‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 98 sur 200 · VIE JOURNALIERE · texte numérisé non relu

VIE JOURNALIERE

celle du roi d'Espagne. Cela est onctueux, mais fort chaud, et un restaurant sing;ulièrement bon à réparer la nuit passée , et à préparer la prochaine.

Pendant que le roi faisoit ce court déjeuner, l'assafeta apportoit à la reine de quoi travailler en tapisserie, passoit des manteaux de lit k Leurs Majestés , et mettoit sur le lit partie des papiers qui se trouvoient sur les sièges prochains , puis se retiroit avec le valet, et ce qu'il avoit apports. Leurs Majestés faisoient alors leurs prières du matin. Grimaldo, sûr de Theure, mais qui de plus étoit averti dans sa cavachuela au palais, montoit chez Leurs Majestés, et entroit. Quelquefois ils lui faisoient signe d'attendre en entrant, puis l'appeloient quand leur prière étoit finie , car il n'y avoit personne autre , et la chambre du lit étoit fort petite. Là Grimaldo étaloit ses papiers, tiroit de sa poche une écritoire et travailloit avec le roi et la reine , que sa tapisserie n'empêchoit pas de dire son avis. Ce travail duroit plus ou moins , selon les affaires ou quelque conversation. Grimaldo, en sortant avec ses papiers, trouyoit la pièce joignante vide, et un valet dans celle d'après, qui, le Toyant passer, entrôit dans la pièce vide, la traversoit et avertissoit l'assafeta, qui,, sur-le-champ, venoit présenter au roi ses siviies et sa robe de chambre , qui tout de suite passoit seul dans la pièce vide . et entroit dans un cabinet où il s'habilloit, servi par trois valets françois intérieurs, toujours les mêmes, et par le ducdelArco ou le marquis de Santa-Cruz, et souvent par tous les deux, sans que jamais qui que ce soit autre entrât à ce lever. Lorsqu'il étoit tout à fait à sa fin , un de ces valets alloit appeler le P. Daubenton dans le salon des miroirs, qui Tenoit trouver le roi dans ce cabinet, d'où, sur-le-champ, les valeti susdits emportoient à la fois les débris du lever, et ne rentroient plus. Si le roi faisoit un signe de la tête à ces deux seigneurs , après la sortie des valets, ils sortoient aussi; mais cela n'arrivoit que quelquefois, et ils restoient se tenant vers la porte, et le roi parloit dans la fenêtre au P. Daubenton.

La reine, dès que le roi étoit passé à son lever, se chaussoit seule avec Tassafeta, qui lui donnoit sa robe de chambre. C'étoit le seul moment où elle pouvoit parler seule à la reine et la reine à elle ; mais ce moment alloit au plus et non toujours à un demi-quart d'heure. Plus long, le roi l'auroit su, et auroit voulu savoir ce qui l'auroit allongé. La reine passoit cette pièce vide, et entroit dans un beau et grand cabinet où sa toilette l'attendoit. La camarera-mayor, deux dames du palais, deux senoras de honor tour à tour par semaine, et les caméristes étoient autour, quelquefois quelques dames du palais ou quelque senora de honor, qui n'étoient pas en semaine , mais rarement. Quand le roi avoit fini avec le P. Daubenton, et d'ordinaire cela étoit court, il alloit à la toilette de la reine, suivi des deux seigneurs, qui, pendant sa conversation avec le P. Daubenton , l'attendoient à la porte du cabinet, soit en dedans, soit en dehors. Les infants venoient aussi à la toilette où il n'entroit avec eux que leurs gouverneurs et, depuis le mariage du prince des Asturies, la princesse des Asturies, le duo de Popoli et la duchesse de Monteillano , quelquefois une dame du palais

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aMMi ée la prinaeste. L« cardinal Borgia ayoit cette priyanct, «t p'eii sérvoil souvent. Le marquis de VUlena Taroit aussi , mais fâché d'être réduit à celle-là, et privé de toutes celles que de droit lui donnoit sa •barge ^ il n'en usoit presque jamais. La ebasse, les voyages, les beaux habits du roi et des infants étoient la matièie de la conversation. Paroi, par4à, quelque petit avis de réprimande de la reine à ses dames sur Tassiduité de leur service , ou sur leurs commerces , ou sur la dévotion , car elle les tenoit fort de court pour ne pas voir grand monde et sur le ehoix de leur commerce; et pour être bien avec elle^ il falloit moucher souvent, n'être pas trop longtemps en couche ni souvent incoinniodée , surtout faire ses dévotions tous les huit jours. Souvent aussi le cardinal Borgia défrayoit la toilette par les plaisanteries qu'on lui faisoit, et auxquelles il donnoit lieu. Cette toilette duroit bien tfois quarts d'heure» le roi debout, et tout ce qui y étoit.

Tandis qu'où en sortoit, le roi yenoit entre-bâiller la porte du saloa des miroirs dans le salon qui est entre celui-là et le salon des grands , où la eour se rassembloit, et là donnoit l'ordre à ceux qui, en trèspetit nombre , avoient à le prendre , puis alloit retrouver la reine dans cette pièee que j'ai tout à l'heure appelée si souvent vide. G'étoit là l'heure des audiences particulières des ministres étrangers et des seigneurs ou autres sujets qui Tobtenoient. Ministres étrangers et sujets fl'adressoîent à La Roche pour la demapder. U prenoit Tordre^du roi, les faisoit avertir, et les introduisoit l'un après l'autre, sans demourer avec eux dans le salon des miroirs où le roi la donnoit toujours.

Une fois la semaine, le lundi, il y avoit audience publique, qui est une pratique qu'on ne peut trop louer, quand on ne la corrompt pas. Le roif au lieu d'entre-bâiller la porte dont je viens de parler^ l'ouvroit». donnoit l'ordre sur le pas de la porte , e| tout de suite traversoit tous ses appartements au milieu de sa cour^ ces jours-là assez nombreuse^ jusqu'à la pièce de l'atidienee publique des ambassadeurs et de la cou^ verture des grands. Tous s'y rangent comme en ces occasions , dont j'ai décrit l'assiette et la cérémonie ailleurs; Mais en oeUe-ci le roi s'assied dans Un fauteuil avec une table, une écritoire et du papier à sa droite- Il se couvre et tous les grands. Alors La Roche, qui a une liste à la main, ouvre la porte opposée à celle par où le roi et sa cour est entrée | et appelle à haute voix le premier qui se trouve sur la liste* Gçlui-là entre , fait au roi une profonde révérence en entrant , une au milieu , puis se met à genoux devant le roi , excepté les prêtres qui ûtent leur calotte, et font une génuflexion en abordant le roi et en se retirant, et parlent debout, mais baissés. C'est le roi qui à leur génuflexion les fait relever : tout autre demeure et parle à genoux j jusqu'à ce qu'il se retire. On parle au roi tant qu'on veut, de qui on veut et comme on veuti et ou lui donne par écrit ce qu^on veut. Mais les Espagnols ne ressemblent pas aux François; ils sont mesurés, discrets, respectueux 4 courts* Celui-là ayant fini, se relève, baise la main, au roi, fait une profonde révérence, et se retire sans en faire d'autres, par où il est entré. Alors La Roche appelle le second , et ainsi tant qu'il y en a.

lA)rsque quolqu'ua veut parler au roi téta 4 tétoi et qu'il «at

HEURES DÇ^ ^l?9QilfCSS PAftTIGULIÈRES. 981

coBAi)^ i^ela n< m refuse point» ^t f^p^e areir ^U appelé, L^ Hoohe f# tourne saos bouger vers les grands, et dit dii même ton qu'il a appelé : «C'est une audience secrète. * Alors les grands se découvrent) passent promptement devant le roi avec une révérence « et se retirent par la porte par où ils spnt entrés , dans la pièce voisine. Le capitaine des garde$ tient cette porte, la tète un peu en dehors pour voir toujours le roi et celui qui lui parle, qui est seul dans la pièce où il ne reste personne que le roi et lui. Dès qu'il se lève) le capitaine des gardes le voit, rentre et tous aussi comme ils étoient sortis y et se remettent où ils étoient. Je n'ai poit vu d'au4ieoce publiqiie sans audiences secrètes, et quelquefois deui et trois. Dans le peu que je fus à Madrid avant le mariage, lea grands me prièrent de m'y trouver comme duc et avant les mêmes honneurs qu'eux, et j'y fus. Ai^ retour du mariage, j*y eus double droit , comme duc et pair de France et comme grand d'Espagne. Mon second fils s'y trouva aussi avec moi , après sa couverture. Quand tout est fini, on reconduit le roi coipme on l'avoit accompagné. Venant et retournant dans le palais, en quelque temps ou occasion que ce fût, le roi ne se couvroit jamais. C'étoit aussi le temps des audience^ publiques des ambassadeurs et de la couverture des grands.

Cette même heure est aussi celle ou le conseil de Castille vient au palais rendre compte au roi des jugementa qu'il a rendus dans )a semaine. Je crois avoir expliqué ce qui s'y passe et comment • ainsi je ne le répéterai pas. Ge temps , avec le court travail qui le suit , dans une des «Utres pièces^ entre le roi et le gouverneur 4u conseil 4e Castille dure au plus une heure et depoie, mais rarement, et l'audience publique rarement trois quarts d'heure. Ce sont des temps d'autant plus précieux pdur la reine qu'elle n'avoit que ceux-là dans la semaine, encore quand le roi étoit au palais ou au Retire ; car hors de Madrid , il n'y avoit jamais d'audience du conseil de Castille ni d'audience publique. Ainsi à TEscurial, à Balsaïm de mon temps, à Saint-Ildephonse depuis, au Pardo, à Aranjuez, la reinô n'avOit exaetemont et précisément à elle que le temps de Sa chaussure en sortant du lit.

J'oubliois d'ajouter que tout ce qui n'est pas ce qu'on appeloit îiutrefois en France, mais non à présent, gens de qualité ou militaire fort distingué, vont tous à ces audiisnces publiques. Il s'y amasse des plaeets et des mémoires que le roi reçoit et jette à mesure sur la table, et que La Roche porte après lui dans l'appartement intérieur; mais il y en a toujours quelques -uns que le roi înettoit dans sa poche ouèmportoit dans sa m&in. C'est ce qu'étoient nos plaoets dans l'origine i qui sont tombés, comme on les voit, et comme je ne les ai jamais vus autrement que pendant la régence.

Le roi rentré tout droit auprès de la reine, ou après s'être amusé ayec elle seule, s'il n'y a point d'audience, alloit à la messe avec elle, ce même intérieur de la toilette , et le capitaine des gardes en quartier de plus. Le chemin se faisoit tout dans l'intérieur jusque dans la tribune, dans laquelle il y avoit un aUtel, où on leur disoit la mesSe, et où ils communioient tous deux ensemble et jamais séparément, et ordinaire-» lieiit toile les hiiit joure, et alors ils y entendoie&t une seconde meiie*

232 AUDIBNCB PUBLIQUE.

Quand le roi se confessoit, c'étoit après son lever, avant d'aller à la toilette de la reine. S'il étoit jour de tenir chapelle, c'étoit à la même heure ; la reine alloit par l'intérieur dans la tribune , et le roi avec sa cour à travers les appartements. Le marquis de Santa -Gruz et le duc del Arco avoient tant d'assiduité qu'ils n'alloient guère ni à la tribune ni aux chapelles, mais quelquefois le marquis de Villena à la trihune, quand il n'y avoit pas chapelle, et qu'il vouloit parler au roi , comme sa charge, toute mutilée qu'elle étoit, l'y obligeoit assez souvent.

Au retour de la messe , ou fort peu après , on servoit le dîner. J'en ai expliqué les différents services des dames de la reine. Nul n'y entroit que ce qui entroit à la toilette. Le dîner étoit toujours de chez la reine, ainsi que le souper, et cela partout, mais le roi et la reine avoient chacun leurs plats; le roi peu, la reine beaucoup : c'est qu'elle aimoit à manger iBt qu'elle mangeott de tout , et le roi toujours des mêmes choses. Un potage uni , des chapons , poulets , pigeons bouillis et rôtis , et toujours une longe de veau rôtie; ni fruit, ni salade, ni froma^re, rarement quelque pâtisserie, jamais maigre, souvent des œufs ou frais ou en diverses façons , et ne buvoit que du vin de Champagne , ainsi que la reine. Le dîner fini, ils prioient Dieu ensemble. S'il arrivoit quelque chose de pressé , Grimaldo venoit leur en rendre un compte sommaire.

Environ une heure après le dîner, ils sortoient par un endroit public de l'appartement , mais court , et par un petit escalier alloient monter en carrosse, et au retour revenoient par le même chemin. Les seigneurs qui fréquentoient un peu familièrement la cour se trouvoient, tantôt les uns , tantôt les autres , à ce passage , ou les suivoient à leurs carrosses. Très-souvent je les voyois à ces passages allant ou revenant. La reine y disoit toujours quelque mot honnête à ce qui s'y trouvoit. Je parlerai ailleurs de la chasse , toujours la même , où ils alloient tous les jours, et du Mail et de l'Atocha, certains dimanches ou fêtes qu'ils y alloient sans cérémonie.

Au retour de la chasse le roi donnoit l'ordre en rentrant.

S'ils n'avoient pas fait collation dans leur carrosse , ils la faisoient en arrivant. C'étoit, pour le roi, un morceau de pain, un grand biscuit, de l'eau et du vin; et pour la reine, de la pâtisserie et des fruits, dans la saison; quelquefois du fromage. Le prince et la princesse des Asturies , et les infants, suivis comme à la toilette , les attendoient dans l'appartement intérieur. Cette compagnie se retiroit en moins de demi-quart d'heure. Grimaldo montoit et travailloit, et ordinairement longtemps; c'étoit le temps du vrai travail. Quand la reine avoit à se confesser, c'étoit là l'heure. Outre ce qui regardoit la confession, elle et son confesseur n'avoient pas le temps de se parler. Le cabinet où elle étoit avec lui étoit contigu à la pièce où étoit le roi qui , quand il trouvoit la confession trop longue , venoit ouvrir la porte et l'appeloit. Grimaldo sorti , ils se mettoient ensemble en prières, ou quelquefois en lectures spirituelles jusqu'au souper. Il étoit en tout servi comme le dîner. Il y avoit à Tua et à l'autre beaucoup plus de plats à la françoise qu'à l'espagnole ni même qu*à l'italienne.

Après souper, la conversation ou la prière tête à tète les conduisoit à

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