SUR SON MARIAGE
Peu après, les maréchaux deVillars, d'Estrées et d'Huxelles, Tinrent l'un après l'autre à moi , surpris de cette conférence secrète qui se tenoit dans le cabinet du roi. Ils me demandèrent si je ne savois point ce que c'étoit. Je leur répondis que j'en étois dans là même surprise qu'eux et dans la même ignorance. Ils demeurèrent tous trois à causer avec moi , pendant un bon quart d'heure , ce me semble , car le temps me parut fort long ) et cette longueur me faisoit craindre quelque chose de fort fâcheux et de fort embarrassant. A la fin le maréchal de Yillars dit : c Entrons là dedans en attendant ; nous y serons aussi bien qu'ici *, « et là-dessus nous entrâmes jusque dans la chambre du roi, où il n'y avoit que de ses gens et les sous-gouverneurs.
Très-peu de temps après que nous y fûmes , la porte du cabinet s'entr'ouyrit , je ne sais ni pourquoi ni comment , car je causois le dos tourné à la porte avec le maréchal d'Estrées ; un peu de bruit me fit tourner , et je vis le maréchal d'Huxelles qui entroit dans le cabinet. A l'instant le maréchal de Yillars qui étoit avec lui nous dit : « Il entre , pourquoi n'entrerions-nous pas ?» et nous entrâmes tous trois. Le dos du roi étoit ▼ers la porte par où nous entrions ; M. le duc d'Orléans en face , plus rouge qu'à son ordinaire ; M. le Duc auprès de lui , tous deux la mine allongée; le cardinal Dubois et le maréchal de ViUeroy en biais; et M. de Fréjus tout près du roi, un peu de côté, en sorte que je le Yoyois de profil d'un air qui me parut embarrassé. Nous demeurâmes comme nous étions entrés derrière le roi , moi tout à fait derrière. Je m'avançai la tête un instant pour tâcher de le voir de côté , et je la retirai bien vitQ , parce que je le vis rouge , et les yeux , au moins celui que je pus voir , pleins de larmes. Aucun de ce qui étoit avant nous ne branla pour notre arrivée ni ne nous parla. Le cardinal Dubois me parut moins empêtré , quoique fort sérieux , le maréchal de Yilleroy secouant sa perruque tout à son ordinaire , au moins c'est ce qui me frappa au premier coup d'oeil en entrant. « Allons , mon maître , disoit-il , il faut faire 'la chose de bonne grâce. » Fréjus se baissoit et parloit au roi à demi bas , et l'exhortoit , ce me sembla , sans entendre ce qu'il lui disoit* Les autres étoient en silence très-morne , et nous derniers entrés fort étonnés du spectacle , moi surtout qui savois de quoi il s'agissoit. A la fin je démêlai que le roi ne vouloit point aller au conseil de régence , et qu'on le pressoit là-dessus , je n'osai jamais faire aucun signe à M. le duc d'Orléans ni au cardinal Dubois , pour tâcher d'en découvrir davantage. Tout ce manège dura presque un quart d'heure. Enfin M. de Fréjus ayant encore parlé bas au roi , il dit à M. le duc d'Orléans que le roi iroit au conseil , mais qu'il lui falloit quelques moments pour le remettre.
Cette parole remit quelque sérénité sur les visages. M. le duc d'Orléans répondit que rien ne pressoit , que tout le monde étoit fait pour attendre ses moments; puis s'approchant entre le roi et Fréjus, tout contre, il parla bas au roi, puis dit tout haut : « Le roi va venir, je crois que nous ferons bien de le laisser ; » sortit et nous tous , tellement qu'il ne demeura avec le roi que M. le Duc , le maréchal de Yilleroy et l'évèque de Fréjus. En chemin pour aller dans le cabinet du conseil , je m'approchai de M. le due d'Orléans qui me prit sous le bras et se jeta dans
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mon oreille, s'arrêta dans un détroit de porte, et me dit que le roi, à la mention de son mariage , s'étpit mis à pleurer , qu'ils avoient eu toutes les peines du monde , M. le Duc , Fréjus et lui , d'en tirer un oui , et après cela qu'ils avoient trouvé la même répug;nance k aller au conseil de régence , dont nous avions vu la fin. Il n'eut pas loisir de m'en dire là davantage, et nous rentrâmes dans le cabinet du conseil avec lui. Or, il étoit essentiel que le roi y déclarât , ou du moins y ftX présent à la déclaration de son mariage , qui étoit chose si personnelle qu'elle n'y pouvoit passer sans lui. Ceux qui le composoient et quiétoient demeurés dans le cabinet du conseil , surpris de cette longue et inusitée conférence dans le cabinet du roi , nous voyant rentrer , s'approchèrent avec curiosité, sans toutefois oser demander ce que c*étoit; tous avoient l'air occupé. M. le duc d'Orléans s'amusa comme il put avec les uns et les autres , disant que le roi alloit venir. Les trois maréchaux et moi qui rentrions avec M. le duo d'Orléans , nous séparâmes sans nous trop mâler avec personne. Gela fut court. Le roi entra avec M. le Duc et le maréchal de Yilleroy, et tout aussitôt on se mit en place. Le cardinal Dubois, qui n'entroit plus au conseil de régence depuis qu'il portoit la calotte rouge, s'en étoit allé tout de suite au sortir du cabinet du roi.
Assis tous en place , tous les yeux se portèrent sur le roi , qui avoit les yeux rouges et gros , et avoit l'air fort sérieux. Il y eut quelques moments de silence pendant lesquels M. le duc d'Orléans passa les yeux sur toute la compagnie qui paroissoit en grande expectation ; puis les arrêtant sur le roi , il lui demanda s'il trouvoit bon qu'il fit part au conseil de son mariage. Le roi répondit un oui seo, en assez basse note, mais qui fut entendu des quatre ou cinq plus proches de chaque côté , et aussitôt M. le duc d'Orléans déclara le mariage et la prochaine venue de l'in-. fante , ajoutant tout de suite la convenance et l'importance de l'alliance , et de resserrer par elle l'union si nécessaire des deux branches royales si proches , après les fâcheuses conjonctures qui les avoient refroidies. Il fut court, mais nerveux, car il parloit à merveilles et demanda les avis ; on peut bien juger quels ils furent. Presque aucun n'étendit le sien, sinon les maréchaux de Besons et d'Huxelles un peu; l'évéque de Troyes , le maréchal d'Estrées un peu davantage. Le maréchal de Yilleroy n'approuva qu'en deux mots , ajoutant d'un air chagrin qu'il étoit bien fâcheux que l'infante fût si jeune. Je m'étendis plus qu'aucun , mais toutefois sobrement. Le comte de Toulouse approuva en deux mots de fort bonne grâce , M. le Duc aussi ; puis M. le duc d'Orléaos parla encore un peu sur l'unanimité des suffrages à laquelle il s'étoit bien attendu sur un mariage si convenable , sur quoi il s'étendit encore un peu. Puis se tournant vers le roi, il s'inclina, et d'un air souriant, comme pour l'inviter à prendre le même , il lui dit : « Voilà donc , sire , votre mariage approuvé et passé , et une grande et heureuse affaire fiiite. » Puis tout aussitôt, il ordonna le rapport de l'affaire du papier, qui passa avec un grand air de regret de toute la compagnie , et dans laquelle j'opinai négativement en deux mots, comme j'en étois convenu aveo M. le duc d'Orléans.
Le conseil levé, chacun se. retira sand trop se Joindre lés uns les
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autres. Je démêlai àans peine que le gros appfouToH la réunion aveo TEspagoe , mais étoit peiné de Tenfànce de l'infante , qui retardoit si fort l'espérance d'en voir des enfants au delà du temps où le roi pouvoit devenir père , et j'en remarquai d'autres à qui rien n*en plaisolt , tels que lesmaréohaux de Villeroy, Villars, HuxeÛes et sournoisement Tallard.
Je laissai rentrer M. le duo d'Orléans au Palais-Royal, puis j'allai l'y trouver, curieux de savoir plus en détail ce qu'il n'avoit pu me dire qu'en gros à l'oreille entre ces deux portes. Il ne fit en effet qu'étendre oe qu'il m'avoit dit, paroe que^out s'étoit passé avec peu de paroles. Il me dit qu'après avoir dit au roi la convention de son mariage sous son bon plaisir , il ne doutoit pas qu'il n'y voulût rien consentir , et qu'il ne l'approuvât; sur quoi voyant ses yeux rougir et s'humecter en silence, il n'avoit pas fait semblant de s'en apercevoir , et s'étoit mis à expliquer à la compagnie la nécessité et les avantages de ce mariage , tels qu'il avoit estimé devoir passer par-dessus l'inconvénient de l'âge de l'infante; .que U, le Duc, api^s ce court discours, Pavoit repris et approuvé fort bien en deux mots *, que le cardinal Dubois avoit étendu les raisons , çt atténué l'inconvénient de l'âge , par l'avantage d'élever ici l'infante aux manières françoises , et d'accoutumer ensuite le roi et elle réciproquement , tout cela néanmoins en assez peu de mots , tandis que les larmes tomboient des yeux du roi assez dru , et que de fois à autre Fréjus lui parloit bas, sans en tirer aucune réponse; que le maréchal deVilleroy, avec force gestes et «quelques phrases, avoit dit qu'on ne pouvoit s'empêcher de reconnottre l'utilité de la réunion des deux branches, ni aussi l'importance que le roi eût des en&nts dès qu'il en pourroit avoir et que, dans une affaire aussi désirable , il étoit malheureux qu'il n'y eût point en Espagne de princesse d'un âge plus avancé ; que néanmoins il ne doutoit point que le roi n'y donnât son consentement avec joie , et tout de suite lui en dit quelques paroles d'exhortation. M. le duc d'Orléans reprit là-dessus la parole sur les avantages et la nécessité incomparablement plus considérables que l'inconvénient de l'âge , mais en deux mots. Le cardinal Dubois ne parla plus et ils attendirent en grandes angoisses ce que l'affaire deviendroit entre les mains de Fréjus, qui étoit leur seule espérance. Ce prélat parla peu sur la chose. Il dit en s'adresaant au roi qu'il devoit marquer sa confiance aux lumières de M. le duc d'Orléans, sur un mariage qui le réunissoit si heureusement avec le roi son oncle , comme il la lui donnoit sur le gouvernement de son royaume, puis parloit bas au roi à reprises, et par-ci, par-là quelques paroles d'exhortation sèches et tout haut du maréchal de Villeroy , jusqu'à ce qu'enfin le roi eût prononcé qu'il y consentoit. Tout cela s'étoit passé avant que les trois maréchaux et moi entrassions dans le cabinet. On en étoit alors à exhorter le roi d'aller au conseil de régence , où aussitôt après qu'il eut donné son consentement , M. le duc d'Orléans lui avoit dit que sa présence étoit nécessaire pour un consentement public, et pour que le mariage fût passé au conseil de régence, sur quoi le roi larmoyoit toujours et ne répondoit point. Le reste dont nous fûmes témoins, je l'ai expliqué.