‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 91 sur 200 · JALOUSIE DU P. DAUBENTON · texte numérisé non relu

JALOUSIE DU P. DAUBENTON

d'Espagne, et spécialement des affaires étrangères, aussi ennemis Tun de l'autre que Tétoient ces deux hommes.

Gastellar enfin y réussit, mais longtemps après, et eut entre deux une attaque d'apoplexie qui, d'un homme gai, léger, de la conversation la plus fine, la plus leste, la plus aimable, mais aussi la plus solide et la plus su ivie quand cela étoit à propos , en fit un honune triste , pesant jusqu'à en être lourd et massif, qui ne produisoit rien, qui ne suivoit pas, qui travailloit même pour comprendre. Je m'étois fait un grand * plaisir de le revoir ici ambassadeur. A son premier aspect ma surprise fut grande , et mon étonnement encore plus dès la première conversation. G'étoit une apoplexie ambulante : aussi le tua-t-elle bientôt.

Il mourut à Paris , et laissa un fils à qui son oncle fît épouser l'héritière d'une grandesse. Il étoit fort jeune et fort fou , du temps que j'étois en Espagne. Il s'est depuis appliqué au service, il y a acquis de la réputation; il s'est soutenu après la mort de son oncle; dont il a eu aussi la grandesse. Il trouva le moyen de s'attirer la protection de la reine ; il eut des commandements en chef qui l'ont conduit à être capitaine général.

J'ai parlé de La Roche et du P. Daubenton assez pour n'avoir rien à y ajouter : seulement dirai-je que ce maître jésuite vieillissoit et qu'il commençoit à perdre la mémoire. Je m'en aperçus dans les conversations fréquentes que j'avois avec lui chez moi , ou au collège impérial où il étoit fort bien logé. Mais cette foiblesse de mémoire me fit découvrir plus d'une friponnerie de sa part, par lui-même, sur des affaires où d'abord il m'avoit promis merveilles , et dès le lendemain me venoit conter celles qu'il avoit opérées là-dessus avec le roi, puis quelques jours après me disoit tout le contraire, oubliant ce qu'il m'avoit raconté. C'est que ce qu'il m'avoit dit d'abord étoit une fable, et ce qu'il me rendoit après étôit ce qu'il avoit exécuté. Je n'en fus ni surpris ni n'en fis pas semblant. Je connoissois trop le personnage pour m'y fier en rien, mais je ne fus pas fâché de jouir du défaut de sa mémoire, et de m'amuser à lui en tendre des panneaux.

Mais ce qui m'importuna de lui à l'excès, fut sa jalousie du P. d'Aubrusselle , jésuite françois , demeurant aussi au collège impérial et précepteur des infants. G'étoit un homme d'esprit , de savoir , fort instruit des choses d'Espagne et de l'intérieur du palais, aimé et estimé généralement, et d'une conversation agréable, sage, discrète, mais toutefois instructive. Aubenton qui craignoit toujours pour sa place, et pour la confiance et l'autorité qu'elle lui donnoit, se sentoit vieux et connu. L'expérience qu'il avoit faite de pouvoir être congédié, le rendoit soupçonneux sur tous ceux qui lui pouvoient succéder. Il voyoit bien qu'Aubrusselle étoit le plus apparent et le plus naturel : la bienveillance générale et la réputation qu'il avoit acquise en Espagne le blessoit ; tout lui étoit suspect de ce côté-là, à tel point qu'Aubrusselle m'en avertit, me pria d'éloijg;ner mes visites , surtout de n'aller point chez lui les jours que j'irois voir Aubenton , et de ne trouver pas mauvais qu'il vînt peu chez moi. Je m'informai d'ailleurs de cette jalousie , et par ce que j'en appris, je vis que le P. d'Aubrusselle ne m'en avoit pas tout dit. Il crai-

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gnoit encore ses relations en France, et mémo à Rome, quelque vendu qu'il fût à cette dernière cour. En un mot, tout lui faisoit ombrage, et plus sa tête vieillissoit , moins il étoit capable de se contenir là-dessus, sans succomber à des échappées , quelque seconde nature qu'il se fût faite de la dissimulation la plus profonde et de la plus naturelle fausseté. Cela fit qu'Aubrusselle et moi eûmes moins de commerce ensemble que lui et moi n'eussions voulu.

Puisque je parle de jésuites , il faut achever ici ce qui les regarde. Je ne les trouvai pas en Espagne moins puissants qu'ils se le sont rendus partout ailleurs, pénétrant partout, imposant partout, et d'amour ou de crainte se mêlant de tout. Les dominicains autrefois si puissants en Espagne y étoient devenus de petits compagnons auprès d'eux , et dans l'inquisition même, où les jésuites s'étoient saisis de la pluralité des places, et des plus importantes. Mais quels pays que ceux d'inquisition! Les jésuites savants partout et en tout genre de science , ce qui ne leur est pas même disputé par leurs ennemis, les jésuites, dis-je, sont ignorants en Espagne, mais d'une ignorance à surprendre. Ce sont les PP. Daubenton et d'Aubrusselle qui me l'ont dit, et plusieurs fois, qui ne pouvoient s'accoutumer en ce qu'ils en voyoient. C'est que l'inquisition furette tout, s'alarme de tout, sévit sur tout avec la dernière attention et cruauté. Elle éteint toule instruction , tout fruit d'étude , toute liberté d'esprit, la plus religieuse même et la plus mesurée. Elle veut régner et dominer sur les esprits, elle veut régner et dominer sans mesure , encore moins sans contradiction , et sans même de plaintes ; elle veut une ob'éissance aveugle sans oser réfléchir ni raisonner sur rien, par conséquent elle abhorre toute lumière, toute science, tout usage de son esprit; elle ne veut que l'ignorance, et l'ignorance la plus grossière. La stupidité dans les chrétiens est sa qualité favorite, et celle qu'elle s'applique le plus soigneusement d'établir partout, comme la plus sûre voie du salut, la plus essentielle, parce qu'elle est le fondement le plus solide de son règne et de la tranquillité de sa domination.

Le chevalier Bourck étoit un gentilhomme irlandois, qui avoit été quelque temps au cardinal de Bouillon , à Rome , et qui n'aimoit pas qu'on le sût, car il étoit pauvre,. glorieux et important. Son maître qui ne pouvoit tenir dans sa peau, et qui toujours étoit plein d'un monde de vues obliques et folles, lui reconnut de l'esprit et un esprit de manège et d'intrigue qui, en effet, étoient le centre et la vie de Bourck, et l'employa à des messages et à de petites négociations dans Rome et au dehors. Il fut chargé d'une autre vers les princes d'Italie, que le cardinal de Bouillon avoit imaginée pour leur faire agréer une augmentation de cérémonial en faveur des cardinaux. Bourck , domestique pour son pain , parce qu'il n'en avoit pas , mais blessé de l'être , tira sur le temps, et sur la foiblesse de son maître, pour lui persuader qu'il réussiroit beaucoup mieux s'il étoit l'homme du sacré collège, dont le nom imposeroit bien plus aux princes avec qui il traiteroit, que s'il n'agissoit qu'au nom d'un cardinal particulier, quelque considérable qu'il fût. BouiÙon, fanatique d'orgueil en tout genre, qui s'étoit mis en tête cette Saiht-Simoic xn 10

21g t&kirmm st cAKAcitias

àngaériiàMtm de oèrémoBiâl, et pour le suooès dttquél totit lui étoH bon , (fofiik la proposition , et obtint de la corapUisafiee des eardinaui , de charger Bourok de cette négociation en leur nom, mais tootefoU sans se commettre au eas qu'elle ne réussit pas.

Ce point gagné, Bourck [fut] admis chez les principaux eainlinatii) pour recevoir leurs ordres, et voir avec eux les moyens d*agir en leur nom, mais d'une manière secrète, et qui ne les commit point s'il ne féussissoit pas. Gomme presque tous se doutoient bien qu'il échouerdit , et ne s'étoient laissé aller que par la foiblesse pour l'impétuosité du car-» dinal de Bouillon qui , dans la'plus haute faveur du roi , étoit chargé de ses affaires à Rome ^ et y faisoit un personnage principal , et le premier par la splendeur de sa fnagnificenoe , Bourck, dis -je, leurJnsinua que l'homme chargé par le sacré collège ne pouvoit avec décence , pour ce grand corps , être payé que par lui , et quMl seroit trop indécent que ee mêml& homme pût être reconnu par les princes avec qui il traiteroit pour être domestique d'un cardinal particulier. Avec cette adresse , il se Xim de sa condition, sans perdre les bonnes grâces de son maître, et tira du sacré collège plus qu'il ne tiroit du cardinal de Bouillon.

Le voilà donc à Parme, ft Modène sans éclat et sourdement; là négom dation traîna le plus longtemps qu'il put. Bile eût fini d'abord, cal* ces princes se moquèrent de ses propositions au premier mot qu'il leur en dit, mais Bourck vouloit se faire valoir et faire durer la commission. Elle échoua enfin , et il eut encore l'adresse de se faire donner une petite pension par le sacré collège , dont il a toujours joui , pour le récompenser tant de ses peines et de ses dépenses prétendues , que pour le dédommager de ee qu'il perdoit à n'être plus au cardinal de Bouillon. Je n'èn« treprendrai pas de le suivre , il me mèneroit trop.loin. Je me contenterai de dire qu'il fit plusieurs voyages par inquiétude d'esprit, et peut-êtr» moins pour chercher -fortune que chercher à se mêler : car se mêler» négocier,- intriguer, étoit son élément et sa vie.

A la fin il se fixa en Espagne , où il fut assea bien voulii de la pfin« cesse des Ursins, dont il avoit fréquenté les antichambres à Rome, à la mode du pays. Bile lui confia méine plusieurs choses , et le mit tout à fait bien auprès du roi et de la reine qui lui parloient souvent familière^ ment, en particulier, et lui, à l'en croire, leur donnoit souvent de fort bons eonêeils , et k Mme des Ursins , et leur parloit fort hardiment. Cette posture, et un naturel vif> entreprenant, haut, souvent même audacieux et très-libre, soutenu d'esprit et de connoissanèes , le faisoit ménager, ihais craindre par les ministres , et le mêla fort avee le monde et avec la cour où il s'étoit fait des amis.L'arrivée d'une nouvelle reine , et la chute subite de Mme des Ursins diminua fort ses accès et sa donsidération. Néanmoins il se soutint, et lie laissa pas d'être encore de quelque chose sous Albéroni. G'éioii un homme qui ne s^abandonnoit point, et qui sa-* voit toujours s'introduire pai' quelque coin. Il avoit toujours ménagé Grifflaldo , en sorte qu'après lé ministère d-Albéroni , il espéra tout de la protection deGrimaldOi Mais Grimâldo, qui le connoissoit, le traita toujours avec une distinction qui l'empêcha d< s'écarter de lui, mus qui le tint toujours en panlie) parce qti'ea effel ce ministre eraignoit son ca«

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ractèfe, et ptÊVk de Féloigneinént que lA reitie atoii pt4d de lui pmt rempècher de éë l*appfoeher d'elle et du roi.

C'est dans cette situation que je lé trouvai en ârrirAiit i Madrid. On me ravoit donné pour un homme fort attaché à la France . et dont je pourrois tirer beaucoup de luliiières. J'en tirai eh effet , maid souvent aussi bien des visions. Il étoit ami de |)lùsieurs personnes distinguées; le pays et le jacobisme Tatoient lié atec le duo de Liria , Hyghens , la duc d'Ormond, et plusieuirs autres. Il étoit aussi ami de Sartine, mai tous connoissoient bien ion Caractère. Il étoit en effet fort instruit d'événements intérieurs du palais fort curieux , et de beaucoup de choses et d'affaires où il étoit entré, et d'auttes où il s'étoit fourré. 11 parloit bien , mais beaucoup , on pouvoit dire qu'il étoit malade de politique. U 7 revenoit toujours dé quelque extrémité opposée que se trouvât là con^ yersation. Il possédait seul, à son avis, tous les intérêts des dii!%rentes grandes et médiocres puissances de l'Europe, et il en accabloit sanâ cesse ceux qu'il fréquentoit , àrec an ton d'autorité de ministre en place. Je ne laissai pas d'en tirei* aàsez de bonnes choses, et de m'en amuser d'ailleurs. Je dois dire aussi que je n'en ai vu ni oui dire rien de inâu* vais. Il n'étoit point intéresi^é d argent , et a passé toujours pour honnête homme.

Désespéré de ne pouvoir rattraper <l'ftccès auprès du roi et de la reine, il tourna ses pensées vers l'ambassade d'Espagne à Turin. De son premier état à y représenter Ib roi d'Espagne il y avoit un peu loin ; mais on n*éplache pas toujours ce ^ué les ambassadc^urs ont été j et je croiâ qu'il se seroit utilement acquitté de cette ambassade délicate. Il me pria fort de m'y employer. J'en parlai à Grimaldo , qui me répondit eti ininîsti* fort rompu au métier. Ouoiqu'il n'oubliât rien pour îne marquet son empressement à servir Ôourck , et qu'il me pressât même de tâcher de pressentir le roi et la reine sur lui en général , sans néanmoins rien particulariser, Je sentis bien qu'il n'avoit aucune envie d^employer Bourck , ni de lé mettre en aucune passe. Son caractère ferme , Impérieux, libre, arrêté en son sens, avoit fait peur à tous les ministres, à ceux même dans là confiance de qui il étoit entré, et qui tous le craignirent et jugèrent le devoir écarter de tout pour n'avoir point à compter avec lui. C'est aiissi ce qui arriva en cette occasion. Je trouvai moyen de parler de Bourck dans une audience. Comme j'évilois de traiter toute affaire qui auroit pu ine retenir en Eâpagne plus que je n'aurois voulu, ces audiences se tournoient bientôt en conversation. Je reconnus de l'éloignement dans le roi pour Bourck, et un air de secrète moquerie dans la reine. U ne m'en ftdlut pas d'avantage pour m'arrêter sur un homme en faveur duquel rien iie m'engageoit à me prodiguer, et auquel Je Toyois tout contraire. Je rendis foiblement à Ortmaldo ce qui s'étoit passé la-dessus, qui sourit et n'en parut ni fâohé ni surpris. A Bourck, je ne lui dis que des choses générales, et je me gardai bien d'en reparler depuis.

il se iasâa enfin .de Vahis projets et d'espérances aussi vaiiiefi. Il quitta l'Espagne peu après mon retour, et s'en vint à Paris où je le Vis asset soutent, et où fl lie iHit s'agripper à Hen. Sept on hii't moid le lassèrent.

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