CONDUITE QUE JE ME SUIS PROPOSÉ
qui empêcha le cardinal Dubois de les former et de m'en charger, quelque joie qu'il eût eue de me les voir peter dans la main. Ce petit fait méritoit d'être expliqué, d'autant que dans la suite il se verra encore une prétention fort singulière de La Fare, qui, comme celle-ci, périt pour ainsi dire avant que de naître.
Quelque occupé que j'eusse été depuis mon arrivée, en affaires, en cour, en cérémonial, en fonctions, en fêtes, en festins, je n'avois pas laissé de faire plus de quatre-vingts visites avant le départ de la cour , après lequel j'en fis encore et en reçus beaucoup jusqu'au mien départ quatre jours après la cour : je m'étois particulièrement proposé de plaire, non-seulement à Leurs Majestés Catholiques , mais à leur cour , mais en général aux Espagnols et jusqu'aux peuples, et j'ose dire que j'eus le boriheur d'y réussir par l'application continuelle que j'eus à ne rien oublier pour ce dessein , en évitant en même temps jusqu'à la plus légère affectation , mais louant avec soin tout ce qui pouvoit l'être , toutefois en mesure des différents degrés , m'accommodant à leurs manières avec un air d'aisance, n'en blâmant aucune, admirant avec satisfaction les belles choses en tout genre qui s'y voient , évitant soigneusement toute préférence et toute légèreté françoise , ajustant avec une attention exacte, mais qui ne paroissoit pas , la dignité du caractère avec tous les divers genres de politesse que je pouvois rendre au rang, à la considération, à l'âge ^ au mérite , à la réputation , aux emplois présents et passés, à la naissance de toutes les personnes que je voyois, politesse à tous, mais politesse mesurée à ces différences sans être empesée ni embarrassée , qui , pour ainsi dire , distribuée sur cette mesure avec connoîssance et discernement, oblige infiniment, tandis qu'une politesse générale et saiis choix dégoûte toutes les personnes qu'elle croit gagner et qu'elle ne se concilie point , parce qu'elle les rend égales.
Je me fis, dès le jour que j'arrivai, une affaire principale d'acquérir, à travers toutes mes occupations , cette connoissance de ces différentes choses dans les personnes principales que j'eus à fréquenter, puis des unes aux autres de parvenir à celle de tout ce qui se pouvoit présenter sous mes yeux. Ce fut en cela que Sartine, les ducs de Liria et de Veragua , me furent tout d'abord d'une utilité extrême. Par eux , je fis d'autres connoissances , je m'informai à plusieurs , je combinai et me mis ainsi avec un peu de temps en état de discerner par moi-même sur les lumières qu'on m'avoit données. Quand j$ devins un peu plus libre avec tous ces seigneurs , ce qui arriva bientôt par les prévenances , les politesses , et leurs retours que j'en reçus , je leur semai des cajoleries que me fournissoient les connoissances de leurs maisons et de ce qui s'y étoit passé de grand et d'illustre, de leurs emplois, de leurs parentés, la valeur et la fidélité de la nation espagnole , enfin tout ce qui les pou-^ voit flatter en général et en particulier. Plaçant les choses avec discernement et sobriété pour mieux faire goûter ce qui ne se disoit qu'avec une sorte de rareté , mais coulant toujours à propos des choses dont on s'entretenoit et les amenant tout naturellement. Rien ne leur plut davantage que de me trouver instruit de leurs maisons, de ce qu'elles ont produit d'illustre , de leurs alliances , de leurs dignités , de leur rang ,
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de leurs emplois, de ]eurs fonctions, de leurs services. Ces connoissances les persuadoient de l'estime que j'en faisois ; cela les charmoit , ils s'écrioient quelquefois que j'étois plus Espagnol qu'eux , et qu'ils n'avoient jamais vu de François qui me ressemblât. Jusqu'à leur manger , je m'en accommodois; ils en étoient surpris, et je voyois qu'ils m'en tenoient compte. Surtout ils étoient charmés de la juste préférence que je donnois à leurs fêtes sur les nôtres , parce qu'ils voyoient que je leur en disois les raisons et que je le pensois yéritablement. Tant que je fus en Espagne , je ne me lassai pas un moment de cette conduite qui m'é-* toit agréable par le fruit continuel et toujours nouveau que j'en retirois , et qui m'attira leur amitié , leur estime et leur confiance , comme on en verra quelques traits que je choisirai sur beaucoup d'autres, par les-* quels je me trouvai surabondamment récompensé de mon application à les capter.
Ce grand nombre de visites , que je trouvai moyen de rendre à travers tant de sortes de fonctions, fut pour moi un début très-heureux. L'usage en Espagne est que tout ce qu'il y a de gens considérables visitent les principaux ambassadeurs qui arrivent. J'appelle ainsi les nonces, les impériaux , ceux de France et d'Angleterre. Ùs sont flattés qu'ils les leur rendent promptement ; dans ce grand nombre , on choisit un petit nombre des plus distingués chez qui on va à heure de les trouver ; tout le reste on prend le temps de leur méridienne. Ils ne le trouvent point du tout mauvais, et de la sorte on en expédie un grand nombre; moi surtout, qui pour ne manquer à personne , me mis sur le pied d'aller par les rues au trot , au lieu d'aller au pas comme C'est l'usage : mais ils m'en surent gré parla raison qui me le fit faire, et que je leur dis franchement : mais quand ce n'étoit pas pour expédier ainsi des visites , j'allois au pas suivant la coutume.
On peut juger que , parmi tant de visites , je n'oubliai pas le P. Daubenton. Cela m'étoit singulièrement recommandé par le cardinal Dubois, et je me recommandois bien à moi-même à cause de ce que je pouvois tirer de lui auprès du roi d'Espagne, tant pour le peu d'affaires que je pourrois avoir à traiter , que pour la personnelle qui m'avoit £Eiit désirer l'ambassade. Cette dernière raison m'engagea à le voir plusieurs fois dans ces premiers dix ou douze jours que je fus à Madrid , parce qu'il eût été indécent de débuter promptement par là. Je le trouvai très-ouvert là-dessus et prodigue de désirs de m'y servir efficacement, de plaire à M. le duc d'Orléans et d'étreindre de tout son pouvoir l'union par lui si désirée des deux couronnes et de ce prince avec le roi d'Espagne.
Le bon père essaya aussitôt de profiter de l'occasion. Il se mit à me vanter son attachement pour moi sans me connoitre , par la bonté qu'il savoit que j'avois toujours eue pour les jésuites , me parla des confesseurs que j'y avois eus si longtemps, de l'estime et de la confiance du P. Tellier pour moi ; car il était bien informé de tout et savoit en faire usage, me dit le dessein qu'avoit le roi d'Espagne de m'employer, comme il fit deux jours après , pour que l'infante fût mise entre les mains d'un jésuite, sur quoi il me demanda ce que j'en pensois. Sur ma réponse , qui fut telle qu'il la souhaitoit , il se mit à me faire véritable-
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ment Un yeux doux, à tenir des propos généraux ftur sa oompa^ie oi son déyoueraent pour le roi ^ puis à balbutier » à commencer à s'inteT'* rompre ^ à se reprendre , enfin il accoucha sans aucun secourK de m* part , qui tÎs d'abord où il en vouloit venir , et il me dit enfin que le roi d'Espagne mouroit d'envie de me prier de demander au roi son neveu de sa part ^ de prendre un jésuite poul: son confesseur et d'en prier en son nom Ms le duc^d'Orléans j et de lui faire ce plaisir en mâme tempft que j'éorirois sur celui de l'infante, parce qu6 l'âge et les infirmités dé rabbé Fleury pouvoient à tous moments l'engager à cesser de confesser le roi.
Cette proposition se fit avec tout l'art et l'insinuatioti possible & 1-issue de toutes les ofi'res de ses services pour faciliter la grandéàse que je sotthaitois ^ et tout de ëuite me demanda ce qua j'en pensois, mais aveô un air de confiance. Je le payai de la même monnoie qu'il m'avoit donnée sur mon amitié pour les jésuites, puis je lui dis que le confessionnal du roi n'étoit pas la même chose que celui de l'infante ; qu'il étoit très-nS' turel à la tendresse du roi d'Espagne pour sa fille et à sa confiance aux jésuites de demander qu'elle fût instruite à son flge pat un jésuite, et que, lorsqu'elle seroit en âge de se confesser, ce fût à celui-là ou à uii autre de la même compagnie ; que cela n'a voit point d'inconvénient , et que je ne doutois pas du succès en cela du désir du roi d'Espagne, par celui que je connoissois en M. le duc d'Orléans de lui complaire en toutes les choses possibles ; mais que le roi d'Espagne allât jusqu'à se mèl0r de l'intérieur du roi son neveu, je ne croyois pas que, malgré les cir-^ constances, cela fût mieux reçu en France qu'il le seroit en Espagne de changer le confesseur du roi d'Espagne ou quelqu'un de ses ministres à la prière de la France ; que je suppliois donc instamment Sa Révé*> rence de faire en sorte que le roi d'Espagne se contentât de me fiiir« l'honneur de me charger de demander de da part un jésuite pour l'infante, sans toucher l'autre corde si délicate dont il falloit laisser la disposition au temps , au roi son neveu et à ceux qui dans sa cour et le gouvernement de ses affaires se trouveroient avoir sa conflanee, loi'sque l'abbé Fleury cesseroit d'être son confesseur^
Quelque déplaisante que fût cette réponse , malgré toiit le moins mau** vais assaisonnement que j'y pus mettre, le bon père n'insista pas, il parut môme trouver que ce que je lui dis avoit sa raisdn. La sérénité , la suavité dé son visage ne s'en obscurcit point; je le promenai suMes espérances des futurs contingents, que je ne croyois pas si pt'oches, et sur les convenances que lé confessionnal du roi leur fût rendu. Il revint après à mon afiftire personnelle, redoubla de protestatiots, et nous nous séparâmes le mieux du monde. Je n'oubliai pas de rendre un compte exact de cette conversation , de laquelle je fus fort approuvé.
J'avois déjà fait parler à Grimaldo parSartine^ et je lui avois parlé moi-même; ce ministre étoit vfai et droit; j'eus tout lieu dé compter sur lui, et on verra bientôt cjue je ne me trompai pas.
L'empereur , apparemment fâché de la protestation qtie la (France et l'Angleterre avoit enfin arrachée de lui sur ses grande d'fispagne qu'il «voit faits et qu'il s'étoit mis ainsi hors d'état d'en plus iaire , 8*6ii tou*
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lut dépiquer par une nombreuse promotion de Tordre de la Toison d'or coQime souTerain des Pays-Bas , où eet ordre aroit été institué. Le cardinal Dubois Touloit que le roi d'Espagne n'en fît que rire en atteodant que cette prétention fût réglée au congrès de Cambrai, à l'avantage de Sa Majesté Catholique , mais en même temps il trouyoit mauvais que le fils atûé du dao de Lorraine fût de cette promotion , et me chargea de faire auprès du roi d'Bspagne qu'il lui en marquftt son ressentiment en refusant longtemps de consentir à l'accession du duc de Lorraine à la paix , à laquelle il désiroit passionnément d'être reçu.
J'omets à dessein plusieurs affaires peu embarrassées ou peu importantes, dont le cardinal Dubois m'écrivit^ d'autant que la maladie où je tombai incontinent me mit hors de tout commerce jusqu'au jour du mariage du prince des Asturies. J'omets pareillement les extrémités d'emlMirras où le cardinal Dubois m'attendoit , et qu'il m'avoit si hautement préparées en décuplant forcément ma dépense. On a vu que je n'a- ▼ois point voulu d'appointements , mais qu'il m'avoit été promis qu'on ne me kisseroit point manquer ^ et qu'on fourniroit exactement à la dépense qu'on exigeoit de moi ; mais rien moins. Dès ces commencementSj le cardinal Dubois sut y mettre bon ordre, mais toujours avec ses protestations accoutumées ; il se vengeoit de l'ambassade emportée à son insu et malgré lui en me ruinant; à la fin il en vint à bout; mais, au moins à mon honneur et à celui de la France , il n'eut pas le plaisir de me décrier en Bspagne ^ d'où je partis à la fin âe mon ambassade sans y devoir un sou à qui que ee pût être, et sans avoir diminué rien de l'état que j'avois commencé à y tenlr^ sinon qu'en allant à Lerma, je renvoyai en France presque tous les officiers des troupes du roi que ce bon prêtre m'avoit forcé , comme on l'a vu , de mener en Espagne.
La oour d'Espagne*, qui marchoit avec la lenteur des tortues, devoit arriter , et arriva en effet À Lerma le 11 décembre. C'est un beau bourg situé en amphithéâtre sur la petite rivière d'Arlanzon , qui forme une petite vallée fort agréable k sit lieues & côté ^e Burgos. Le château bâti par le duo de Lerme, premier ministre de Philippe III , et mort cardinal en 1625 i est magnifi(}ue par toute sa structure, son architecture, par son étendue, la beauté et la suite de ses vastes appartements, la gran* deUr des pièces, le fer à cheval de son escalier. Il tient au bourg par une belle cour fort ornée , et par une magnifique avant- cour, mais fort eh pente, qui le joint. Quoiqu'il soit bien plus élevé que le haut de l'amphithéâtre du bdUrg , le derrière de ce château l'est encore davantage , tellement que le premier étage est de plain-pied â un vaste terrain qui , dans un pay» où on connoitroit le. prii des jardins , en feroit un trèsbeau , très étendu , en aussi jolie vue que ce paysage en peut donner sur la campagne et sur le talion , aveo un bois tout joignant le château au même plain-pied , dans lesquels on entreroit par les fenêtres ouvertes en portes. Ce bois est vaste, uni, mais clair, rabougri, presque tout de chênes verts ^ eomme ils sont tous dans les Castilles. Il est du côté de la oampagne , et le jardin seroit en terrasse naturelle , fort élevée sur le vallon et sur la campagne au delà. Le peu de logement que Lerma pouvoil tBwnàt à lA ecntf ne pcmtit d'y «i marquer que pour le service et