MORT DU BAILU DE LA VIEUVILLE
maladie fut une langueur de plusieurs années qui le consuma , où la médecine ne connut rien. Il étoit persuadé, et on le crut aussi, que sa galanterie en Italie avec des maîtresses que le duc de Mantoue entretenoit publiquement et à grand marché , niais dont il étoit fort jaloux , lui avoit fait donner un poison lent. Il ne laissa point d'enfants de son mariage avec la fille unique fort riche de Nesmond , lieutenant général fort distingué dés armées navales. Harcourt lui avoit fait donner en Espagne la Toison qui lui étoit destinée. Il l'obtint à sa mort pour son second ûls. Ce fils mourut quelque temps après; elle fut donnée au troisième. Il mourut aussi de fort bonne heure. Mais les temps étoient changés , et cette Toison si successive sortit de chez les Harcourt. r Le bailli de La Vieuville , ambassadeur de Malte , mourut aussi de l'opération de la taille , universellement regretté. G'étoit un des hommes que j'aie vu des plus aimables, et un fort honnête homme, noble et magnifique autant qu'il le put dans son emploi, sans faire tort à personne. Il étoit fils de feu M. de La Vieuville, duc à brevet, mort gouverneur de M. le duc d'Orléans, dans ce temps-là duc de Chartres, un mois après avoir été reçu chevalier du Saint-Esprit , en la promotion de 1688. Sa belle-sœur la comtesse de Vienne , qui jouoit fort , et beauconp à Paris du grand monde , mourut bientôt après chez la duchesse de Nemours à Paris , à qui elle étoit allée rendre une visite. Le bailli de La Vieuville fut mal remplacé ; M. du Maine n'avoit garde de manquer cette occasion de s'attacher le premier président de plus en plus par son endroit le plus sensible. Il engagea le roi de s'intéresser pour le bailli de Mesmes son frère , et il fut ambassadeur. G'étoit un homme sans esprit et sans mine , étrangement débauché, grand panier percé , assez obscur, qui fit honte à son emploi en plus d'une sorte , et qui courut risque de le perdre plus d'une fois.
La marquise de Saint-Nectaire mourut à Paris , à soixante et onze ans. Elle avoit de l'esprit et de l'intrigue , avoit été fille d'honneur de la reine, et fort jolie sans avoir jamais fait parler d'elle ; elle étoit Longueval et riche par la mort de son frère , tué lieutenant général en Italie , sans avoir été marié. Elle avoit épousé en 1668 le cousin germain du duc de La Ferté fils des deux frères. Il tua à Vienne en Autriche le comte du Roure en duel , dont il demeura manchot. Il eut de grands démêlés avec sa mère qui étoit Hautefort , étrangement remariée à Maupeou , président à mortier au parlement de Metz. Il fut assassiné à Toccasion de ces démêlés à Privas en 1671 , n'ayant que vingt-sept ans. Sa mère en fut fort soupçonnée , et son second fils, le chevalier de Saint-Nectaire, d'y avoir eu tant de part , qu'il en fut plus de vingt-cinq ans en prison , et n'en sortit que par un accommodement. Il parut depuis dans le monde avec un air fort hébété. Mme de Saint-Nectaire n'eut qu'une fille, dont U beauté fit tant de bruit , qui mourut avant sa mère , et qui laissa de Florensac , frère du duc d'Uzès , un fils qui n'a pas vécu et une fille qui épousa le beau comte d'Agenois , que la princesse de Conti et le parlement ont fait duc et pair d'Aiguillon. Mme de Saint-Nectaire laissa tout son bien à Cani , par amitié pour Ghamillart son père , en cas que les enfants de sa fille n'en laissassent point.
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L'envoyé de Parme eut audience du roi, le 11 octobre, à Fontainebleau , sur le mariage de la princesse de Panne. C'étoit un peu tard. Elle eut cent mille pistoles de dot , et pour trois cent mille livres de pierreries. Elle s*étoit embarquée pour Alicante àSestri di Levante. Une forte tempête la dégoûta de la mer. Elle débarqua à Monaco pour traverser par terre la Provence , le Languedoc et la Guyenne , pour gagner Bayonne et y voir la reine d'Espagne, veuve de Charles II, sœur de sa mère. Desgranges , maître des cérémonies , la fut trouver en Provence avec ordre de la suivre , et de la faire accompagner et servir de tout par les gouverneurs lieutenants généraux, et par les intendants des provinces par où elle devoit passer , quoiqu'elle fût dans le parfait incognito. Le marquis de Béthune , aujourd'hui duc de Sully , premier gentilhomme de la chambre de M. le duc de Berry en année à sa mort, reporta sa Toison en Espagne. 11 étoit gendre de Desmarets , et Mme des Ursins ne manqua pas cette occasion de la lui faire donner. Le roi consola le duc de Saint- Algnan, qui étoit l'autre premier gentilhomme de la chambre , et qui auroit fort voulu aller porter la Toison , dans l'espérance de l'obtenir, en l'envoyant à la reine d'Espagne, à son passage, lui porter ses compliments et un présent de sa part. Il consistoit en son portrait garni de quatre diamants avec quelques bijoux. Il se ressentit du peu de satisfaction du mariage , car il ne valoit guère que cent mille francs. La princesse des Ursins fit faire en même temps grand de la première classe Chalais, son homme de toute confiance, fils du frère de son premier mari, qu'on a vu en plus d'un endroit ici employé par elle à bien des choses secrètes. Il fallut en demander la permission au roi , qui ne la voulut accorder qu'à condition de ne revenir plus en France' ou de se résoudre à n'y jouir d'aucun rang ni honneurs , non plus que s'il n'étoit pas grand d'Espagne. Cette nouveauté, non encore arrivée depuis l'avènement de Philippe V à la couronne d'Espagne , dut donner à penser à Mme des Ursins. C'étoit un coup de fouet qui portoit directement sur elle. Chalais ne laissa pas d'être grand , et certes il étoit temps pour lui ; on verra dans la suite qu'il n'est rien tel que d'obtenir ces grandes grâces! Le roi , sortant de dîner le samedi 20 octobre , fit entrer le prince de Rohan dans son cabinet. Il lui dit qu'il le faisoit duc et pair, et le prince d'Espinoy aussi ; qu'il ne pouvoit refuser cette grâce au mérite de sa mère , à laquelle il commanda au prince de Rohan d'en porter la nouvelle de sa part. La princesse d'Espinoy vint remercier le roi, à son retour de la chasse, qui la combla d'honnêtetés, et lorsque le prince d'Espinoy le remercia , il lui dit qu'il âvoit grande obligation à sa mère , et qu'il ne pouvoit trop lui témoigner de reconnoissance , de respect et d'attachement.
Le prince de Rohan désiroit ardemment d'être duc et pair, et l'avoit souvent demandé ; jamais aussi je ne vis homme si aise , ni qui le témoignât plus franchement, bien que la franchise ne fût pas sa vertu favorite. Lui et Mme d'Espinoy venoient de marier leurs enfants. Il faut se souvenir de la liaison intime qu'on a vue en son lieu , que l'habile Mme de Sûubise , dans la vue de Monseigneur et de l'avenir , forma avec Mme de Lislebonne et ses deux filles, qui, à cause du présent, s'y prêtèrent SAun^SiMon vu 7
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volontiers ; que ce fut pour cela que Mme de Soubise fit le mariage du feu prince d'Espinoy , fils de sa sœur , avec la seconde fille de Mme de Lislebonne ; et que la liaison devint telle que Mlle de Lislebonne , abbesse de Eemiremont , après la mort de Monseigneur , et sa sœur , Mme d'Espinoy , ne furent qu'un avec le prince et le cardinal de Rohan , ce qui subsista toute leur vie.
Mme de Soubise , avant sa mort , avoit tiré parole du roi de faire le prince de RÔhan duc et pair. Tout princes que sa beauté avoit su faire les Rohan , elle avouoit très-librement que cela ne tenoit qu'à un bouton , et qu'il n'y avoit en France de vraie et solide grandeur pour les maisons ({ue le duché-pairie. La maison de Lorraine, à qui la principauté véritable ne peut être disputée , l'avoit pensé ainsi dans sa plus haute puissance. Elle en accumula dix ou douze à la fols dans ses diverses branches. Ce fut par ce degré qu'elle monta depuis à tout ce qu'elle osa entreprendre sur les rangs , et de là aux choses les plus hautes qui furent si près de renverser l'État, et d'ôter la couronne à la postérité de saint Louis et d'Hugues Capet , rangs et distinctions qu'elle a su se conserver dans la chute de la Ligue , et dont la jouissance jusqu'à aujourd'hui fait l'admiration d'étonnement de tout ce qui pense et réfléchit. Qe que Mme de Soubise avoit si sagement comme assuré , le cardinal son fils l'acheva. Devenu avec le P. Tellier une seule et même personne pour la ruine du cardinal de Noailles et pour tous les vastes et pernicieux desseins de cet effroyable jésuite , auquel , comme on l'a vu ailleurs , il s'étoit enfin abandonné totalement , il ne laissa pas échapper une conjoncture pour sa maison aussi favorable pour lui que l'affaire actuelle de la constitution , et voulut en même temps profiter de si puissants appuis pour le prince d'Espinoy, fils de son cousin germain, et dont la sœur venoît d'épouser son neveu. Mme d'Espinoy, comme on l'a vu ailleurs, avoit depuis longtemps avec Mme de Maintenon d'étranges et d'invisibles liaisons , si fortes et si intimes qu'il étoit bien difficile qu'elle ne la servît pas à souhait , tellement que cette complication de choses fit ces deux nouveaux ducs et pairs. On verra bientôt une troisième pairie de la même façon de cette féconde constitution. Joyeuse fut le duché-pairie érigé pour le prince d'Espinoy , qui , préférant le nom de sa maison véritablement fort grande, prit le nom de duc de Melun.
Le prince de Rohan , transporté du solide qu'il avoit si longuement poursuivi, rusa et voulut faire plus que pas un de la maison de Lorraine , de celle de Savoie , ni des autres vrais princes étrangers qui ont été ducs , excepté l'unique comte de Soissons , mari de cette toute-puissante nièce du cardinal Mazarin , pour qui fut inventée la charge de surintendante de la reine. Il fit ériger Frontenay en duché-pairie, dont Soubise , ce fameux rebelle , avoit été fait duc à brevet par Louis XIÏI. Mais le prince de Rohan lui fit changer son nom , et donner le sien redoublé de Rohan-Rohan , à l'exemple de quelques branches de maisons d'Allemagne , comme Baden-Baden , pour se distinguer des autres de même nom , lui , pour se distinguer du duché-pairie de Rohan , qui a passé dans la maison Chabot , mais en efiet pour continuer à porter lé nom de prince de Rohan sous le spécieux prétexte de la cacophonie con-
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tinuelle dm noms de duc de Roban et de due de Roban-Rohaa teu deux existants. Avec cette adresse il conserva son nom de prince de Roban , et laissa croire aux sots qu'il n'avoit pas daigné porter un titre , après lequel il ne se cachoit pas même d'avoir si ardemment et si longuement soupiré , et d'être comblé de joie d'en être enfin revêtu.
Le duc de Savoie , nouveau roi de Sicile par la paix , alla avec la reine son épouse se faire couronner dans son Sle, la connoUre par luimême f et y établir son gouvernement.-Il passa plusieurs mois à Messine et à Païenne, au milieu d'une nombreuse cour, des plus grands seigneurs et de la première noblesse de Sicile. Il revint à Turin en qe tempsci, ayant laissé le comte Maffei vice-roi, bomme de beaucoup d'esprit et délié, fort dans sa confiance, et cbargé souvent par lui d'affaires délicate&et secrètes.
Ce fut lui qu'il envoya au Pont>Beauvûisin lors du mariage de Mme U ducbesse de Bourgogne , pour voir comment elle seroit reçue en France. Il fut depuis en diverses ambassades importantes , enfin à Paris , où il reçut l'Annonciade, qui est le suprême honneur de la cour de Savoie, en la dernière promotion de cet ordre que fit son maître. Maifei étoit souple, avisé , insinuant , capable des plus grandes affaires et des plus adroites exécutions, comme on le verra en son temps en Sicile. Avec cela gail» lard , même fort débauché , et d'excellente compagnie , vivant toujours avec la meilleure partout. Il savoit beaucoup et avoit fort servi à la guerre. Il mourut fort vieux , fort suspect au nouveau roi , et fort abandonné de* puis la catastrophe du premier roi , auquel il étoit uniquement attaché.
Le roi revint de Fontainebleau , le mercredi 38 octobre , coucher à Petit-Bourg, et le lendemain è Versailles. Mme de Saint*Simon, qui étoit dans son carrosse , me dit qu'il n'étoit pas de meilleure humeur qu'en allant , et qu'à le voir ainsi de suite sa santé paroissoit diminuer. Ce fut aussi son dernier voyage de Fontainebleau.
II étoit aussi fort tourmenté de Tafiaire de la constitution où le P. Tellier lui avoit fait mettre sa conscience et son autorité. Il y aroit eu force négociations avec le cardinal de Noailles. Le cardinal d'Estrées , qui , par ordre du roi , s'en étoit mêlé d'abord , s'en étoit retiré presque aussitôt, indigné des friponneries continuelles du P. Tellier et de Bissy , dont il ne se tut pas. Le cardinal de Polignac s'y fourra longtemps après. Le succès fut pareil; il en demeura mal avec le roi, et rompit avec tant d'éclat avec le cardinal de Rohan qu'il ne lui fit aucun com-> pUment sur le duché-pairie de son frère. Tout ce qui étoit savant et dq bonne foi suivoit le cardinal de Noailles dans l'épiscopat, les fameuses universités entières , les ordres religieux et réguliers, les chapitres et les curés de Paris , et une infinité de toutes les provinces , enfin les parlements et tous les laïques instruits qui n'étoi<:nt pas esclaves des Jésuites; jusque dans la cour , il n'y avoit sourdement qu'une voix.
Parmi les acceptants , pas l'ombre d'uniformité : les uns évêques et autres adhéroient en petit nombre à ce qu'avoit fait l'assemblée des quarante, et ceux-lè encore avec des diversités chacun; la plupart des acceptants, sans y adhérer, avoient tous entre eux des explications différentes ; les quarante même se mirent à varier sur le sens de leur man-
148 EBIBARRAS SUR LA CONSnTUTION. [1714]
dément d'acceptation ; c'étoit un chaos et une tour de Babel , ainsi que le montra un extrait tiré de la totalité des mandements des évêques qui se contredisoient tous en acceptant, sans qu'aucun s'accordât avec un autre.
On vit donc plus clairement que jamais que , sans les menaces et les promesses , les récompenses et les plus durs châtiments et les plus étendus , Tartifice et la violence ourerte , la constitution auroit été universellement rejetée , et qu'il n'étoit question parmi les acceptants que de trouver le moyen de ne recevoir que des mots , et de rejeter tout le sens.
Le pape de plus , très-mécontent de n'avoir pas trouvé la soumission aveugle et uniforme dont le P. Tellier lui avoit tant répondu , et sans quoi il ne se seroit jamais embarqué dans cette détestable affaire, avoit fait sentir aux quarante évoques en particulier, par un bref public, la colère où il étoit de leur audace d'avoir osé interpréter sa bulle , et de ne l'avoir pas acceptée aveuglément ; en sorte que ceux qui avoient le plu^ fait n'irritèrent pas le pape moins que les autres, parce qu'il veut prononcer des oracles , ne les point expliquer dans la crainte de quel<iue brèche à la prétendue infaillibilité , et que voulant être le seul évêque et Tunique juge souverain de la foi , et regardant les autres évêques comme ne tenant leur autorité que de lui seul , non de Jésus-Christ immédiatement , contre le texte formel , clair et répété de l'Évangile , et la foi de tous les siècles , et des papes , qui ne s'en sont écartés que dans les derniers , il réputoit à crime tout ce qui n'étoit pas l'obéissance la plus aveugle et l'acceptation la plus soumise de tout ce qu'il daigne prononcer de plus absurde et de plus inintelligible , et à crime encore plus grand de chercher à l'entendre , à l'expliquer et à oser même lui en demander l'explication , comme dans tous les siècles elle a été demandée aux papes dans ce qui émanoit d'eux d'obscur , qui l'ont toujours donnée , et OQt toujours excité les évêqnes à la leur demander , à l'exemple même de Jésus-Christ , comme tant d'endroits clairs et exprès de l'Ëvangile le prouvent si manifestement.
Tant d'embarras firent donc résoudre de faire faire au roi un effort auprès du pape pour obtenir de lui quelque explication , ou de souffrir qu'il se tînt en France un concile national , qu'on peut juger par ce qui vient d'être dit être la bête de Rome. Amelot , ami des jésuites , mais homme d'honneur et de grand talent pour la négociation et les affaires, comme il y a tant paru en ses diverses ambassades , fut donc nommé pour aller à Rome sans caractère que de simple ministre du roi. Il l'entretint deux ou trois fois dans son cabinet , et il partit dans les premiers jours de décembre.
Le roi arrivé donc de Fontainebleau à Versailles , le 25 octobre , nomma Amelot le 29. La Toussaint se trouva le jeudi, et le lendemain il alla à Marly , jusqu'au samedi !«' décembre. Vers les commencements du voyage , le P. Tellier qui toujours me courtisoit , et qui ne se lassoit point de me parler de la constitution , quelque peu content qu'il dût être de ses conversations avec moi là-dessus , me parla fort du concile national , et me fit une proposition , que pour un homme d'autant d'esprit et de connoissance en manèges et en artifices , je n'ai jamais pu