MORT DE M. DE SAINT-LOUIS
M. de la Trappe le mit dans le logis qu'il venoit de bâtir au dehors de l'enceinte de son monastère , pour y loger les abbés commendataires , dans un lieu d'où ils ne pussent troubler la régularité. Saint-Louis , vif et bouillant , qui aimoit la société , qui , sans avoir jamais abusé de la table , en aimoit le plaisir , qui n'avoit ni lettres , ni latin , ni lecture , se trouva bien étonné dans les commencements d'une si grande soUtude. Il essuya de cruelles tentations contre lesquelles il eut besoin de tout son courage , et de ce don admirable de conduite que possédoit éminemment celui qui avoit bien voulu se charger de la sienne , quoique si occupé de celle de sa maison et des ouvrages qu'il s'étoit vu dans la nécessité d'entreprendre pour en défendre la régularité. Il disoit toujours à Saint-Louis de se faire une règle de vie et de pratiques si douce qu'il Toudroit , pourvu qu'il y fût fidèle. Il se la fit , et y fut fidèle jusqu'à la mort , mais la règle qu'il se fit auroit paru bien dure à tout autre. Il y persévéra trente et un ans dans toutes sortes de bonnes œuvres , et y mourut saintement vers ces temps-ci , à quatre-vingt-cinq ans, parfaitement sai^ de corps et d'esprit, jusqu'à cette maladie qui l'emporta sans lui brouiller la tête.
Tout ce qui alloit d'honnêtes gens et de gens distingués à la Trappe se faisoient un plaisir de l'y voir; plusieurs même lièrent amitié avec lui. Je n'ai point connu d'homme avoir le cœur plus droit , être plus simple ni plus vrai , avoir un plus grand sens et plus juste en tout , avec fort peu d'esprit , que réparoit l'usage qu'il avoit eu du monde , et qu'il n'avoit point perdu , et beaucoup de politesse. J'étois le seul de tout le pays qu'il vînt voir quelquefois à la Ferté , et il alloit rarement chez lui et y demeuroit fort peu. Il fut singulièrement aimé, estimé, regretté à la Trappe, où il étoit d'un grand exemple, et de tous ceux qui le connoissoient. Il avoit été marié autrefois et n'avoit point eu d'enfants.
Le roi nomma d'Avaray , lieutenant général , pour relever dans l'ambassade de Suisse le comte du Luc , à qui il donna celle de Vienne , et une place vacante de conseiller d'Etat d'épée.
L'empereur faisoit en même temps couronner reine de Hongrie , avec beaucoup de magnificence, à Presbourg, l'impératrice sa femme, et tftchoit d'y obtenir des états qu'ils voulussent déclarer les filles capables de succéder à leur couronne. Cela étoit bien loin de l'élection même pour les mâles , dont ils avoient eu une si longue possession , et qu'ils prétendoient encore ; mais la maison d'Autriche s'étoit si puissamment établie en autorité , qu'il n'y eut rien à quoi elle ne crût pouvoir atteindre.
L'électeur de Cologne , arrivé depuis quelques jours à Paris , en magnifique équipage, y avoit été retenu par la goutte. Il vint le 11 novembre à Marly , sur les trois heures , fut un quart d'heure seul avec le roi dans son cabinet , et retourna à Paris. L'électeur de Bavière , arrivé aussi de Compiègne en sa petite maison de Saint-Cloud, vint le 15 courre le cerf avec le roi à Harly , qui le mena dans ses jardins après la chasse. L'électeur soupa chez d'Antin , joua dans le salon avant et après, ~^*''>n retourna à Saint-Cloud. Le fils aîné de Saumery fut nommé pour
[1714] POMPADOUR ET D'AliORE. 153
suivre Fëlecteur lorsque! partiroit pour ses États , en qualité d'enyoyé du roi près de lui.
Pompadour et d*AIègre furent aussi nommés : le premier à rambassade d'Espagne , où le roi étoit bien assuré qu'il n'iroit point ; et d'Alègre à celle d'Angleterre , où il n'alla point non plus , mais par d'autres raisons. Tous deux acceptèrent avec joie. Pompadour surtout parut transporté. De sa vie il n'avoit été de rien *, on a vu en son lieu qu'après une longue vie fort obscure , lui et sa femme avoient vendu leur fille à Dan* geau , pour s'accrocher à la cour. Par eux et par la protection qu'ils en avoient tirée de Mme de Maintenon , plus de mine que d'effet « ils s'étoient jetés à corps perdu à la princesse des Ursins. G'étoit la leurrer d'un ambassadeur tout à elle , et par ce choix la persuader que ses fautes sur sa souveraineté et sur le mariage du roi d'Espagne étoient effacées , et que le roi vouloit plus que jamais qu'elle gouvernât absolument en Espagne. Pompadour et sa femme , les Dangeau même , y voyoient les cieux ouyerts, les ordres et les dignités pleuvoir sur Pompadour, dont la grandesse sûre passeroit à sa fille et à Gourcillon , et Pompadour de plus avec la confiance de la cour et celle de Mme des Ursins devenir un personnage. Ce pot au lait de la bonne femme les ravissoit ; déjà Pompadour faisoit l'important et Dangeau en étoit tout boufti. Malheureusement cette fortune n'eut que la perspective ; aussi le choix ne fut- il que pour la spéculation.
Le duc de Berwick arriva , et fut reçu du roi comme il le méritoit , qui lui donna le surlendemain une longue audience à Marly dans son cabinet. Il demeuroit toujours à Saint-Germain , et comme on Ta remarqué ailleurs , n'avoit jamais de logement à Marly ; mais il avoit la liberté d'y venir faire sa cour sans la demander , et tous les voyages que le roi y faisoit il y venoit tous les matins. Il n'avoit passé que huit jours à Madrid. Le roi d'Espagne l'y avoit régalé d'une épée de diamants qui lui venoit de Monseigneur.
Le roi taxa les régiments d'infanterie qui étoient montés à un prix excessif. Cette vénalité de l'unique porte par laquelle on puisse arriver aux grades supérieurs est une grande plaie dans le militaire , et arrête bien des gens qui seroient d'excellents sujets. C'est une gabgrène qui ronge depuis longtemps tous les ordres et toutes les parties de l'Etat, sous laquelle il est difficile qu'il ne succombe , et qui n'est heureusement point ou fort peu connue dans tous les autres pays de l'Europe.
Les Rohan, trop florissants et trop alertes pour ne pas tirer parti de tout ) firent si bien que leur prince de Montbazon , qui perdoit quarante mille livres par cette taxe sur le régiment de Picardie quand il deviendroit maréchal de camp et qu'il le vendroit, eut une pension de dix mille livres. Torcy eut en même temps cinquante mille écus de brevet de retenue d'augmentation sur ses deux charges , de manière que cela lui fit six cent cinquante mille livres sur celle de secrétaire d'Etat , et deux cent mille livres sur celle de chancelier de l'ordre. Amelot eut dix mille écus pour son voyage.
Le marquis et la marquise de Gesvres divertissoient le public par leurs dissensions depuis quatre ans; elle n'avoit ni père, ni mère, ni belle-
154 PROCÈS HTTENTÉ AU MARQinS DB GESVRES. [1714]
mère. Le due de Tresmet logeoH chez lui sa soeur la comtesse de Herel , il lui ayoit confié sa belle-fille ; elle se trouva tenue de si court qu'elle s'en ennuya , et qu'elle résolut d'attaquer son mari d'impuissance afin ie faire casser son mariage. Elle n'en étoit Tenue là qu'après bien des scènes domestiques. Sa grand'mère et ses parents l'appuyèrent; les Gaumartin frères de sa mère s'en brouillèrent ouvertement avec les Gesvres , doht ils étolent intimes de tout temps , et qui avoient fait le mariage. La cause, portée à l'officialitè^ y assembla tout Paris aux audiences; les fiictums ne furent pas ménagés , et volèrent partout. On juge aisément de toutes les sottises qui abondèrent dans les plaidoyers , dans les écritures ^ et dans les propos qui s'en tinrent , qui à reprises furent la coqrersation de la cour et de la ville. Ils furent visités juridiquement l'ua et l'autre plusieurs fois , avec la honte et les dérisiobs qui sont les suites inséparables de pareilles aventures. Les Gesvres en mouroient de dou* leur. Enfin la marquise de Gesvres, qui avoit beaucoup d'esprit, se lassa de cet infâme vacarme , et donna un désistement en bonne forme de ce tilain procès au cardinal de Noailles , moyennant un accommodement aussi bien assuré de n'avoir plus de dépendance , de loger avec son mari dans une maison particulière , eux deux seuls , qu'elle ne pourroit être à la campagne qu'avec lui, qu'on lui entretiendroit chevaux , carrosses ^ tétûvaBi de chambre et laquais pour sortir et aller où il lui plairoit, et huit mille livres par an bien payées à elle pour ses habits et ses menus plaisirs. De part et d'autre ils furent fort aises, avec un peu de sens ils l'auroient été plu? tôt et n'auroient point donné la farce au monde.
Le mercredi 38 novembre j'avois été une heure dans Taprès-^inée avec U, le duc d'Orléans qui se portoit fort bien à son ordinaire ; Mme la duchesse d'Orléans , qui avoit eu quelques légers accès de fièvre , étoit à Versailles ; j'allai de là trouver le roi qui étoit dans ses jardins. Après avoir été quelque temps à sa promenade, le froid m'en chassa vers la fia du jour , et je vins me chauffer^ dans le petit salon qui séparoit soU appartement de celui de Mme de jfaintenon , en attendant que le roi vtnt ehe2 lui changer d'habit et passer chez elle. Au bout d'un demi-quart d'heure que je fus là tout seul , j'entendis crier M. Fagon , M. Maréchal ^ et d'autres noms de cette sorte , qu'on supposoit dans le cabinet du roi , attendant qu'il rentrât. A l'instant les cris redoublèrent , des garçons bleUs coururent en même temps à travers ce salon. Je leur demandai ce que c'étoiti Ils me dirent que M. le duc d'Orléans se trouvoit extrême* ment mal. J'y courus aussitôt. Je le trouvai traîné plutôt qu'appuyé sur ^ deux de ses gens , tout déboutonné , sans cravate , qui le promenoient le long de son appartement , toutes les fenêtres ouvertes. Il étoit plus rouge encore qu'à l'ordinaire, mais rien de tourné dans le visage, les yeui un
4. L'ofBoialité était le Iribunal de Tévêque. L'official, ou juge d'église, avait juridicUon sur tous les ecclésiastiques du diocèse, et dans certains cas sur les laïques, par exemple pour les procès relatifs aux mariages, hérésie, simonie, etc. L'official ne pouvait prononcer que des peines canoniques. Quand il s'agissait de peines corporelles, il devait en référer au juge séculier. Il y avait ttrës de chaque officiai un promoteur qui remplissait les fonctions dti ministère publie»