‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 1 sur 28 · MÉMOIRES · texte numérisé non relu

MÉMOIRES

DE

DEUXIEME PAKTIE

{Suite

Je vis le moment où la populace allait nous faiie un mauvais parti. Nous avions donné des preuves de pitié, ces cœurs féroces ne nous le pardonnaient pas.

Gersay nous sauva par sa contenance énergique.

Nous pûmes regagner sains et saufs le logement que nous occupions près de Westminster. - -^f

2 AMOrnS IIISTOIUOUES

Un roi jugé et coudainnc pni" son peuple!

Nous croyions être le jouet d'un songe affreux. Rien n'était plus vrai pourtant. Si la Fiance, si ma patrie, engagée elleménio dans celle voie fatale do la révolte, allait aussi dresser récliafaud et se mettre au front une tache ineffaçable!

Celle pensée me glaçait de saisissement.

J'écrivis à Condé une longue lettre, où je lui exprimais toutes mes craintes.

«Prenez garde, mon ami, lui disais-je, oh! prenez garde! Que l'exemple de ce (lui vient de se passer à Londres ne soit perdu ni pour vous ni }»our les vôties. Ou je me trompe fort, ou vous courez à Tabîme. Arrêtez-vous! »

Le séjour de l'Angleterre me semblait ddieux.

Plus j'en étudiais la population, plus je la trouvais ignoble.

I.es grands n'avaient ni cœur ni énergie, et, toutes les fois (jueje parlais du boucher Ciomwell, c'était avec un accent de dégoût et d'aversion qui nous mettait véritablement en péril.

Nous apprîmes (ju'une trêve avait été signée entre la cour et la Fronde.

Gersay résolut d'en profiler pour repasser le détroit. Il s'ennuyait lui-même beaucoup à I^ondres.

Moi, je commençais à m'enniiyer un peu de lui.

Je passais pour sa femme, et il se montrait sur le décorum d'une rigidité fatigante. Dés (jue l'esprit d'ordre s'empare d'une affaire de cœur, la passion disparaît, l'indifférence arl'ive et termine tout. . ., .,r, ■.. < .-vî rrr.f

Nous partîmes. . „ • . . ■ .'h\*ûli.

La traversée fut heureuse; en moins de six jours nous arrivâmes à Paris. . .. , ,i^,:. :;

i\h\ON DK LHNCl.OS 5

Etïeclivement, Gersay no fut point inquiété. D'ailleurs, la cour n'était pas revenue de Saint-Germain, et les Frondeurs restaient toujours maîtres de la ville.

Mon premier soin fut d'aller au Louvre portera la malheureuse reine Henriette le dernier souvenir de son époux.

Depuis six mois personne ne s'était occupé d'elle.

Ni le parlement ni Mazarin, tout entiers à la lutte et à leurs propres intérêts, n'avaient pourvu à ses besoins.

En rassurant Charles I" sur le sort de sa femme et de ses enfants, j'avais menti sans le savoir.

Je trouvai une fille et une veuve de roi dans un appartement sans feu, au milieu de l'hiver, et manquant des choses les plus essentielles à la vie. Ses deux fils et la jeune princesse Henriette grelottaient aupiès d'elle. Point de domestiques, l'abandon était absolu.

Ce spectacle me navra le cœur.

Je m'inclinai devant la reine, et je lui donnai, en sanglotant, la relique sacrée dont j'étais dépositaiie.

Elle reconnut les cheveux de son mari, poussa une clameur déchirante et s'évanouit dans mes bras. - -

Revenue à elle, grâce à mes soins et à ceux du prince de Galles, son fils aîné, la triste veuve trouva la force de m'adresser quelques questions, et apprit les détails de la mort du martyr. .

Elle embrassa la boucle de cheveux, fit mettre ses enfants à genoux et la leur tendit avec des sanglots.

Comme leur mère, chacun d'eux la porta pieusement à ses lèvres.

Jamais scène plus attendrissante ne frappa mes regards.

Longtemps je pliMirni avec celte noble et sainte famille, tomhêe de si baiil e! IV.tppre d'une manière si cruelle; puis je demandai ;i la iciiic la ciuise de l'étrange dénûment dans lequel je la voyais.

— Hélas! me dit-elle, on oiiMie tonjonrs les malheureux!

— Votre Majesté devait se plaindre. La l-Vance entière aujait entendu sa voix, car c'est la France (pii lui donne asile.

— Sans doulc : mais la douleur de mes enfants et la mienne étaient trop profondes pour songer à des l'éclamations au sujet de noire bien-être. Et puis à qui m'adresser? La cour n'est pas à Paris. Je demande à la mort de venir me débarrasser des maux (|ui m'accablent. . - i-

— Oh! madame! dis-je en lui montrant sa jeune famille, toujours agenouillée devant elle. • ,- - •

La reine com[ti'it, me serra la main, et ajouta en étouffant un soupir : -

— Vous avez raison Pauvres orphelins! — je dois vivre

l»our eux !

L'ne idée subite venait de me traverser l'esprit. Sans communiquer mon dessein aux nobles habitants du Louvre, je plis respectueusement congé d'eux et je courus à l'archevêché.

Les domestiques du coadjuteur m'annoncèrent.

Je fus indodiiitc sur-le-chamj).

— Oiioi! ("est vous, charmante! s'écria Hetz, se précipitant vers moi, les bi"as étendus. Dieux! ipi'il y a longtemps que je n'ai eu le bonheur de vous voir — et de vous embrasser!

H me sauta au cou sans plus de façon.

— Vous êtes toujours le même, lui dis-je en riant.

NI NON DE LImNCLOS 5

— Toujours! — Que voulez-vous? ils m"ont enfroqué, mais ils le payent bien !

— Oui', la politique vous absorbe.

— C'est-à-dire que j'absorbe la politique.

— A votre profit? ^ " - ' . '■ ' '

— Sans doute; je veux le chapeau, preuve évidente que je ne perds pas la tète.

— Ni l'esprit.

— Vous êtes trop bonne. Le compliment me llatte dans votre bouche. Savez-vous, ma chère, que vous êtes encore embellie?

— Parlons raison, monseigneur.

— Volontiers; cela m'arrive quelquefois.

— Je suis venue pour une affaire très-sérieuse.

— Expliquez-vous, ma divine — J'écoute.

— Ce n'est pas le tout de chasser la cour de Paris, monsieur le coadjuteur; ce n'est pas le tout d'accaparer le pouvoir, il faut en user dignement.

— Au riez-vous quelque reproche à nous adresser?

— Un reproche très-grave, celui délaisser mourir de froid et de faim au Louvre la fille de ïlenri IV.

— Que dites-vous? s'écria-t-il.

Je lui racontai ce que j'avais vu de mes propres yeux. Malgré sa légèreté de caractère, il fut touché jusqu'aux larmes. Demandant aussitôt son carrosse, il me ])ria d'attendre.

— Où allez-vous, monseigneur?

— Au parlement, me répondit-il. Vous avez raison; nous sommes coupables en ce que nous devions présumer que ce

fi A Mon; s IIIST()IU(^)i:i'S

fesse-M;it])itMi (1pM;i/niin n'avail pns fait une cassette à la veiivo (lu roi d'Angletene. Quel ignoble ladre! quel filou!.... Soyez tranquille, je vais le draper de la belle faeon!

Il dispaiMit.

iMojns d'une lieuie aprrs, je le vis revenir avec l'ordre parfaitement en règle de verser quinze mille écns à la reine llenlietle. Mais, en même temps, il avait eu soin de se faire donner dix mille livres poui' payer les })am})lilets de Gui Patin et la Miiziifiitiidr de Scarron.

La cour, à l'entendre, n'était pas sincère dans les démarches qu'elle avait faites pour obtenir une trêve.

Il voulait recommencer les hostilités.

(iiii l*atin, mon joyeux docteur, passait alors sa vie à fabri- (|uer des libelles. Après avoir décrié les jésuites, attaqué l'antimoine et vilipendé les ai)othicaires, il prenait à partie Mazaïin.

J"ai retenu quelques passages de ses pamphlets. Voici la définition latine qu'il donnait du cardinal :

c( Ksi (niimnJ nihnini, niUiihun, riipnx et rorax nmiiium hriiclicionott; c'esi un animal rouge, rusé, voleur, et (jui avale gloutonnement tous les bénéfices. »

(( Le Mazarin, dit-il autre part, est le malheur <le la reine, son dénidu, et, par conséi|uent, le ncMre. Je ne l'aime pas plus que le diable et le tiens pour ce (ju'il est : nicnis ncinilo, un [)ui' faquin, un Pantalon à rouge bonnet et un bateleur à longue robe. » ' ' '

Tout le reste était du même style.

Scarron, dans la Mazaritinde, suri)assail encore Gui I\itin et accusait le ministre des choses les plus atroces, comme :

MÎVON DE LENCLOS 7

., „.. " D'avoir fait prendre un faux bouillon • ,.,. ■ /

Au fou président Barillon.

A propos du poëte cul de-jatte, il est bon de dire ce qu'était devenue Fi'ançoise d'Aubigné depuis l'affaire avec Yillarceaux.

On se rappelle qu'à mon départ pour Naples je lui avais laissé la garde de ma maison. Elle y demeura jusqu'à mon retour, et, comme Scarron venait alors d'obtenir une pension de la reine, elle consentit à aller demeurer avec lui.

Il s'agissait même entre eux d'un mariage, ce qui me semblait assez burlesque.

Mais, le succès de la Mazariiiadc ayant dé|)lu à la cour, et, par suite, fait supprimer la pension du poëte, ce projet d'union fut reculé et ils retombèrent dans la gène, ce que j'ajqiris malbeureusement beaucoup tro[> tard.

Je patxlonnais moins à Françoise de m'avoir caché sa misère que de m'avoir sou filé Villarceaux.

Nous étions trop amies pour qu'elle ne vint pas sans façon puiser dans ma bourse comme dans la sienne. Elle resta sottement près d'une année à vivre de travaux de couture et à se crotter par les rues en portant aux imprimeries les épreuves des livres de Scarron. -

Enfin, comme on le verra plus tard, ils daignèrent recourir à moi, mais seulement lorsqu'ils furent dans la dernière détresse.

La cour, lasse de bouder, et après avoir habité successivement liueil, Saint-Germain, Amiens etCompiègne. rentra solennellement à Paris le 8 août 1640.

La paix semblait être décidément faite. Condé se trouvait

dans le même carrosse avec Marazin, ce qui mit les Frondeurs en rage.

Deux jours après^ cette chanson du baron de Brot était dans toutes les bouches :

l.a i-fiiic a dit l'ii sortant (Ii> la vilk; :

« Al) ! je m'en souviendrai!

Sachez, Français, que je suis do Caslille,

Kt je nie vengerai, Ou bien j'aurai la mémoire perdue. » ,

l'allé est revenue, - .'^ > -^ ••

Wimc Anne, Elle est re\enue !

l.a reine a dit : « J'ai souffert en chrétienne

Un si sensible affront; Je gagerais qu'avant (]ue je revienne - - , ■

Ils s'en repentiront. » ...

Elle a, ma foi, sa gageure perdue.

Elle est revenue, • .' - :-

Dame Anne, - . . • . ; . .

Elle est revenue !

Mais la bonne intelligence entre Condé etMazarin ne devait jias durer longtem|)S.

Le cardinal ayant voulu marier une de ses nièces au duc de Mercœur, allié à la famille de M. le Prince, celui-ci s'écria tout furieux « que les nièces de .Mazarin étaient tout au plus bonnes à épouser ses valets. »

— Allez lui dire cela de ma part, ajouta-t-il, et, s'il se fâche, j'ordonnerai à Champlleury, son capitaine des gardes, de me l'amener |)ar la barbe à l'hôtel de Condé! ' -

Mazarin dévora l'outrage.

Il poussa même la llagoiiuM'ie jusqu'à offrir au prince le b.iloii de coMrn''table ; mais Coudé refusa loul. ■■ v. ,- ri

NINO.N DE LEXCLOS y

Madame de Longueville l'excitait fortement à une nouvelle rupture, et Marsillac se joignait à elle.

Notre héros, autrefois si susceptible, permettait alors à l'amant de sa sœur de rester à Paris, mais à condition qu'il se marierait.

François en passa donc par un mariage sans amour; puis, obéissant aux instigations de la duchesse, il s'avisa de réclamer le tabouret pour sa femme.

A cette prétention, voilà de nouveau la cour bouleversée.

On s'écrie que les honneurs du Louvre ne sont dus qu'aux pairs et aux princes des maisons souveraines : Marsillac ne peut donc prétendre à ces honneurs que le jour oîi il héritera du titre de duc de la Rochefoucauld. - .

Le réclamant persiste. -

Huit cents gentilshommes s'élèvent contre sa demande et signent un pacte d'union. .

Marsillac et Coudé, battus, mettent le feu aux poudres.

D'une question d'étiquette on passe à des discussions violentes sur le pouvoir des rois, l'indépendance de la noblesse, l'ancienne constitution de la monarchie, et la Fronde recommence, plus acharnée, plus terrible.

On tire un coup de pistolet sur le syndic des rentiers pour faire croire que la cour veut assassiner les défenseurs du peuple, et, le même soir, le carrosse de Condé, qui passait à vide sur le pont Neuf, est percé d'une balle.

Le prince croit sérieusement qu'on en veut à ses jours.

Il rompt avec le Palais-Royal de la façon la plus ouverte. Mazarin, toutefois, ne se déconcerte pas. Le passé lui ayant a])pris que la révolte finissait par des chansons, il fait chan-

10 , AMOl'r.S IIISTOKIOUKS

sonner son ennemi, prend tout en plaisantant, donne desfètes, encourage la passion du jeu, pousse aux intrigues d'amour et s'imagine triomplier par ce beau système.

Jamais, à aucune époque, ministre ne fit pareille litière des honneurs.

On avait tellement Tliabilude de le voir prostituer les dignités, qu'une dame, sollicitant le brevet de duc pour sort mari, osa dire en plein cercle de la reine que ce n'était point jtour avoir Tlionneur d'être duc, mais pour éviter la lionte de ne Tètre pas. - = -■ 'V ' rr-^ :-:•

Avare à l'excès, Mazarin eût donné le bâton de maréchal de France plutôt qu'une gratification de six cents livres.

Il refusait quelquefois à la reine le nécessaire, et l'on trouva cinquante millions chez sa nièce Olympe Mancini, comtesse de Soissons, qui jouait trois ou quatre mille pistoles par jour au lans(|uenet ou à la bête.

Le cardinal de Sainte-Cécile, frère du ministre, disait de lui souvent :

(( Il iiiio fntti'llo c un coïrnie: futi rumorc , rijli arra jioiird. y)

Mazarin prit Tintrigue, le manège, les artifices du courtisan pour la grandeur et rélévaliuu de vues du véritable ministre. Son caractère ignoble fut l'origine de tous les maux de la Fronde.

Ou sait que jadis il était venu à mon cercle.

Depuis son élévation, je n'avais pas eu la moindre marque tl(3 son souvenir. Je fus donc très-surprise de voir Champfleury arriver un matin chez moi avec une invitation de me rendre auprès de son maître. - ' ' '-- -■

NINON DE li:n(:i.os h

A tout hasard, je lis toilette et je pris le chemin du Palais- Royal. V.

Me voyant entrer dans son cabinet, Mazarin se leva et vint à ma rencontre avec un air galant et empressé qui me donna ibeaucoup à réfléchir.

Je me tins sur mes gardes. , , -

— Eh ! chère enfant, s'écria-t-il avec son affreux jai'gon italien, il me semble que vous oubliez vos amis?

— Il est pardonnable d'oublier des amis aussi jiuissants que -vous, monseigneur. , ,. i; , ; ■

— Oui, je crois que ce n'est pas de l'indifférence; mais alors c'est de l'orgueil. ,- - . . . ^ ^ .

— Que voulez-vous, monsieur le cardinal? Vous êtes premier ministre; mais je suis femme, et ce n'était pas à moi <le faire la première démarche. , ,

— Allons, soit, j'ai tort.

Il se mit à se promener d'un bout de la pièce à l'autre, sans me faire asseoir, ce qui me parut fort ridicule.

— Mais que devenez-vous? reprit-il, à quoi passez-vous le temps? Il y a un siècle que personne ne m'a rien dit de la rue des Tournelles.

— On s'occupe trop de conspirations et de révoltes, monseigneur; la galanterie s'en va.

— /Vr BarrJio! voilà précisément de quoi je me plains! Si vous aviez voulu, vous autres femmes, la Fronde serait enterrée. ..

— Comment cela? lui demandai-je.

— Il fallait imposer une loi rigoureuse à vos maris, à vos

12 AMOURS IlISTORIOUES

amants, et leur défendre de s'occuper de politique, sons peine de les sevrer d'amour.

— Vous n'avez pas tort, lui dis-je, souriant de l'originalité de l'observation.

— Parbleu ! vous perdez beaucoup plus que nous à ces troubles. Je ne com])rends pas votre calme, à vous surtout, qui, de nos beautés parisiennes, êtes la plus capable de donner le branle.

— Croyez-vous, monseigneur?

— Sans doute; voilà pourquoi je vous ai fait venir. Je regarde ceci comme une chose capitale. Il faut reconstituer votre cercle, y appeler la cour et la ville. Si vous pensez que ma présence puisse y donner de l'éclat, j'irai, je vous le promets. - '

— C'est un honneur que je sais apprécier, dis-je au milieu dune inclination profonde.

Il daigna s'apercevoir qu'il me laissait debout, m'offrit un fauteuil et prit place à côté de moi.

— Voyons, me demanda-t-il, avez-vous un amant en titre, charmante? :

La question me parut bizarre.

— Non, monseigneur, balbutiai-je.

— Quoi! votre cœur est dans l'oisiveté?

— Dans une oisiveté complète.

— Me voulez-vous? lit-il en me prenant les deux mains et en me regardant en face.

Celte fois, je crus avoir mal entendu et je restai slui)éfaite.

— Vous ne parlez pas sérieusement, monsieur le cardinal? dis-je après un silence. '

— Je parle très-sérieusement.

— Par exemple! - * '

— C'est à vous de répondre oui ou non.

— Je suis vraiment fort embarrassée.

— Pourquoi donc? Le premier ministre n'est pas un homme à dédaigner, songez-y, ma chère!

Cet excès de cynisme me révoltait. Mais, comme il eût été dangereux de froisser son amour-propre, je répondis en baissant les yeux devant ses regards effrontés :

— II vous plaira, j'espère, monsieur le cardinal, de m'accorder quelques jours de réflexion.

— Deux jours, pas davantage.

— C'est bien peu. ^ '

— Pour vous.... mais pour moi! répliqua-t-il en souriant d'un air vainqueur. Du reste, l'affaire doit se conclure lestement. Si vous acceptez, comme j'en ai d'avance la certitude, vous puiserez à la source des grâces, je ne vous refuserai rien. > .. -

— Et la reine? murmurai-je à demi-voix.

— Chut! fit-il en portant l'index h ses lèvres; la reine me fatigue, et puis elle vieillit : j'ai besoin de me ragaillardir ailleurs.

Décidément cet homme eût mérité vingt soufflets. Je me levai pour sortir. Il s'empara de mes mains, qu'il porta galamment à ses lèvres.

— J'espère, ajouta-t-il, que vous me saurez gré de vous avoir choisie entre toutes!

14 AMOUnS IIISTOUIOI'KS

— En eflVl, }o suis cunfuse dv t.mt de bonté! dis-jo, me liàtant Je lui tiicr ma lévi' renée, car je sentais (jiie j'allais faire un (''cl,'!.

— Ainsi (liuir, ma divine, dans deux jours? -^ .

— Dans deux jours, monseigneur. . ' . .

— J'enverrai Cliamplliniiv cherciier la réponse.

— Comme il \o\]<. plaira.

— Vous la lui donnerez par écrit? ^ -■ ,. ■; ; -

— Par écrit, c'est convenu.

Je quillai le Palais-Iioyal, étourdie de l'incroyable a[domb <lu ministre et du sans-façon scandaleux qu'il venait de déployer à mon égard. • - ■ -

En traversant les galeries, je songeais au moyen de me tirer de là avec lionnenr, c'est-à-dire en donnant une leçon à ce maroufle en barrette sans trop m'exposer à sa vengeance, lorsque tout à couj) je crus m'apercevoir que j'étais suivie par des espions. . . ■-,

Je pressai le pas. . . /^ .= ., : ...v-

Mais je ne leur échappai un instant que pour les retrouver près de mon carrosse, où ils étaient arrivés les piemiers par des passages à eux connus, afin d'interroger mes laquais.

Cela me donna des craintes assez vives, (jui ne lardèrent pas à se réaliser.

Le soir même, je vis entrer chez moi Comminges et Guitaut, les deux capitaines des gardes d'Anne d'Autriche.

Cnilaut avait remplacé Cersay.

— Nous venons, mademoiselle, me dit Comminges, accom- [)lir aiipiès de vous une mission jténible. ' - , "-

— Quelle mission, messieui's? ' .- :

Nli\ON l)H Ll>iNCLOS " 15

— La reine vous ordonne devons retirer dans un couvent.

— Ah! iis-je, assez émue de la nouvelle. El en quoi ai-je mérité ce châtiment, je vous prie?

— Voilà ce que nous ne sommes point chargés de vous apprendre. ' " '

— Mais je ne me sens en aucune sorte appelée au cloître, messieurs, je vous assure!

— Nous le croyons, mademoiselle. Par malheur, Sa Majesté ne juge pas à propos de tenir compte du plus ou moins de vocation que vous pouvez avoir.

Comminges parlait fort durement.

Je me tournai vers Guitaut, que je connaissais un peu.

— De grâce, lui dis-je, ne me laissez pas dans l'incertitude! Est-ce que cela tient à ma visite au cardinal ?

— Oui, me répondit-il. Les espions de la reine, vous ayant vue entrer chez le ministre, se sont postés de manière à écouter l'entretien. Ils vous ont suivie au retour, afin d'apprendre votre nom, qu'ils avaient besoin d'inscrire dans leur rapport.

— Etes vous sûr de cela?

— Parfaitement sûr. Il y a eu entre le cardinal etÂnno d'Autriche une explication terrible, à la fin de laquelle Son Eminence vous a sacrifiée.

— Le lâche!

— Finissons, interrompit Comminges. La reine vous laisse le choix du couvent et vous donne vingt-quatre heures pour vous y rendre.

— Vingt-quatre heures!... Quelle grâce!... En véi'ité l'anecdote est curieuse et bonne à crier sur les toits. Je vous préviens, messieurs, que je ne m'en ferai pas faute.

m AMOURS IIISTOIUQUES

— Vous Mes libre, mademoiselle; mais, pour le moment, il nous faut accomplir notre mission. Quel couvent choisissezvous?

— Allez annoncer à la reine, repartis je en éclatant de rire, que je me décide pour le couvent des Grands-Cordeliers!

Ils s'en retournèrent porter cette belle réponse au Palais- Royal.

— Fi, la vilaine! dit Anne d'Autriche.

Mais elle ne put s'empêcher de sourire.

En attendant, je n'étais pas tranquille.

Si j'avais tourné la chose en plaisanterie devant messieurs les capitaines des gardes, c'est qu'il m'était venu à l'idée un moyen de salut, dont je m'empressai de faire usage.

Perrote fut chargé de porter à l'instant même trois lettres pressantes à Condé, au coadjuteur, et à Beaufort.

Ils arrivèrent tous trois ensemble, et je leur racontai ma mésaventure.

— Vous comprenez, leur dis-je, que je ne suis nullement d'humeur à pratiquer la vertu d'obéissance. Je me place sous votre protection immédiate.

— Bravo! s'écrièrent-ils.

— Je me fais frondeuse' < , •

— A merveille! • >

18 AMoriis iiisT()iunri':s

— Ma cliùre, dit le prince, je vous offre un appartement à r hôtel (le Coudé.

— Mais comment pourrai-je m'y rendre? je vais être arrêtée en chemin : on m'a dit que la maison était gardée à vue.

— Bel obstacle! s'écria Beaufort. Soyez tranijuille, je me charge de vous composer un cortège que tous les limiers de la police irentnmeroiit i)as. .l'ai là mon carrosse : attendez-moi seulement une heure, et je reviens!

Il sortit.

Au bout de l'intervalle qu'il avait fixé, nous entendîmes dans le voisinage une épouvantable rumeur. Des milliers de harangères et d'hommes du peuple encombraient la rue des Tournelles.

— Yoilà votre escorte! me dit Beaufort, (\m rentra, ouvrit la fenêtre et ncus fit voir toute sa canaille attroupée sous mon balcon.

Elle le salua de clameurs frénétiques.

— Maintenant, ajouta-t-il, vous pouvez impunément braver la reine de France : le Ho i des Ilalln vous protège!

Nous partîmes. '

La populace déguenillée entoura mon carrosse jusqu'à la maison de M. le l'rince, où je fus dés lors inattaquable. J'y tiouvai madame de Longiieville, dont je reçus mille caresses, et qui n'eut pas assez de félicitations lorsqu'elle apprit . •pie j'étais en guerre avec le l\alais-Iioyal.

Ainsi me voilà mêlée aux désordres de la Fronde, moi qui, six semaines auparavant, éciivais d'Angleterre à Condé pour le supplier d'y mettre un terme!

C'est une des nombreuses contradictions de ma vie.

Toutefois il faut convenir que la reine et le ministre pouvaient s'attribuer une légère part dans ce changement de couleur. .

Jamais la situation n'avait été plus grave. Les princes ne sortaient qu'en armes. Retz lui-même cachait un poignard sous sa soutane violette. On vit un jour passer le manche, et quelqu'un s'écria :

— Eh! regardez un peu le bréviaire de M. le coadjuteur!

Condé déployait une audace incroyable. Il s'arrangeait pour queMazarin reç.ût à chaque instant de nouveaux affronts et la reine de nouvelles insultes.

S'imaginant que rien désormais ne pouvait abattre sa puissance, le prince ne ménageait personne, pas même ses amis les frondeurs. Je l'entendis exprimer plus d'une fois le peu de cas qu'il faisait de Retz et de ses intrigues. • •

Les propos revinrent aux oreilles du coadjuteur.

l\ se rapprocha de la cour. .

Anne d'Autriche l'accueillit avec joie. Retz lui donna des conseils qu'elle ne tarda pas à mettre à exécution.

Un soir que j'étais avec madame de Longueville, la porte s'ouvrit brusquement, et nous vîmes entrer un tourbillon de plumes, de velours et de dentelles, qui vint s'abattre auprès de la duchesse et lui fit jeter un cri de stupeur.

Elle balbutia tout émue, enjoignant les mains :

— Mademoiselle!... chez moi!... C'est un rêve!

— Non, vous êtes bien éveillée, ré[)ondit la fille de Gaston, que je reconnus à mon tour. Mais point de paroles inutiles, continua-t-elle. Où est le prince?

— Au Palais-Royal. La reine l'a fait mander.

— Bonté divine!... Y esl-il seul?

— Mon frère Conti et M. de Longueville l'accompagnent.

— Ah ! les malheureux ! s'écria Mademoiselle, ils sont perdus !

— Comment? expliquez-vous! murmura madame de Longueville très-pâle.

— Il y a trahison. J'ai tout su par Monsieur, qui est du complot. Les princes doivent être arrêtés, à l'heure où je vous parle, et conduits à Vincennes.

— Je n'en crois rien! s'écria la duchesse. On n'oserait pas.

— Puisque je vous affirme que c'est un coup monté! Faites prendre des informations. '^

La sœur de Condé sonna.

Trois domestiques furent envoyés au Palais-Royal, et revinrent, au bout d'un quart d'heure, nous confirmer la triste nouvelle.

— Ainsi, dit madame de Longueville, frémissante, à la fille de Gaston, vous êtes venue jouir de ma douleur et triompher de mes larmes !... car vous êtes contre nous, vous détestez mon frère !

— Je déteste avant tout l'injustice et le parjure, répondit Mademoiselle avec dignité. Retz et Monsieur, deux amis du prince, l'abandonnent lâchement et le livrent à ses ennemis : dès ce jour je suis |)our Condé!

Il est impossible de rendre l'accent noble et ferme avec le- (|uel elle prononça ces paroles. '

Huit ans bientôt s'étaient écoulés depuis la querelle du Luxembourg.

La piinccssc, entièrement devenue femme, avait le plus grand air et déployait dans tout son extérieur la majesté d'une

reine, sans rien perdre de la grâce de son exquise nature.

Elle était d'une taille fort bien prise. Son visage, un peu long, mais régulier dans ses contours, son nez aquilin, sa bouche légèrement dédaigneuse, ses yeux doux et fiers comme sa mine, formaient un ensemble qui, s'il ne constituait pas une beauté parfaite, n'en offrait pas moins un modèle accompli de noblesse et de grandeur.

Mademoiselle de Montpensier avait les plus jolis bras du monde, la main fine, le pied mignon, la jambe droite, avec une gorge très-belle, une peau blanche et les cheveux d'un cendré magnifique.

Une vive rougeur colorait son front : elle était très-émue.

La sœur de M. le Prince continuait de la regarder avec défiance, malgré le franc et loyal discours qu'elle venait d'entendre.

— Vous n'êtes pas en sûreté vous-même, lui dit Mademoiselle : il faut fuir! mon carrosse est en bas. Oi^i désirez-vous qu'il vous conduise?

Madame de Longueville ne répondit pas. '

A son air de douloureuse hésitation, la jeune princesse devina quelle crainte secrète l'agitait encore.

— Ne croyez-vous pas à mon honneur, demanda-t-elle, et pensez-vous qu'une fille de France puisse s'abaisser à une tromperie indigne?

La duchesse, vaincue, se précipita dans ses bras.

— Oh! oui, vous êtes bonne et généreuse! Pardonnez-moi, s'écria-t-elle en fondant en larmes.

— Songez que le temps est précieux : fuyez vite!

— Mais où irai-je, hélas?

2!> AMouns iiisioninui'S

— En pi'oviiice. Paris ne vous oiïVc [dus (jug dos prrils.

— Je vais me réfugier en Normandie : c'est le gouvernement de mon époux. H y a beaucoup d'amis; on ne refusei'.i pas de me donner asile et de me soutenir.

— Partez donc, et n'attendez pas Tai'rivée des gens de la reine.

Madame de Longueville prit à la hâte quelque argent et des pierreries. Nous descendîmes. Elle se jeta en carrosse, et je la suppliai de me permettre de partager sa fuite. Mais elle ne voulut pas y consentir, disant qu'il fallait qu'une personne dévouée restât pour lui envoyer des nouvelles des princes.

— Hélas ! je ne suis pas en sûreté non plus ! m'écriai-je.

— Pardonnez-moi; car, au besoin, Mademoiselle vous protégera.

— Oui, répondit la fille de Gaston, je m'y engage La pauvre duchesse [lartit.

Elle n'était pas au bout de ses })eines, et devait éprouver bien des vicissitudes. On la reçut mal à Rouen. Quelques-uns de ses ennemis proposaient de la livrer à la cour; elle s'enfuit à Dieppe, où on la reçut plus mal encore, et où elle faillit se noyer en s'embarquant i)our la Hollande. Enfin elle arriva dans ce pays saine et sauve, et put gagner Stenay, qui est une place à M. le Prince.

Là, madame de Longueville résolut de tirer vengeance des maux (|u'on lui avait suscités; elle vendit ses piei'reries, leva des troupes et décida Turenne à en prendre le commandement.

J'étais restée seule avec Mademoiselle, (pii me témoignait beaucoup de bienveillance.

Elle m'assurait qu'elle me reconnaissait.

ÎS'LNON DE L ENCLOS 2r.

— .le VOUS ai vue en compagnie du prince el de sa sœur, me dil-elle, le soir où il a cassé le bâton sur la tète de l'exempt.

— Oui, Votre Altesse Royale ne se trompe pas.

— Mais quel danger courez-vous donc? ' " Je lui expliquai mon histoire avec le ministre et la colère

de la reine. ■• ■ ^ -,

Son avis fut qu'Anne d'Autriche, occupée des troubles, devait avoir oublié cette affaire, el que je pouvais rentrer chez moi, en ayant soin pourtant d'y apporter de la prudence et de ne pas trop me montrer au dehors.

Dn reste, elle daigna me promettre de m'envoyer bientôt chercher ou de venir elle-même me rendre visite.

Comme son carrosse avait été pris par la duchesse, elle donna Tordre d'aller louer une voiture, (jui la reconduisit aux Tuileries, où elle demeurait.

Le cocher me ramena ensuite rue des Tournelles.

l'errote me croyait perdue.

Il témoigna la plus grande joie de me revoir, et m'annonça que, sept à huit jours de suite, mademoiselle d'Aubigné était venue demander après moi. J'envoyai chez elle à l'instant 'même.

Elle arriva, se jeta à mon cou toute en pleurs, et me lit enfin Taveu de la triste situation où elle se trouvait avec son poète.

Sans perdre une minute, j'envoyai prendre le pauvre cul-dejatte, et je les installai chez moi.

En toute autre circonstance, j'eusse agi de même. Néanmoins je dois dire que, dans le cas présent, il y avait de ma part un peu d'égoïsme. Condamnée à rester en chambre, je n'étais pas fâchée d'avoir une agréable société.

2i AMOURS HISTORIQUES

ScaiTon me fit le plus pompeux éloge de sa compagne.

— Les libraires, depuis les troubles, ne m'achètent plus de livres, me dit-il; et sans elle, sans son courage au travail, je serais mort de faim!

Malgré la vieille intrigue avec Yillarceaux, je ne pus m'empêcher de reconnaître le mérite de Françoise.

Bien peu de femmes eussent été capables de suivre son exemple. Jeune, jolie, ayant tout pour plaire, et se vouer si généreusement au soin d'un pauvre malade, c'était, il faut l'avouer, une belle et digne action. Mademoiselle d'Aubigné n'oubliait pas que Scarron l'avait jadis secourue lui-même; elle savait payer noblement la dette de la reconnaissance. ■ ' v

Le poëte appréciait Françoise mieux que personne, et l'affection qu'il lui avait vouée ressemblait plutôt à la tendresse d'un père qu'à celle d'un amant. • ■ .:•,;•..

Aussi,, lorsqu'il m'expliqua pourquoi il voulait lui donner son nom, ce projet de mariage, que d'abord je trouvais bizarre, me sembla très-louable au point de vue où il l'envisageait.

Il fut arrêté que, le lendemain, je ferais venir mon notaire pour dresser le contrat.

— Mais à propos, mon ami, dis-je à Scarron, je n'ai jamais su ni pourquoi ni comment vous aviez été pensionné de la reine?

— J'ai obtenu cela, me répondit-il, en la faisant rire.

— Allons donc!

— C'est comme je vous l'affirme. Vous savez que j'ai la réputation d'êtie très-comique.

— Kl vous la méritez.

— Merci.

— Voyons l'histoire de la reine, lui dis-je.

— Oh ! rien de plus simple. A force de sollicitations et de requêtes, je réussis à me faire accorder une audience, et je demandai à Anne d'Autriche la faveur d'être son malade en titre (toffice. Elle s'amusa beaucoup de ma supplique, m'accorda cinq cents écus sur sa cassette, et je m'appelai dès lors Scarron, par la grâce de Dieu, malade indigne de la reine.

— C'était là, monsieur, une fort belle position.

— Parbleu! fit-il, et très-rare! Il est certain que j'avais peu de collègues.

— Je ne comprends pas que vous ayez fait la Mazarinadc,

— Ni moi non plus.

— Quoi! voilà votre excuse?

— Eh! oui. Ce brigand de Retz ne m'a jamais poussé qu'à des sottises! Il m'apporta d'un seul coup cinq mille livres pour exterminer le cardinal à coups de rimes. J'avais à mes trousses des créanciers qui hurlaient. La somme m'éblouit, je tentai l'aventure.

— Mais alors, quand vous êtes retombé dans la gène, Retz aurait dû vous secourir. :

— Lui!... Ne savez-vous pas qu'il est aux abois lui-même? Ouarante millions, voilà le chifïre de ses dettes. Enfin les jours de misère sont passés, ne parlons que de mon bonheur.

On signa, le lendemain, le contrat de mariage de Paul Scarron et de Françoise d'Aubigné.

Ils pleurèrent de joie en voyant une clause par laquelle je leur rendais les cinq cents écus que leur avait ôtés la reine. Seulement le notaire déclara que le capital de cette rente était inaliénable.

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