‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 38 sur 232 · DU DUC DE BEAUVILUERS · texte numérisé non relu

DU DUC DE BEAUVILUERS

pas d'être yraiment magnifique en tout, parce qu'il estimoit que cela étoit de son état.

Sa charité pour le prochain le resserroit dans des entraves qui le raccourcissoient par la contrainte de ses lèvres, de ses oreilles, de ses pensées , dont on a tu les inconvénients en plusieurs endroits. Le ministère , la politique , la crainte trop grande du roi , augmentèrent encore cette attention continuelle sur lui-même , d*où naissoit un contraint, un concentré , dirai-je même un pincé , qui éloignoit de lui , et un goût de particulier très-resserré , et de solitude qui convenoit peu à se3 emplois, qui l'isoloit , qui , excepté ses fonctions , parmi lesquelles je range sa table ouverte le matin , lui faisoit un désert de la cour , et lui laissoit ignorer tout ce qui n'étoit pas les affaires où ses emplois Tengageoient nécessairement. On a vu où cela pensa le précipiter plus d'une fois , sans la moindre altération de la paix de son âme , ni la plus légère tentation de s'élargir là-dessus; son cœur droit, bon, tendre, peu étendu; mais ce qu'il aimoit , il l'aimoit bien , pourvu qu'il pût aussi l'estimer.

Sa crainte du [roi , celle de se commettre , ses précisions , engourdissoient trop son désir sincère de servir ses amis. Il fut tout autre , comme on l'a vu, sur cela comme sur tout le reste, après la mort de Monseigneur , et on ne put douter alors qu'il se plaisoit à servir ses amis en petites et en grandes choses.

Dans les particuliers où il étoit libre , comme chez lui les soirs , surtout chez le duc de Ghevreuse , et à Yaucresson , il étoit gai , mettoit au large , plaisantoit avec sel , badinoit avec grftce , rioit volontiers. Il aimoit qu'on plaisantât aussi avec lui ; il n'y avoit que le coucher de la servante du chanoine dont sa pudeur se blessoit , et je l'ai vu quelquefois embarrassé de ce conte que Mme de Beauvilliers faisoit , en rire pourtant , mais quelquefois aussi la prier de ne le point faire.

11 l'épousa en 1671 ; le triste état des affaires de sa maison que son père avoit ruinée, les engagea à faire cette alliance de la troisième fille de M. Colbert avec de grands biens. L'aînée avoit épousé quatre ans auparavant le duc de Ghevreuse , et huit ans après la dernière fut mariée an duc de Mortemart. Les ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers et leurs femmes se trouvèrent si parfaitement faits l'un pour l'autre , que ce ne fut qu'un cœur , qu'une âme , qu'une même pensée , un même sentiment toute leur vie , une amitié , une considération , une complaisance, une déférence , une confiance réciproques. Elle étoit pareille entre les deux sœurs , et la devint bientôt entre les deux beaux-frères. Vivant tous deux à la cour , attachés par leurs charges , et par la place de dames du palais de leurs femmes , ils se voyoient sans cesse , et mangeoient par semaine l'un chez l'autre , ce qui dura jusqu'à ce que les grands emplois du duc de Beauvilliers l'obligèrent à tenir une table publique ; ils ne s'en voyoient guère moins , rarement une seule fois par jour tant qu'ils vécurent. Il étoit rare aussi d'être ami de l'un à un certain point sans l'être aussi de l'autre et de leurs épouses.

La piété du duc de Beauvilliers qui commença de fort bonne heure le sépara assez de ceux de son âge. Etant à l'armée , à une promenade' du roi , dans laquelle il servoit , il marchoit seul un jour un peu ei^ avant ;

Page 1