‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 197 sur 232 · AFFAIRES ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

Rome de tant et de si dangereux transfuges , en remettant les anciennes règles en vigueur , dont Rome même n'eût osé se plaindre , puisqu'elles y étoient encore , et sans interruption , lors des premiers progrès de l'affaire qui fit naître celle de la constitution , c'est-à-dire , il y a cinq ou six ans, et de plus qui n'étoient violées que par simple et tacite tolérance , sans aucune sorte de révocation , ni même de consentement formel. G'étoit donc bien assez de laisser le commerce de Rome libre aux cardinaux de Noailles, Rohan et Bissy uniquement, et celui du nonce à cinq ou six prélats ou gens du second ordre , bien choisis et nommés pour cela par M. le duc d'Orléans , et châtier sévèrement et irrémissiblement tous prélats et gens du second ordre qui oseroient transgresser la défense le moins du monde , en quelque manière , et sous quelque prétexte et protection que ce pût être. Nous fûmes souvent et longuement sur cette matière M. le duc d'Orléans et moi , et à la fin je le laissai persuadé.

Restoient les conseils des affaires étrangères et des dépêches ou du dedans du royaume. Je dis à M. le duc d'Orléans qu'il restoit aussi deux honunes sur qui il ne devoit pas compter , mais qui outre leurs établissements étoient dans le public, l'un bien moins à propos que l'autre, à ne pouvoir laisser : Harcourt et Huxelles ; que j'estimois qu'il falloit les mettre à la tête de ces deux conseils , mais que je ne voyois pas qu'il eût à contraindre son goût sur leurs places. La situation où M.'le duc d'Orléans avoit été si longtemps avec l'Espagne , et les liaisons étroites d'Harcourt en ce pays-là , et avec Mmes de Maintenon et des Ursins ,'le déterminèrent aux affaires étrangères pour Huxelles , et à celles du dedans du royaume pour Harcourt. Cela fut bientôt décidé. Mais avant que la résolution en fût prise : « Mais vous , me dit M. le duc d'Orléans , vous me proposez tout le monde , et ne me parlez point de vous ; à quoi donc voulez-vous être ?» Je lui répondis que ce n'étoit à moi ni de me proposer ni moins encore de choisir , mais à lui-même à voir s'il vouloit m'employer, s'il m'en croyoit capable, et en ce cas de déterminer la place qu'il me voudroit faire occuper. G'étoit à Marly . dans sa chambre , et il m'en souviendra toujours.

Après quelque petit débat, qu'entre pareils on appelleroit compliments, il me. proposa la présidence du conseil des finances, c'est-à-dire de les diriger avec un imbécile en ce genre tel que le maréchal de Villeroy , et me dit que c'étoit ce qui convenoit le mieux à lui et à moi. Je le remerciai de l'honneur et de la confiance , et je le refusai respectueusement : c'étoit la place que je destinois au duc de Noailles. M. le duc d'Orléans fut fort étonné ,'et se mit sur son bien-dire pour me persuader. Je lui répondis que je n'avois nulle aptitude pour les finances , que c'étoit un détail devenu science et grimoire qui me passoit ; que le commerce , les monnoies , le change , la circulation , toutes choses essentielles à la gestion des finances , je n'en connoissois que les noms ; que je ne savois pas les premières règles de l'arithmétique ; que je ne m'étois jamais mêlé de l'administration de mon bien , ni de ma dépense domestique , parce que je m'en sentois incapable , combien plus des finances de tout un royaume , et embarrassées comme elles l'étoient. II me repré-

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senta Tinstruction et le soulagement que je trouverois dans les divers membres du conseil des finances , et dans ceux d'ailleurs que je voudrois consulter. Il ajouta tout ce qui pouvoit me flatter ; il appuya sur ma probité et sur mon désintéressement , chose si capitale au maniement des finances. Sur quoi je lui répondis que peu importeroit à la chose publique que je volasse les finances , ou que mon incapacité les laissât voler ; qu'à la vérité je croyois bien me pouvoir répondre à lui et à moi-même de ma fidélité là- dessus , mais qu'avec la même sincérité , je ne sentois aucune des lumières nécessaires pour m'apercevoir même des friponneries grossières , combien moins des panneaux infinis dont cette matière est si susceptible. La fin de plus d'une heure de ce débat fut de se fâcher contre moi , puis de me prier de faire bien mes réflexions , et que nous en parlerions le lendemain.

Il y avoit longtemps qu'elles étoient toutes faites. Je n'étois pas , depuis la mort de cet admirable Dauphin , et plus encore depuis celle de M. le duc de Berry , à m'être occupé des diverses places du gouvernement à venir , avec ce projet des conseils , et à penser , je le dirai avec simplicité , non à celles qui me conviendroient , mais à celles à qui je conviendrois moi-même , qui est l'unique façon de bien placer les hommes , et pour la chose publique et pour eux-mêmes. Celle des finances s'étoit présentée à moi comme les autres ; je n'aurai pas la grossièreté de dire que je ne crusse pas bien que M. le duc d'Orléans ne me laisseroit pas sans me donner part au gouvernement , et je ne pensai pas qu'il y eût de la présomption à m'en persuader , et à réfléchir en conséquence. La matière des finances me répugnoit par les raisons que je venois d'alléguer à M. le duc d'Orléans , et par bien d'autres encore , dont celle du travail étoltla moindre. Mais les injustices que les nécessités y attachent me faisoient peur; je ne pouvois m'accommoder d'être le marteau du peuple et du public , d'essuyer les cris des malheureux , les discours faux , mais quelquefois vraisemblables , surtout en ce genre , des fripons , des malins , des envieux ; et ce qui me détermina plus que to.ut , la situation forcée où les guerres et les autres dépenses prodigieuses avoient réduit l'Etat , en sorte que je n'y voyois que le choix de l'un de ces deux partis ; de continuer et d'augmenter même autant qu'il seroit possible toutes les impositions pour pouvoir acquitter les dettes immenses , et conséquemment achever de tout écraser , ou de faire banqueroute publique par voie d'autorité , en déclarant le roi futur quittejde toutes dettes et non obligé à celles du roi son aïeul et son prédécesseur , injustice énorme et qui ruineroit une infinité de familles et directement et par cascades.

L'horreur que je conçus de l'une et de l'autre de ces iniquités ne me permit pas de m'en charger , et quant à un milieu qui ne peut être qu'une liquidation des différentes sortes de dettes pour assurer l'acquittement des véritables , et rayer les fausses , et l'examen des preuves , et celui des parties payées , et jusqu'à quel point , cela me parut une mer sans fond où mes sondes ne parviendroient jamais. Et d'ailleurs quel vaste champ à pièges et à friponneries ! Oserois-je avouer xme raison encore plus secrète ? Me trouvant chargé des finances , j'aurois été trop fortement tenté de la banqueroute totale , et c'étoit un paquet dont je ne me voulois pas

charger devant Dieu ni devant les hommes. Entre deux effroyables injustices , tant en elles-mêmes que par leurs suites , la banqueroute me paroissoit la moins cruelle des deux > parce qu'aux dépens de la ruine de cette foule de créanciers y dont le plus grand nombre l'étoit devenu volontairement par l'appât du gain , et dont beaucoup en avoient fait de grands , très- difficiles À mettre au jour , encore plus en preuves , tout le reste du public étoit au moins sauvé , et le roi au courant , par conséquent diminution d'impôts infinie, et sur-le-champ. C'étoit un avantage extrême pour le peuple tant des villes que de la campagne qui est , sans proportion , le très-grand nombre , et le nourricier de l'État. C'en étoit un aussi extrêmement avantageux pour tout commerce au dehors et au dedans , totalement intercepté et tari par cette immensité de divers impôts.

Ces raisons qui se peuvent alléguer m'entraînoient ; mais j'étois touché plus fortement d'une autre que je n'explique ici qu'en tremblant. Nul frein possible pour arrêter le gouvernement sur le pied qu'il est enfin parvenu. Quelque disproportion que la découverte des trésors de l'Amérique ait mise à la quantité de l'or et de l'argent en Europe depuis que la mer y en apporte incessamment , elle ne répond en nulle sorte à la prodigieuse difl'érence des revenus de nos derniers rois [qui n'alloient pas] à la moitié de ceux de Louis XIV. Nonobstant l'augmentation jusqu'à l'incroyable , j'avois bien présente la situation déplorable de la fin d'un règne si long , si abondant , si glorieux , si naïvement représentée par ce qui causa et se passa an voyage de Torcy à la Haye , et depuis à Gertruydemberg , dont il ne fallut pas moins que le coup du ciel le plus inattendu pour sauver la France par l'intrigue domestique de l'Angleterre j ce qui se voit dans les Pièces par les dépèches originales et les récits qui les lient, que j'ai eus de M. de Torcy. Il résulte donc par cet exposé qu'il n'y a point de trésors qui suffisent à un gouvernement déréglé , que le salut d'un État n'est attaché qu'à la sagesse de le conduire , et pareillement sa prospérité , son bonheur , la durée de sa gloire et de sa prépondérance sur les autres.

Louvois , pour régner seul et culbuter Colbert , inspira au roi l'esprit de conquête. Il forma des armées immenses, il envahit les Pays-Bas jusqu'à Amsterdam « et il efiraya tellement toute l'Europe par la rapidité des succès, qu'il la ligua toute contre la France ^ et qu'il mit les autres puissances dans la nécessité d'avoir des armées aussi nombreuses que celles du roi. De là toutes les guerres qui n'ont comme point cessé depuis , de là l'épuisement d'un royaume , quelque vaste et abondant qu'il soit , quand il est seul sans cesse contre toute l'Europe ; de là cette situçition désespérante où le roi se vit enfin réduit de ne pouvoir ni soutenir la guerre ni obtenir la paiif à quelques cruelles conditions que ce ptlt être. Que ne pourroit-on pas ajouter en bâtiments immenses de ce règne et plus qu'inutiles de places ou de plaisirs , et de tant d'autres sortes de dépenses prodigieuses et frivoles , toutes voies dans un autre règne pour se retrouver au même point , ce qui n'est pas difficile , après y avoir été une fois. On dépend donc pour cela , non-seulement d'un roi, de ses maîtresses , de ses favoris , de ses goûts , mais de ses propres ministres , comme on le doit originairement 4 Louvois.

[1715] k TOUT ÀUTRU PA^TÏ» ^03

Opi conviendra I jçro'assure , qu^U n'est rien qui demande plu» pressamment un remède , et que ce remède est dissous il y a longtemps. Que substituer donc , pour garantir les rois et le royaume de cet abîme ? I-'incomparable Pauphin l'a bien senti et l'avoitbien résolu, Mais pour l'exçcuter , il falloit être roi , non régent , et plus que roi , car il falloit être roi de soi-même et divinement supérieur à son propre trôna. Qui peut espérer un roi de cette sorte, après s'en être vu enlever le modèle formé des mains de Dieu même , sur le point de parvenir à la couronne et d'exécuter les merveilles qui avoient été inspirées.à son esprit, et que le doigt de Dieu avoit gravées si profondément dans son cœur. C'est donc la forte considération de raisons si prégnantes ' et si fort au-dessus de toutes autres considérations qui me persuada que le plus ^rand service qui pût être rendu à, l'État pour Ifequel les rois sont faits , et non TÊtat pour les rois , comme ce Dauphin la sentoit si bien , et ne craignoit pas de le dire tout baut, et le plus grand seryice encore qui pût être rendu aux rois mêmes étoit de les mettre hors d'état de tomber dans l'abîme qui s'ouvrit de si près sous les pieds du roi , ce qui ne se peut exécuter qu'en les mettant à l'abri des ambitieuses suggestions des futurs Louvois , et de la propre séduction des rois mêmes piir l'entraînement de leurs goûts , de leurs passions , l'ivresse de leur puissance et de leur gloire , et l'imbécillité des vues et des lumières dont la vaste étendue n'est pas toujours attachée à leur sceptre. C'est ce qui se trouvoit par la banqueroute et par les motifs de l'édit qui l'auroit déclarée, qui se réduisent à ceux-ci. La monarchie n'est point élective et n'est point héréditaire. C'est un fidéicommis , une substitution faite par la nation ^ une maison entière , pour en jouir et régner sur eUe de mâle en mâle , né et à naître, en légitime mariage, graduellement, perpétuellement, et à toujours , d'aîné en aîné , tant que durera cette maison , à l'exclusion de toute femelle , et dans quelque ligne et degré que ce puisse être.

Suivant cette vérité qui ne peut être contestée , un roi de FrancQ ne tient rien de celui à qui il succède , même son père -, il n'en hérite rien , car il n'est ici question que de la couronne, et de ce qui est inhérent, non de joyaux et de mobilier. Il vient à son tour à la couronne , en vertu de ce fidéicommis, et du droit qu'il lui donne par sa naissance , et nullement par héritage ni représentation. Conséquemmant tout engagement pris par le roi prédécesseur périt avec lui , et n'a aucune force sur le successeur , et nos rois payent le comble du pouvoir qu'ils exercent pendant leur vie par l'impuissance entière qui les suit dans le tombeau. Mineurs, à quelque âge qu'ils se trouvent, pour revenir de ce qu'ils font eux-mêmes contre leurs intérêts , ou du préjudice qu'ils y reçoivent par le fait d'autrui qu'ils auront consenti et autorisé, auront-ils moins de privilèges d'être libres et quittes de ce qui leur nuit , à quoi ils n'ont contribué ni par leur fait, ni ps^r leur angagojçnent , ni par leur autorisation? et de condition tellement distinguée en mieux que leurs sujets par cette minorité qui les relève d^ tout ce qui leuP préjudicia, à quelque

4 . Vieux mot que les anciens éditeurs ont remplacé par concluanf^t m^ cpî se tra4u)rAi( m\^v^ par prestante*.

âge qu'ils Paient fait ou ratifié , peuvent-ils devenir de pire condition que tous leurs sujets , dont aucun n'est tenu que de son propre fait ou du fait de celui dont il hérite ou qu'il représente , et qui ne le peut être du fait particulier de celui dont le bien lui échoit à titre de substitution? Ces raisons prouvent donc avec évidence que le successeur à la couronne n'est tenu de rien de tout ce que son prédécesseur l'étoit ; que tous les engagements que le prédécesseur a pris sont éteints avec lui , et que le successeur reçoit , non de lui , mais de la loi primordiale qui l'appelle à la couronne , par le fidéicommis et la substitution , qu'elle lui a réservée à son tour pure , nette , franche , libre et quitte de tout engagement précédent.

Un édit bien libellé , bien serré , bien ferme et bien établi sur ces maximes et sur les conséquences qui en résultent si naturellement , et dont l'évidence ne peut être obscurcie non plus que la vérité et la solidité des principes dont elles se tirent , peut exciter des murmures , des plaintes, des cris, mais ne peut recevoir de réponse solide ni d'obscurcissement le plus léger. Il est vrai que bien des gens en souffriroient beaucoup , mais il n'est pas moins vrai , dans la plus étroite exactitude , que si un tel édit manque à la miséricorde en une partie pour la faire entière au véritable public, c'est sans commettre d'injustice, parce qu'il n'y en eut jamais à s'en tenir à son droit , et à ne se pas charger de ce dont il est exactement vrai qu'on n'est pas tenu , et à ce raisonnement je ne vois aucune réponse vraie , solide , exacte , effective ; conséquemment je ne vois que justice étroite et irrépréhensible dans cet édit. Or l'équité mise à couvert , et du côté du roi successeur , un tel édit deviendra le supplément des barrières qui ne se peuvent plus invoquer. Plus il excitera de plaintes , de cris , de désespoirs par la ruine de tant de gens et de tant de familles , tant directement que par cascade , conséquemment de désordres et d'embarras dans les affaires de tant de particuliers , plus il rendra sage chaque particulier pour l'avenir. On a beau courir aux charges, aux rentes, aux^ loteries, aux tontines de nouvelle création après y avoir été trompé tant de fois, et toujours excité par des appâts trompeurs, mais qui n'ont pu- l'être pour tous, et qui en ont enrichi tant aux dépens des autres que chacun à part se flatte toujours d'avoir la fortune ou l'industrie de ces heureux , la banqueroute sans exception causée et fondée en principes et en droit par l'exposé de l'édit dessille tous les yeux et ne laisse à personne aucune espérance d'échapper à sa ruine , si , prenant des engagements avec le roi de quelque nature qu'ils puissent être, ils viennent à perdre ce roi avant d'en être remplis. Voilà donc une raison précise, juste , efficace , à la portée de tout le monde des plus ignorants, des plus grossiers, qui resserre toutes les.bourses' qui rend tout leurre , tout fantôme , toute séduction inutiles , qui guérit ,' par la crainte d'une perte certaine et au-dessus de ses forces, l'orgueil de s'élever par des charges de nouvelle érection ou de nouveau rétablissement, et de la soif du gain qu'on trouve dans les traités de longue durée, par l'avarice même, ou plutôt par la juste crainte qu'on vient d'exposer.

De là deux effets d'un merveilleux avantage ; impossibilité au roi û«

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