ABATTEMENT ET RAGE
Le cardinal Dubois arriya en tien comme M. le duo d'Orléans raisonnoit avec moi sur tout ce détail qu'il venoit de me raconter, et tous deux convinrent que , sans l'évêque de Fréjus qui encore s'étoit fait attendre et n'avoit pas montré agir de trop bon cœur , ils ne savoient ce qui en seroit arrivé. L'angoisse en avoit été si forte , qu'ils s'en sentoient encore tous deux. Aussitôt on dépêcha un courrier en Espagne et un autre au roi de Sardaigne, grand- père du roi. La nouvelle courut Paris dès que ceux du conseil de régence en furent sortis ; les Tuileries et le Palais -Royal furent bientôt remplis de tout ce qui venoit se présenter devant le roi et faire des compliments au régent de la conclusion de ce grand mariage , ce qui continua les jours suivants. Le roi eut peine à reprendre quelque gaieté tout le reste du jour , mais le lendemain, il fut moins sombre , et peu à peu il n'y parut plus.
Rien ne fut plus marqué que le changement subit de cette cabale si opposée au régent , qui tenoit si fortement au duc du Maine et qu'on appeloit de la vieille cour , dont il a été parlé ici tant de fois. Elle avoit été jusqu'alors tout espagnole, et l'a voit bien montré dans ses liaisons avec le prince de Gellamare et dans son union avec lui dans tous ses projets. L'Espagne, alors dominée par Albéroni, ne respiroit que la chute du régent, et de gouverner la France par un vice -régent qu'elle nommeroit et qui devoit être le duc du Maine. Ainsi tant que l'Espagne fut contraire au régent, cette cabale ne prêchoit que l'Espagne et pro« fessoit un attachement public pour le roi d'Espagne. Sur quoi elle eut beau jeu par rapport à l'incroyable ensorcellement d'Angleterre , dû tout entier à l'intérêt personnel de l'abbé Dubois qui en devint cardinèd, avec une pension d'Angleterre immense. Dès que la cabale vit le mariage d'Espagne fait par le régent , elle en fut outrée et ne le put cacher. Ce fut bien pis dix ou douze jours après.
M. le duc d'Orléans, comme on l'a vu, jugea fort prudemment qu'il ne devoit pas déclarer les deux mariages à la fois, et l'expérience qu'il eut de la déclaration de celui du roi , lui donna sujet de s'applaudir beaucoup d'avoir pris un conseil si sage. Il crut même avec raison devoir mettre cet intervalle avant de déclarer le second , pour laisser rac" eoiser * les humeurs , et refroidir les esprits , mais il falloit enfin finir cette seconde affaire ; ainsi dix ou douze jours après celle qui vient d'être rapportée, il alla chez le roi , après l'avoir dite à M. le Duc, et à M. de Fréjus. n les trouva dans le cabinet du roi , il en fit sortir tous les autres , et entrer le cardinal Dubois , et là il- dit au roi l'honneur que le roi d'Espagne lui vouloit faire , et lui demanda la permission de l'accepter. Cela se passa tout uniment , sans la moindre difficulté , mais le maréchal de YUleroy ne put s'empêcher, dans le compliment qu'il fit sur-le-champ à M. le duc d'Orléans , de témoigner son étonnement, qui sentit fort le dépit. Le lendemain M. le duc d'Orléans en fit la déclaration au conseil de régence , le roi présent , qui y assistoit presque toujours , où les avis et les courts compliments de chacun au régent ne
4. Vieux mot qui signifie calmer, apaiser f il vient de coi (calme, tranquille).
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furent qu'une même chose. Les maréchaui de Villeroy, Villan et d'HuzJèlles y parurent le visage enflammé , car le mariage de la fiUe de M. le duc d'Orléans avec le prince des Asturies fut public dès qu'il eut été annoncé au roi , et ne purent cacher leur dépit , pour ne pas dire leur désespoir. Le maréchal de Tallard et quelques autres n'en étoient pas plus contents; mais à travers un embarras qu'ils ne purent cacher, ils se contraignirent davantage. Le lendemain le roi alla au Palais-Royal , puisàSaint-Cloud, faire compliment sur ce grand et incroyable mariage à M. [le duc] et à Mme la duchesse d'Orléans , à Mlle de Montpensier et à Madame , où toute la cour , tous les ministres étrangers et tout ce qu'il y eut de considérable à Paris accourut en foule.
Il faut avouer ici qu'il n'y eut rien en soi de si surprenant que le ma» riage du prince des Asturies avec une fille de M. le duc d'Orléans , après tout ce qui s'étoit passé de personnel entre ce prince et le roi d'Espagne , tant pendant les dernières années du dernier règne , où il ne s'étoit agi de rien moins que de couper la tête à M. le duc d'Orléans , par les menées de la princesse des Ursins, du duc du Maine, de Mme de Maintenon , de la cabale de Meudon , comme on l'a vu en son temps ; de le chasser depuis de la régence et de le perdre par les intrigues du duc du Maine qui vouloit régner en sa place , d'Albéroni et de l'ambassadeur Gellamare ; enfin par tout ce qui s'étoit passé d'inique contre l'Espagne pour favoriser l'Angleterre même aux dépens de la France , par un aveuglement forcené pour l'intérêt unique et personnel de Dubois ; et que ce même Dubois* , qui devoit être si odieux à l'Espagne, ait osé concevoir le dessein d'y râsoncilier son maître, encore plus odieux, comme en ayant été si cruellement offensé, et comme en ayant bien su depuis rendre l'offense; que Dubois , di»-je , non-seulement en soit venu à bout , mais encore de porter une fille de M. le duc d'Orléans -sur le trône d'Esi pagne , il faut convenir que c'est un chef- d'œuvre de l'audace et d'un bonheur sans pareil ! Le détail de la négociation n'est jamais venu à ma connoiiftance.
M. le duc d'Orléans étoit tenu de trop court depuis longtemps par Dubois, pour m'en faire part, et le secret du traité du double mariage < ne m'aiiroit jamais été confié quand il fut conclu , sans ce reste d'amitié , de confiance, d'habitude, qui fut plus fort dans M. le duc d'Orléans que le poids de Dubois sur sa foiblesse , fatigué de m'avoir caché le projet , tant qu'il ne fut pas arrêté et convenu. Je ne puis donc dire rien de toute cette négociation , dont M. le duc d'Orléans m'a laissé ignorer le détail^près comme devant , et à qui aussi je n'en ai point fait de question , linon qu'il me dit que le mariage de sa fille avoit été la condition absolue de celui du roi , et que le roi d'Espagne étoit si intimement et si parfaitement François, qu'il n'avoit fait de difficulté à rien moyennant le mariage de sa fille; de là je juge que, s'il y eut de l'effronterie à tenter ce traité, il fut conclu tout de suite par le bonheur sans pareil de l'inclination de Phi^ppe V , si passionnément françoise , qu'elle surnagea à tout pour mettre sa fille sur le trône de ses pères. Frniuna e
A . Passage omis dans les anciennes éditions depuis par les memées.
si DlicLARÀTiÔN DÛ MAlOAGS [17Sl]
dormirêj dit l'Italien, ou pour mieux dire, la Providence qui règle tout et qui produit tout par des ressorts profondément cachés aux honmies. Car il faut dire que, quoi qu'il soit arrivé de ces mariages , par la mort de M. le duc d'Orléans uniquement , il en a bien profité pendant le court reste de sa vie , et lui et la France bien plus grandement , s'il ^voit vécu les années ordinaires des hommes, auquel cas l'infante eût bien sûrement régné en France.
Si la nouvelle de la déclaration du mariage du roi avoit bien étourdi et affligé la cabale opposée à M. le duc d'Orléans , celle de la déclaration de celui d'une des princesses ses filles avec le prince des Asturies l'atterra. Ce fut un accablement si marqué dans toute leur contenance, qu'il les distinguoit aux yeux les moins perçants , et les tint plusieurs jours dans un morne silence. Aucun de ce qui la composoit ne s'étolt défié que le roi d'Espagne pût être réconcilié à M. le duc d'Orléans ; combien moins qu'il pût être capable d'accepter une de ses filles pour lui faire porter sa couronne après lui ! Dans la pleine confiance de cette impossibilité en effet si parfaitement apparente , ils avoient sans cesse les yeux et le cœur tournés sur le roi d'Espagne comme étant également le fils de la maison et le plus irréconciliable ennemi de M. le duc d'Orléans. Ilsn'avoient donc aussi que l'Espagne dans la bouche, qui étoit l'ancre de leurs espérances , la protection de leurs mouvements , le seul moyen de l'accomplissement de leurs désirs , et par tout ce que Dubois n'avoit cessé de faire contre elle en faveur de l'Angleterre , l'occasion continuelle et sans indécence de fronder et décrier le régent et son gouvernement qui, d'ailleurs, leur avoit donné beau j€u du côté des finances et de celui de sa vie domestique. Toutes ces choses si flatteuses qui , malgré le peu de succès de leur malignité , de leur haine , de leurs efforts, faisoient toutefois encore la nourriture de leur esprit, de leur volonté , de leurs vues , non-seulement tomboient et disparoissoient par ce double mariage , mais se tournoient contre eux , et les laissoient, dans le moment même, en proie au vide, à la nudité, oM désespoir , sans nul point d'appui , sans bouclier , sans ressourcej. L'horreur qu'ils conçurent aussi d'un revers si subit et si complètement inattendu , fut plus visible que facile à représenter , et plus forte qu'eux et que leurs plus politiques. J'avoue que c'étoit un plaisir pour moi d'en rencontrer hommes , femmes , gens de tous états. Je l'ai déjà dit , cette cabale s'étoit reconcertée depuis le rétablissement du duc du Maine et les nouvelles entreprises du parlement , depuis le lit de justice des Tuileries ; mais ce dernier coup l'écrasa. Néanmoins , ayant un peu repris s^s esprits au bout de quelques jours, elle se mit à détester l'Espagne %t à la même mesure qu'elle s'y étoit attachée , et ce contraste fut si subit , si entier , si peu mesuré , qu'il ne falloit que le voir et l'entendre pour en sentir la cause , même dans ceux dont le bas aloi avoit détourné tous . soupçons.
Le premier président et sa cabale des gens du parlement frémissaient ouvertement , ainsi que beaucoup de gens de cette prétendue noblesse , dont le duc et la duchesse du Maine s'étoient si heureusement servis par leurs prestiges, comme on l'a vu ici en son temps, et dont Timbér
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eile ayeuglement subsistoit encore pour eux. Force grands seigneurs, même du conseil de régence , même des mieux traités d'ailleurs , ne pouToient cacher leur contrainte , en sorte que par le subit effet de la nouvelle de ces' mariages, dont ils ne se purent défendre dans le premier étourdissement , qui fut même assez long, on en découvrit plus qu'on n'avoit fait par les- perquisitions estropiées de l'affaire de Gellamare et du duc et de la duchesse du Maine , quoique dès lors on en eût plus trouvé , même parmi les grands et les considérables , qu'on n'auroit Toulu , et qu'on crut devoir étouffer , comme il a été dit dans le temps. Aux cris contre l'Espagne , ils en joignirent contre M. le duc d'Orléans qui , disoient-ils , saorifioit le roi à un enfant sorti à peine du maillot , pour marier si grandement sa fille , et pour la criminelle espérance qu'en retardant sa postérité , il pût manquer , avant l'âge de l'infante , et M. le duc d'Orléans régner sur lui et la sienne en sa place , après s'être fait un appui de l'Espagne si justement et si longuement son ennemie personnelle. Ainsi , de rage , ils crioient à l'habilité pour en donner l'impression la plus sinistre , mais la douleur vive excite les cris. On les méprisa et on ne songea plus qu'à exécuter promptement tout ce qui pouvoit l'être de ce traité de double mariage , et à jouir et profiter de ses fruits. On eut raison alors , après l'imprudence d'une déclaration si étrangement précoce et si propre à rallumer tous les mouvements du dehors et du dedans. On ne sera pas longtemps sans voir combien il étoit devenu instant d'achever ce qu'on avoit déclaré. La cabale , tout accablée qu'elle fût pendant les premiers jours , reprit encore quelque courage , et se mit à travailler à éloigner les mariages pour se donner le temps de les pouvoir rompre tout & fait. Ce fut aussi le coup de partie de ne lui en pas laisser le loisir.
J'étois , pendant toutes ces démarches si différentes , aux mains avec le cardinal Dubois. Il étoit enragé de mon ambassade , et comme tout me le montra manifestement dans tout son préparatif et sa durée , il avoit résolu, en gardant tous les dehors , de me ruiner et de me perdre. Je m'en défiois bien , et j'eus lieu tout aussitôt de n'en point douter. De lui à moi d'abord , profusions d'amitié , d'attachement , de chose à moi due que cette ambassade et ses suites pour mes enfants, de tout ce que M. le duc d'Orléans me devoit de reconnoissance'et d'amitié, et luimême de mes anciennes bontés pour lui de tous les temps. Avec ces propos et des généralités sur la chose , il évita tant qu'il put d'entrer en matière pour avoir lieu de tout précipiter et de ne me donner le loisir de rien discuter avec lui, pour me faire tomber dans tous les panneaux qu'il me tendroit , et d'ailleurs dans tous les inconvénients possibles. Ce fût une anguille qui glissa sans cesse entre mes mains tant qu'il sentit quelque distance jusqu'à mon départ. Gomme il le vit s'approcher , il se mit à me prêcher la magnificence et à vouloir entrer dans le détail de mon train. Je le liii expliquai , et tout autre l'eût trouvé plus que convenable; mais comme son dessein étoit de me ruiner, il s'écria donc et l'augmenta d'un tiers. Je lui représentai l'excès de cette dépense , l'état des finances, le déchet prodigieux du change; j'en eus pour toute réponse que c^defoit être ainsi pour la dignité du roi dans une amba87