‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 194 sur 232 · JÉSUITES · texte numérisé non relu

JÉSUITES

parler à personne , du reste bien logé et nourri à cause de sa condition personnelle; les deux autres au cachot, en des prisons différentes, avec le traitement du cachot; qu'on ne sût où ils sont, et les y laisser mourir ; ce sont les boute-feu de toute cette affaire , et de très-dangereux scélérats. Mander en même temps le provincial et les trois supérieurs des maisons de Paris , leur témoigner estime , amitié , désir de les mar- ^quer à leur compagnie , de l'obliger, de la distinguer, de la servir; 'que ce n'est que dans ce dessein que vous vous êtes cru obligé de les délivrer de trois brouillons très-pernicieux , dont vous êtes bien instruit qu'ils ne l'ont pas été moins chez eux en choses domestiques (ce qui est très- vrai) qu'ils l'ont été très- criminellement au dehors; que vous ne voulez pas pousser à leur égard les choses plus loin ; que sans entrer en aucun détail avec ceux à qui vous parlez , vous vous contentez de leur dire que vous aimez la paix, et, poussant un peu le ton, que vous la voulez , que vous comptez assez sur eux , par la manière dont vous avez parlé d'eux , et usé en toutes les occasions qui s'en sont présentées, pour Içur demander d'y contribuer effectivement, et vous donner moyen par cette conduite de leur vouloir et faire tout le plaisir et le bien dont les occasions se pourront présenter , et dont le désir en vous se nourrira et s'augmentera à la mesure de ce que vous verrez qu'ils feront efficacement pour remplir en cela votre désir. Cela dit , interrompre leurs remontrances , supplications sur les prisonniers , protestations , etc. , par des compliments et des persuasions qui feront merveilles pour leur couper la parole , et tout aussitôt vous retirer et les laisser ; et s'ils hasardoient de vous suivre , ou de vous faire demander à vous parler, leur faire dire civilement que l'accablement d'affaires ne vous le permet pas.

Mander un moment après le P. Tellier , lui dire que vous n'oubliez point les services qu'il vous a rendus ; que vous désireriez avec ardeur que le bien des affaires se pût accorder avec tout ce que vous voudriez faire pour lui , mais que la place que vous tenez vous impose des mesures auxquelles vous ne pouvez manquer ; qu'ainsi vous êtes forcé à lui dire que le roi veut qu'il soit conduit sur-le-champ à la Flèche , où il lui défend très-expressément d'écrire ou de recevoir aucune lettre de personne que vues par celui qui en sera chargé , et qui les rendra ou enverra , ou non , comme il le jugera à propos ; que du reste le roi lui donne six mille livres de pension , et que , s'il en désire davantage , il n'a qu'.à parler , avec certitude de l'obtenir sur-le-champ ; que le roi veut que rien ne lui manque en bois , en meubles , en logement , en nourriture , en livres , en tout ce qui peut servir à sa santé , à sa commodité , à son amusement ; qu'il ait deux valets et un frère que le roi payera , à condition qu'il les choisira et changera comme il lui plaira , sans dépendance que de l'intendant de la province , qui aura ordre de tenir la main à ce que rien ne lui manque ; qu'il soit libre et indépendant des jésuites , du collège , et qu'ils aient pour lui tous les égards , les attentions et les déférences possibles ; qu'il se puisse promener e( dîner dans les environs , mais sans découcher ; et que le roi est disposé à lui accorder d'ailleurs tout ce qui pourra lui convenir, et même,

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en sa considération , des grâces quand elles ne seront point préjudiciables.

Cela dit , le congédier sans écouter trop de discours •, et avoir pourvu que , en l'absence des supérieurs de la maison professe étant chez vous et du P. Tellier y venant , on prenne tout ce que lui et son secrétaire auront de papiers chez eux , et deux hommes sûrs , mais polis , qui paquetteront, au sortir de chez vous, le P. Tellier et son compagnon dans un carrosse , y monteront avec eux , et les conduiront tout de suite à la Flèche , où ils remettront six mille livres au P. Tellier , et le livreront à l'intendant de la province , qu'on aura pourvu d'y faire trouver avec les ordres du roi pour lui et pour les jésuites de la Flèche concernant le P. Tellier. C'est ce qui se doit exécuter à Versailles , pour que l'aller et venir , tant des supérieurs que du P. Tellier , donne le temps nécessaire de saisir les papiers en leur absence , et faire la capture des trois prisonniers en même temps. Je crus pouvoir sans témérité assurer M. le duc d'Orléams d'une joie et des bénédictions publiques de cette conduite , et que , bien loin d'emporter aucun danger , elle accéléreroit la paix. Je l'avertis qu'il se falloit bien garder de rien dire sur tout cela , avant ni après l'exécution , aux cardinaux de part ni d'autre , ni à personne des leurs : à l'un , parce que cela lui feroit prendre trOp de force , et , lui , paroîtroit s'enrôler avec lui ; aux autres , parce que cela sentiroit l'excuse et la crainte. Si les uns ou les autres vouloient lui en parler en louange ou en plaintes , leur fermer la bouche poliment ; mais leur dire tout court , d'un ton à se faire sentir , que vous voulez la paix , et que vous êtes résolu de l'avoir sans prendre aucun parti que celui de la paix. S'ils passent outre , la révérence , leur dire que vous êtes fâché de n'avoir pas le loisir d'être plus longtemps avec eux , et vous retirer. Assurez-vous , dis-je à M. le duc d'Orléans , qu'avec cette conduite , l'étourdissement de la mort du roi , et les affaires ecclésiastiques , surtout la feuille des bénéfices entre les mains du cardinal de Noailles , fera tomber les armes des mains à Rohan et Bissy , qu^* étant ce qu'ils sont , n'ont plus de fortune personnelle à faire , qui hasarderoient leur crédit pour leur famille et leur considération en se roidissant , et qui dès lors ne songeront qu'à vous gagner et à finir pour vous plaire ; et c'est ce qu'il faudra saisir brusquement , et finir solidement , à quelque prix que ce soit , ayant toujours les écoles , les corps ecclésiastiques et les parlements en croupe , pour finir convenablement.

Tout cela longuement discuté et à bien des reprises , M. le duc d'Orléans me parla de Rome et du nonce Bentivoglio , qu'il gardoit pour la fin, et sur quoi il m'expliqua ses craintes. Je l'écoutai longuement, puis je lui dis que cet objet, si principal dans la matière que nous traitions , ne m'étoit pas échappé ; que je trouvois fort aisé de couper court avec Rome , sans qu'elle pût s'en offenser , et d'éconduire son ministre qui étoit un fou et un furieux par ambition , sans religion ni honneur , et qui entretenoit publiquement une fille de l'Opéra , dont il avoit déjà un enfant qui n'étoit pas ignoré ; que jusqu'à ce que les conseils fussent entièrement formés et déclarés , les ministres du roi subsisteroient ; qu'ainsi il ne devoit jamais se commettre avec le nonce , mais lui re-

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