RÉFLEXIONS
qu'il n'y avoit plus de princes de la race d'Hugues Gapet en état de ré< gner , après a?oir échoué à usurper la couronne comme prétendus descendants mâles et légitimes de la seconde race , ils voulurent au moins une figure d'élection , et la tenir de la nation même.
Ici elle n'est comptée que pour une vile esclave, à qui, sans qu'on songe à elle, on donne des rois possibles et une nouvelle suite de rois, par une création de princes du sang habiles à succéder à la couronne, qui ne coûte à établir que la volonté , et une patente à expédier et A faire enregistrer. Dès lors , comme on Ta dit , une telle puissance , établie et reconnue , disposera de la couronne non-seulement dans un loin* tain qui peut ne jamais arriver, mais d'une manière prompte, subite, active , au préjudice des lois de tous les temps , de la nation entière, de la totalité de la maison appelée à la couronne, des fils de France même. Et que penser des désordres si nécessairement causés par un crime de cette nature, de la vie des princes en obstacle, de celle du roi même, duquel, de quelque façon que ce soit, douce ou violente, on auroit arraché cette disposition?
Voilà donc un crime de lèse-majesté contre l'État qui entraîne très-naturellement celui qui est connu sous le nom du premier chef, qui égale les princes du sang , et dans la partie le plus éminemment sensible , à la condition de tous les autres sujets qui leur peuvent être préférés par un roi pour lui succéder, et qui ne va pas à moins par une suite nécessaire qu'à les écraser et à se défaire d'eux. Pendant la violence de tels mouvements que devient un royaume , et que ne font pas ses voisins pour achever de l'abattre et pour en profiter 1
Ces considérations qui sont parfaitement naturelles , et on ne peut s'empêcher qu'elles ne sautent aux yeux, ne prouvent-elles pas avec surabondance , ce qui fait peur à penser mais qui n'en est pas moins une vérité frappante, que le crime de se faire prince du sang et habile à succéder à la couronne avec une patente qui s'enregistre tout de suite , sans que qui que ce soit ose même en soupirer trop haut , est un crime plus noir, plus vaste, plus terrible, que celui de lèse-majesté au premier chef y et qui, outre tous ceux qui à divers degrés portent le nom de lèse- majesté qu'il renferme, en présente sans nombre qui en aggravent l'espèce énorme , et qui n'avoient jamais été imaginés.
Rapprochons d'autres temps à celui-ci , quelques-uns même qui n'en sont pas fort éloignés , et qu'une courte mention en soit permise sans sortir de ce qui s'en trouve épars dans ces Mémoires. Cette tendresse d'un roi puissant pour les enfants de son amour» cultivée sans cesse par la dépositaire funeste de son cœur qui avoit été leur gouvernante , et qui aimoit M. du Maine comme son propre fils depuis le sacrifice entier qu'il lui avoit fait de sa propre mère ; cette jalouse et superbe préférence de sentiment des enfants de la personne , et qui n'étoient rien que par elle , sur les enfants du roi , grands par cet être indépendant de lui qui fut toujours un si puissant ressort dans l'âme de Louis XIV , avoient bien pu l'engager en leur faveur aux premiers excès sur l'extérieur des princes du sang tacitement usurpé , et à leur prodiguer les charges et les biens , même à marier leurs sœurs dans les nues. Mais on a vu qu'il
94 POSITION DE l'esprit ïAÊ HOÎ SÛK LES bAtARDS.
îésiâta longtemps au tt&rifti;e dés frètes ^ et (jfu'il tie feignit {yàs âe dire et de répéter que ces espèces-là ne dévoient jamais se iaiarier.
En effet ce fût & toutes peines et à la fin sous le seul prétette de la conscience , que M. du Maine arracha la permission de se marier. On a ta que Longepierre fut honteusement chassé de chez le comte de Toulouse et de la cour pour avoir parlé de son mariage avec Mlle d*Armagnae dont il étoit amoureui, toute neuve encore, d'une naissance plus que très-sortable, et fille de l'homme de son temps à qui le roi a témoigné ramitié, la distinction^ la considération la plus constante et la plus marquée toute sa vie. On a vu que le comte de Toulouse , en tout si heureusement différent de Son frère , n'a osé songer & se marier tant que le roi a vécu. On a vu par quels longs et atiificieuî détours le duc de Vendôme parvint au commandement des armées , avec quelle sécheresse il fut refusé d'y rouler d'égal avec les maréchâui de France, c'està-dire de commander à ceut qui étotent ses cadets lieutenants généraux , en obéissant aux autres pins anciens lieutenants généraux que lui. On a vu encore en quels termes le roi répondit au maréchal de Tessé , qui allant en Italie y rencontreroit le duc de Vendôme, commandant les armées ^ car il y en avoît deux corps , et qui demandoit les ordre» sur sa conduite avec lui, et de quel ton le roi lui dit qu'il ne devoit ni éviter ni halancet de prendre le commandement sur le duc de Vendôme, et de quel air il ajouta qu'il ne falloit pas accoutumer ces petits messieurs-là , ce fut son expression que Tessé m'a rendue à moi et à bien d'autres , à ces sortes de ménagements. Enfin on ne peut avoir oublié la curieuse scène du soir du cabinet du roi , lorsqu'il y déclara lé rang qu'il donnoit aux enfants de M. du Maine, à combien peu il tint qu'il ne fût révoqué deux jours après , la réduction ridicule de s'être appuyé de mon compliment aussi simple que forcé, et de l'éclaircisse* ment que Mme la duchesse de Bourgogne m'en fit demander : que de distanoe en peu d'espace de temps de façons de penser et de faire !
Mais le roi ne pensoit pas autrement en se laissant tout arracher. Après ce grand acte de succession à la couronne déclaré , et avant Tenregistrement de l'édit qui suivit de si près , le roi , accablé de ce qu'il venoit de faire, ne put se contenir, tout maître de lui-môme qu'il étoit, de dire en soupirant à M. du Maine , en présence de ce peu de courtisam intimes, et de co nombre de valets principaux qui se trouvoient dans son cabinet à Marly , qu'il avoit fait pour eux , entendant aussi son frère et ses fils, tout ce qu'il avoit pu; mais que plus il avoit fait, plus avoient-ils à craindre et à travailler à s'en rendre dignes, pour se pou^ voir soutenir après lui dans Fétat où il les avoit mis, ce qu'ils ne pouvoient attendre que d'eux-mêmes, parleur propre mérite. C'étoit bien laisser échapper ce qu'il sentoit et qu'il ne disoit pas , et cela fut incontinent su de tout le monde. Il n'est pas temps encore de développer par quels moyens le roi fut amené à ce dernier période , car il peut être confondu avec son testament , qui se fabriquoit en même temps. Nous y arrivtms incessamment , puisque entre les deux déclarations il n'y eut qu'uae quinzaine. Délassons-nous quelques moments par le récit de ce *qifi se passa entre-deux.
[1714J FAÛBTlTUntaC DU MAâéC&AL ZfHUZBUJS. 66
P^osilttition da imu^ehal d'Hutelles. *^ Embarfai de Maisons. -** Enregistre* ment de l'édit. — Bâtards traités en princes du sang au parlement! -« Grand présent du roi à Mme la duehesse de Berry. -^ Électeur de Bavière et Peterhorough à Mari y. — Promenades nocturnes au Cours à la mode. — Mort de Mme de Vaudemont ; son caractère. — Mort de la marquise de Bélhune- Harcourt. — Mort de Virville. — Mort de Tabbé de Ciérembaalt. — Sourches cède à son fils la charge de grand prévôt. -^ Actions devant Barcelone. ^-^ Marlboroogh rëtotrme en Angleterre. -- Mort de la reiûo Anne. -^ L'électeur d'Hanovte proclamé. -*» Hontes pvofondef par lesquellea le due du Maine parvient à l'état, nûm et tout droit de prince dti noi, et au le»tament du roi« — Fortes paroles du roi au due du Maine.
La cour , I*aris , le monde furent étrangtfnieBt indignés de rinfftim prostitution du maréchal d^Huxelles , qui vint reiâercier le roi , en forme et comme de la plus grande grâce qu'il auroit perâonnellement reçue» de ce qu'il venoit de faire pour les bâtards. II brigua de leur donner un grand dîner, l'un des jours qu'ils dévoient employer en sollicitations à Paris pour la forme. Il n'osa en prier ni ducs ni gens distingués. Enfin il se donna pour recevoir des oompllmeiits sur eette affaire. Il petilloit d'entrer dans le conseil, il sécfaoît d'être due; sa prosttttition ne lui va* lut ni l'un ni l'autre.
Mais ce qui me donna fort à penser, fut que l'un des deux jours de cette sollicitation, le duc du Maine et le comte de Toulouse dînèrent à huis clos chez le président de Maisons. Je ne sais comment un homme d'esprit pouvoit espérer que cela ne se sauroit point. Il s'en flatta pourtant , aussi n'y eut-il nuls convives^ Il se trouva fort embarrassé quand je lui en parlai. Je ne ils pas sembîihit de le remarquer, et pris pour bon le hasard qu'il allégua, qu'ils étoient pressés de leurs sollicitations , parce qu'ils ne couchoient point à Paris ; qu'ils ne savoient où manger un simple morceau , parce qu'ils ne vouloient pas s'arrêter à diner. Cette conduite me sembla mal ajustée avec les fureurs dont j'avois été témoin il y avoit si peu de jours , et ces messieurs , dans l'apogée de leur faveur et de leur gloire , ne dévoient pas être réduits à ne savoir où faire un léger repas à la hâte , et avec chacun une maison dans Paris. Maisons n'avoit pas eu cetle préférence et cette privance sans l'avoir recherchée. C'est ce que je fis sentir à M. le duc d'Orléans, avec qui Maisons se déployoittant en raisonnements contre les bâtards, et que je crus toujours avoir eu grande part à la scène dont il me rendit spectateur chez lui , qu'il se doutoit bien que je rendrois à ee prince.
Les deux frères, seuls avec leur cortège rassemblé, sans avertir per* sonne de l'heure de leur visite , allèrent chez tous les pairs et chez tous ceux des magistrats qui avoient séance à la grand'chambre. Si toute voix avoit été étouffée, et jusqu'aux soupirs retenus, on peut juger quel crime c'eût été de manquer à cette invitation sous aucun prétexte que de maladie bien effective et bien évidente. Le jeudi 3 août fut le grand Jour du possible coaronnement de cet ordre nouveau de princes du sanef.
{ 96 BÂTARDS TRATTéS EN PBINGES BU SANG. [1714]
M. le Duc et M. le prince de Coati , et une vingtaine de pairs , c'est-àdire tout ce qui y pouvoit assister , s'y trouvèrent. J'y fus témoin du frémissement publie lorsque les deux bâtards parurent, et qui augmenta avec une sorte de bmit suffoqué , lorsqu'ils se mirent à traverser lentement le parquet.
L'hypocrisie étoit peinte sur le visage et sur toute la contenance de M. du Maine, et une modestie honteuse sur toute la personne du comte de Toulouse qui le suivoit. L'aSné , courbé sur son bâton avec une humilité très-marquée , s*arrêtoit à chaque pas pour saluer plus profondément de toutes parts. Il redoubloit sans cesse ses révérences, et y demeuroit plongé en pauses distinguées ; je crus qu'il s'alloit prosterner vers le côté où j'étois ; son visage contenu dans un sérieux doux sembloit exprimer le non sum dignus du plus profond de son âme , que ses y«ux , étincelants d'un ravissement de joie, démentoient publiquement, et qu'il promenoit sur tous, comme en les dardant à la dérobée. Il multiplia encore ses révérences du corps de tous les côtés, arrivé en sa place avant que s'asseoir , et il fut admirable à considérer pendant toute la séance , et lorsqu'il en sortit.
Les princes du sang furent ceux qui parurent avoir le moins de part à tant de courbettes; ils étoient trop jeunes pour qu'il en fit cas.
Le comte de Toulouse droit, froid à son ordinaire, avoit les yeux baissés, ses révérences mesurées, point multipliées; il ne levoit les yeux que pour les adresser. Toute sa personne témoignoit qu'il se laissoit conduire , et sa confusion de ce qui se passoit. Il fut immobile et sans ouvrir la bouche tant qu'il fut en place, regardant comme point, et l'air concentré , tandis qu'on apercevoit le travail du duc du Maine à contenir tout ce qui lui échappoit. Il put jouir à son aise d'un silence farouche, rarement interrompu p^^uelques ondulations de murmures sourds et contenus avec violenoîfjet de regards qui tous , sans exception que du seul premier président , qui nageoit aussi dans une indiscrète joie, découvroient à plein l'horreur dont chacun étoit saisi.
Le premier président donna un grand dîner à ces nouveaux successeurs à la couronne, où le maréchal d'Huxelles se surpassa; force domestiques de ces deux messieurs, quelque magistrature avide du sac, d'Antin, nul autre duc ni autres gens de marque, quelque peu de mortiers , Maisons entre autres qui tint dans la séance une contenance fort grave, fort sérieuse et fort compassée. Le soir, les deux bâtards retournèrent à Mari y.
Quelque peu de satisfaction que le roi eût de Mme la duchesse de Berry , quel que fût son éloignement pour elle , et pour M. le duc d'Orléans, dans lequel Mme de Maintenon l'entreienoit avec tant d'art et de soin sur ce prince , tout ce qu'il venoit de faire pour ses bâtards l'engagea à tâcher d'en émousser l'amertume par un traitement dont il pût espérer cet effet. M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry avoient fait plus de cinq cent mille livres de dettes depuis leur mariage; ils avoient fait faire quantité de très-beaux meubles , et acheté beaucoup de pierreries quoiqu'ils en eussent déjà beaucoup, mais Mme la duchesse de .Berry en étoit insatiable. Le roi lui fit payer pour quatre cent mille