JOINDRE LÀ COUR À LERMA
on entroit par derrière. Je fus refusé. J'eus beau insister sur les ordres du roi et du nonce de me faire voir tout ce que je voudrois , je disputai en vain. Ils me dirent que Cet appartement étoit fermé depuis la mort de Philippe II , sans que personne y fût entré depuis. J'alléguai que je savois que le roi Philippe Y Ta voit vu avec sa suite. Ils me l'avouèrent , mais ils me dirent en même temps qu'il y étoit entré par. force et en maître qui les avoît menacés de faire briser les portes , qu'il étoit le seul roi qui ^ depuis Philippe II , y fût entré une seule fois , et qu'ils ne l'ouvroient et ne l'ouvrirpient jamais à personne. Je ne compris rien à cette espèce de superstition; mais il fallut en demeurer là. Louville, qui étoit entré avec . le roi , m'avoit dit que le tout ne contenoit que cinq ou ^ix chambres obscures et quelques petits trous , tout cela petit , de charpenterie bousillée, sans tapisserie lorsqu'il le vit, ni aucune sorte de meubles : ainsi je ne perdis pas grand'chose à n'y pas entrer.
En descendant au Panthéon , je vis une porte à gauche à la moitié de l'escalier. Le gros moine qui nous accompagnoit nous dit que c' étoit le Pourrissoir , et l'ouvrit. On monte cinq ou six marches dans l'épaisseur du mur, et on entre dans une chambre étroite et longue. On n'y voit que les murailles blanches , une grande fenêtre au bout près d'où on entre, une porte assez petite vis-à-vis, pour tous meubles une longue table de bois , qui tient tout le milieu de la pièce qui sert pour poser et accommoder les corps. Pour chacun qu'on y dépose , on creuse une niche dans la muraille , où on place le corps pour y pourrir. La niche se referme dessus sans qu'il paroisse qu'on ait touché à la muraille , qui est partout luisante et qui éblouit de blancheur , et le lieu est fort clair. Le moine me montra l'endroit de la muraille qui couvroit le corps de H. de Vendôme près de l'autre porte , lequel , à sa mine et à son discours , n'est pas pour en sortir jamais. Ceux des rois , et des reines lesquelles ont eu des enfants , en sont tirés au bout d'un certain temps et portés sans cérémonie dans les tiroirs du Panthéon qui leur sont destinés. Ceux des infants et des reines qui n'ont point eu d'enfants , sont portés dans la pièce joignante dont je vais parler, et y sont pour toujours.
Vi$-à-vis de la fenêtre , à l'autre bout de la chambre , en est une autre de forme semblable , et qui n'a rien de funèbre. Le bout opposé à la porte et les deux côtés de cette pièce, qui n'a d'issue que la porte par où on y entre, sont accommodés précisément en bibliothèque; mais, au lieu que les tasseaux d'une bibliothèque sont accommodés à la proportion des livres qu*on y destine , ceux-là le sont aux cercueils qui y sont rangés les uns auprès des autres , la tète à la muraille , les pieds au bord des tasseaux, qui portent l'inscription du nom de la personne qui est dedans. Les cercueils sont revêtus , les uns de velours , les autres de brocart, qui ne se voit guère qu'aux pieds, tant ils sont proches les uns des autres, et les tasseaux bas dessus.
Quoique ce lieu soit si enfermé, on n'y sent aucune odeur. Nous lûmes des inscriptions à notre portée , et le moine d'autres à mesure que nous les lui demandions. Nous fîmes ainsi le tour, causant et raisonnant là-dessus. Passant au fond de la pièce, le cercueil du malheureux don Carlos s'offrit à notre vue. « Pour celui-là, dis-je, on sait bien
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Pôùfquôl èi de (^ài il êéi âiôH. % À eètte pàrdle , le ^ÔS iâôine l'ahë]<& , soutint (iU'il âtôit mort de iaàH Aàtùf elle , et âë mit à déâlftmèf eônti'é lèii Contés qu'il dit qU'on avoit tépandas. h éoUriâ en disant que je convetiôià qu'il h'étoit pas vrai t|ti*on lui eût coupé leà Yéittes. Ce mot acheva dUrfitef le moine , qui Se mit à bavarder àVëc une soriè d'emportement, ^e to*fen divenis d'abord en silence. Puis je lui dis que le roi , pèU après être arrivé en Espagne, avoit eu 11 Curiosité de faire ouvrir le cercueil de don Carlos , et que je savois d'Un bomtoe qui y étdit présent (c'étoit Louvillfe) qu'on y àvoit trouvé sa tête entrt ses jambes ; que Philippe 11 , ion père , lui avOit fait couper dans sa prtsoû devant lui. * îJé bien 1 s'écria le moltte tout en fufie , apparemment qu'il TaVoit bien mérité; car Philippe II en eut là permission dU pape; > et *e là crier de toute sa fbrce merveilles de la piété et de là Justice de Philippe II , et de la puissance sans bornes du pape , et & l'hérésie Contre quiconque doutoit qu'il ne pût pas ordonner , décider et dispenser de tout. Tel est le fanatisme des pays d'inquisition /Où là science eât un crime , l'ignorance et la stupidité la première vertu. Quoique tiion caractère m'en mît â couvert , je ne Voulus pas disputer et faire avec ce piffre de moine Une éfcène ridicule. Je me contentai de rire et de faire feigne de se taire, comme je fis à ceUt qui étbient avec moi. Le moine dit donc tout ce qu'il voulut â son aise, et assers longtemps sans pouvoir 8*apaiser. Il s'apércevolt peut-être k nos mines que hous nous moquions de M, qubiàue sans gestes et sans parole. Enfin il nous montra le reste du tour de la Chambre, toujours fumant; puis nous descendîmes au Panthéon. On me fit la singulière faveur d'allumer environ les deux tiers de l'immense et de Tadmirable chandelier qui pend du milieu de la Vodte, dont la lumière nous éblouit, et faisoit distinguer dans toutes les parties du Panthéon , non-seulement les moindres traits de la plus petite écriture , mais ce qui s'y trouvoit de toutes parts de pkis délié.
h passai trois jours & l'Escurial, logé dans un grand et bel appartement , et tout ce qui étoit avec moi fort bien logé ftUssi. Notre moine qui avôit toujours montré sa mauvaise humeur depuis le jour du Pourris- Soir, n^én reprit de belle qu'aU déjeuner du départ. Nous lé quittâmes Sans regret, mais non l'Escurial, qui donneroit de l'exercice et du plaisir à un curieux connoisseUr pour plus de trois mois de séjour. Chemin faisant, nous rencontrâmes lé marquis de Montalègre. et arri-* vâmes en même temps que lui à la dlnée. Il m*envoya aussi prier à dîner avec ces messieurs qui étoient avec moi. Il étoit fort accompagné, et nous fit très-promptement fort grande chère et bonne â l'espa^ole , ce qui nous fit un peu regretter lé dîner que mes gens aVôient préparé pour nous. J'aurai lieu de parler de ce seigneur.
Enfin nous arrivâmes le 9 à notre village dé Villahalmanzo , dû je me . trouvai le plus commodément du monde, ainsi que tout ce qui étoit avec moi. J'y trouvai mon fils aîné encore bien convalescent avec l'abbé de Mathan, qui venoient de Burgos. Kous soupâmes fort gaiement, et je comptois de me bien promener le lendemain , et m'amuser â teconnoître le village et les environs ; mais la fièvre me prit la nuit , augmenta dans la journée, devint Violenté la nuit suivante, tellement qu'il
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M fût pltttt ^ttëstidn d'aUdr 1« Il , qui ôtôit ce jôUr-làf à Ift dëieetite du «Ài'irosM du rbi et de là reine d'Espagtie à Lerma. Ld mal augmenta aVeë uns telle rapidité qu'on me trouva en grand danger ^ et incontinent après à reitrémité. Je fus saigné; peu après « la petite vérole parut dont tout le pays éteit rempli» Qe climat étôit tel cette année « qu'il y geloit violemment douze ou quatôrae heures tous les jours ^ tandis que depuii onÉe heures du matin jusqu'à près de quatre ^ il faisoit le plus beatl soleil du monde , et trop éhaud sur le midi pour s'y promener; et où il nedonnoit point par qdelqdd obstàele de mutalUe^ il n'y dégeloit pas un moment. Ce froid étoit d'autant plus piquant , que l'air étoit plus pur et plus vif, et le oiel de là sérénité la plus parfaite et la plus Continuelle.
Le roi d'Bspagne, qui craignoit eitrémement la petite vérole, et qui ii'a voit confiance aVeo raison qu'en sên premier médecin^ me l'envoya dèé qu'il fut informé dé ma maladie^ avec ordre de ne me pas quitter d^un mément jusqu'à ce que j6 fusèe guéri; i'eUs donc continuellement cinq ou sit personnes auprès de moi; outre ceut de mes domestiques qtii me servirent ^ Un des plus togàs et des meilleurs médecins de l'Eu^ rope, qui de plus étoit de très-bonne compagnie ^ qui ne me quittolt ni jdur ni nuit , et troië fort bous chirurgiens dont La Fare m'en envoya un qu'il avoit amené, i'eus une grandes abondance partout de petite vé^ rôle de bon caractère, sans aUoUn accident dangereut depuis qu'elle eut paru , et on sépara de table et de tout commerce maîtres et valets fui me voyoient, même de cuisine, de ôeUt qui fkisoient la mienne, et de ceui qui ne mé voyoient point» Le premier médeôin se précautionnoit presque tous les jours de nouveaux remèdes en cas de besoin , et ne m'en fit aucun que de me faire boire pour toute boisson de l'eau dans laquelle on jetoit Selon sa quantité des oranges avee leur peau coupées en deux, qui frémissoit lentement devant mon feu, quelques rares cuillerées d'un ûordial doui et agréable dans le fbrt de la suppuration , et dans la suite un peu de Vin de Kota avec des bouillons où il eatroit du bœuf et une perdrix. RièU de manqua donc aux soins de gens qui n'a- Toient que moi de malade, et qu'ils avoiènt ordre de ne pas quitter ^ et Tien ne manqua à mon amusement quand je fus en état d'en prendre , par la bonne compagnie qui étoit auprès de moi , et cela dans un temps où les convalescents de cette maladie en éprouvent tout l'ennui et le délaissement. Tout à là fin du mal je fus saigné et purgé une seule fois» après quoi je vécus à mon ordinaire , mais dans cette espèce de solitude. J'aurai bientôt lieu de p&rlèr de cé premier médecin.
Pendant le grand intervalle que cette maladie me tint hors de tout commerce , l'àbbé de Saint-Simon en entretint même d'afiaires avec le cardinal Duboié, avec Orimaldo , avec Sartine et avec quelques autres. Je Crois ne pouvoir mieux remplir ici ce vide forcé d'une oisiveté dé six semaines que par un léger tableau de la cour d'Espagne , telle qu'elle étoit pendant le séjour de six mois que je demeurai en ce pays-là. Le détail étendu qui se trouve t. II, p. 166 et suivantes, qui se voit sur l'Espagne À l'ocoasien de l'ayénement de Philippe [V] à cette couronne, et un autre précédent à propos du testament de Charles II , m'en é^r* gnera beaucoup ici qui ne seroient que des redites.