‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 53 sur 232 · EMBARRAS SUR LA CONSTITOTION · texte numérisé non relu

EMBARRAS SUR LA CONSTITOTION

comprendre. Après force propos pour me faire goûter oe concile , que j*aurois en effet fort approuvé , s'il eût été possible qu'on Teût laissé pleinement libre, il me dit qu'il étoit résolu de le tenir à Senlis; qu'il étoit impossible que ce fût dans Paris, par beaucoup de raisons qu'il m'allégua, et toutes tendantes à se rendre bien maître et tyran du concile; qu'il falloit une ville pour que tout le monde pût être logé, et près de Paris pour en tirer les lumières d'une. part, c'étoit à dire ses ordres, et la subsistance de l'autre ; assez loin de Paris pour ôter la possibilité d'y aller souvent , assez loin de la cour aussi pour ne pas donner lieu de croire qu'elle gênât la liberté, et empêcber aussi les prélats de la fréquenter ; nuis me regardant d'un air affable mais vif : « Vous êtes , ajouta-t-il , gouverneur de Senlis ; il faut que vous soyez le commissaire du roi au concile; personne n'en est plus capable que vous , et rien ne convient mieux. — Moi, mon père, saisi d'effroi, m'écriai-je, commissaire au concile! pour rien dans le monde je ne l'accepterai , ne vous avisez pas d'y penser. »

La surprise du confesseur fut inexprimable, et pour un homme d'autant d'esprit, je le répète encore, la lourdise de sa réponse inexprimable aussi. « Comment, monsieur! me dit-il d'un ton doux qui cherchoit à me ramener, croiriez-vous la commission au-dessous de vous parce que vous êtes duc , et que les empereurs la donnoient à leurs comtes d'Orient ou de leur palais pour les conciles de leur temps? » Je me mis à rire , et lui répondis que je n'avois jamais cru nos ducs aller à la cheville du pied d'un comte d'Orient , même les ducs de Bourgogne. Que je les croyois aussi fort au-dessous de l'autorité et de la puissance de ces comtes du palais des grands empereurs ; que j'étois donc fort éloigné de me comparer à eux, et fort aussi de ne pas trouver la commission de commissaire du roi au concile un emploi extrêmement honorable ^ mais qu'il étoit si au-dessus de ma capacité et si entièrement contradictoire à mon goût , que je le suppliois que la pensée qui lui étoit venue n'allât pas plus loin , 'parce que je serois au désespoir de déplaire par un refus, que toutefois je ne ferois pas moins.

L'étonnement redoubla dans le bon père , qui ne me répondit rien. Je cherchai à adoucir la rudesse de mon exclamation et de ce quil'avoit suivie , pour ne pas irriter inutilement un si dangereux homme , que je vis clairement qui avoit follement , après tout ce qu'il avoit si nettement vu dans toutes nos conversations , jeté son coussinet sur moi pour en faire le bourreau du concile , et l'exécuteur de toutes ses volontés portant le nom du roi ; il ne me parla plus de moi pour cet emploi , mais d'ailleurs toujours à son accoutumé.

Dans ces conjonctures , il arriva un événement qu'on étouffa avec tout le soin qu'il fut possible , mais que l'artifice et l'autorité ne put empêcher de faire grand bruit malgré toute la crainte de la puissance et de l'autorité. Brûlart, évêque de Soissons, mourut à Paris point vieux, au milieu d'une ferme et constante santé. Il étoit frère de Puysieux, chevalier de l'ordre , dont on a parlé plus d'une fois , et de Sillery , écuyer de feu M. leprince de Conti jusqu'à sa mort. 11 fut longtemps évêque d'Avranches , où , pétri d'orgueil et d'ambition , il étoit outré de se voir,

150 MOT SINGULIER DE BRÛLART, [Mlk]

eommd diâoit H. de Noyon , un évêque dn second ordre , reculé de tous les moyens de se faire valoir. Huet , si connu par son rare savoir , et qui avoit été sous-précepteur de Monseigneur , étoit évêque de Soissons , et ne fkisoit cas que de ses livres. Brûlart lui proposa de troquer d'évêché , et lui montra du retour. Huet y consentit , et l'autre crut avoir déjà fait sa fortune de s'être si fort rapproché de Paris, de Sillery et de l'église de Reims , dont il se flattoit que sa nouvelle qualité de premier suffragant lui faciliteroit la translation. Pour y arriver, il se donna tout entier à la cour et aux jésuites, fit main basse sur les meilleurs livres, sacrifia le repos des communautés de son nouveau diocèse.

La rage le surmonta quand il vit ses espérances frustrées , surtout après avoir eu l'imprudence de s'être vanté tout haut ; et publiquement compté sur l'archevêché de Reims. Il fut assez follement vain pour en montrer sa douleur , même à Mailly , transféré d'Arles à Reims , et depuis cardinal , et d'en faire des plaintes publiques. Le repentir suivit de près l'impétuosité de sa douleur, et d'un dépit qui avoit été plus fort que lui; il en craignit les suites pour sa fortune ; il prodigua les bassesses , et s'attacha de plus en plus aux jésuites, et àtoiit ce qu'il imagina qui pouvoit plaire à la cour. G'étoit bouillir du lait aux bons pères. Ils l'en méprisèrent davantage , et trouvèrent en lui ce qu'ils aiment le mieux , un valet à tout faire par l'espoir de ce qui n'arrive jamais , et qui jamais n'ose se fâcher, ni cesser d'être entièrement en leur main, de peur de perdre les services passés.

Brûlart avoit beaucoup d'esprit et du savoir, mais l'un et l'autre fbrt désagréables par un air de hauteur , de mépris des autres , de transcendance , de pédanterie , d'importance , de préférence de soi , de domination , répandu dans son parler et dans toute sa personne ^ jusque dana son ton et sa démarche , qui frappoit et qui le rendoit de ces hommes qui ont tellement le don de déplaire et d'aliéner, que dès qu'ils ouvrent la bouche on meurt d'envie de leur dire non. 11 joignoit à tout cela Farrogance et ce rogue des La Rochefoucauld , dont étoit sa mère , et la fatuité des fils de ministres , quoique son père ne fût que le fils d'un ministre chassé. Il se piquoit encore de beau monde, de belles-lettres , de beau langage : enfin , il étoit de l'Académie françoise et de celle des inscriptions.

L'affaire de la constitution lui parut propre à lui faire faire une grande fortune. Il s'y livra à tout , et eut la douleur de n'y êtré*pas des premiers. Il avoit été de diverses commissions où sa chaleur et son travail avoit fort plu , lorsqu'il tomba malade. Les réflexions l'y saisirent sur l'aveuglement de la fortune à son égard, d'où naquirent d'autres sur son aveuglement pour elle. De là les regrets , puis les horreurs, les remords qui se tournèrent en hurlements , en protestations à haute voix contre la constitution , et en confession publique de l'avoir soutenue contre sa lumière et sa conscience. Sa tremblante famille ne sut mieux faire que de le cacher, et d'écarter les valets non nécessaires des chambres voisines , d'où on l'entendoit crier ses repentirs , ses confessions sur la constitution, ses protestations. Ce qui l'environnoit espéra le calmer par les discours des prélats avec qui il avoit le plus travaillé dans cette affaire : il

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