‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 143 sur 232 · MORT DE FÉNELON · texte numérisé non relu

MORT DE FÉNELON

En ce même commencement de janvier , Fénelon , aujourd'hui conseiller d'Ëtat d*épée, lieutenant général, gouverneur du Quesnoy et chevalier de Tordre après avoir été ambassadeur en Hollande, entra chez moi à Versailles comme j achevois de dîner. Il me dit fort affligé qu'il venoit d'apprendre par un courrier que l'archevêque de Cambrai-, •on grand-oncle, étoit extrêmement mal; et qu'il me venait prier d'obtenir de M. le duc d'Orléans de lui envoyer Chirac , sou médecin , surle-champ , et de lui prêter ma chaise de poste. Je sortis de table aussitôt. J'envoyai chercher ma chaise, et allai chez M. le duc d'Orléans, qui envoya chercher Chirqc, et lui ordonna de partir et de demeurer à Cambrai tant qu'il y seroit nécessaire. Entre l'arrivée de Fénelon chez moi et le départ de Chirac il n'y eut pas une heure , et il alla tout de suite à Cambrai. Il trouva l'archevêque hors d'espérance et d'état à tenter aucun remède. Il y demeura néanmoins vingt-quatre heures, au bout desquelles il mourut. Ainsi, moi qu'il craignoit tant auprès de M. le duc d'Orléans pour les temps futurs, ce fut moi qui lui rendis le dernier service. Ce personnage a été si connu et si célèbre que, après ce qui s'en voit en plusieurs endroits ici, il seroit inutile de s'y beaucoup étendre , quoiqu'il ne soit pourtant pas possible de ne s'y arrêter pas un peu.

On a vu ici sa naissance d'ancienne et bonne noblesse, décorée d'ambassades, de divers emplois, d'un collier du Saint-Esprit sous Henri III, et d'alliances; sa pauvreté, ses obscurs commencements, ses tentatives diverses vers les jansénistes , les jésuites , les pères de l'Oratoire , le séminaire de Saint-Sulpice , auquel enfin non sans peine il s'accrocha, et qui le produisit aux ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers ; le rapide progrès qu'il fit dans leur estime , la place de précepteur des enfants de France qu'elle lui valut, ce qu'il en sut faire , les sources et lei progrès de la catastrophe de ses opinions et de sa fortune; les ouvrages qu'il composa , ceux qui y répondirent ; les adresses qu'il employa et qui ne purent le sauver , la disgrâce de ses partisans , de ses amis , de ses protecteurs , à combien peu il tint qu'eUe n'entraînât la ruine des ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers, et l'incomparable action de Noailles, archevêque de Paris , depuis cardinal , qui le brouilla pour longtemps avec le duc son frère et sa belle-sœur ; les divers contours de son affaire qu'il porta enfin à Rome , où le roi fit agir en son nom comme partie contre lui ; sa condamnation canoniquement acceptée par toutes les assemblées des provinces ecclésiastiques du royaume de l'obéissance du roi; la promptitude , la netteté , l'éclat de sa soumission et sa conduite admirable dans sa propre assemblée provinciale avec Valbelle, évêque de Saint-Omer, qui s'en déshonora; enfin le bonheur qu'il eut de se conserver en entier , et pour toujours , le cœur et l'estime de Mgr le duc de Bourgogne, des ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers, et de tous ses amis , sans TafTciblissement d'aucun , malgré la roideur et la profondeur de sa chute, la persécution toujours active de Mme de Maintenon, le précipice ouvert du côt4 du roi , et dix-sept années d'exil ; tous aussi Tifs pour lui , aussi attentifs , aussi faisant leur chose capitale de ce qui le regardoit, aussi assujettis à sa direction, aussi ardents à profiter de

tout pour le remettre en première place que les premiers moment? de s|i disgrâce , et tous avec la plus grande mesure de respect pour 1q roi , mais sans s'en cacher , et moins qu'aucun d*eux les ducs de Ghevreuse et de BeauYilliers , toute leur famille et Mgr le duc de Bourgogne m^me. Ce prélat étoit un grand homme maigre , bien fait , p&le , ayec un grand nez, des yeux dont le feu et Tesprit sortoient comme un torrent, 9t une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvoit oublier quand on ne l'auroit vue qu'une fois, Elle raswmbloit tout, et les contraires ne s'y combattoient pas.. Elle avoit de la gravité et de la galanterie , du sérieux et de la gaieté ; elle sentoit également le docteur, l'évoque et le grand seigneur; ce qui y surnageoit, ainsi que dans toute sa personne , c'étoit la finesse , l'esprit , les grâces , la décence , et surtout la noblesse. Il falloit effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants , sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappoit dans l'original , et la délicatesse de (ihaque caractère que 6e visage rassembloit. Ses manières y répondoient ians la même proportion , avec une aisaoce qui en* donnoit aux autres , et cet air et ce bon goût qu'on ne tient que de l'usage de la meilleurç compagnie et du grand monde , qui se trouvoit répandu de soi-même dans toutes ses conversations ; avec cela une éloquence naturelle , douce , fleurie ; une politesse insinuante , mais noble et proportionnée ; une élpgution facile, nette, agréable; un air de clarté et de netteté pour eç faire entendre dansiez matières les plus embarrassées et les plus dures;

ne pouvoit le quitter , ni e'en défendre , ni ne pas chercher â le retrouver, C'est c« Ulent si rare , et qu'il avoit au dernier degré , qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion» les réunissoit pour se parler de lui, pour le regretter , pour le désirer , pour se tenir de plus en plus à lui , comme les Juifs pour Jérusalem , et soupirer «^près son retour , et l'espérer toujours , comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le If essie< C'est aussi par cette autorité de prophète , qu'il s étoit acquise sur les siens , qu'il s'étoit accoutumé à une domination qui , dans sa douceur, ne vouloit point de résistance. Aussi n'auroivil pas longtemps souffert de compagnon s'il fut revenu à la cour et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but ; et une fois ancré et hors des besoins dfts autres, il eût été bien dangereux non-seulement de lui résister, mais de n'être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans radmi" ration.

Retiré dans son diocèse , il y vécut avec la piété et l'application d'un pasteur i avec l'art et la magnificence d'un homme qui n'a renoncé â rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses. Jamais homme#'a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu'au maître; jamais homme ne Ta portée plus loin , avec une application plus suivie , lut constante , plus universelle ; jamais homme n'y a plus entièrement '^^mbrai est un lieu de grand abord et de grand passage ; rien

4'égal à la polilepsej, au disçememept, à l'agrémçut avec lesquels il reçevoit tout le woade. Dans les premières anneçs ou Tévitoll , U ue courûit après personne ; peu à peu les charmes 4e ses manières lui rapprochèrent un certain gros. A la faveur de cette petite multitude , plusieurs de ceux que la crainte avoit écartés , jnais qui désiroient auss; de jeter des semences pour d'autres temps, furent nien aises des occasions de passer à Cambrai, De l'un 4 l'autre tous y coururent. A mesure que Mgr le duc de Bourgogne parut figurer, la cour du prélal grossit; et 9lle en devint une effective aussitôt que îion disciple fut devenu Dauphin, ie nombre des gens qu'il y avoit accueillis , la quantité de ceux qu'il avoit logés çhçz lui passant par Cambrai, les soins qu*U avoit pris des malades et des blessés qu'en diverses occasions on avoit nortés dans sa ville , lui avoient acquifi le cceur deis troupes. Assidu aux hôpitaux et .chez les moindres officiers, attentif aux principaux , en ayant che? lui en nombre et plusieurs mois de suite jusqu'à leur parfait rétablissement , vigilant en vrai pasteur au salut de leurs 4mes , avec cette connoissanoe du monde qui les savoit gagner et qui en engageait beaucoup ^ s'adresser à lui-même , et il ne se refusoit pas au moindre des hôpitaux qui vouloient aller à lui , et qu'il suivoit comme s'il n'eût point eu d'autres soins à prendre, il n'étoit pas moin^ actif au soulagement çor^ porel. X^es bouillons, les nourritures, les consolation» des dégoOts* souvent encore les remèdes sortoient en abondance de chez lui ; et dans Qe grand nombre un ordre et un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte qui ne se peut comprendre. Il présidoit aux consultations les plus importantes ; aussi est-il incroyable jusqu'à quel point il devint l'idole des gens de guerre, et combien son nom retentit jusqu'au milieu de la cour.

Ses aumônes f ses visites épiscgpales réitérées plusieurs fois Tannée, et qui lui firent connoître par lui-même à fond toutes le» partie» de son diocèse , la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages , la facilité de son aocès , sqq jiumanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses gr&oas natur relies qui rehaussoient le prix de tout ce qu'il disoit et faisoit , le firent f^dorer de son peuple ; et les prêtres dont il se déclaroit le père et 1« frère , et qu'il traitoit tous ainsi., le portoient tous dans leurs Qceura, Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale , rien de bai^ de commun t d'affecté, de déplacé, toujours en oonvenanoa à l'égard de chacun -, chez lui abord facile , expédition prompte et désintéressée ; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travailleient sous lui dans ce grand diocèse ; jamais de scandale ni riep de violent Contre perr «onne; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. Ses matinées se passoient en affaires du diocèse. Comme il avoit le génie élevé et pé* ûétrant, qu'il y résidoit toujours, qu'il nesepassoit pas de jour qu'il ne réglât oe qui se présentoit, c'étoit chaque jour une oooupation courte et légère. U recevoit après qui le vouloit voir, puis aUoit dire la messe, et il y étoit prompt^ c'étoit toujours dans sa chapelle, hors les jours qu'il ofncioit, PU que quelque raison partiQuliè>re l'angageoit à Taller dire ailleurs. Revenu chez lui , il dînoit avec la compagnie toujours nom-

breuse , mangeoit peu et peu solidement , mais demeuroit longtemps à table pour les autres, et les charmoit par raisance, la variété, le naturel, la gaieté de sa conversation, sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d'un évêque et d'un grand seigneur ; sortant de table il demeuroit peu avec la compagnie. Il l'avoit accoutumée à vivre chez lui sans contrainte , et à n'en pas prendre pour elle. Il entroit dans son cabinet et y travailloit quelques heures, qu'il prolongeoit s'il faisoit mauvais temps et qu'il n'eût rien à faire hors de chez lui.

Au sortir de son cabinet il alloit faire des visites ou se promener à pied hors la ville. Il aimoit fort cet exercice et l'allongeoit volontiers ; et , s'il n'y avoit personne de ceux qu'il logeoit , ou quelque personne distinguée , il prenoit quelque grand vicaire et quelque autre ecclésiastique , et s'entretenoit avec eux du diocèse , de matières de piété ou de savoir; souvent il y mêloit des parenthèses agréables. Les soirs, il les passoit avec ce qui logeoit chez lui , soupoit avec les principaux de ces passages d'armée quand il en arrivoit , et alors sa table étoit servie comme le matin. Il mangeoit encore moins qu'à dîner , et se couchoit toujours avant minuit. Quoique sa table fût magnifique et délicate , et que tout chez lui répondît à l'état d'un grand seigneur , il n'y avoit rien néanmoins qui ne sentît l'odeur de l'épiscopat et de la règle la plus exacte , parmi la plus honnête et la plus douce liberté. Lui-même étoit un exemple toujours présent, mais auquel on ne pouvoit atteindre; partout un vrai prélat, partout aussi un grand seigneur, partout encore l'auteur de Télémaque. Jamais un mot sur la cour, sur les affaires, quoi que ce soit qui pût être repris , ni qui sentît le moins du monde bassesse , regrets , flatterie ; jamais rien qui pût seulement laisser soupçonner ni ce qu'il avoit été , ni ce qu'il pouvoit encore être. Parmi tant de grandes parties un grand ordre dans ses affaires domestiques , et une grande règle dans son diocèse; mais sans petitesse, sans pédanterie, sans avoir jamais importuné personne d'aucun état sur la doctrine.

Les jansénistes étoient en paix profonde dans le diocèse de Cambrai , et il y en avoit grand nombre ; ils s'y taisoient , et l'archevêque aussi à leur égard. Il auroit été à désirer pour lui qu'il eût laissé ceux de dehors dans le même repos ; mais il tenoit trop intimement aux jésuites , et il espéroit trop d'eux , pour ne leur pas donner ce qui ne troubloit pas le sien. Il étoit aussi trop attentif à son petit troupeau choisi, dont il étoit le cœur , l'âme , la vie et l'oracle , pour ne lui pas donner de temps en temps la pâture de quelques ouvrages qui couroient entre leurs mains avec la dernière avidité , et dont les éloges retentissoient. Il l'ut rudement réfuté par les jansénistes ; et il est vrai de plus que le silence en matière de doctrines auroit convenu à l'auteur si solennellement condamné du livre des Maximes des saints; mais l'ambition n'étoit rien moins que morte ; les coups qull recevoit des réponses des jansénistes lui devenoient de nouveaux mérites auprès de ses amis, et de nouvelles raisons aux jésuites de tout faire et de tout entreprendre pour lui procurer te rang et les places d'autorité dans l'Ëglise et dans l'Etat. A mesure que les temps orageux s'éloignoient , que ceux de son Dauphin s'approchoient, cette ambition se réveiUoit fortement, quoique cachée

sous une mesure qui, certainement, lui devoit coûter. Le célèbre Bossuet, évêque de Meaux, n'étoit plus, ni Godet, évêque de Chartres. La constitution avoit perdu le cardinal de Noailles ; le P. Tellier étoit devenu tout-puissant. Ce confesseur du roi étoit totalement à lui ainsi que rélixir du gouvernement des jésuites; et la société entière faisoit . profession de lui être attachée depuis la mort du P. Bourdaloue , du P. Gaillard et de quelques autres principaux qui lui étoient opposés, qui en retenoient d'autres , et que la politique des supérieurs laissoit agir, pour ne pas choquer le roi ni Mme de Maintenon contre tout le corps ; mais ces temps étoient passés , et tout ce formidable corps lui étoit enfin réuni. Le roi , en deux ou trois occasions depuis peu, n'avoit pu s'empêcher de le louer. Il avoit ouvert ses greniers aux troupes dans un temps de cherté et où les munitionnaires étoient à bout, et il s'étoit bien gardé d'en rien recevoir , quoiqu'il eût pu en tirer de grosses sommes en le vendant à l'ordinaire. On peut juger que ce service ne demeura pas enfoui , et ce fut aussi ce qui fît hasarder pour la première fois de nommer son nom au roi. Le duc de Chevreuse avoit enfin osé l'aller voir, et le recevoir une autre fois à Chaulnes; et on peut juger que ce ne fut pas sans s'être assuré que le roi le trouvoit bon.

Fénelon , rendu enfin aux plus flatteuses et aux plus hautes espérances , laissa germer cette semence d'elle-même : mais elle ne put venir à maturité. La mort si peu attendue du Dauphin l'accabla , et celle du duc de Chevreuse qui ne tarda guère après aigrit cette profonde plaie ; la mort du duc de Beauvilliers la rendit incurable , et l'atterra. Ils n'étoient qu'un cœur et qu'une âme , et , quoiqu'ils ne se fussent jamais vus depuis Texil , Fénelon le dirigeoit de Cambrai jusque dans les plus petits détails. Malgré sa profonde douleur de la mort du Dauphin , il n'avoit pas laissé d'embrasser une planche dans ce naufrage. L'ambition surnageoit à tout , se prenoit à tout. Son esprit avoit toujours plu à M. le duc d'Orléans. M. de Chevreuse avoit cultivé et entretenu entre eux l'estime et l'amitié, et j'y avois aussi contribué par attachement pour le duc de Beauvilliers qui pouvoit tout sur moi. Après tant de pertes et d'épreuves les plus dures, ce prélat étoit encore homme d'espérances; il ne les avoit pas mal placées. On a vu les mesures que les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers m'avoient engagé de prendre pour lui auprès de ce prince , et qu'elles avoient réussi de façon que les premières places lui étoient destinée», et que je lui en avois fait passer l'assurance par ces deux ducs dont la piété s'intéressoit si vivement en lui , et qui étoient persuadés que rien ne pouvoit être si utile à l'Église , ni si important à l'État, que de le placer au timon du gouvernement; mais il étoit arrêté qu'il n'auroitque des espérances. On a vu que rien ne le pouvoit rassurer sur moi , et que les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers me l'avouoient. Je ne sais si cette frayeur s'augmenta par leur perte, et s'il crut que, ne les ayant plus pour me tenir, je ne serois plus le même pour lui, avec qui je n'avois jamais eu aucun commerce , trop jeune avant son exil , et sans nulle occasion depuis. Quoi qu'il en soit , sa foible complexion ne put résister à tant de soins et de traverses. La mort du duc de Beauvilliers lui donna le dernier coup. Il se soutint quelque temps

par elTort de courage, mais ses forces étoient à bout. Les eaux, ainsi qu*à Tantale , s'étoieut trop persévéramment retirées du bord de ses lèvres toutçs Içs fois qu'il crpypit y toucher pour y éteiu^rç l'ardeur de sa soif,

II lit un court voyage de visite épiscopale ^ il verss^ dans un endroit dangereux , personne ne fut blessé , mais il vit tout le péril , et eut dag&s sa foible machine toute la commotion de cet accident. Il arriva incommodé à Cambrai , la 0èvre survint , et les accidents tellement coup sur coup qu'il n'y eut plus de remède ; mais sa tête fut toujours libre et ^aine. Il mourut à Cambrai le 7 janvier de cette année , au milieu des regrets intérieurs , et à la porte du comble de ses désirs. Il savoit l'état tombant du roi , il savoit ce qui le regardoft après lui* Il étoit déjà consulté du dedans et recourtisé du dehors , parce que le goût du soleil levant avoit déjà percé, |l étoit porté par le zèle infatigablement actif de son petit troupeau , devenu la portion d'élite du grand parti de la constitution par la haine des s^nciens ennemis de l'archevêque de Cambrai, qui ne l'étoient pas moins de la doctrine dçs jésuites qu'il s'agissoit, de iolérée à grande peine qu'elle avoit été depuis son père Molina, de rçndre triomphante, maîtresse et unique. Que de puissants motifs de regretter la vie; et que la mort est amèra dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés I Toutefois il n'y parut pas. Soit amour de la réputation , qui fut toujours un objet auquel il donna toute préféireoce , soit grandeur d'âme qui méprise enfru ce qu'elle ne peut atteindre , soit dégoût du monde si continuellement trompeur pour lui , et de sa figure qui passe et qui alloit lui échapper, soit piété ranimée par un Jong usage , et ranimée peut-être par ces tristes mais puissantes considérations, il parut insensible à tPUt ce qu'il quittoit, et uniquement occupé de ce qu'il allait trouver, ayec une tranquillité, une paix, qui n'excluoit que le trouble , et qui embrassoit la pénitence , le détachement, le soin unique des choses spirituelles et de son diocèse, enfin avec une confiance qui ne faisoit que surnager à l'humilité et à la crainte.

Dans cet état il écrivit au roi une lettre , sur le spirituel de son diocèse , qui ne disoit pas un mot sur lui-même , qui n'avoit rien que de touchant et qui ne convînt au lit de la mort à un grand évêque. La sienne , à moins de soii^ante-cinq ans , munie des sacrements de l'Église, au milieu des siens et dQ son clergé, put passer pour une ç;randç leçon à ceux qui suryivoient t et pour laisser de grandes espérances de celui qui étoit appelé r L^ consternation dans tous les Pays-Bas fut extrême. )l y avoit apprivoisé jusqu'aux armées ennemies, qui avoient autant et même plus de soin de conserver ses biens que les nôtres. Leurs généraux et la cour de Bruxelles se piquoient de le combler d'honnêtetés et des plus grandes marques de considération , et les protestants pour le moins autant que les catholiques. Les regrets furent donc sincères et universels dans toute l'étendue des Pays-Bas. Ses amis , surtout son petit troupeau , tombèrent dans l'abîme de l'affliction la plus amère. A tout prendre, ç'étoit un bel esprit et un grand homme. L'humanité rougit pgur lui de Mme Guyon, dans L'admiration de laquelle, vraie ou feinte, U a toujours vécu, sans que ses mœurs aient jamais été le moins du monde

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