ARCHEVÊQUE DE TOLÈDE
l'épiscopat et résister avec toute la sagacité et la fermeté possible aux ruses et aux violences de Rome , dont le but continuel est d'anéantir partout l'épiscopat pour rendre les papes évêques seuls et uniques -et ordinaires immédiats de tous les diocèses , pour être les seuls maîtres dans TËglise, et par là de revenir à la domination temporelle qu'ils ont si longtemps essayé d'exercer partout , et de ne pouvoir enfin y être contredits par personne de leur communion.
Ce [que ce] prélat, éclairé et si judicieux , en vénération à toute l'Espagne par sa modestie , sa frugalité , ses mœurs , ses aumônes , sa vie retirée et studieuse , sa douceur et son éloignement de toute ambition , tel que les dignités le vinrent toutes chercher, sans en avoir jamais ^rigué aucune , ce que ce prélat, dis-je,'crut m'apprendre sur l'esclavage et le néant de l'épiscopat dans les pays d'inquisition , et qui met en si grande évidence le cas qu'on doit faire de l'acceptation faite de la constitution par tous les évêques et les docteurs de ces pays , que nos boute-feu d'ici ont tant sollicitée et tant fait retentir pour faire accroire de force et de ruse que l'Église avoit parlé , etc. , cela même on l'a vu dans ce quia été donné ici de M. de Torcy; par les dures réprimandes, et ce qu'il arriva à Aldovrandi , nonce en Espagne , pour avoir fait accepter la constitution par des évêques , licence prise par eux , qui fut trouvée si mauvaise à Rome , quoique à la sollicitation d' Aldovrandi , que ce nonce en fut perdu , et eut toutes les peines qu'on a vu à s'en relever , et que le pape , pour couvrir cet étrange excès des évêques d'Espagne , leur commanda à tous de recevoir sa consiiiu.iion Unigenitus, afin qu'il ne fût pas dit qu'ils eussent osé le faire sans ses ordres précis ; et en même temps les évêques , qui l'avoient acceptée à la réquisition du nonce , furent fort blâmés et menacés de Rome , comme ceux qui n'avoient osé déférer là-dessus aux instances du nonce furent loués et approuvés.
Cet archevêque de Tolède est le premier et Tunique prélat à qui l'Excellence ait été accordée , pour lui et pour les archevêques ses successeurs. Aucun autre n'a ce traitement , non pas même le nonce du pape , quoique si puissant en Espagne , et le premier de tous les ambassadeurs , qui l'ont tous. Les nonces , comme tous les autres archevêques et évêques d'Espagne , se contentent de la Seigneurie .illustrissime , et ne prétendent point l'Excellence, même depuis que l'archevêque de Tolède l'a obtenue , fort peu avant qu^ j'arrivasse en Espagne. C'est aussi la seule distinction qu'il ait par-dessus les autres archevêques et évêques.
CONSEILLERS D'ÂTAT.
Le duc d'Arcos , le duc de Veragua , le marquis de Bedmar , le comte d'Aguilar, le prince de Santo-Buono , le duc de Giovenazzo , tous grands d'Espagne, don Michel Guerra, le marquis Grimaldo, secrétaire d'État.
On l'a déjà dit, les conseillers d'État sont, ou plutôt étoienten Espagne ce que nous appelons ici ministres d'État. Aussi étoit-ce le dernier et le suprême but de la fortune et de la faveur. Mais depuis que la princesse des Ursins eut fait quitter prise aux cardinaux Portocarrero
CONSEILLERS d'ÉTAT. 209
et désirées , et à tous ceux qui avoient eu part au testament de Charles II , qui ayoient mis Philippe V sur le trône , renfermé le roi d'Espagne avec la reine et elle , et changé toute la forme de la cour et du gouvernement , les fonctions de conseiller d'Ëtat tombèrent tellement en désuétude qu'il ne leur en demeura que le titre vain et oisif, sans rang ni fonctions quelconques , et sans autre distinction que de pouvoir aller en chaise à porteurs dans les rues de Madrid , avec un carrosse à leur suite, et l'Excellence. Aussi fut-ce uniquement pour donner l'Excellence à Grimaldo qu'il reçut le titre de conseiller d'Etat pendant que j'étois à Madrid. Je [la] lui donnois souvent avant qu'il l'eût par cette voie. Cela le flattoit , parce qu'il étoit glorieux et qu'il étoit peiné de travailler continuellement avec des ambassadeurs et avec des grands et d'autres qu'il falloit bien qu'il traitât d'Excellence , et dont il ne recevoit que la Seigneurie. Il m'en reprenoit quelquefois en souriant ; je répondois que je ne me corrigerois point , parce que je ne pouvois me mettre dans^ la tête qu'il ne l'eût pas. Nous reviendrons à lui tout à l'heure. Je passe les grands , parce que j'en ai parlé sous leurs titres.
Don Michel Guerra étoit une manière de demi-ecclésiastique sans ordres , mais qui avoit des bénéfices , qui étoit vieux et qui n'avoit jamais été marié. C'étoit une des meilleures têtes d'Espagne , pour ne pas dire la meilleure de tout ce que j'y ai connu; instruit, laborieux, parlant bien et assez franchement. Aussi , quoique tout à fait hors de toutes places , étoit-il fort aimé et considéré. 11 étoit chancelier de Milan , et à Milan lors de l'avènement de Philippe à la couronne d'Espagne ; il se conduisit bien dans cette conjoncture. Sa place étoit également importante et considérable , et faisoit compter les gouverneurs généraux du Milanois avec elle. 11 y étoit fort estimé et fort autorisé. Peu après l'avènement de Philippe V à la couronne , il quitta Milan , passa quelque temps à Paris , fut traité avec beaucoup de distinction par le roi et les ministres, et fort accueilli des seigneurs principaux. C'étoit un homme fort rompu au grand monde et aux affaires, qui ne se trouva ni ébloui ni embarrassé parmi ce monde nouveau pour lui. Il repassa d'ici en Espagne , après avoir vu le roi en particulier , et conféré avec quelquesuns de nos ministres , dont il remporta l'estime et de toute la cour. Il eut son tour à être gouverneur du conseil de Castille , mais il ne Tac^ cepta qu'à condition de n'être pas tenu d'en garder le rang , s'il venoit à quitter cette grande place , parce que , disoit-il , il ne prétendoit pas mourir d'ennui pour y avoir passé. En effet, il ne la conserva pas longtemps. Ce n'étoit pas un homme à ployer bassement; et quand il l'eut quittée , il reprit , en effet , son genre de' vie accoutumé , sans aucun rang et libre dans sa taille , fort visité et considéré , assez souvent même consulté. Je le voyois assez souvent chez lui et chez moi. Quoiqu'il n'aimât pas les François , il s'entratenoit fort familièrement avec moi , et , outre que sa conversation étoit gaie et agréable , j'y trouvois toujours de quoi profiter et m'instruire.
. Il avoit dans une forte santé une incommodité étrange : sa tête se tournoit convulsivement du côté gauche. Dans l'ordinaire cela étoit léger, mais presque continuel , par petites saccades. Il étoit déjà dans cet état
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quand il passa à Paris, fetbùimànt de liilan.en Espagne, l^qpuisf cela avoit augmenté , et la violence eh étoit quèlquetbis si ffrahoe que soiL menton dép^ssbit son épaule , pour quelques instants , plusieurs fois 4é suite, ie l'ai vu chez lui , le coude sur sa table , tenant sa tête avec la main pour la contenir , d'autres fois au lit pour là contenir davantage. Il m'en parloit librement, et cela n'empéchoit point la conversation. U avoit fait inutilement plusieurs remèdes eb. Italie et en Espagne, et avôli cônsulié son inalici. Il n'avoit trouvé de soulagement considérable et long que par les bains de Barége , et il. étoit sur le point d'y retourner quand je partis d'Espagne.
On admiroit à Madrid comment je l'avoîs pu si bien apprivoiser avec moi ; avec tout son agrément et son usage du grand monde , il àvôit dû rustre naturellement , et les grands emplois par lesquels il avoit passe ne l'en avoient pas corrigé. Ainsi ses propos avoiènt souvent iine nuancé ^rusque , sans que lui-même le voulût , ni s'en aperçût par l'habitude. Je sentis bien qu'il ne faisoit pas grand cas du gouvernemehtœkspagne, ni beaucoup plus de celui du cardinal Dubois. Ce n^étoit paâ matièreî même à effleurer pesamment de part ni d'autre , mais qui ne laissoient pas de se laisser entendre. Il étoit frère dii confesseur de l/i reine: ils logeôient ensemble ; il le mépri^oit parJTaitement. Don Michel étoit grand , gros , noir , de fort bonne înine et la physionomie de beaucoup d'esptit.
Le marquis de Grimai do, secrétaire d'Ëtat des affaires étrangères, étoit le seul véritable ininistre. Je Tai fait connoUre plus, haut par sa figure singulière et par son caractère^ C'étoit un homme de si peu , et qui avoit si peu dé fortune que le duc de Berwick m'a conté que la première fois qu'il fut envoyé en Espagne, il lui fut présenté pour être son secrétaire pour l'espagnol ; qu'il ne le prit point , parce qù*il né savoit pas iin mot de fi'ancois , et qu'ensuite il entra soùs-commis dans les pureauz d'Orr^^^. ties £asards d'expéditions le firent connoîtré et goûter à Orry ; il en fit son secrétaire particulier , et il y plut à Ôfi*y de plus en plus, il liii donna sa confiance sur bien des choses , le fit coiinoître à Mme des Ursins et à la reine ; il se servit peu à peu de lUî pour i'eiiyoyeir pointer au roi des papiers , et en recevoir des ordres sur âes affairés , quand ées occupations lui faisoient Inénàgër son temps. Ces messages né multiplièrent ; il avoit là princesse des Ursins et la reine pour lui; il fiit donc tout à fait au gré du roi, tellement qu^Oi^ry , à qui soii travail avec le roi n'étoit qii'importûh , paifee qu'un avec kmé des Ursins, par coiiséquent maître dé l'État, il n'avoit pas besoin de particuliers avec le roi poi^r soutenir sa puissance et son autorité particulière, se déchargea dé plus eii plus de tout le travail que Grimaldo pouvoit faire pour lui avec le roi, et des suites de ce travail, comme ordres, arrangements, etc., aoiit Grimaldo faisOit le détail, eiluien
rendoit un compte sommaire , ce qui le tira bientôt de la classe des pre-
MARQUIS 1)E GRIMâLDO. Si 11
pns pour lui , ni sa coQfiaiicè. Àlbérohi et la reine le çkâssërëiit pourtant de toute affaire et de toute entrée au palais , mais ils ne purent venir à bout de l'exiler de Madrid.
Grimàido , pendant toute la durée de son petit ministère , s'en étoit servi pour se lier avec La Roche , avec Içs valets intérieurs et pour gagner lés bonnes grâces dû duc del Àrco et du marquis de Santa-Criiz . aniîs intimes Pun ie Tautre , Tun favori dii i'oi , Tàutre dé la i-éine , éi par leur faveur et leurs charges dans l'intérieur du palais. îl s'étoit fait aussi des amis considérables au dehors dii palais , bien voulu eh général et mal voulu de personne que d*ÀÎbéroni et de ses esclaves. Plus ce préinier ministre se falsoit craindre et haïr, plus on souhaiioii sa chuté., blus on plaignbit le malheur de Grimaldo , ,^lus on s^htéréssoit è^ lui, L'Ârco il'àybît jamais ployé sous Àlbéroni d'une seule ligne ; Albéroni ii'avoit pu le gagner, et n'àvoit osé l'attaquer. Santa-Cruz, plus eh mesuré avec lui pài* rapport à là reine, ne Ten aimoit pas mieuic. Il étoit comme et pourquoi je Tai dit ailleurs, ami intime du duc déLiria, aiiquèl Grimaldo â'étdit attaché dans ses petits commencements, parce qu'il avoit cultivé Ik protection dii duc de Berwick , dont il avoit pensé être secréf taire, èl Llrià et brimaldo furent toujours depuis dans la même liaisoù âans la'qùëlle Martine se glissa, Santa-Cruz et l'Àrcb faisoient ainsi passer
Înen des avis dis l'intérieur à Grimaldo par Liria, quelquefois l'Àrco par e même bu par Sartihe , et peu à peu il arriva bien des fois que sous quelque pl-étèxte de quitter la reihè quelques mbineiits, ou pendant sa confeésioii, bu entre lé déshabillé du rdî et son coucher où il n'y âvoit j^âmaîs que Sànta-Gruz, et l'Arco et deux valets françoîs intérieUrà, lé toi faisbit entrer G rîmàldb par les derrières, conduit par La Roche, et réhtrëtëhoit d'affaires et de bien d'autre? chdses. La difficulté de le voir en augmenta le désir, le goût, là coni^ancë, tellement que la chute d'Âlbérbhi âl le rappel subit de Gnmaldo àii palais et aux affaires.
Il fut fait secrétaire d'État avec lé département desàîîaires étran^èi-es, et bieiiiôt après sans être chargé dès aiilrei déj)ai"témehtâ des sébrétaiireâ d'Êtàt, il travailla seul sur toUs aVëc lé roi, à leur exclusion, té roi, toù] du t-s peiné de multiplier les visages dans son intérieur, àccoiitUma bientôt leé autres secrétaires d'Ëtat et ceux qui en vacance dé président ou de gouverneur des conseils des Indes, des financés, etc. [eii fàisoîënt les fonctions] , d'envoyer à Grimaldo be (Ju'ils aurblent pbrtfi eux-mêmes ad travail avec le roi, éri sôirte qtie Grimaldo lui rendoit Compté tout Seul de ces diflérentes affairée de ibus les départements, recévbit ses ordres, et lès envoyoit avec les papiers à ceux de qui il leà avoit reçus. On voit par cette mécanique qu'elle rendoit Grimàldb maître , ou peu s^eh fâlloit , dé toutes les affaires , et les aîitres secrétairei d'Ëtat, bu cbhdiicteurs à ièmps des conseils, impuissants, sans le Concours de Grimaldo, par bonséquént ne voyant jamais le roi, et dès là; fort subalternes. De là vint que pas un d'eux ne suivit plus le roi en ses Voyages, qui dahs Madrid ne les voyaht jamais où ils étoient tous, et ne travaillant sur les affaires dé tous lès départements qu'avec le seul brimaldo, les accoutuma bientôt à demeurer à Madrid et à envoyer chaque Jour, sll en étoit besoiii, ou plusieurs fois la semaine à Gri-