‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 40 sur 200 · CARACTÈRE DU DUC DE L'INFANTADE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU DUC DE L'INFANTADE

nom de prince d'EboIi, qu'il avoit eu de sa femme Anne Mendoza y La Cerda, maîtresse de Philippe II, acheta en 1572 Pastrane de don Gaston Mendoza y La Cerda , que Philippe II érigea pour lui en duché , et il préféra d'en porter le nom à celui de duc d'Estremera , que le même roi avoit érigé pour lui depuis peu. Cette maison de Silva, de si haute origine, s'est partagée en beaucoup de branches en Espagne, et jusqu'en Portugal. Ce prince d'Eboli , premier duc de Pastrane , étoit de la der-^ nîére de toutes ces branches connue sous le nom de Chamusca , dont il fut le quatrième seigneur. Il eut plusieurs enfants , dont , outre les ducs de Pastrane , sortirent aussi les ducs d'Hijar et trois autres branches. Bon Roderic de Silva d'aîné en aîné mâle de ce prince d'Eboli, premier duc de Pastrane et duc de Pastrane aussi , épousa la sœur aînée du sus^ dit Diego Gomez de Sandoviil , cinquième duc de Lerme , dernier mâle de la postérité du cardinal duc de Lerme , et par elle devint duc ide Lenne et de l'Infantade en 1668, dont le fils Ifarie- Grégoire de Silva, duc de l'Infantade, de Lerma, etc. , mort en 1693, fut père du duc de l'Infantade et de Lerma, vivant lorsque j'étois en Espagne, et longues années depuis.

A l'égard de l'Infantade , c'est un Ëtat , comme ils parlent en Espagne , composé de trois villes et de plusieurs bourgs qui en dépendent , situé en Castille, qui , pour avoir été longtemps possédé par plusieurs infants, fils de rois, fut insensiblement nommé Infantao; de ces princes cet État passa dans différentes inaisons par héritage , par acquisition , par don des rois, qui le retirèrent plus d'une fois. Ce fut de cette dernière aorte qu'il tomba en 1470 entre les mains d'Henri IV , roi de Castille , qui en fit don à don Hurtado Mendoza , second marquis de Santillana , en faveur duquel il fut érigé en duché en 1475 par les rois catholiques, G*està-dire par Ferdinand et Isabelle.

Enfin Catherine Mendoza y Sandoval hérita de ses deux frères , l'un duc de l'Infantade, l'autre duc de Lerma , et comme on l'a vu ci- dessus , épousa don Roderic de Silva , duc de Pastrane. De ce mariage vint le père du duc de l'Infantade , de Lerma et de Pastrana , etc. , vivant lors- -que j*étois en Espagne , et connu comme son père sous le seul nom de duc de l'Infantade.

Il est né en 1672; il est frère du comte de Galve, de la comtesse de Lemos , dont le mari est Portugal y Castro , et de la comtesse de Niehla, dont le mari est Perez de Gusman.

Cette branche de Silva Infantade étoit fort autrichienne , et vit passer la couronne d'Espagne dans la maison de France avec tant de chagrin que le comte de Galve se jeta dans le parti de l'archiduc , puis dans ses troupes dès qu'elles parurent en Espagne. Le comte et la comtesse de Lemos , entraînés dans les mêmes intérêts , furent pris par un parti des troupes du roi d'Espagne , comme ils Alloient joindre celles de l'archiduc , et le duc de l'Infantade , qui n'osa en faire autant , donna jusqu'à la fin de la guerre toutes les marques qu'il put de son attachement au parti de l'archiduc. On s'assura longtemps du comte et de la comtesse de Lemos , qui donnèrent depuis toutes sortes de marques de repentir. Le comte n'avoit que sa grande naissance , sans aucun talent ni suite

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98 SA CÛNDUITB l L'ÉGARD tHE ÏWUPPB V. [Hî!]

qui pût le faire oraindre, et passoit sa vie à fumer, chose fort extraor-» dinaire eu Espagne, oi^ ou ne preu4 du tabae que par le nez. Il n'en étoit pas de môme de la comtesse, pleine d'esprit et de gràcei, et fevt capable de nuire ou de servir. Mais cette ouverture d'esprit lui fit v^ie de bonheur qu'il ne falloit pas attendre , mais t&cher de se raccommoder à- temps , et elle y réussit , en sorte qu'elle regagna de la considération, et s'est toujours depuis trés-biea conduite à l'égard de la cour d'Es? pagne. Le comte de Galve ne put se détacher des Autrichiens i il les ser* vit jusqu'à la fin de la guerre , et se retira à Vienne où il a vécu longues années ^ et y est mort assea obscurément sans avoir voulu venir jouir ea Espagne de l'amnistie accordée par le traité de Vienne fait par Riperda , 1ers du renvoi de l'infante , comme firent beaucoup d'autres , ravis de quitter Vienne et de revenir jouir de leurs biens , de leurs proches et de leurs amis dans le sein de leur patrie.

Le duc de l'Infantade n'imita ni son frère ni sa sœur : il s'approcha rarement de la cour , vit peu le roi et ses ministres , ne prit à rien , ne demeura à Madrid qu'à courtes reprises , vécut en grand seigneur peu content , qui n'a besoin dé rien , se mit à prendre soin de ses affaires et de ses grandes terres , vint à bout bientôt de payer toutes ses dettes et de devenir le plus grand et le plus riche seigneur d'Espagne , jouissant d'environ deux millions de revenu , quitte , et s'amusant à l'occupation la plus triste , mais où il avoit mis son punio : ce fut de se bâtir une sépulture aux capucins de Guadalajara, petite ville près de Madrid, sur le chemin de France , qui lui appartenoit , et de le faire exactement sur le modèle et avec la même magnificence de la sépulture des rois à l'Esi^ eurial , excepté que le panthéon de Guadalajara est beaucoup plus petit. Je les ai vus tous deux ; ce dernier disposé de même en tous points et aussi superbe, en marbres, en bronze, en lapis, en autels, en niches et tiroirs; en un mot, à la grandeur près, forme et parité entière. J'en admirai d'autant plus la folie que le duc de l'InCantado n'avoit que deux filles, et qu'il protestoit par modestie qu'il n*y vouloit pas être enterisè, mais y faire transporter les corps de ses pères.

Ce fut donc dans son château de Lerma que le roi et la reine veu» lurent aller chasser, attendre la future princesse des Asturies, et y oér lébrer son mariage, ils en firent avertir le duc de l'Infantade, parce qu'il n'y alloit presque jamais, et des moments , et que tout y étoit sans aucun meuble et assez en désordre. Le duc reçut cet avis sans s'émott«> voir ni donner aucun ordre ! on le sut et on redoubla l'avis ; il fut aussi inutile que le premier , tellement qu'on prit enfin le parti d*y envoyer des meubles et des ouvriers de toutes les sortes. Ils y trouvèrent tant de travail qu'il n'étoit pas achevé quand- la cour f n partit , laquelle c*y trouva si mol à l'aise , qu'après le départ de l'inCante elle alla s'établir dans un petit château voisin plus dos et plus habitable, laissant le gros de leur suite à Lerma où la cour ne revint que sur la nouvelle de Vé» change. Le roi et la reine furent vivement piqués de ce procédé du duo de l'Infantade, ils s'en laissèrent môme entendre, mais ce fut tout. Ce duc ne vint point à la célébration du mariage , et ne parut point à Ma^ drid dans tout le temps que je fus en Espagne ; de sorte que je ne Tai

[I79t] MAISONS PU piwea st dp u fbincxsse. m

jjimaifli vn* f ai ou! dira qu'il ayoi| de Tesprit, et <ia'il T^tmI mtee 8t«« sez orné, ce gpi n'e3t pas fort commua efi Bvpagpe. {«e aam et le oboix de Lermaet l'étrange singularité ^e \b. ooB4yit« du oeigneur de ee lieu à cette occasion , in'ont fait étendre aur sou aujet d'autant plus que ae tenant, cpzume il fajaoit, k l'écart de la cour el de Madrid, je n'auroia pas trouvé lieu d'expliquer ces petjtea curiosités ailleurs.

Le roi d'E^pagae avoit fait les maisons du prince et de la priaoease des Asturies ; celle du prince étoft composée des personnea suivantes : le duc de Popoli , conservant le^ fonctions de gouverneur , mais n'en pouvant plus garder le uom auprèa d'un prifice marié , fut majordome* major; le comto d'Altamire , aommelier du eorpa ; le comte de San Bstat van del Puerto , grand ^uy^r ; U étoit alors au congrès de Qambrai de la part du roi d'Espagne } le duo do Gaudie et le marquis de Los Balba* JEès , gentilsliommes de la eliaipbr^, Ces cinq seigneurs étoient granda d'Espagne-, |e marquia 4al Sufa9 en eut aussi la clef, et fut premier éeuyer; il avoit é^é sous r gouverneur du prince} les oomtea flafialeli et d'/J)énales, majordomes. Four la prinaaaat dea Aaturiea, la duchesse de Monteillano, camarera-mayor; le marquis de Valero, majordome -ma« ior; il étoit lors viee-rpi du Mexique, et n'étoit paa grand. Le roi, qui l'avoit toujours aiipé, ae pouvînt de lui eu son aWpee et le fit grand à son retour. I^ti B^arquis de Qaatel liodrigo, paai^ plus connu soua le nom da pri^oe Fio, qu'il pgrtQitt ot grand d'fispagne, [futj grand écuyer; la ducbessf df Llrias la Q^ar-quiae de Tqrracuia et la marquiae d'Assentari dames du palais; doua Mi da Niéveai gouvemanie destinée de l'infaute, pour ^Hfr 9t demeura? an France avec elle juaqu*^ un cer» taip âge, et doga }s. Mai^Uo i «aiiorfia ^ hoMf; la comte d'Anguisola, premier écuyer, U étpit Qla du $emte de Baiut- Jean , premier écuyer de la reina , qui }f qr |( Cair-e dapuia uno prodigieuae fortune. Ce comte d'Anguisola fut auapi 9taJ9rdomo avec don luan PiiaarFO y Aragon. Le P. Laubrusselle , jésuite frfu^Qoia, préQaptauT des anfanta» confesseur.

Je partis le % déçam^pe da Madrid pour me rendre 4 la cour, et je fus coucber à l'Esqurial avec les po^a dP Lorges et de Çéreate , mon se* cond fils, Tabbé da gaint-SimPA il sen fpère. Peequet et deux prineiv paux des of^piera des troupes dli roi , qui demeurèrent avec moi tant que je fus e|i Espagne, Outra le» ordrp# du roi d'Espagne et les lettres du marquis dp Qrim^ldo i je fqa aussi muni da aelles du nonce pour le prieur de i'Escurial > qui en est en m^me tempa gouverneur , peur me ^re yoir lea meryeilles de ca superbe al prodigieux monaatère , et m'ouvrir tout ce que ja youdrqj§ y visiter, par j'avoia été bien averti que, sans la recommandation du nonça, pelles du rqi et de son ministre ni mon caractère pe m'y aurpieut pas bpauoQup aarvi. Enepre verra-t^on

que ja ne laiaaai paa d'éprouver la rusticité et la auperatltion de ces

grossiers hiéronimites.

Ce sopt des moines bl^nP9 et noira , dont Tbabit ressemble A celui des Qélestinp, f<9rt ôisjfa, igupFanta, sana aucupe austérité, qui, pour Ip npmbra des mQP^t^res dPAt aucun n'eat abbaye et pour les riobesseai aont ^ peu près en l^^pagna ee 4Pe août lea bénédiptina en Fraqce, et m\ «mka^iix fP (l9PgfégAtiQ|p^> Ue ^iaant auaai comme eux léura aur

iOO JE VAIS PAR l'ESCURIAL tl721]

périeu?s généraux et particuliers , excepté le prieur de TEscurial qui est à la nomination du roi , qui l'y laisse tant et si peu qu'il luiplaU , et qui est à proportion bien mieux logé à TEscurial que Sa Majesté Catholique. C'est un prodige de bâtiments de structure de toute espèce de magnificence, que cette maison ^ et que Tamas immense de richesses qu'elle renferme en tableaux, en ornements, en vases de toute espèce, en pierreries semées partout, dont je n'entreprendrai pas la description qui n'est point de mon sujet ; il suffira de dire qu'un curieux connoisseur en toutes ces différentes beautés s'y appliqueroit plus de trois mois sans relâche et n'auroit pas encore tout examiné. La forme de gril a réglé toute l'ordonnance de ce somptueux édifice , en l'honneur de saint Laurent et de la bataille de Saint- Quentin , gagnée la veille par Philippe II, qui, voyant l'action de dessus une hauteur, voua d'édifier ce monastère si ses troupes remportoient la victoire , et démandoit à ses courtisans si c'étoit là les plaisirs de l'empereur son père qui, en effet, les y prenoit bien de plus près. Il n'y a portes , serrures, ustensiles de quelque sorte que ce soit, ni pièce de vaisselle qui ne soit marquée^ d'un gril.

La distance de Madrid à l'Escurial approche fort de celle de Paris à Fontainebleau. Le pays est uni et devient fort 'désert en approchant de l'Escurial , qui prend son nom d'un gros village dont on passe fort près à une lieue. L'Escurial est sur un haut.éù on monte imperceptiblement, d'où l'on voit des déserts à perte de vue des trois cÂtés; mais il est tourné et comme plaqué à la montagne de Guadarramaqui environne de tous côtés Madrid à distance de plusieurs lieues plus ou moins près. Il n'y a pomt de village à l'Escurial ; le logement de Leurs Majestés Catholiques fait la queue du gril , les principaux grands officiers et les plus nécessaires sont logés , même les dames de la reine , dans le monastère ; tout le reste Test fort mal sur le côté par lequel on arrive , où tout est fort mal bâti pour la suite de la cour.

L'église , le grand escalier et le grand cloître me surprirent. J'admirai l'élégance de l'apothicairerie et l'agrément des jardins , qui pourtant ne sont qu'une large et longue terrasse. Le Panthéon m'effraya par une sorte d'horreur et de majesté. Le grand autel et la sacristie épuisèrent mes yeux par leurs immenses richesses. La bibliothèque ne me satisfit point , et les bibliothécaires encore moins. Je fus reçu' avec beaucoup de civilité et de bonne chère à souper, quoique à l'espagnole, dont le prieur et un autre gros moine me firent les honneurs. Passé ce premier repas, mes gens me firent à manger; mais ce gros moine y fournit toujours quelques pièces qu'il n*eût pas été honnête de refuser , et mangea toujours avec nous , parce qu'il ne nous quittoit point pour nous mener partout. Un fort mauvais latin suppléoit au françois qu'il n'entendoit point, ni nous l'espagnol.

Dans le sanctuaire , au grand autel , il y a des vitrées derrière les sié-

' ges du prêtre célébrant la grand'messe et de ses assistants. Ces fenêtres,

qui sont presque de plain-pied à ce sanctuaire , qui est fort élevé , sont

de rappartement que Philippe II s'étoit fait bâtir, et où il mourut. Il

«ntendoit les offices par ces fenêtres. Je voulus voir cet appartement où

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