CARACTÈRE DE CANILLAC
à Paris , et je le perdis tout à fait de vue depuis cette brouiUerie , parce que je ne le yoyois que chez cet ami , avec lequel je suis toujours demeuré en la même intimité jusqu'à aujourd'hui. Gela n'empêcha pas , que rencontrant bien rarement Canillac depuis , lui et moi ne nous fissions non-seulement politesse ) mais même conversation particulière qui me divertissoit. Son ambition étoit si peu éteinte par sa retraite de la guerre et de la cour , qu'il ne prît en aversion quiconque y faisoit fortune. Il étoit occupé de tout savoir , et de se lier avec des gens de U cour et de Paris considérables. Il étoit souvent à l'hôtel de La Rochefoucauld , et ami de tous les temps intime de La Feuillade , qui s'en laissoit maîtriser par habitude et par complaisance , et il étoit presque tous les jours chez M. et Mme de Maisons , avec lesquels il politiquoit •sur le futur, avec toute liberté de part et d'autre, et une liaison de plusieurs années.
Canillac étoit un homme qui se prenoit aux louanges et aux déféxences avec la dernière foiblesse qui alloit à la duperie. Il faisoit profession ouverte de haïr les Noailles , dont il disoit pis que pendre., surtout du duc de Noailles , comme neveu de Mme de Maintenon , quoique assez bien avec le duc de Guiche. De tout temps il avoit vu M. le duc d'Orléans à Paris. Il y étoit souvent de ses parties, mais sobrement pour sa part , et presque toujours de sang-froid. Le sel de ses blâmes et de ses plaisanteries amusoit un prince mécontent , et dans les suites ennuyé , puis embarrassé de sa personne. Sa morale mondaine , débitée avec autorité , lui avoit imposé ; son esprit et l'ornement qui y étoit avoit achevé l'opinion que M. le duc d'Orléans en avoit prise, en sorte qu'il en résultoit une considération qui alloit même à quelque chose de plus. L'amitié de ce prince avoit été jalouse des liaisons que Canillac avoit eues autrefois avec M. le prince de Conti, auxquelles, malgré cela , il avoit tenu bon jusqu'à sa mort , et y étoit demeuré avec les amis particuliers de ce prince. Sa mort avoit terminé la jalousie et la pique de M. le duc d'Orléans. La liberté ensuite lui en avoit plu, et l'estime et la considération en étoit augmentée , et se nourrissoit par tous ses voyages de Paris , où il voyoit toujours Casillac qu'il en faisoit avertir. Au caractère de celui-ci, on peut juger qu'il ne s'en cacholt pas, qu'il bâtissoit de grandes espérances sur la régence de ce prince^ et qu'en attendant il ne manquoit pas à se faire valoir.
Le duc de Noailles étoit trop attentif et trop instruit pour ignorer cette position de Canillac , et pour être tranquille sur l'aversion qu'il lui portoit. Les brocards les plus cruels et les mieux assenés couloient sur lui comme une toile cirée , pour peu qu'il crût avoir intérêt à les secouer. Canillac ne les lui avoit pas épargnés , il s'en piquoit m^me , et s'en faisoit un jeu et un divertissement aux compagnies qu'il fréquentoit. Cette habitude lui duroit encore alors , et ne fut pas capable de rebuter Noailles de captiver Canillac et d'en faire sa conquête. Il n'ignorolt pas son foible ; les bassesses et les prostitutions ne lui coûtoient rien -, U espéra tout de cette voie et ne s'y trompa point. Mais l'affaire étoit d'approcher Canillac^ et de le réduire à se laisser apprivoiser. Maisons fut wiui à qui il s'adressa par Contade , qui lui fit goûter
SBi LIAISON OK tlOÂlIXES AVEU CANILLAC.
l'aTftntftge d^étrd leur lien et leur modéfateaf . Maisons ne tmtailla pas en yain. Il lui fit comprendre de quelle force seroit leur triumvirat bien uni sur un prince foible et timide ; car Canillac , qui le connoissoit bien , Tavoit bien détaillé à Maison^. Il fallut quelque temps et quelques cérémonies pour accorder l'orgueil de Canillac arec un cbangement trop subit ; mais sa déférence pour Maisons abrégea tout. Il le regardoh comme l'oracle du paHement , qui le deriendroit de la cour , où fl se Conduiroit d'autant mieux qu'il ne se gouvemeroit ^ue par ses conseils , et il se considéroit ainsi comme l'âme et le moteur du triuffiyirat qui s'alloit former.
Maisons, qui le regardoit comme ttne linotte qui parloit bien, et beaucoup , et qui ne fklsoit nul cas de son jugement , ainsi qu'il s'en est maintes fois expliqué avec moi , eomptoit de son cMé le jouer sous jambe , et gouverner le duc de Noailles qu'il n'estimoit guère davantage et dont il connoissoit fort bien , je ne dis pas la scélératesse , mais les défauts ; et celui-ci , rempli de ses talents et perché sur ses établisse*ments et ses alliances , content de m'avoir gagné , ne doutoit pas de mener deux hommes qui ne connoissoient fpas la cour comme lui , qni n'en étoient point , à qui il feroit perdre terre toutes les fois que cela lui conviendroit , et qu'il auroit cependant «n main pour les machines qu'il voudroit faire jouer auprès de M. le duc d'Orléans. Une affaire où chacun se persuade de trouver si bien son compte ne tarde pas à se conclure. Canillac s'excusa de n'avoir pu résister aux recherches du due de Noailles et aux personnes qu'il avoît su y employer. Il s'éventa U-desstis tant qu'il lui plut , et Noailles et Maisons n'en firent que rire. Noailles n'épargna point les moyens qu'il aVoit projetés; il écouta parier Canillac tant qu'il voulut, l'admira, l'encensa, le pria de le redresser, dé le conduire. Canillac trouva que oe garçon-là avoit bien du bon et bien de l'esprit, et, moyennant un air de déférence, pour ne pas dir« de respect , Noailles en fit tout ce qu'il voulut.
Il avolt saisi une autre avenue : c'étoit l'abbé Dubois. Les scélénat» du premier ordre se sentent de loin , homogènes jusqu'à un ^rtain point , se connoissent , se lient jusqu'à te qu'à la fin le plus adroit étrangle l'autre : c'est ce qui arriva à ceux-ci. Je ftïs surpris, lorsque la maison de Mme la duchesse de B^rry se fit i^èee à pièce, que le duo de Noailles me pressât avec les plus vives instances et les plus réitérées de faire obtenir à l'abbé Dubois la charge de secrétaire des commandements de Mme la duchesse de Berry. Le t(â n'en voulut point'', M. du Maine et Mme la duchesse d'Orléans y mirent Longepierre. l'en ai parié ailleurs. Noailles et Dubois se cultivèrent l'un l'autre, et je m^s, car ce n'est qu'opinion , que ce fut par Dubois que Noailles se lia areé Effiat , car je n'ai pu découvrir d'autre point de rétinioû. Dubois avoit toujours cultivé avec une grande dépendance le chevalier de Lorraine tant qu'il avoit vécu, et son ami d'Bffiat, ses anciens protecteurs, à qui , en tant de choses principales , il étoit homogène ; et je me suis toujours persuadé qu'il avoit été l'instrumwit dont Noailles s^étoit serrl pour se lier avec Effiat , liaison qui demeura longtemps dans les ténèbier.
On a vu (t. VI, p. 275) quel étoit le marquis d'EOiat et en lui-mégot
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et à l'égard da M. le duc d'Ofléans , à ^oi j'aurai peu de chose à ajouter. Son nom étoit Coiffler , son origine d'Auvergne ; l'illustration d'avoir été oontrôleur de la maison de MM. de Montpensier , enfin receveur des tailles du bas Limousin ; les alliances à l'avenant. Ces emplois n'appauvrissent pas. Ce receveur des tailles fit son fils général des finances, trésorier et mattre des comptes en Piémont, Savoie et Dau^ phiné. Tous les vilains n'ont pas toujours peur. Il se fourra aux pre* miers rangs à la bataille de Gérisoles , et fut fait chevalier le lendemain par le comte d'Enghien, prince du sang, déjà héros à son âge, que les Guise déjà pointants et projetants assommèrent d'un coffre en se jouaDt avec lui à la Rocfaeguyon. H étoit f^re d'Antoine, roi de Navarre , père d'Henri IV , et du prince de Gondé , tué à lamae , etc. Ce beau chevalier s'enrichit , acheta Effi&t d'Antoine de Neuville , frère du père de M. de Villeroy , secrétaire d'Etat , lequel vécut et mourut secrétaire du roi sans s'être marié. Goiffier épousa Bonne Rusé , fille dil receveur de Touraine et sœur de Beaulieu qui devint secrétaire d'Etat , et qui, se trouvant sans postérité, fit son héritier Antoine Goiffier, fils du fils de cette sœur, à la rare condition pour un homme de cette espèce de prendre son nom et ses armes , condition aussi aisée à accepter pour un autre homme de même sorte tel qu'étoit ce petit-neveu , qui par là se trouva fort riche. Ce même petit-neveu est le maréchal d'Effiat dont la fortune est connue , et qui n'est pas de mon sujet. H eut de Marie de Fourcy , sa femme , trois fils et deux filles. L'aîné fut gendre de Sourdis , chevalier de l'ordre , vécut obscur et pas longtemps , et ne laissa que le marquis d'Effiat qui cause oette petite digression ; le second tni le grand éouyer Cinq-Mars , dont la fortune et la catastrophe sont aussi bien connues ; le troisième , l'abbé d'EfQat , mort aveugle , de qui on a parlé en son lieu. L'atnée des filles, mariée et démariée d'avee d'Alègre , seigneur de Beauvoir , épousa le maréchal de Meilleraye , et fut mère du duo Mazarin; l'autre, religieuse et fondatrice du couvent de la Croix au faubourg Saint-Antoine à Paris.
Gomment d'Effiat devint premier éouyer de Monsieur, cela est trop ancien pour moi , et .en soi peu important. Gomment , après avoir empoisonné Madame , et le roi l'ayant Su , comme on a vu d'original , et étant outré de oette mort , il a laissé d'Effiat en charge , qui lui a valu l'ordre à la présentation de Monsieur , en 16S8 , c'est encore ce que je ne puis expliquer. Mais on a vu aussi que le chevalier de Lorraine et lui s'étoient bien mis avec le roi, Mme de Maintenon et les bâtards, en leur vendant Monsieur, et M. le duc de Chartres pour son mariage; qu'Sffiat s'entretint toujours depuis avec Mme la duchesse d'Orléans , «t sourdement aveo M. du Maine ; que de moitié , inséparable avec le chevalier de Lorraine} il gouverna Monsieur jusqu'à sa mort, très*souvent avec insolence , et se mêloit avec autorité de ses afi'aires , de sa cour , de sa famille ; et que cela avoit accoutumé M. le duc d'Orléans à une estime de son esprit et de sa capacité , qui passoit souvent la considération et la déférence , et que d'Effiat sut bien maintenir et s'y aider de Dubois, et lui réciproquement. Il étoit veuf, sans enfants, depuis longues années , d'une Leuville que Monsieur fit gouvernante de
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ses enfants , quand il chassa la maréchale de Clérembault ; et à Mme d'Effiât succéda la maréchale de Grancey , mère de Mme de Mare , qui la lut sous et après elle. Effîat vivoit garçon , fort riche , fort peu accessible , aimant fort la chasse , et disposant de la meute de Monsieur , et après lui [de celle] de M. le duc d'Orléans, qui ne s'en servoient point; six ou sept mois de Tannée à Montargis, ou dans ses terres presque seul , et ne voyant que des gens obscurs , fort particulier y et obscur aussi à Paris , avec des créatures de même espèce ; débuchant parfois en bonne compagnie courtement , car il n'étoit bien qu'avec ses grisettes et ses complaisants. G'étoit un assez petit homme, sec, bien fait, droit, propre , à perruque blonde , à mine rechignée , fort glorieux , poli avec le monde , et qui en avoit fort le langage et le maintien ; ami intime du maréchal de Villeroy par leur ancien ami commun le chevalier de Lorraine ; presque jamais à la cour , et encore en apparition , et ne voyant presque personne de connu, si ce n'étoit quelques gens du Palais-Royal, encore assez subalternes. Il donnoit quelquefois de fort bonnes chiennes couchantes au roi , et il en étoit toujours reçu avec une sorte de distinction , et que M. du Maine ménageoit lui-même pour ^tre son pigeon privé auprès de M. le duc d'Orléans , comme il l'étoit déjà et le fut toujours. On se souviendra ici du pernicieux conseil où il engagea ce prince à la mort de M. [le Dauphin] et de Mme la Dauphine , et de l'infâme trait qu'il me fit depuis , lorsque Mme la duchesse d'Orléans me força de parler à M. le duc d'Orléans devant lui de ses affaires domestiques.
Rien ne manquoit au duc de Noailles avec de telles mesures pour favoriser tous ses desseins. Mais rien ne lui suffisoit. Le bel esprit , les vers , le dos des livres lui servirent à raccrocher Longepierre , rat de cour, pédant, à qui un honmie comme le duc de Noailles tournoit la tête, et qui se trouva heureux qu'il eût oublié, ou voulût oublier, qu'il avoit eu , malgré ses soins e^ ses services , une charge chez Mme la duchesse de Berry. Longepierre se fourroit où il pouvoit à l'ombre du grec et des pièces de théâtre. Il étoit fort bien avec Mme la duchesse d'Orléans et avec M. du Maine. Noailles vouloit tirer d'eux par lui , et par lui être vanté à eux ; la voie étoit fort sourde et immédiate , et il en sut tirer parti , parce que Longepierre avoit plus d'esprit que d'honneur, jet qu'il vouloit faire fortune. C'est ce qui le jeta dans la suite à l'abbé Dubois , qui en fit le même usage que Noailles , et à l'égard des mêmes personnes, et qui, pour cela, pardonna sans pein^ à ce poëte, orateur, géomètre et musicien , pédant d'ailleurs fort maussade , d'avoir emporté sur lui une charge qu'il ne pouvoit déjà plus regretter. Malgré tant de soins , de devants et d'entours , rien ne transpiroit encore. Noailles ne put rien tirer de tous ces gens-là , parce que tous étoient dans la même ignorance. J'étois le seul à qui M. le duc d'Orléans s'ouvroit, et avec qui tout se discutoit sans réserve.