LIAISON DE NOAILLES ET DE MAISONS
toit d'enchanter assez Maisons , non-sçnlement pour se faire préconiser par lui à M. le duc d'Orléans , mais pour le persuader qu'il étoit de son intérêt de le faire pour le gouverner ensemble , et savoir tout ce que Maisons pourroit découvrir des desseins de gouvernement , sur lesquels M. le duc d'Orléans pourroit s'ouvrir à lui , soit par confiance , soit par consultation. De cette façon , sûr de moi , à mon insu concerté avec Maisons , et s'assurant du parlement par ce magistrat , on peut juger quel essor prit son ambitieuse imagination. Mais tant de cordes ne lui suffirent pas : il y en avoit une autre plus délicate à toucher pour lui que pour personne , et je ne démêlai tout cela que longtemps après. Cette corde étoit le marquis de Ganillac, qui paroîtra tant, et en tant de façons y dans la régence , que c'est un homme qui dès à présent doit être connu.
C'étoit un grand [homme , bien fait , maigre , ch&tain , d'une physio-* nomie assez agréable , qui promettoit beaucoup d'esprit , et qui n'étoit pas trompeuse. L'esprit étoit orné; beaucoup de lecture et de mémoire^ le débit éloquent , naturel , choisi , facile , l'air ouvert et noble ; de la grâce au maintien et à la parole toujours assaisonnée d'un sel fin , souvent piquant , et d'expressions mordantes qui frappoîent par leur singularité , souvent par leur justesse. Sa gloire , sa vanité , car ce sont deux choses, la bonne opinion de soi, l'envie et le mépris des autres, étoient en lui au plus haut point. Sa politesse étoit extrême , mais pour s'en faire rendre autant , et il étoit plus fort que lui de le cacher. Paresseux, voluptueux en tout genre, et dans un goût étrange aussi; d'une santé délicate qu'il ménageoit ; particulier , et par hauteur difficile à apprivoiser; avare aussi, mais sans se refuser ce qu'il y avoit de meilleur goût dans ce qu'il se permettoit, toujours sur les échasses pour la morale , l'honneur , la plus rigide probité , le débit des senten^ ces et des maximes ; toujours le maître de la conversation , et souvent des compagnies qu'il voyoit choisies , relevées , et les meilleures ; comptant faire honneur partout. Il parloit beaucoup , et beaucoup trop , mais si agréablement qu'on le lui passoit. Il savoit toutes les histoires de la cour , où il n'alloit plus , et de la ville , les anciennes , les modernes , les courantes de toutes les sortes. Il contoit à ravir , et il étoit le premier homme du monde pour saisir le ridicule et pour le rendre comme sans y toucher. Méchant et , comme on le verra , un des plus malhonnêtes hommes du monde. Il discutoit volontiers les nouvelles, volontiers toumoit tout en mauvaise part , n'approuvoit guère , blâmoit cruellement et grand frondeur. Il avoit eu assez longtemps le régiment de Kouergue, avoit servi assez négligemment, fait sa cour de même, et comme plus du tout depuis longtemps qu'il avoit quitté le service. Il haissoit le roi , Mme de Maintenon , les ministres en perfection , et ravissant en liberté sur tous ces chapitres , dont autrefois j'étois souvent témoin chez un ami conmiun dont il étoit intime et moi aussi. Us rompirent au commencement de 1710 une amitié de toute leur vie, à ne s'être jamais revus depuis, sans que jamais personne en ait pénétré /s cause , ni la manière d'une rupture si brusque et si nette. Je voyois dèjk beaucoup moins Gamllac dès lors chez notre ami par le peu que j'alio\&