POMPE DE LEURS MAJESTÉS CATHOLIQUES
conseil, que je rassurai que je suivFois, comme je fitf en effet, et j'acceptai ses offres ayec tous les témoignages de confiance et de reconnoissance qu'ils méritoient, et je me trouvai parfaitement de Tun et de l'autre; de cette façon je fus avec ce ministre sur un pied d'amitié, de liberté /de confiance, qui, outre les agréments, les facilités et la commodité qu'il me procura , me fut aussi extrêmement utile.
L'après-dinée de ce jour , mercredi 26 , le roi et la reine d'Espagne allèrent en pompe à Notre-Dame d'Atocha , c'est la grande dévotion du pays , qui est tout au bout et comme hors de la ville , joignant le parc du Buen Retire. L'église est grande , médiocrement belle pour l'Espagne , desservie par une grande communauté de dominicains logés dans un vaste et superbe monastère. Le roi, sans entrer dans le couvent, met pied à terre à un petit corps de logis où on trouve d'abord un escalier de quelques marches, deux assez grandes pièces de la dernière des*quelles le roi et la reine entrent dans une grande tribune , et leur suite dans une autre fort longue à tenir vingt personnes tout du long.
Les descriptions des lieux ne sont point de mon sujet , mais je ne crois pas devoir me dispenser de décrire comment le roi y va en cérémonie avec la reine , comme il fit à cette fois , et comme il est d'usage que les rois d'Espagne y aillent de la sorte toutes les fois qu^une calamité ou une occasion de remercier Dieu publiquement oblige à des prières ou à des actions de grâces publiques, et toutes les fois encore que les rois partent pour un voyage long et éloigné et qu'ils en reviennent à Madrid. Voici donc l'ordre de la marche : un carrosse du roi où sont ses quatre majordomes ; trois autres , mais du corps , pour les gentilshommes de la chambre ; un du corps pliis beau rempli par le grand écuyer , le sommelier du corps, le capitaine des gapdes en quartier; un carrosse du roi vide ; le carrosse où le roi et la reine sont seuls ; un carrosse de la reine vide , un carrosse de la reine où sont son grand écuyer et son majordome-major. Mais ce carrosse ne va plus, parce que le majordomemajor n'y veut pas céder la première place au grand écuyer qui l'a de droit sur lui et sur tous, dans le carrosse seulement; ainsi le grand écuyer de la reine se met dans le carrosse du roi , avec son grand écuyer , et y a place immédiatement avant le capitaine des gardes du corps en quartier. Ainsi , après le carrosse vide de la reine , marche le carrosse propre de sa camarera-mayor , carrosse encore une fois non de la reine , mais de la camarera-mayor , à quatre mules , à ses armes et à ses livrées , entouré de toute sa livrée à pied , son écuyer à cheval , à sa portière droite, et elle seule dans son carrosse; deux carrosses de la reine remplis de ses dames du palais ; deux autres carrosses de la reine qui ne sont pas du corps et plus simples que les précédents , remplis des senoras de honor; un carrosse de la reine, non du corps et plus uni encore que les deux derniers précédents, dans lequel est Vassafeia^ toute seule, puis deux carrosses semblables à ce dernier remplis des camaristes de la reine. Le carrosse à huit chevaux avec un postillon , dans lequel sont
I . Le sens de ce mot a été indiqué plus haat. Vassafota était la première femme de chambre de la reine.
tl7ai} ALLANT A NOTt<E-DAME D*ATOCHA. 61
le roi et la reine, est environné de valets de pied à pied, de plusieurs officiers des gardes du corps à cheval, avec chacun leur premier écuyer à leur portière , tous à cheval , et force gardes du corps devant et derrière , avec les trompettes et les timbales sonnantes. Les régiments des gardes espagnoles et wallonnes , partie en bataille dans la place du Palais, partie en haie dans les rues, les officiers à leur tète et les drapeaux déployés, saluant dans la place avec force tambours battant au champ. La marche se fait au plus petit pas ; les cochers des carrosses du corps du roi et de la reine et de ceux réputés tels , ainsi que le cocher de la camarera-mayor, sont chapeaux bas. Ceux des carrosses des majordomes du roi, des tenoras dehonor, de Yoisafeta et des camaristes, ont leurs chapeaux sur leur tète.
Une des plusltelles, des plus larges, des plus droites et des plus longues rues de Madrid , fait le principal du chemin. Il y demeure un grand nombre d'orfèvres. Toutes les boutiques sont ornées de gradins chargés avec élégance de tout ce ^ue ces orfèvres ont de plus riche ; les autres boutiques, à proportion par toutes les rues. Tous les balcons, dont il y a quantité à Madrid , et les fenêtres de tous les étages magnifiquement ornés de tapis pendants larges et bas , et de coussins sur les fenêtres, remplies entièrement de spectateurs et de dames parées, et tout cela admirablement illuminé au retour , ainsi que la place Major par où le roi revint. H faut convenir que ce spectacle est admirable par son ordre, car les rues sont pleines de peuple sans en être le moins du monde surchargées ni embarrassées . et qu'il est le plus imposant que j'aie jamais vu par sa majesté et par la plus superbe magnificence et la plus parfaitement ordonnée. Les grands étoient allés attendre le roi à Notre-Dame d'Atocha, mais dans l'église, et le majordome-major du roi aussi, parce qu'il ne va jamais dans le carrosse où est le grand écuyer, qui est celui où il devroit aller , parce que, le précédant partout, il n'a pourtant que la seconde place dans le carrosse , où le grand écuyer est en droit et en usage de ne la céder à lui ni à qui que ce soit. C'est encore par la même raison que le majordome-major du roi ne se trouve jamais aux audiences publiques de la reine, et n'y vint pas aussi à la mienne, parce [que], précédant partout le majordome -major de la reine , celui-ci est en droit et en usage de la première place , et distinguée , en ces audiences de la reine , et de ne la pas céder au majordomemajor du roi.
Je crus que Maulevrier et moi devions nous trouver aussi à Notre- Dame d'Atocha, étant si principaux acteurs dans l'affaire qui engageoil Leurs Majestés Catholiques à y aller rendre à Dieu leurs actions de grâces. Maulevrier fut sagement , pour cette fois , fort d'avis de s'informer au marquis de Montalègre , sommelier du corps , comme au plus expert aux cérémonies et aux usages de la cour d'Espagne , pour savoir s'il n'y auroit point d'inconvénient. Montalègre crut qu'il s'y en pourroit rencontrer, et lui conseilla que nous nous abstinssions d'y aller. Sur cet avis je crus , ainsi que Maulevrier , que nous ferions bien de le suivre. Nous vîmes donc la marche du roi y allant , et pour son retour nous allâmes le voir passer dans la place Major illundnée, dans la même
flfi DÉPART DE MADEMOISELLE DE MOIVTPBNSIER. [1721]
maison où j'avois déjà tu cet éelatant et si surprenant spectacle. Tft ne sus point la raison de Tavis du marquis de Montalègre. imaginai que le roi d'Espagne étant en des tribunes et non dans Téglise où étoient les grands , il y auroit de la difficulté à nous placer , qui disparoft quand le roi lient chapelle , où il est dans l'église et où la place des ambassadeurs est établie. J'oublie, ce que J'aurois dû ajouter en sa place, que le naajordome-major de la reine se trouve sans difficulté aux audiences publiques du roi d'Espagne, où il prend place parmi les grands, quand il Test, comme il l'est presque toujours, et sans aucune prétention de distinction.
Le Jeudi TI novembre, Jour du départ du roi et de la reine pour Lepma , et lendemain de leurs pompeuses actions de grftces à Notre-Dame d'Atocha, Maulevrier vint chez moi le matin de fort bonne heure avec les dépêches qu'un courrier venoit de lui apporter et leur duplicata pour moi. Le cardinal Dubois avoît calculé sur mes lettres de Bordeaux que je n'arrîverois que le 28 , à Madrid, et avoit chargé le courrier, qui vint chez moi avec Maulevrier, de me remettre où il me rencontreroit le paquet qui m'étoit adressé , qui contenoit le duplicata de celui qui étoit adressé à Maulevrier, et de continuer sa course ensuite pour le lui porter. Ce courrier apportoit l'avis du départ de Paris de Mlle de Montpensier, le 18 novembre, de ses journées, de ses séjours^ de son accompaipement et de sa suite , du Jour qu'elle arriveroit sur la frontière, et des personnes qui seroient chargées de l'échange des deux princesses^, en même temps du récit abrégé de tout ce qui s'étoit passé à l'égard du duc d'Ossone et de la signature du contrât de mariage du prince dos Asturies. Outre ce duplicata , il y avoit une lettre à part du cardinal Dubois , dont je parlerai après , et une part à Maulevrier sur. les grandesses d'Espagne données puis désavouées par l'empereur, avec ordre de me la montrer dès que je serois arrivé à Madrid. Ce courrier ne pouvolt arriver plus à propos, puisque la cour d'Espagne partoit ce jour-là même, et nous fit un extrême plaisir, par l'amertume que le roi et la reine d'Espagne commeiîçoient à mêler dans l'impatience qu'ils nous t émoignoient des délais de ce départ toutes les fois qu'ils nous voyoient , et que les raisons les plus péremptoires et les plus répétées n'avoient pu diminuer.
Nous crûmes, Maulevrier et moi, qu'il n'y avoit point de temps à perdre pour porter cette nouvelle à Leurs Majestés Catholiques , qu'elles attendoient si impatiemment, et nous nous en allâmes aussitôt au palais. Je voulois commencer par Orimaldo , qui nous conduiroit en cette occasion, à cause de l'heure trop matinale,' et à qui ce devoir étoit dû. Maulevrier fut d'avis d'aller droit chez le roi pour flatter son impatience ; que Grimaldo n'en seroit point blessé à cause de l'occurrence ; que , si le roi et la reine n'étoient pas encore visibles, nous descendrions à la cavachuela en attendant, çt que Leurs Majestés Catholiques n'auroient point à trouver mauvais que nous eussions différé à terminer leur impatience. Comme je savois à part moi à quoi m'en tenir avec GrimaldO , et que de plus j'aurois & lui dire que, contre mon avis de le voir d'abord , j'en avois cru Maulevrier qui devoit connottre le terrain mieux que
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ëet.Miroirf.
Tout étant à sstte hture^là désert dans le palaif , noua grattâmea avec bruit à cette porte pour noua faire entendre t un valet intérieur (rançoia ouvrit) et nous dit que Leurs Majestés Catholiques étoient enoore au Ut. Kotts nous en doutions bien , et nous le priâmes de les faire avertir su^ le*champ, que nous demandions à avoir l'honneur da leur parler. Or, il est inouï que , sans charge fort intérieure et fort rare , qui que ce soit les ^1 jamais au lit , encore n*yavoitril, par usage, que le seul Grimaldo qui venoit y travailler les matins ^ et nul autre , ni grand officier ni mi* nistre , comme je Teipliquerai ci-après. Le valet intérieur ne fit qu'aller •t venir , il nous dit que Leurs Majestés nous mandûient , qu'eneore qu41 fût contre toute règle et usage qu'elles vissent qui que ce fût AU Ut , elles trouvoient bon que nous entrassions.
Nous traversâmes donc le long et grand salon des Miroirs , tournâmes .au bout à gauche dans une grande et belle piice, puis tout court, i gauche, dans une très-petite pièce en double d'une très-petite partie de eette grande, qui en tiroit son jour par la porte et pardtux petites fenêtres percées, tout au haut du plancher. Li, étoit un lit de quatre pieds et demi tout au plus , de damas cramoisi , avec de petites crépines d'or, à quatre quenouilles et bas, les rideau^ du pied et de toute la ruelle du roi ouverts. Le roi, presque tout couché sur des oreillers ^ avec un petit manteau de lit de satin blanc; la reinç à son séant, un morceau d'ouvrage de tapisserie à la main, à la gauche du roi, à9H pelotons près d'elle , des papiers épfirs sur le reste du lit et sur un fau» teuil au chevet, tout près du roi qui étoit en bonnet de nuit, la reine aussi et en manteau de lit , tous deui^ entre deux draps que rien ne eachoit que ces papiers fort imparfaitement.
Ils nous firent abréger nos révérences, et le roi avec impatience, se aoulevant un peu , demanda oe qu'il y avoit. Nous entrâmes tous dtut seuls, le valet intérieur s'étoit retiré après nous avoir montré la porte* « Bonne nouvelle l sire, lui répondis-je. Mlle de Montpensier est partie le 18, le courrier arrive dans Tintant, et aussitôt nous sommes venus nous présenter pour l'apprendre à Vos Majestés. La joie se peignit à l'inr stant sur leurs visages , et tout aussitôt les questions sur le chemin , lep séjours , l'arrivée à la frontière, l'accompagnement, raisonnements làdessus, conversation. De là nous leur dîmes tout ce que nos dépêches nous apprenoient des honneurs ftiits au duo d'Ossone et à Mlle de Mont^ pensier depuis la signature de son contrat de mariage , que nous fîmes valoir , ce qui s'étoit passé à cette signature , les réjouissances , le bal , en un mot tout ce qui put le mieux marquer la joie publique , la part que le roi y prenoit, le respect de M. le duo d'Orléans et sa profonde reconnoissance de l'honneur que sa fille reoevoit. On peut Juger que le champ fut vaste et bien parcouru de notre part , et par la curiosité de Leurs Majestés Catholiques, qui se prenoient souvent la parole l'une à Tautre pour nous faire des questions et en raisonner, en sorte que cela dura plua d'une heure. Ils me parurent extrêmement sensibles à tous ces honnecu» extraordinaires que nous leur expliquions (je dis nous, quoi»
%4 DÉPAM de LËtms MAJSSTÉS POtTR LERUÂ. [1721]
que MâuleVTÎér parlât peu , qui n'en savoit ni la force , ni les nsages , ni les différences), et à la joie publique de n^tre cour «et de tout le royaume.
Sur la fin^'Mauleyrier dit au roi qu'il avoit, par ce courrier, une dépêche sur Taffaire des grands d'Espagne de l'empereur. A. ce mot, leroi ~ d'Espagne^ s'altéra au point que je lui dis yitement qu'il seroit content de ce que portoitla fin de la dépêche. Gela l'apaisa. Alors Maulevrier tira la dépêche de sa poche , et , à mon extrême étonnement, se mit à la leur lire d'un bout à l'autre. Elle he contenoit rien qui ne pût être yu ; mais qu'un ambassadeur montre ses dépêches au prince auprès duquel il est ou à son ministre me parut là chose du monde la plus dangereuse et un sacrilège^ d'état; je sus depuis que Maulevrier étoitdans cette ha- "bltude. La« dépêche portoit que l'empereur avoit fait ces- grands d'Espagne par le conseil de Rfalp. A ce nom le roi me regarda d'un air piqué et me dit : « C'est wi Catalan. » Je répondis en souriant un peu , et le regardant fixement : « Sire , il n'y a rien de plus mauvais que les transfuges , ils ^ont pires que tous les autres. » A cette réponse la reine se mit à rire en me regardant , et je connus très-bien qu'elle ayoit bien senti qu^elle'portoitTà plomb sur les François de l'affaire de Bretagne et de Cellamare réfugiés en Espagne, qui étoit aussi ce que j'avois voulu leur faire entendre. La fin de la dépêchç, qui contenoit la déclaration de l'empereur dont j^ai parlé plus haut d'avance , satisfit en effet beaucoup ie roi d'Espagne , (^i étoit infiniment sensible là-dessus.
Enfin Leurs Majestés Catholiques nous «congédièrent , aiprès nous avoir témoigné que nous leur avions fait gÂiàd )»laisir de n'avoir pas perdu un moment à leur apprendre le départ de Mlle de Montpensier , surtout de ne nous être pas arrêtés par l'heure et parce qu'elles étoient au lit.
Nous descendîmes aussitôt après à la cavachuela du marquis de Grimaldo, à qui nous dîmes la nouvelle et ce que nous venions de faire; je n'oubliai pas d'ajouter que ç'ayoit été sur l'avis de Maulevrier. Il nous parut qu'il le trouva fort bon. Nous l'informâmes de tout ce qui s'étoit passé à Paris , comme nous avions fait le roi et la reine , et , comme à «ux , Maulevrier lui lut sa dépêche sur les grands d'Espagne de l'empereur. Les questions, les raisonnements, la conversation, où ce qui regardoit l'échange et les accompagnements ne fut pas oublié , durèrent près de deux heures.
Nous vînmes dîner chez moi et retournâmes au palais pour voir partir ie roi et la reine d'Espagne. J'en reçus là encore mille marques de lïonté. Tous deux, surtout la reine insista à deux ou trois reprises à ce que je [ne] différasse pas après eux à me rendre à Lerma, sur quoi je les assurai que je m'y trouverois à leur arrivée et à la descente de leurs carrosses.
Après leur départ j'allai chez moi ajouter à mes dépêches ce qui venoit de se passer depuis l'arrivée du courrier et de la nouvelle du départ de Mlle de Montpensier, et expédier mon courrier, qui portoit aussi les précédentes dépêches et l'un des deux iustruments du contrat de mariage du roi , signé des mains du roi et de la reine d'Espagne , de l'infante, des princes ses frères, de. moi et de Maulevrier. Je choisis pour cela un gentilhomme de bon lieu , peu à son aise, lieutenant dans