‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 89 sur 200 · FORTUNE ET CARACTÈRE · texte numérisé non relu

FORTUNE ET CARACTÈRE

maldo dans le lieu où le roi étoit, tout ce qui avoit à passer sous ses yeux , et à recevoir par Grimaldo la réponse et les ordres du roi sur chaque affaire de chaque département.

Quoique Grimaldo fût glorieux , et qu'une situation si brillante lui fît élever ses vues bien haut pour ennoblir et élever sa fortune, il eut grand soin de conserver ses anciens &mis , de s'en faire de nouveaux , d'avoir un accès doux et facile pour tout le monde, d'expédier de façon que rien ne demeurât en arrière par sa négligence , de tenir ses commis en régie et assidus au travail , de ne les laisser maîtres de rien , et en les traitant tous fort bien , d'empêcher qu'aucun prît ascendant sur lui. Par cette conduite, il fit que tout le monde étoit content de lui, et que, dans l'impossibilité d'espérer que le roi sortît jamais de la prison où Mme des Ursins l'a voit accoutumé, et qu'Àlbéroni avoit soigneusement entretenue, et à laquelle ce prince s'étoit si fortement accoutumé, il n'y avoit personne de la cour ni d'ailleurs qui n'aimât mieux Grimaldo pour geôlier, et avoir affaire à lui qu'à tout autre.

A l'égard de ceux dont il portoit le travail au roi , à leur exclusion , il adoucissoit cette peine par les manières les plus polies et les plus considérées. Il ne se mêloit immédiatement d'aucun de leurs départements , c'est-à-dire qu'il n'écoutoit point ceux qui y avoient des affaires : c'étoit à eux à s'en démêler avec les ministres naturels du département dont étoient leurs affaires ; et lui , il n'en entendoit parler que par l'envoi que lui faisoient ces ministres des papiers qu'ils auroient portés devant le roi, et du compte qu'ils lui en [eussent] rendu, s'ils eussent travaillé avec Sa Majesté. Quelquefois alors Grimaldo écoutoit ceux que ses affaires regardoient; je dis quelquefois, selon que l'importance de l'affaire le demandoit, ou que la considération des personnes l'exigeoit, car d'ordinaire il s'en tenoit à ce que les ministres lui envoyoient , formoit son avis là-dessus , en conformité du leur ou non , mais rapportant toujours au roi leur avis et sur quoi ils le fondoient , accompagnoit le renvoi qu'il faisoit des papiers et de la décision du roi , avec célérité et politesse. Bien étoit vrai qu'il prenoit plus de connoissance de certaines affaires , mais ce n'étoit qu'avec beaucoup de choix pour suffire à son propre travail , et ne se pas noyer dans celui des autres. Slalgré ces attentions, il étoit impossible que les autres secrétaires d'État, etc., ne sentissent le poids de ce joug qui les séparoit du roi comme de simples commis , et qui leur donnoit un censeur tête à tête avec le roi , en lui rapportant toutes leurs affaires. J'expliquerai plus bas cette façon de travailler, et la jalousie qui en résulta, mais qui fut impuissante jusque longtemps après mon retour , et qui n'en mit pas les autres ministres plus à portée du roi , trop accoutumé de si longue main à ne travailler qu'avec un seul , toujours le même. Je me contente de rapporter ce que j'ai vu , sans louer ni blâmer ici cette manière de gouverner une si vaste monarchie.

Grimaldo étoit chancelier de l'ordre de la Toison d'or, sans en porter sur soi ni à ses armes aucune marque. Il avoit bien envie d'en devenir chevalier , et il y parvint enfin à la longue. Par lui-même , j'ai eu lieu de croire qu^il eût été plus modeste, mais il avoit une femme qui pou-

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