‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 132 sur 232 · NOIRES IMPOSTURES DU PREMIER PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

NOIRES IMPOSTURES DU PREMIER PRÉSIDENT

faire les éclats par un gros de gens dé robe inconnus dont il seroit le moteur , et se donneroit cependant pour amiable compositeur , brouillé pour brouillé comme il prévit bien qu'il alloit l'être avec les ducs par le ^ refus du bonnet après ce qu'il avoit si nettement et si positivement promis plusieurs fois , et forcé enfin d'aller rendre réponse au roi , il lui dit que les ducs faisoient entre eux des assemblées continuelles sous prétexte de cette affaire , mais en effet dans les vues d'un avenir qu'on ne devoit prévoir qu'avec horreur , et la plupart d'eux plus qu'aucun par les grâces dont Sa Majesté les âvoit comblés; qu'ils étoient les plus grands ennemis de ses enfants naturels; qu'ils prenoient toutes leiirs mesures ensemble pour les dépouiller dès que Sa Majesté ne seroit plus , et en même temps pour se rendre les seuls maîtres des affaires. Qu'il y ayoit plus : que , flattés par les malheurs qui en si peu de temps ont détruit une partie de la maison royale , ils comptoient bien que ce qui en restoit ne dureroit guère, de faire après comme en Pologne et comme l'exemple de la Suède les y invitoit , rendre la couronne élective, et choisir l'un d'entre eux pour la porter. Ce furent les principaux points qui furent avancés au roi par le premier président et qui furent accompagnés des réflexions les mieux ajustées à de si horribles impostures. Elles ne laissèrent pas de frapper le roi ^ qui les raconta un quart d'heure après à d'Antin comme touché, effrayé, mais en suspens et cherchant éclaircissement. U ne fut pas difficile. D'Antin lui parla avec tant de netteté sur des inventions si éloignées de toutes pensées , et si évidemment sur l'impossibilité de les concevoir et d'en espérer sans la plusparfaite folie, que le roi, peiné d'en avoir été ému, et piqué contre la hardiesse d'une délation si atroce et en même temps si absurde, permit à d'Antin d'en instruire les ducs pour qu'ils sussent à quel homme ils avolent affaire. D'Antin ne laissa pas échapper l'occasion d'un parallèle aisé entre les ducs et le parlement sur la fidélité , l'obéissance et l'attachement au roi ; et , sans la précaution que l'habile duc du Maine avoit su prendre de faire engager le roi au parlement, en la personne du premier pré.sident, de ne point commander, le bonnet eût été emporté de ce coup de haute lutte. L'exposé seul est dans sa simple et pure vérité plus fort que tous les commentaires. On se contentera de dire que l'instrument étoit digne de celui qui s'en servoit , et n'étoit pas inférieur aux plus exécrables usages , et avec un front d'airain , et avoir tout promis et aux ducs et au roi même , sans que les ducs eussent pensé à rien et rien demandé. f^S^

D'Antin, dansle reste de la journée, rendit compte à plusieurs ducs de ce [dont] le roi lui ayoit permis de les informer. On peut juger avec quel effet. En moins de deux jours tous les ducs se donnèrent parole de ne jamais voir le premier président , et de ne garder avec lui aucunes sortes de mesures en choses et en paroles , d'y entraîner leurs familles , et d'en user comme avec un ennemi public et un imposteur perfide et déshonoré : ce n'est pas trop dire. L'éclat fut porté aussi loin qu'il le put être , et se soutint très-longtemps dans tout le feu que méritoit une scélératesse, et gratuite, d'une nature aussi complètement infâme. L'imposteur fut étourdi d'un unisson auquel il ne s'étoit pas attendu des

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ducs. U, d'Aumont , et peut-être quelques autres qui ne Tétoîent que de nom , et dont il se servoit parmi eux , n'osèrent plus le voir ; et cet homme qui avoit toujours fait son capital de la cour et du grand monde , se trouva en un instant délaissé de ce qui par les ducs , leurs plus proches familles et leurs amis plus particuliers, en faisoit la partie la plus considérable. Aucun ne le salua , et hors des insultes personnelles , indécentes à faire à un homme qui, par état, ne porte point d'ëpée, il n'est affronts qu'il ne reçût tous les jours. Outré d'un état si pénible et qui n'étoit pas prêt à finir, et appuyé du duc du Maine, il saisit une occasion de se plaindre au roi. Le duc de Tresmes avoit fkit entrer peu à peu tout le monde au lever du roi , et Tavoit laissé dans l'antichambre, îl obtint que le roi d!t au duc de Tresmes qu'il ne devoit pas faire sertir sa charge à sa vengeance particulière, mais sans aigreur, et d'ailleurs fut sourd à tout ce que le premier président lui put dire , et ne se voulut mêler de rien.

Le roi avoit oublié que , lorsque après l'opération de la fistule , il commença à voir du monde dans son lit, le duc d'Aumont, père de celui aont il s'agit ici , étoit en année , et les ducs très-offensés des entreprises du premier président de Novion. Il vint à Versailles à l'heure qu'on devoit bientôt voir le roi , et pria l'huissier de dire au duc d'Aumont qu'il étoit là; le duc d'Aumont le laissa jusque vers la fin du fruit du dîner du roi dans l'antichambre , ayant fait entrer tout ce qui pouvoit entrer. À la fin il le fit appeler. Il ne put se mettre en vue du roi , qui étoit au Ut. \\ attendit que le mondé sortît, et comme il commençoit à s'écouler, il s'approcha du balustre. Le duc d'Aumont, qui l'observoit, l'y laissa entrer deux pas pour qu'il ne pût s'en dédire , et le tira après fort rudement par sa robe, et lui dit rudement aussi : a Où allez-vous? sortez; des gens comme vous n'entrent pas dans le balustre si le roi ne lés appelle pour leur parler. » Novion , déjà outré de sa longue attente dans l'antichambre, fut si confondu qu'il n'eut pas un mot à répondre. Il se retira plein de honte et de rage, et comme il n'avoit point de bâtard lierrière lui , il n'osa s'en plaindre , et demeura avec l'affront.

M. du Maine , ravi d'avoir mis ainsi les ducs hors de toute mesure avec le premier président, ne laissoit pas d'être en peine delà conclusion. Les impostures n'avoient pas fait l'effet sur le roi qu'ils en avoient tous deux espéré; et M. du Maine se voyoit avec beaucoup d'angoisses découvert à travers le premier président. Il n'en sentoit pas moins du désespoir où il voyoit ce magistrat des suites de ses impostures , parce qu'il ne vouloit pas se brouiller avec un homme qui avoit son secret et qu'il avoit mis à la tête du parlement. Il voulut donc montrer que rien ne le rebutoit pour chercher des expédients de sortir honnêtement les ducs d'une affaire où il les avoit embarqués par force , sur sa parole et sur celle du premier président; et , en finissant, le tirer , s'il étoit possible , de l'embarras étrange où il l'avoit livré. Il se mit donc à montrer aux ducs ses désespoirs , ses désirs , toujours son espérance , glissant légèrement de foibles excuses du premier président. On ne lui répondoit que par des révérences sérieuses et silencieuses qui lui donnoient fort à penser. Enfin il proposa aux mêmes ducs à qui il s'étoit adressé sur le bonnet

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