‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 92 sur 200 · CARACTÈRE DU COLONEL STANHOPE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU COLONEL STANHOPE

Il s'en alla mourir à Rome entre le roi Jacques et la princesse des Ursins , dans un âge fort avancé , après y être demeuré quelques années à y tracasser comme il put. J'ai parlé ailleurs des malheurs singuliers de sa famille.

Il faut dire aussi un mot des ministres étrangers qui étoient lors à Madrid. Le nonce Aldobrandin, jeune, grand, fort bien fait , montroit un prélat romain , c'est-à-dire, un ecclésiastique qui ne Test que pour la fortune, sans néanmoins rien d'indécent. Il étoit gai, vif, plaisant, ouvert) avec de l'esprit et beaucoup de monde, fort à travers du meilleur de Madrid et des dames, l'air galant, familier avec le roi et la reine, et n'aimant point du tout les François , mais m'accablant de recherches et de politesses. J'y répondois avec grande attention , sans aller une ligne au delà , et je le charmois sans le convertir en lui parlant souvent de ce que la France devoit à la mémoire de Clément YIIJ , et de la gloire et de la sagesse de son pontificat. Il fut cardinal au sortir de sa nonciature , Ain peu plus tôt qu'il n'auroit voulu, car elle lui valoit fort gros, et il étoit pauvre. Quoiqu'il eût l'air fort sain^ il ne jouit pas longtemps de sa pourpre , et la France ni l'Espagne n'y perdirent rien.

Le colonel Stanhope étoit ambassadeur d'Angleterre. C'est le même qui y étoit depuis longtemps , en deux fois , et dont il a été tant parlé ici dans ce qui est donné de M. de Torcy. C'étoit parfaitement un Anglois. Savant et amoureux de ses livres et de l'étude des sciences abstraites , versé dans l'histoire , fort au fait des intérêts de sa nation et des détails de sa cour et du parlement d'Angleterre , parlant bien les langues, sérieux, parlant peu, sans cesse aux écoutes, instruit à fond de la cour du pays, du commerce, des intérêts généraux et particuliers de la nation chez qui il résidoit , avec cela peu répandu , aimant la solitude, naturellement triste, rêveur, réfléchissant, une maison honnête, une bonne table assez peu et assez mal fréquentée, poli mais froid, fermé et je ne sais quoi de repoussant , occupé à pomper et à parler sans rien dire , et ne laissant pas de trouver ses plaisirs au fond ténébreux de son appartement , mais secrètement autant qu'il étoit possible, et sans indécence , et ne sortant de chez lui que par raison et point du tout par goût.

J'avois des ordres très-exprès et très*réitérés de le voir souvent et avec confiance. J'en fis assez pour éviter tout reproche ; mais j'usai de sobriété avec un homme dont le goût particulier et de solitude m'en offroit le moyen , et pour la confiance je m'en tins à l'écorce. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, de conduite, de sens, mais tout en dedans, sans rien qui attirât à lui. D'ailleurs je ne fus jamais afi'olé de l'An^eterre; j'en laissois l'enthousiasme au cardinal Dubois» qui le porta où il a voit prétendu et qui le. maintint où il étoit arrivé.

Stanhope avoit ramassé je ne sais où un prêtre italien qu'on appeloit ràbbé Tito-Livio, qui se fourroit partout, ramassoit tout, intriguoit partout. C'étoit un drôle d'esprit, de savoir, de fort bonne compagnie, plaisant mênpe avec sel et jugement, dangereux au dernier point. Il étoit reçu en beaucoup d'endroits où il amusoit, mais il étoit craint, et au fond méprisé comme un espion qu'il étoit, et fort débauché. Il tâcha fort

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