L£ DUC D'ORLÉANS SE THOUYE MAL
peu fixes et étonnés , la parole libre sans changement. Il me dit d^abord que cela lui avoit pris tout À coup par un étourdissement ; qu41 croyoit que ce ne seroit rien. Peu après Fagon vint , Maréchal , etc. , qui le laissèrent encore promener, lui firent prendre quelques essences, et lui conseillèrent après de se mettre au lit , mais d'éviter d'y dormir. Ils voi}loient le saigner, mais il y répugna; ils s'y rendirent pour quelques heures. Je restai seul auprès de lui. Il me dit que , dans l'incertitude de Ce que ce pouvoit être , et ayant la tête libre , et ne sentant d^engsgement nulle part , il vouloit se tâter , s'écouter , et se sentir avant da se déterminer à la saignée , parce qu'il y a des poisons où elle est mortelle «ans retour.
Dès que le roi fut rentré chex lui , il envoya Maréchal savoir de les nouvelles , et lui dire que comme il savoit par Fagon que ce ne leroit rien , et qu'il avoit peine à monter , il ne viendroit point le voir. J'y demeurai toujours jusqu'à plus de minuit presque toujours seul. Il y vint très-peu de monde , la plupart ensemble par pelotons qui ne firent qu'entrer et sortir. Mme la duchesse de Berry et Madame étoient allées à Versailles voir Mme la duchesse d'Orléans , à qui j'écrivis deux fols dans la soirée. La saignée se fit tard. Maréchal y vint quatre ou Cinq fois jusqu'au coucher du roi , qui me conta deux jours après qu'à chaque fois le roi lui demandoit qui il avoit trouvé avec M. le duc d'Orléans, qu'il me nommoit toujours , et qu'une des dernières que cela arriva , le roi , qai n'avoit rien répondu aux précédentes , lui dft : « Il est fort des amis de mon neveu , M. de Saint-Simon ; je voudrois bien qu'il n'en eût jamais eu d'autres, car il est fort honnête homme, et ne lui donne que de bons conseils. Je ne suis point en peine de ceux-là , je voudrois qu'il n'en suivît pas d'autres. »
Ce récit ne laissa pas de me soulager» J'avouerai sans orgueil , mait avec droiture, que je nepouvoispas être en peine de ma réputation; mais M. le duc d'Orléans étoit si cruellement persécuté auprès du roi par ce qu'il avoit de plus intime; on m'avoit tant fait pleuvoir d'avis et de menaces sur mon commerce étroit avec lui , que , sans craindre sur ma réputation du côté du roi non plus que d'aucun autre , j'avoia tout lieu de juger que cette liaison si intime lui déplaisoit et lui étoit fort désagréable , et je me sentis fort à mon aise de ne pouvoir douter que cela n'étoit pas. Cette réponse du roi à Maréchal me mit au net avec une nouvelle et très-claire évidence d'où me venoient tant d'avis redoublés sans cesse, et tant de menaces sur ma façon d'être avec M. le duo d'Orléans , et les raisons pressantes qu'on avoit de m'écarter de lui , que j'ai expliquées plus d'une fois.
Je cherchai d'où le roi avoit pu prendre un sentiment si flatteur ,*j'ose dire si vrai , en même temps si opposé à ce qu'on ne cessoit de chercher à me persuader. Il étoit plus que manifeste que je ne le devais pas à Mme de Maintenon , à M. du Maine , à l'intérieur de leur dépendance , à aucun des ministres. Peut-être à Maréchal; mais il me l'auroit dit dans le temps et à quelle occasion , et cela ne parut pas à la réponse que le roi lui fit sans qu'il l'eût attirée; peut-être à M. de Beauvilliers ; ce qui m'a paru de plus vraisemblable , c'est en gros de n'avoir jamais été soup-
156 APOPHTHEGME DU ROI SUR LE DUC d'ORLÉANS. [1714]
çonné d^aucune des choses si graves qui avoient été si fort jetées sur M. le duc d'Orléans , non pas même la plus légère idée parmi tant d'ennemis et d'envieux si peu ménagés de ma part ; et ma séparation entière et constante dans tous les temps de tout ce qui étoit non-seulement maîtresses , débauches , soupers , mais de tous les amis de plaisir et de Paris de M. le duc d'Orléans ; en particulier de ce que le roi à la fin ayoit su que c'étoit moi qui ayois séparé M. le duc d'Orléans de Mme d'Argenton , qui l'avois raccommodé avec Mme la duchesse d'Orléans , qui entretenois leur union et en étois le lien continuel ; et peut-être Mme la duchesse d'Orléans elle-même , qui se trouvoit très-heureuse que je fusse continuellement avec M. le duc d'Orléans , avoit eu occasion de dire quelque chose au roi là-dessus. Elle ne me Ta toutefois jamais dit ni laissé entendre.
Maréchal m'ajouta que , ayant pris occasion ce même soir au petit coucher , lorsque les courtisans qui ont ces entrées furent sortis , de reparler encore de M. le duc d'Orléans de chez qui il descendoit de nouveau , pour faire parler le roi sur ce prince , qui lui avoit paru fort sec à tous les comptes qu'il lui en avoit rendus toute cette demi-journée, il se mit à le louer sur son esprit , sur ses diverses sciences , sur les arts qu'il possédoit , et à dire plaisamment que , s'il étoit un homme à avoir besoin de gagner sa vie , il auroit cinq ou six moyens différents de la gagner grassement. Le roi le laissa causer un peu , puis , après avoir souri de cette idée par laquelle Maréchal avoit comme terminé son discours y il reprit un air sérieux, regarda Maréchal : « Savez-yous, lui dit-il, ce qu'est mon neveu? il a tout ce que vous venez de dire : c'est un fanfaron de crimes. » A ce récit de Maréchal je fus dans le dernier étonnement d'un si grand coup de pinceau ; c'étoit peindre en effet M. le duc d'Orléans d'un seul trait, et dans la ressemblance la plus juste et la plus parfaite. Il faut que j'avoue que je n'aurois jamais cru le roi un si grand maître. M. le duc d'Orléans se trouva si bien qu'il fut le lendemain au lever du roi , et de là à Versailles où il demeura. Il n'y avoit plus que deux ou trois jours de Marly. Il fit quelques légers remèdes et il n'y parut plus.