SOUPER ET COUCHER
l'heure du coucher , où tout se passoit comme au lever, excepté qu*à la toilette de la reine le prince, ni lit princesse des Asturies, ni les Infants, ni le cardinal Borgia n'y alloient point Enfin Leurs Majestés Catholiques n'ayoient jamais partout que la même garde-robe , et leurs deux chaises percées étoient à côté Tune de l'autre dans toutes leurs maisons.
Ces Journées si uniformes étoient les mêmes dans tous les lieux et même dans les voyages, et le même tête-à-tête partout. Les journées de voyage étoient si petites que le temps qui se donnoit à la chasse de tous les jours suffisoit pour aller d'un lieu dans un autre, et tout le reste se passoit dans les maisons où Leurs Majestés Catholiques logeoient sur la route tout comme si elles étoient dans leur palais. Je parle ici du voyage de Lerma et de ceux qui se sont faits depuis mon retour. A Tégard de ceux de TEscurial , de Balsaïm, d'Aranjuez, tous à peu près de la même longueur , mais trop courts pour coucher en chemin , tout s*avançoit peu à peu dans la matinée l'un sur l'autre d'une heure. Le départ étoit au sortir de table , et l'arrivée quelque temps avant l'heure de souper. Sn carrosse , soit pour la chasse , soit en voyage , toujours Leurs Majestés tête à tête dans un grand carrosse de la reine à sept glaces , et la housse de velours rouge clouée comme ici.
Pour ne rien omettre , il faut ajouter que la reine avoit encore à elle seule les premières et dernières audiences de cérémonie des ambassadeurs , et les couvertures des grands. Mais comme ces ambassadeurs et ces grands alloient toujours de chez le roi immédiatement chez elle, elle s'y préparoit, en les attendant, au milieu de ses dames et des autres dames qui n'avoient que ces occasions de venir au palais , et de lui faire leur cour; car pour les bals publics et les comédies, il n'y en avoit point au palais sans des occasions extraordinaires et fort rares.
A l'égard des audiences particulières des ministres étrangers ou des seigneurs , elles ne se donnoient jamais qu'en présence de la reine , soit qu'elle y demeurât à côté du roi , soit qu'elle se retirât uo peu à l'écart dans la même pièce. Aussi n'arrivoit-il guère que ceux qui avoient ces audiences laissassent écarter la reine. On connoissoit quel étoit son pouvoir sur le roi , et son influence dans toutes les affaires et les grâces , et ils étoient bien certains que si la reine s'éloit écartée, lorsqu'ils parloient au roi, ils étoient cependant bien examinés par la reine, et qu'ils n'étoient pas plus tôt retirés , qu'elle apprenoit du roi tout ce qu'ils lui avoient dit , et ce qu'il leur avoit répondu , qui n'étoit jamais rien de précis sur quoi que ce fût , parce qu'il vouloit toujours avoir le temps de consulter la reine et Grimaldo.
Si ce détail des journées paroît long et petit , c'est qu'il est incroyable à qui ne Ta vu dans sa précision et son unisson, toujours et partout les mêmes. C*est qu*un téte-à-tête jour et nuit si continuel , et si momentanément et rarement interrompu, semble avec raison insoutenable. C'est l'influence entière que ce tête-à-tête insupportable portoit sur toutes les affaires de l'Ëtat et sur celles des particuliers, c'est la démonstration nécessaire de ne pouvoir jamais,, quel que l'on fût, parler au roi sans la reine, ni pareillement à la reine sans le roi, dont tous deux
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ftvoieat réciproquement une jalousie extrême Vx^n à Tégard de l'autre j jft'est enfin ce qui rendoit rassafeta ei nécessaire pour ^ire passer à la reine seule ce qu'on youloit dans le moment de sa chaussure) et dans les temps de l'audience pubjique et de l'audience du conseil de Castille, qui n'étoit jamais que dans Madrid , et qui étoient les seuls où la reine pouvoit parler à quelqu'un du dehors , qui en prenant bien juste ses meeures pouyoit être secrètement introduit par l'aesafeta en lieu où la reine pût venir. C'est à quoi elle-même ne se jouoit guère ^ dans la frayeur de la découverte et des suites. Mais au moins pouvoit -elle dans ces courts, rares et précieux moments, recevoir et lire des lettres et des mémoires, et en écrire elle-même. Mais on peut juger avec quelle préci* pitation et avec quel soin de ne garder aucun papier.
Philippe V n^étoit pas né avec des lumières supérieures , ni avec rieu de ce qu'on appelle de rimaginaXion. Il étoit froid, silencieux, triste « sobre, touché d'aucun plaisir que de la chasse ^ craignant le monde, se oraignant soi-même ^ produisant peu, solitaire et enfermé par goût et par habitude, rarement touché d'autrui^ du bon sens néanmoins et droit» et comprenant assez bien les choses, opiniâtre quand il s'y mettoit, et souvent alors sans pouvoir être ramené, et néanmoins parfaitement facile à être entraîné et gouverné.
Il sentoit peu. Dans ses campagites ^ il se laissoit mettre où on le plaçoit, sous un feu vif sans en être ébranlé le moins du monde, et s'y amusant à examiner si quelqu'un avoit peur. A couvert et en éloignement du danger tout de même, sans penser que sa gloire en pouvoit souffrir. En tout« il aimoit à faire la guerre, avec la même indifférence d'y aller ou de n'y aller pas , et présent ou absent , laissoit tout faire aux généraux sans y mettre rien du sien. Il étoit extrêmement glorieux» ne pouvoit souffrir de résistance dans aucune de ses entreprises ; et ce qui me fit juger qu'il aimoit les louanges , c'est que la reine le louoit ëans cesse et jusqu'à sa figure , et à me demander un jour à la fin d'une audience » qui s'étoit tournée en conversation , si je ne le trouvois pas fort beau et plus beau que tout ce que je connoissois. Sa piété n'étoit que coutume, scrupules, frayeurs, petites observances, sans connottre du tout la religion, le pape une divinité quand il ne le choquoit pas» enfin la douce écorce des jésuites pour lesquels il étoit passionnel Quoique sa santé fût très -bonne, il se t&toit toujours, il craignoit toujours pour elle. Un médecin tel que celui que Louis XI enriehit tant 4 la fin de sa vie, un maître Coctier, auroit fait auprès de lui un riche et puissant personnage : heureusement le sien étoit solidement homme de bien et d'honneur, et celui qui lui succéda depuis tout à la reine et tenu de court par elle.1 ^
Philippe y avoit moins de peine à bien parler que de paresse et de dé* fiance de lui-même. C'est ce qui le rendoit si retenu et si rare à entrer le moins du monde dans la conversation , qu'il laissoit tenir à la reine avec ce qui les suivoit au Mail ou dans les audiences particulières , et qu'il la laissoit aussi parler aux uns et aux autres en passant, sans presque jamais leur rien dire : d'ailleurs c'étoit l'homme du monde qui nmarquoit mieux les défauts et les ridiouks^ et qui eu fiusoit un oo&tc
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chose. On a vu avec quelle dignité et quelle justesse i} me répondit î iDon audience solennelle, et avec quel discernement de paroles et de ton snr Tun et Tautre piariage , et cela seul montre bien qu'il savoit s'év noncer parfaitement , mais qu'il n'en vouioit presque jamais prendre la peine. A la fin , je l'avois un peu apprivoisé, et» dans mes audiences q\ii ie tournoient toujours en conversation , je Tai plusieurs fois ouï parler tt raisonner bien | mais où il y avoit du monde , ordinairement il ne mi^ disoit qu'un npt qui étoit une question courte ou quelque ckose de semblable , et n'entroit jamais dans aucune conversation.
U étoit bon, facile à servir, familier avec l'intérieur, quelquefois même au dehors avec quelques seigneurs. L'amour de la France lui sortoit de . partout* U conseryoit une grande reconnoissance et vénération pouf le feu roi, et de la tendresse pour feu Monseigneur i surtout pour fëu Ifgr le Dauphin, son frère, de la perte du quel il ne pouvoit se censolerw Je ne lui ai rien remarqué su( pas un autre de la famille royale que pour le roi, et [il] ne s'est jamais informé à moi de qui que ce soit de la cour que de la seule duchesse de Beauvilliers , et avec amitié*
On a peine à comprendre ses scrupules sur sa couronne» et de les concilier avec cet esprit de retour , en cas de malheur , à la couronne de ses pères , à laquelle il avoit si solennellement renoncé > et plus d'une fois. C'est qu'il ne pouvoit s'ôter de la tête la force des renonciations de la reine en épousant le fbu roi, et de toutes les précautions possibles dont on les avoit affermies « et en même temps il ne pouvoit comprendre que Charles II eût été en droit et en pouvoir de disposer par son testament d'une monarohie dont il n^étoit qu'usufruitier » et non pas propriétaire, Oomme l'est un particulier de ses acquêts dont il est libre de disposer* Voilà sur quoi le P. Daubenton avoit eu sans cesse À le combattra ; il se croyoit usurpateur. Dans cette pensée ^ il nourrissoit cet esprit de retour en France, et par en préférer la couronne et le séjour ^ et peut-être plus encore pour finir ses scrupules en abandonnant l'Espagne. On ne peut pas se cacher que tout cela ne fût fort mal arrangé dans sa tète, mais le fait est que cela l'étoit ainsi , et que l'impossibilité seule s'est opposée à un abandon auquel il croyoit être obligé , et qui eut une part trèiiprincipale en l'abdication qu'il fit et qu'il méditoit dès avant que j'al- Usse en Espagne , quoiqu'il laissât sa couronne à son fils. G'étoit bien la même usurpation à ses yeax , mais enfin ne pouvant là - dessus ce qu'il eût voulu par scrupule , il se contentoit au moins en faisant de soi ce qu'il pouvoit en l'abdiquant. Ce fut encore ce qui lui fit tant de peine à la reprendre à la mort de son fils , malgré l'ennui qu'il avoit essuyé , et le dépit fréquent de n'être pas assez consulté) et ses avis suivis par son fils et par ses ministres. On peut bien croire que ce prince ne m'a ja^ mais parlé de cette délicate matière , Inais je n'en ai pas été moins bien informé d'ailleurs. Pour entre Grimaldo et moi , il ne s'est jamais dit une seule parole qui pût y avoir le moindre rapport.
La reine n'avoit pas moins de désir d'abandonner l'Espagne qu'elle kaîssoit, et de venir régner en France, si malheur y fût arrivé, où elle •spéroit mener une yie moins eofanaée et bien plus agréablo* Cela s'est