomprenoit rien à ee qu'ils lui vouloient dire ni à la place qu'il avôit prise. G6 b6 fUt que là

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dû jertvis MftiilByrier dépuis qua nouH nouft étions séparés en ftrriT&nt chez moi dé l'audience. Il tâcha de se fourrer entre le nonëe et moi , tnais le noilce tint ferme après une petite révérence , et je n'osai essayer de lui faire place, ce qui d'ailleurs , serré comme j'étois , m'eût été bien difficile, parce que l'aidant ainsi & se mettre au-dessus du nonce, auroit montré trop à découvert que je savois mieux où je m'étois mis que ces deux messieurs ne le pensoient , et que le nonce voyant alors le dessein n'eût souffert aU-dessus de lui ni Maulevrier ni moi , tellement que je le laissai dans la presse , ce qui servit à leur persuader que je ne pensois à rien. Maulevrier donc demeura couvert par le nonce et par moi» en sorte que sa tête paroissoit seulement entre les nôtres en arrière.

Don Joseph Rodrigo , tout près de la table vis-à-vis de la reine , reçut ordre de faire la lecture du contrat , sitôt que le premier brouhaha de tout ce qui entrôit et s'arrangeoit fut passé, et un moment après, le roi et tout ce qui devoit remplir les six fauteuils s'assirent , tout le reste demeurant debout; comme la lecture commenooit , je me tournai à l'oreille de Maulevrier, comme je pus, et lui demandai s'il avoit sa copie espagnole pour coUationner , et la fraiiçoise pour me la donner. Il me répondit qu'à son départ dé chez lui elles n'étoient pas encore achevées , mais qu'on allôit les lui apporter, a II sera bien temps , » lui reparlis-je en me retournant , et je me remis à entretenir le roi ^ toujours dans la crainte de mes deux voisins^ et pour leur persuader un engouement qui, sans en sentir la conséquence, m'avoit fait mettre et demeurer dans la place où j'étois. La lecture fut extrêmement longue; Hodrigo lut fort haut et fort distinctement le contrat de mariage futur du roi et de l'infante; un double de ce contrat ^ aussi en espagnol, l'acte séparé où il fut fait mention de la qualité des dix témoins et de la présence distincte de tous les grands d'Espagne qui s'y trouvèrent. Ne sachant plus sur la fin de quoi continuer d'entretenir le roi , je m'avisai de lui demander audience pour le lendemain qu'il m'accorda volontiers , ce qui fit durer un peu la conversation que je tâchois de soutenir -jusqu'à la fin de la leôture par tout ce dont je pus sagement m'aviser par la raison que j'en ni dite.

Cette lecture ennuya assez la reine pour qu'elle demandât si elle dureroit eneore longtemps. Elle s'attendoil si bien qu'il y auroit un instrument en françois à lire , que j'en pris occasion de lui dire qu'on se pourroit passer d'en lire le préambule qui ne contenoit rien d'essentiel. C'est que je voulois cacher que cette préface nous manquoit, Maulevrier n'en ayant point de copie sur lui, lui qui l'avoit refaite comme il a été dit avec Grimaldo, pour en ôter ce qui regardoit les commissaires , et moi ne l'ayant point en françois , parce que je n'avois que la copie du ëontrat de mariage telle que le cardinal Dubois me l'avoit donnée.

Toutes les lectures espagnoles étant achevées , don Joseph Rodrigo g'approcha du bout de la table pour présenter la plume au roi d'Espagne , lequel ^ au lieu de la prendre , proposa de faire toutes les lectures de suite. Je dis aussitôt, d'un ton modeste et demi-bas, que je croyois qu'il y ayoit un instrument en françois. Don Rodrigo, à qui le roi le

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