‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 17 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

maison, Molière, déjà souffrant, avait outrepassé ses forces, et le mal s'en était accru. La joie de me revoir ne venait de dissiper un instant la douleur que pour exciter ensuite mon malheureux ami à commettre une nouvelle imprudence, dont il devait être victime.

Hélas! j'aurais dû plutôt m'accuser moi-même, et reconnaître dans tous ces événements cruels la main de Dieu qui me frappait !

Environ trois semaines après la mort de Molière, je vis arriver madame Arnoul. Tout entière à mon chagrin, j'avais défendu ma porte; mais elle força la consigne, et pénétra dans ma chambre comme un tourbillon.

- — Je viens, dit-elle, réclamer voire serment! Nous partons, ce soir, avec la cour.

— Que signifie?... ..'^^ .';"i'. ■;. .;:; ^^r ■

— Ah ! point d'observations ! vous avez juré de me suivre. ^ — Mais où allons-nous? ■ .^.i,': .^j;, u^ -,' .

— Sur la route d'Allemagne. J'ai gagné un valet de chambre du roi : la Montespan est perdue !

— Oh 1 tant mieux! tant mieux! En êtes-vous bien sûre au moins? ., , , .. : --..^ :/ , f

— Fiez-vous à mon adresse et à mon talent pour diriger une intrigue. La favorite ne se relèvera pas de nos coups. Plus tard, je vous expliquerai les moyens que je dois mettre en œuvre. Vous serez l'insti iimcnl de sa perte, voilà ce que j'ai de mieux à vous dire pour 1" heure.

— Allons, m'écriai-je, va pour le voyage! • — il faudra vous déguiser en homme.

— C'est facile, je n'ai fait que cela toute ma vie.

iMNON DE LENCLOS . 2Jl

Les préparatifs du départ ne furent pas longs. Jamais on ne s'imaginera l'espèce de délire qui s'empara de moi à la seule pensée de nuire à madame de Montespan. Dans le cours de ma vie je n'avais jusqu'alors fait de mal à personne. Le sentiment de la haine et celui de la vengeance m'étaient étrangers; je ne me reconnaissais véritablement plus. Si je juge des autres par moi-même, j'arrive à cette conclusion que nous devenons pires en prenant de l'âge, et, par suite, qu'il y a beaucoup à rabattre du respect qu'on croit devoir à la vieillesse.

Rarement j'ai vu chez les personnes avancées dans leur carrière des qualités plus précieuses que chez les jeunes gens. Par contre, tous les défauts des vieillards prennent un accroissement prodigieux.

Ces réflexions ne me semblent pas consolantes pour Tespéce humaine.

L'Espagne et l'Autriche, épouvantées des succès de Louis XIV, venaient de se liguer contre lui. -

Dès le commencement de la campagne, Turenne avait envahi le Palatinat, où son armée mettait tout à feu et à sang, et le roi se disposait à aller rejoindre à la frontière l'armée victorieuse, traînant après lui toute la cour, comme c'était son habitude. '= . . -

Madame Ârnoul fut d'avis de ne pas nous mêler à la suite royale.

Elle craignait qu'on ne me devinât sous mes habits d'homme. Je ne partageais point ses craintes; mais il m'était, du reste, très-indifférent de voyager à part.

Nous prîmes donc l'avance, et nous allâmes attendre la cour en Lorraine.

2!»ii AMOUns HISTORIQUES

Le cortège arriva denxjours après nous. On s'arrêta quelque temps à Nancy et à Lunèville; puis on prit le chemin des Vosges, pour gagner ensuite l'Alsace.

Ma compagne avait eu, je ne sais par quel moyen, l'itinéraire exact du roi.

De Lunèville, et toujours précédant de vingt-quatre heures au moins les équipages, nous allâmes coucher à Raon-l'Étape, hameau perdu dans la Vosge, où nous vîmes les ruines d'un vieux manoir, qui remonte, dit-on, au douzième siècle.

Le lendemain, nous étions à Saint-Dié, petite cité mignonne et coquette, mais assise au pied d'une montagne énorme, qui doit, suivant une prédiction très-ancienne, tomber un jour sur la ville et l'ensevelir. On fait tous les ans une procession solennelle pour empêcher ce malheur; mais il me semble que la terrible montagne, appelée, je crois, l'Ormont, se trouve assez éloignée pour ne rien écraser en cas de chute, et les habitants du pays pèchent, sinon par défaut de piété, du moins par excès de prudence.

De Saint-Dié, nous gagnâmes Sainte-Marie-aux-Mines.

Mais alors les chemins du roi devinrent épouvantables. J'en frémis encore, quand j'y songe. La route avait tout juste la largeur du carrosse. A droite et à gauche, nous longions des précipices, et nous traversions d'immenses forêts de sapins, dont le feuillage formait au-dessus de nos têtes une voûte sombre qui nous cachait le ciel. *■

Sainte-Marie-aux-Mines fait partie de l'apanage du prince palatin de Birkenfeld. .•.•-•■

C'est un des plus beaux endroits du monde. La ville passe entre deux montagnes, couvertes de sapins magnifiques, et le

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reste de la vallée est sillonné par de petites rivières d'une eau limpide coulant sur un fond de cailloux, et dont les circuits forment le plus heureux coup d'œil.

Mais, comme on ne dîne pas en admirant un site pittoresque, je suis obligée de dire qu'on mange dans ce bel endroit une cuisine détestable. •

On nous y donna pour du vin du Rhin quelque chose de jaunâtre et de soufré qui me fit lever le cœur.

— Courage! me dit madame Arnoul: les ennuis de la route touchent à leur terme. Encore dix lieues de marche, et nous ferons halte pour attendre l'arrivée de Louis XIY. Bientôt, ma chère, vous verrez l'endroit que j'ai choisi pour l'exécution de mes plans mystérieux.

Le jour suivant, nous nous arrêtâmes en effet à Ribeauvil- 1ers, dans un magnifique château, appartenant au beau-frère du prince Palatin.

Je ne me rappelle plus le nom de ce petit potentat germanique; il n'a jamais été célèbre ni dans la paix ni dans la guerre. " ..:..,.

Son absence nous priva du plaisir de lui présenter nos hommages; mais nous n'en reçûmes pas moins un accueil fort gracieux du gouverneur, lequel se trouvait précisément être le cousin de ce valet de chambre du roi que ma compagne avait mis, disait-elle, dans ses intérêts. Elle lui présenta tout d'abord une lettre de son parent.

Le bonhomme en prit lecture d'un air très-agité.

Ses politesses redoublèrent; il eut pour nous mille attentions et mille prévenances, mais sans nous dire un mot du contenu de la lettre, qu'il fourra dans sa poche, avec un léger

mouvement d'épaules, dont madame Arnoul parut très-vivement contrariée. ' ■ ' -•

Le silence du gouverneur ne faisait plus son compte. Elle lui dit, comme nous achevions de souper :

— Pourquoi donc, cher h(jle, ne nous parlez-vous pas de la ClKUiibre des fantômes?

Il bondit sur son siège, devint très-pàle et balbutia : -- Quoi! madame, est-il possible que vous ayez la dangereuse fantaisie...

— De coucher dans cette chambre? oui, mon cher hôte, inlerrompit-elle. Votre cousin, d'ailleurs, a dû vous l'écrire formellement.

— Sans doute, sans doute... Mais il est fou, mon cousin! Je ne puis vous laisser courir un péril semblable.

— Ah! pardon! je vous supplie de n'y mettre aucun obstacle. Nous sommes venus tout exprès pour cela.

— Pour vous faire étrangler?

— Non, mais pour tenir tète aux esprits, s'ils osent nous rendre visite.

— Vous ignorez, reprit le gouverneur, pâlissant de plus en plus, qu'ils ont contracté la funeste habitude de tordre le cou à tous ceux...

— Bien! bien! je connais l'histoire, ne l'achevez pas! dit en riant madame Ârnoul. .:

— Et vous persistez?

— Nous persistons. ::

— J'en frissonne des pieds à la tête. > <

— Bah! ni mon mari ni moi ne croyons aux revenants-

MNON DE LENCLOS • 295

— Yolis avez lorl! VOUS avez tort!

— Ne cherchez plus à nous faire changer d'avis, cher hôte. D'ailleurs, puisqu'il faut tout vous dire, il s'agit pour nous d'une gageure très-importante au sujet de la Chambre des [an- Uhnes : j'aime à croire que vous ne voudrez pas nous la faire perdre. ; - :- .• - -

— Allons, murmura-t-il, que votre volonté s'accomplisse! Je vais donner des ordres pour qu'on vous y dresse un lit.

Il s'en alla, toujours fort pâle et convaincu que nous approchions de notre heure dernière.

Je n'ai pas besoin de dire que le mari de madame Arnoul c'était moi.

Dix minutes après, le gouverneur lui-même nous introduisit dans la chambre mystérieuse, au seuil de laquelle il nous souhaita le bonsoir en frémissant.

— Tout cela me semble fort curieux, dis-je à ma compagne. Allez-vous enfin m'expliquer cette énigme?

Sans me répondre, elle se mit à visiter les boiseries de la pièce où nous étions. Bientôt elle poussa un cri de joie.

— Eh bon Dieu! qu'avez-vous?

— Tenez, dit-elle, voici le commencement de l'explication que vous demandez !

Glissant une main dans la gueule d'une espèce de chimère, sculptée au milieu d'un })anneau voisin du lit, elle fit jouer un ressort. Le panneau s'écarta brusquement. J'aperçus une autre chambre plus vaste et décorée avec beaucoup de luxe, où madame Arnoul pénétra la première, en m'invitant à la suivre.

— C'est ici, me dit-elle, que le roi couchera demain : commencez-vous à deviner?

— Pas le moins du monde, répondis-je.

File m'entraînait au milieu de la seconde pièce. Le panneau venait de se refermer sur nous, ce qui ne laissait pas de me donner une certaine inquiétude. Mais la sibylle de Françoise connaissait merveilleusement le plan des lieux et tous les secrets de l'habitation. Se dirigeant vers une large cheminée en marbre de Carare, elle fourra le doigt dans l'oreille d'un chérubin, qui supportait l'un des angles. Un autre ressort joua et la porte secrète s'ouvrit de nouveau.

Dans la tapisserie de cuir d'Astracan doré, tendue aux parois (le la seconde chambre, il était impossible de distinguer aucune trace de l'ouverture.

— Vous voyez, dit-elle, mes mesures sont prises; j'ai tous les renseignements désirables. Rentrons!

Je mentirais en disant que ces préliminaires ne me causaient pas quelque effroi. ' ' " '■• "'"''

— Maintenant, reprit madame Arnoul, deux mots suffiront pour vous expliquer l'origine de la terreur qu'inspire la chambre où nous sommes. Effectivement, au siècle dernier, bon nombre de personnes y eurent le cou tordu; mais ce n"était pas un revenant qui leur jouait ce mauvais tour.

— Ah! qui donc?

— Certain comte de Ribeaupierre, alors seigneur et maître du manoir, ruiné depuis longtemj)S par la débauche et le jeu, attirait chez lui de riches voyageurs, les logeait dans celte chambre, et leur rendait une visite nocturne... Vous comprenez?

— Oui, je comprends l'histoire ancienne. J'espère que l'histoire moderne ne lui ressemblera pas.

NINO^ DR LF.NCLOS • 297

— Non, non, rassurez-vous, dit-elle en riant j nous n'étranglerons personne. Le neveu de ce bon gouverneur habitait le château dans son enfance; il a découvert là, sur ma parole, un secret qui nous sera bien utile. ." . ; -

— Mais encore que prétendez-vous faire?

Elle ne me répondit pas. - -

Le gouverneur avait donné des ordres pour qu'on aj)porlàt là nos bagages. Ma compagne ouvrit une valise, en tira une magnifique robe de brocart, un large cordon bleu et un petit médaillon, dans lequel je reconnus le portrait d'Anne d'Autriche. Puis, me conduisant à un miroir, elle me pria d'y considérer attentivement mon image.

— Ne trouvez-vous pas, dit-elle en me plaçant ensuite le médaillon sous les yeux, que vous avez avec feu la reine-mère une grande ressemblance?

— Oui, c'est possible... Après? murmurai-je, ne voyant en aucune sorte où elle voulait en venir.

— Seulement, continua madame Arnoul, vos cheveux sont plus bruns; mais j'ai là une préparation qui les rendra châtain-clair. Nous vous grossirons la taille, et le roi lui-même y sera trompé. -

— Qu'est-ce à dire? prétendez-vous me faire jouer, par hasard, le rôle du fantôme d'Anne d'Autriche? ;^

— Juste, vous y êtes ! . • ..:.".■ ••

— Mais c'est une profanation !

— Lorsqu'il s'agit de décider Louis XIV à quitter la Montespan?... je ne suis pas de votre avis, ma chère, et je trouve, moi, que nous ferons un acte méritoire.

Je la regardai fixement, elle ne plaisantait pas.

— D'ailleurs, reprit-elle, j'ai votre parole, votre parole solennelle. Vous m'avez juré sur l'Evangile et sur l'honneur de me venir en aide.

— Oui, je l'avoue; cependant...

— Point d'observations, je n'en accepte pas.

— Mais si l'on évente la ruse?

— Impossible! fiez-vous à moi.

J'eus beau la questionner sur la manière dont elle allait s'y prendre, elle remit au lendemain pour m'instruire davantage; puis elle se coucha et s'endormit.

Le gouverneur inquiet envoya un domestique frapper à notre porte, dès cinq heures du matin, pour savoir de nos nouvelles. ' - ■• - c

— Allez dire à notre hôte, cria madame Arnoul, que les revenants sont fort honnêtes, et nous ont laissé dormir le plus paisiblement du monde.

Toute la cour arriva le lendemain.

Du rez-de-chaussée jusques aux combles le château fut rempli, et la pièce voisine de la nôtre eut effectivement l'honneur de servir de chambre à coucher au grand roi.

Fatigué du voyage, Louis XIV s'était mis au lit, dès neuf heures.

A minuit, nous commençâmes nos préparatifs. Madame Arnoul procéda gravement à ma toilette royale. Elle me grossit le corsage et les hanches, teignit mes cheveux, me passa la robe de brocart, et me décora du cordon bleu. Cela fait, elle glissa la main dans la gueule de la chimère.

Le panneau s'ouvrit, et feu la reine Anne d'Autriche pénétra dans la chambre du roi. • -

Sa Majesté dormait d'un sommeil paisible. Je m'avançai jusqu'au bord du lit. Ma compagne, restée à l'entrée de l'ouverture secrète,- agitait une espèce de torche phosphorescente, qui jetait dans toute la pièce une clarté lugubre.

Avant de paraître, j'avais tenu près d'un quart d'heure une de mes mains dans un vase d'eau glacée. Je posai cette main sur le bras du monarque endormi.

Louis XiV se réveilla en sursaut.

11 ouvrit des yeux hagards, se dressa sur son séant avec épouvante, et murmura d'une voix étouffée :

— Ma mère ! ma mère !

Je portai un doigt à mes lèvres, et je plaçai sur la table de nuit un papier que j'indiquai au roi d'un air courroucé.

Puis je m'éloignai lentement, à reculons.

Madame Arnoul éteignit sa torche, avança la main pour me faire rentrer dans notre chambre, et le panneau se referma.

Franchement, j'étais à demi morte de peur. Je trouvais que nousvenions déjouer gros jeu. Si j'avais fait trembler Louis XIV, je puis dire que j'avais tremblé plus que lui. Ma haine pour la favorite me coûtait de singulières transes.

A peine étions-nous rentrées, que nous entendîmes dans la pièce voisine le son d'un timbre, puis la voix du valet de chambre, notre complice, qui disait :

— Miséricorde! qu'avez-vous donc. Sire?

— Un flambeau! répondit Louis XIV, vite un flambeau! Sa voix frissonnait encore de terreur. Nous comprîmes qu'il

voulait lire le papier déposé dans son voisinage.

Avant notre départ, madame Arnoul s'était procuré de l'écri-

(I AMOIHS HISTORIQUES

lure d'Anne d'Autriche. Elle avait imité celte écriture avec une habileté extraordinaire, ne voulant i)a.s que je parlasse, dans !a crainte (jue la frayeur du roi ne fût point assez grande et qu'à mon accent il se doutât de la fourberie.

Voici ia lettre du fantôme :»

« « Sire,

« I.e ciel est irrité de vos désordres. Deux maîtresses, avouées publiquement, donnent à votre royaume un scandale, auquel il faut, dès aujourd'hui, mettre un terme, surtout pour celle de vos liaisons qui blesse les lois du mariage, et vous rend coupable d'un double adultère. Dieu a permis que je vous avertisse moi-même. Ce papier, que je laisse entre vos mains, lisez-le, mon fils; pesez chaque parole : il vous prouvera, lorsque j'aurai disparu, que vous n'avez point été victime d'une illusion. Repentez-vous, Sire, et ne forcez plus les morts à quitter la tombe.

« Anne d'Autriche. »

Nous entendîmes de nouveau la voix de Louis XIV.

— Qu'on reste près de moi, cria-l-il, et qu'on n'éteigne pas les lumières !

11 me fut impossible de fermer l'œil de toute la nuit. Je tremblais qu'une idée ne vînt au monartpie, idée fort simple, et qui aurait aussitôt fait découvrir la fraude.

Évidemment si, par ses ordres, on eût sur l'heure visité les appartements voisins, nous étions perdues sans retour, à moins

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de soutenir que la feue reine, avant de retourner dans l'autre monde, avait laissé par mégarde sa défroque dans nos valises. -\ ■ ,, ;

Aussi, dès le point du jour, notre premier soin fut de pliei' bagage, v. :■,:';,:,:: --- . '^-..::-^- ,. ■'-• .-^ - • :■ '■ ;• i

Nous reprîmes le chemin do Sainte-Marie-aux-Mines, où, le soir même, nous eûmes la joie de voir repasser le carrosse de madame Montespan. Je ne pus me défendre de la tentation de m'approcher de sa voiture, et de lui crier à la portière : .

— Bon voyage, madame ! . . ■ Elle tressaillit et tourna la tête.

— Qui êtes-vous? murmura-t-elle.

— Je suis le frère de mademoiselle de Lenclos.

— Que m'importe? Retirez-vous, je ne vous connais pas !

— Daignez me pardonner si j'insiste; mais vous ne connaissiez pas non plus ma sœur, et cependant vous l'avez outragée, sous une avenue de Saint-Gloud, de la manière la plus sanglante.

— Eh ! monsieur ! . . .

— Voilà pourquoi, madame, je suis bien aise de vous dire que je ne crois pas Ninon étrangère à votre disgrâce!

A ces mots, je lui fis un salut ironique, et je disparus sans lui laisser le temps de me répondre.

De retour à Paris, on devine que je n'eus garde de publier cette aventure. H y avait de quoi m'envoyer aux Repenties faire une seconde visite, qui aurait probablement duré plus longtemps que la première. Je n'instruisis même personne de mon voyage dans les Vosges. Il fallait écarter de moi jusqu'à l'ombre

(lu soupçon, si jamais on venait à découvrir le secret des manœuvres audacieuses de madame Arnoul au château de Ribeauvillers.

Je repris les séances de mon cercle, où madame de la Sablière, alors à Paris avec la Fontaine, se montra fort assidue.

Elle était de mon âge et beaucoup moins bien conservée que moi, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir de nombreux courtisans. Petit à petit elle réveilla chez moi les instincts de dissipation et de légèreté. Je réussis à combattre, sinon le souvenir, du moins le chagrin. Ma cour se reforma, plus brillante, plus nombreuse, et tous mes anciens amants reparurent en compagnie de nouveaux adorateurs.

Marsillac, alors duc de la Rochefoucauld, rentré complètement en grâce, et devenu chevalier des ordres du roi, ne manquait pas une de mes réunions.

Il me montra les Maximes qu'il venait d'écrire. Si le style du livre obtint mes éloges, en revanche, je blâmai l'auteur d'avoir en quelque sorte prêché la philosophie de l'égoïsme, en soutenant que l'amour de soi guide l'homme en tout ici-bas,, et devient l'unique mobile de ses actions.

Mais la visite qui me causa le plus de joie, à cette époque, fut celle (le mon vieux Corneille, alors âgé de soixante-dix ans.

Il s'occupait toujours de théâtre, et franchement je dois ici lui donner tort, car l'heure était venue pour lui de se reposer tranquillement sous ses lauriers tragiques. Après Agrsilns et Attila, dont le succès avait été plus que douteux, il voulait, à toutes forces, une revanche; mais il fut loin de la prendre avec Suréna.

NINON DE LENGLOS • Ô03

Corneille était profondément convaincu de l'injustice et du mauvais goût du public. Il n'eût pas fallu le pousser très-loin ni très-fort pour lui faire dire que les pièces, dont je viens de donner le titre, étaient supérieures au Ciil.

On préfère toujours les enfants de sa vieillesse.

Le grand poëte avait un neveu, déjà connu par de très-jolis vers et par des pastorales remplies de grâce et de fraîcheur.

Il me le présenta.

Bientôt M. Boyer de Fontenelle acquit dans mes assemblées la réputation qu'il méritait, c'est-cà-dire celle dun galanl homme et d'un homme d'inliniment d'esprit.

Sa verve pétillante, la finesse de ses traits, Taudace adorable de ses répliques, eurent un succès prodigieux. Je me souviens encore de la réponse qu'il fit un jour à madame de la Sablière.

Elle se plaisait à le tourmenter et l'agaçait perpétuellement.

— On ne vous connaît point de maîtresse, monsieur, disaiielle, et, d'autre pari, vous ne semblez pas disposé à prerulie

femme. C'est une indifférence coupable, dont je vous blâme fort.

— J'avoue mon crime, dit le heveu de Corneille, et je demande Irès-humblemenl pardon, madame, à vous et à votre sexe.

— Mais quel homme êtes-vous donc?

— C'est une question que je n'ai jamais tenté d'approfondir.

— Par modestie sans doute?

— Vous ne le croyez pas, comtesse, puisque je suis, en ce moment, l'objet de vos attaques.

— Enfin, monsieur, mettez-y quelque franchise : ne vous prend-il jamais envie d'être marié?

— Quelquefois, le matin, répondit Fontenelle avec le plus grand sérieux.

Après ces conversations, oîi l'esprit n'excluait jamais le bon goût et la décence, je décrochais mon luth et je chantais les airs de Lulli, dont la renommée grandissait chaque jour, et (jui venait d'être élevé au grade de surintendant de la musique du roi.

Nous terminions la soirée par des lectures.

M. Racine nous déclama les cinq actes à'Iphigénie, et madame delà Fayette nous lut quelques-uns des plus jolis passages de son Ilisloire (rilcnriette d'Ànglctene, qu'elle achevait alors.

Elle était, avec la duchesse de Montausier, ma meilleure et ma plus sincère amie. Ni l'une ni l'autre ne me donnèrent jamais que de bons exemples.

Malheureusement il n'en était point ainsi de mon côté.

Cela n'empêchait pas madame de la Fayette de me témoigner

l'affection la plus tendre; elle ne pouvait souffrir que je fusse brouillée avec quelqu'un.

— A propos, me dit-elle ce soir-là, je vous invite à être franche et à m'avouer sans détour ce que vous avez fait à madame de Sévigné.

— Moi?... rien. . .

— C'est impossible. Elle est furieuse contre vous et ne veut même pas entendre prononcer votre nom. \

— Juste comme autrefois madame de Villarceaux ! m'écriaije en éclatant de rire; mais du moins cette nouvelle ennemie a-t-elle des connaissances historiques trop exactes pour me confondre avec le roi des Assyriens !

— Vous avez tort, ma chère, de ne pas prendre mes paroles plus au sérieux. Est-il vrai que vous teniez dans vos chaînes le petit marquis de Grignan?

— Je le confesse.

— Après vos aventures avec Charles de Sévigné, son père? dit-elle en joignant les mains avec surprise.

— Et avec Henri de Sévigné, son grand-père, ne l'oublions pas! m'écriai-je.

— Mais, Ninon, vous êtes folle !

— Pourquoi donc? Est-ce ma faute si l'amour se transmet de générations en générations et par héritage?

Madame de la Fayette se mit à rire.

— Il faut, lui dis-je, vous en prendre à cette maudite beauté, qui s'obstine à ne pas s'en aller avec les ans. Que voulez-vous que j'y fasse, moi?

— Vous tenez donc beaucoup au marquis?

— Pas le moins du monde. C'est un être au-dessous de la

ÔOS AMOURS HISTORIQUES

définition : âme de bouillie, corps de papier m;lchê, cœur de citrouille fricassée dans de la neige.

— Alors pourquoi donner tant de chagrin à son aïeule?

— Mon Dieu, je vous jure que je suis toute prête à la consoler.

L'histoiienne de madame Henriette m'embrassa pour cette réponse.

— Mais que faut-il faire? demandai-je.

— Une chose très-simple : rompez avec son petit-fils, elle devient votre amie.

— Vraiment?... Puisque la chose se présente de la sorte, arrangez-nous, ma chère. Entre l'amour et l'amitié, je ne balance pas.

Elle déclara qu'elle viendrait me voir, le lendemain, pour aller ensemble chez madame de Sévigné.

Je mentais un peu en disant que je ne tenais point au petit marquis. Malgré ses défauts réels et sa nature à la glace, ou peut-être même à cause de cela, je m'en étais si bien coifl'ée, que ma liaison seule avecCondé pouvait soutenir le parallèle.

S'il faut pai-ler net, je ne vois rien d'aussi risible que la façon dont la i)lupart des amants traitent ensemble : colère, sérieux, fureurs, on dirait qu'il s'agit de l'intérêt de deux républiques.

Voici quelle avait été d'abord l'origine de nos querelles.

M. Racine s'avisa de conduire Grignan chez la Champmeslé. Le maïquis était curieux de voir de près la fameuse actrice, qui tenait alors le sceptre de la tragédie, et dont le succès de larmes, dans Andromaque, était vraiment quelque chose de prodigieux.

En elle-même, celte visite n'avait rien de bien répréhensible.

Mais voilà tout à coup la Champmeslé qui manœuvre de la paupière, tombe amoureuse du marquis, et jure de me l'enlever.

Ceci devenait une affaire grave. .

L'orgueil, chez moi, fut aussi blessé que l'amour, drignan n'osait plus paraître en ma présence; il se bornait à m'écrire et à m'accuser de jalousie. ,..

a Moi, jalouse! lui répondis-je aussitôt, détrompez-vous, monsieur! je veux désormais prendre ma rivale pour modèle; je veux me réformer sur ses perfections, et je vais tâcher d'imiter ses grâces. Bientôt ma voix ne sera plus naturelle, j'aurai toujours l'air d'une princesse malheureuse et passionnée. Je vais substituer chez moi le manège au sentiment, l'art à la franchise, la basse flatterie à la fierté. Le rouge, le blanc et mille autres agréments semblables, vont corriger les défauts que la nature a pu laisser en ma personne.

« Au lieu de ces grands yeux noirs et assez bien fendus, je veux les avoir petits et ronds comme les siens. Au lieu de cette blancheur, que vous pourriez trouver fade, je i)rendrai la peau de ma rivale, cette peau grisâtre et parcheminée qui vous paraît, je gage, du plus beau brun du monde.

« En un mot, je m'appliquerai de toutes mes forces à rendre le portrait ressemblant, puisque m'enlaidir est désormais l'unique moyen de vous plaire. »

Le marquis revint et tâcha de me prouver que j'étais injuste, mais sans pouvoir y réussir.

510 AMOURS IIISTORIOUES

Bientôt j'appris que je n'étais pas la seule avec laquelle il entretenait une correspondance. Andromaque lui écrivait des lettres fort chaleureuses.

Je le somme de m'apporter ces lettres.

Il obéit ; mais, deux jours après, il les retire sournoisement d'un tiroir où je les avais mises, craignant que je ne les envoyasse à certain mousquetaire gris, amant en titre de la tragédienne, et qui, dans cette occasion, n'eût pas ménagé les coups de baudrier à l'infidèle.

Dès le soir même, j'eus l'explication de la conduite de Grignan.

Sa grand'mère lui avait fait honte, disant qu'il serait déshonoré, s'il ne reprenait les lettres, coûte que coûte.

A cette nouvelle, j'entre en fureur.

Le marquis veut m'apaiser; je le chasse, et je cours à Saint- Germain m'enfermer dans une petite maison de plaisance que M. de la Fare m'avait échangée contre celle de Picpus, dont le séjour m'était devenu odieux.

Racine et Boileau m'amènent, le lendemain, Grignan tout en larmes.

Il me jure qu'il n'a jamais aimé la Champmeslé. On me supplie d'être généreuse envers ma rivale, qui regrette de tout son cœur un mouvement de coquetterie... que sais-je?

C'était une scène arrangée.

La porte s'ouvre. Andromaque |)araît, tombe à mes genoux, pleure et me demande grâce. Bref, il y eut une paix générale, une réconciliation complète.

Madame de Sévigné, instruite, je ne sais comment ni par qui, de ces circonstances, écrivait à son autre petit-fils :

(( Votre frère ne quitte plus Saint-Germain. Il est entre Ninon et une comédienne, avec les Racine et les Despréaux sur le tout. » ' ~

Un mois déjà s'était écoulé depuis l'aventure de Saint-Germain. Instruite de la peine que mes folies causaient à une femme pour laquelle j'avais autant de vénération que d'estime, et touchée par les conseils de madame de la Fayette, je me décidai à en finir.

Toutefois j'étais curieuse d'apprendre pour quelle secrète raison la grand'mère du marquis désirait si fort cette rupture. Je ne devais pas tarder à le savoir.

Le lendemain, madame de la Fayette tint parole, et me conduisit chez la femme illustre qui manquait à mon cercle.

Madame de Sévigné n'a jamais été bien jolie. Elle a le nez long et pointu, les narines très-ouvertes et quelque chose d'un peu pédant dans la physionomie; mais tout cela ne laisse pas que de lui donner grand air.

Elle me reçut avec une politesse gracieuse.

Douée d'un tact exquis et d'une grande bienséance, elle ne me parla pas la première du sujet de ma visite. Je compris sa réserve, et je lui dis :

— Veuillez, madame, être assez bonne pour m'expliquer vos craintes à l'égard de M. de Grignan. S'il quitte une maîtresse, pensez-vous qu'il n'en retrouve pas une autre?

— Ah! mon Dieu, qu'il en retrouve dix, peu m'importe! répondit-elle vivement, pourvu que dans ce nombre il ne se rencontre pas une Ninon.

— Et le motif, madame, de grâce?

312 AMOLRS IIISTOIUQL'ES

— Parce que je ferai toujours en sorte de le préserver, avant son mariage, d'un attachement sérieux.

— Croyez-vous qu'il s'attache plus sérieusement à moi qu'à... la Ghampmeslé, par exemple?

— J'en suis convaincue, mademoiselle. Vous avez tout ce que les autres n'ont pas. Avec votre esprit, votre amabilité, vos talents et cette merveilleuse conservation de vos charmes, qui est pour tous les hommes un attrait irrésistible, nous ne le marierons certainement jamais.

Il y avait dans cette réponse quelque chose de trop obligeant pour que je ne m'exécutasse pas sur l'heure.

Le bureau de madame de Sévigné était ouvert, à quelque distance; j'y allai prendre une plume, et j'écrivis ce billet, d'un laconisme remarquable :

« Je ne vous aime plus.

(( Ninon. »

— Vous pouvez, madame, dis-je en me rapprochant, envoyer vous-même au marquis cette déclaration de rupture : il sait que mes arrêts, dans ce genre, sont toujours irrévocables.

Elle poussa une exclamation joyeuse et m'ouvrit les bras. Je perdais un amant, mais je gagnais une amie.

Dès ce jour, madame de Sévigné voulut bien consentir à honorer mes réunions do sa présence, et me défendit envers et contre tous, témoin ce passage d'une lettre qu'elle écrivit dix ans plus tard, à M. de Coulanges :

(( Il faut que jo vous mande des merveilles de la bonne compagnie que Ton trouve chez mademoiselle de Lenclos. Ainsi,

quoi qu'en dise madame de Coulanges, elle rassemble tout sur ses vieux jours, les hommes et les femmes. »

Le marquis de Grignan (je dois l'avouer, puisque je dis avec une égale franchise et ce qui peut m'attirer le blâme et ce qui est à ma louange) ne me parut pas un modèle de résignation.

Ce fut à son tour d'entrer en fureur. Mais je tins ferme, et je lui signifiai ma volonté de la manière la plus catégorique et la plus formelle. - ^ ■ • - ^

— Résignez-vous, mon cher, lui dis-je, à ne plus entrer chez moi qu'à titre d'ami. . • . ,; .. ,

L'année suivante il se maria.

Je reçus de lui, le lendemain de ses noces, le billet le plus étrange qu'un nouveau marié puisse écrire. On jugera du contenu de ce billet par ma réponse :

c< Quoi! marquis, tous vos lauriers sont changés en cyprès, et, pour avoir eu trop de vivacité, vous voilà réduit au rôle d'un homme qui en manque? Faire naître un moment favorable, et, le cœur plein d'amour, ne pouvoir en profiter, quelle humiliation! Je conçois votre désespoir. [Néanmoins, malgré la compassion que vous m'inspirez, je n'ai jamais ri de si bon cœur qu'en lisant votre lamentable récit. Ce que vous appelez une déconvenue est délicieux, et je vous trouve superbe, quand vous m'assurez qu'il fallait qu'on vous eût ensorcelé.

(( Pour moi, je suis bien aise que vous soyez puni par où vous avez péché. Croyez-moi, réconciliez-vous le plus tôt possible avec les sorciers, ou plutôt hâtez-vous de vous faire restaurer par Pequet '. Certes, vous n'aviez pas tort de me dire

* Fameux Iraiteur (1p 1V>poqiio.

314 AMOURS HISTORIOUES

l'autre jour (jne VOUS ressembliez au bonhomme Eson : comme lui, vous avez besoin de vous faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour vous ravigoter un peu. L'idée n'est pas à négliger, je vous assure.

« De quelque façon que ce soit, sortez de l'état d'opprobre où vous êtes. Rien de si piquant pour nous que d'avoir des faiblesses en pure perte; nous ne pardonnons que celles dont un amant sait profiter. D'ailleurs, ne l'oubliez pas, mon cher, une femme légitime peut se venger de ces sortes d'accidents d'une manière plus terrible que nous! »

Il y avait de quoi se moquer de cet époux transi, et je m'en donnais à cœur joie. '

Je commençais alors à cultiver beaucoup le genre épistolaire, où il est rare qu'une femme ne réussisse pas lorsqu'elle veut s'en donner la peine. Caqueter et tailler des bavettes par écrit, voilà tout le secret.

Pourtant j'avais dos prétentions plus hautes, et, dans ma correspondance avec Saint-Evremond, je traitais parfois des points de philosophie très-solennels. Il me répondait avec une grande régularité; mais le plaisir que je trouvais à lire ses lettres ne valait pas celui que m'eût apporté sa présence, et je soufïrais de voir ainsi se prolonger son exil.

De tous mes vieux amis, c'était le seul qui me fît défaut.

Comme la faveur de madame Scarron à la cour prenait décidément une tournure sérieuse, il me vint h l'esprit d'user de son influence pour obtenir le rappel de Saint-Evremond. Elle me promit de saisir la première circonstance favorable pour attirer là-dessus l'attention du loi.

Mon histoire marche si vite, que je laisse/de temps à autre, quelques événements en arrière : ainsi je m'aperçois que j'oublie Mademoiselle et ses malheureuses amours.

Deux mois avant mon voyage dans les Vosges, c'est-à-dire antérieurement à la disgrâce de madame de Montespan, la fille <\e Gaston avait payé la liberté de Lauzun du sacrifice de la plus grande partie de ses biens. La souveraineté de Bombes et le duché d'Eu devinrent l'apanage du fils aîné de mon ennemie. < - ^

Quand le roi et la Montespan eurent moissonné le plus beau et le meilleur, arriva M. de Lauzun, qui se mit à glaner après eux.

Il obtint de Mademoiselle le duché de Saint-P'argeau, affermé

vingt-deux mille livres; la baronnie de Thiers en Auvergne,

d'un rapport de trois mille écus, et se fit donner, en outre,

une rente de six mille livres sur les gabelles du Languedoc.

Beaucoup de gens auraient passé volontiers cinq ans à Pi-

gnerol pour se faire, à ce prix, quarante mille livres de rente.

Encore si la pauvre femme avait acheté le bonheur!

Mais elle n'eut en échange de tout cela que des chagrins et

des déboires. Lauzun la visitait à Choisy, où elle avait fait bâtir

une petite maison de plaisance. Jamais homme ne se comporta

d'une manière plus indigne.

Chacun se figura qu'ils étaient mariés en secret. Si l'ancien colonel des dragons n'eût été que l'amant de la cousine du roi, il semblait qu'elle aurait dû sans retard, pour le soin de sa propre dignité, provoquer une rupture.

Il lui faisait les scènes les plus scandaleuses, les affronts les plus sensibles.

516 AMOUUS HISTORIQUES

En présence de tùmoins, il osa lui reprocher, un jour, de porter une toilette peu en rapport avec son âge.

A l'entendre, elle ne l'avait payé que médiocrement des tortures essuyées pour elle à Pignerol. Il lui extorquait à toute minute, soit de l'argent, soit des pierreries, qu'il allait perdre au jeu. Pour achever, il voulut la contraindre à lui donner le gouvernement de ses biens, afin de la dévaliser plus à l'aise. Mais elle résista. Leur vie était un enfer.

Pauvre Mademoiselle! Soyez donc fille de rois! Quelle destinée !

Elle finit par tomber dans la dévotion la plus extrême.

Déjà la cour venait de recevoir un grand exemple du même genre. Pour les cœurs blessés la religion est le plus sûr asile. Mademoiselle de la Yallière, retirée depuis six mois aux Carmélites, prit le voile et prononça des vœux irrévocables. Sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, elle vécut, dès lors, comme une sainte, oubliant toutes les douleurs et tous les dégoûts que lui avait donnés l'amour d'un roi.

Quant à l'autre favorite, elle ne se décourageait pas, et cherchait, par tous les moyens possibles, à reprendre Louis XIV dans ses chaînes.

C'était un caractère sans vei'gogne et sans pudeur. Elle subissait les rebuffades, buvait les affronts, mais ne regagnait pas. Dieu merci, le terrain qu'elle avait perdu.

Décidément Françoise l'emportait. Tous les jours le roi lui rendait visite, sous prétexte d'aller caresser les enfants.

11 lui témoignait la plus haute estime et prenait un vif plaisir à son entretien. De plus en plus enchanté de son esprit et de sa nature aimable, il lui acheta, du côté de Chartres, un do-

maine dont il voulut qu'elle portât le nom. Le malheuieiix poète cul-de-jatte ne se doutait guère, de son vivant, qu'il dût compter au nombre de ses successeurs le plus glorieux monarque du monde. -^v; v - ; ,. •

Cédant au désir de Louis XfV, Françoise s'appela désormais madame de Maintenon.

Quelques mauvais plaisants de la cour parodièrent aussitôt le mot, et la nommèrent madame de Maintenant.

Presque toutes les semaines elle venait me voir. Quand elle ne pouvait sortir, j'allais au Louvre.

Son premier soin, comme on le pense, avait été de se débarrasser de madame Arnoul, dont les intrigues et les cartes ne pouvaient plus que la compromettre. Elle lui donna vingt mille écus et la maria à un intendant de marine de Marseille.

J'étais émerveillée du succès de mon amie; j'oubliais les menées étranges qui l'avaient conduite à ce comble de fortune. Ma vengeance contre la Montespan devenait complète, et Françoise profitait de sa ruine : n'était-ce pas double bonheur?

Cependant il me déplaisait de la voir conserver le masque religieux, qu'elle avait pris, je le savais mieux que personne, pour arriver à ses fins. L'hypocrisie m'a loiijours [taiu le plus abominable des vices.

— Explique-moi donc un [)eu, lui dis-je, comment ton directeur te permet de communier deux fois la semaine.

— Apparemment il m'en trouve digne, répondit-elle.

— Par exemple ! Alors tu lui laisses ignorer les visites amoureuses du roi? Ce serait pourtant, j'imagine, la première chose qu'il faudrait dire.

Elle me regaida d'un air scandalisé.

— Ma dévotion, dit-elle, est sincère, et mon confesseur n'a point à intervenir dans les relations qni existent entre moi et Sa Majesté.

— Ton confesseur n'a pointa intervenir....

— Non, vraiment!

— Tu plaisantes?

— Je ne plaisante pas sur ces matières.

— Voilà qui est fort!

Sa figure prit une expression digne.

— Jamais, dans ses visites, me dit-elle, le roi ne s'est écarté (les règles de la décence; jamais un mot, jamais un geste, jamais un coup d'œil, ne m'ont laissé supposer....

— Voyons, Françoise, voyons! Ce n'est pas à moi qu'il faut conter ces histoires !

— Devant Dieu, je jure que je ne lui ai rien accordé! C'était net et clair.

J'aurais eu mauvaise grâce à persévérer dans mes doutes, et Louis XIV, en s'attachant peu après à mademoiselle de Fontanges, me donna la preuve évidente que Françoise n'avait pas menti.

La nouvelle favorite passa comme un météore ; elle ne brilla un instant que pour mieux s'éteindre et disparaître. On n'aurait même pas conservé son souvenir, sans la coiffure bizarre qu'elle inventa et qui garde encore son nom. . C'est une espèce d'édifice en fil de fer et à plusieurs étages, sur lequel on place quantité de morceaux de mousseline, séparés par des rubans entrelacés de boucles de cheveux. Il se décompose en huit pièces principales, appelées la duchesse^ le

solitaire, le chou, le mousquetaire, le croissant, le firmament, le dixième ciel et la souris.

Jamais plus sotte imagination n'a passé dans le cerveau d'une femme.

Ce qu'il y a d'inouï^ c'est que la mode en a duré près de dix ans.

Madame de Maintenon ne parut s'inquiéter en aucune sorte de la passion du roi pour mademoiselle de Fontanges. Elle s'occupait, pendant ce temps-là, de pousser son confesseur à la cour. Le père la Chaise finit, grâce à elle, par obtenir l'insigne honneur de diriger la conscience de Louis XIV. II était de la compagnie de Jésus, et, en conséquence, ferré de tout point sur les maximes d'Escobar.

Sans contredit, ce fut le tour le plus habile de la veuve Scarron.

Fontanges disparut, et le roi n'eut plus d'autres amours que celles qui lui furent permises par son sage et prudent directeur.

Le père la Chaise ne fut pas ingrat envers sa protectrice. H est probable qu'à partir de celte époque, et sans cesser pour cela de communier deux fois la semaine, elle eut la permission d'être moins sévère lors des visites amoureuses de Sa Majesté. N'est-il pas avec le ciel des accommodements?

Une véritable bataille littéraire s'engageait, en ce temps-là, d'un bout de Paris à l'autre, à propos de la Phèdre de M. Racine et de la Phèdre de M. Pradon.

Tous les cercles étaient en rumeur.

Il y avait entre les deux ouvrages la différence qui existe entre la première étoile et le plus grossier des flambeaux terrestres, entre l'ombre et le soleil, entre le jour et la nuit; l'un était un^éclatant chef-d'œuvre, et l'autre quelque chose d'informe, de ridicule et de présomptueux comme son auteur.

Pourtant la Phèdre de M. Pradon fut un instant déclarée supérieure à la Phèdre de M. Racine, et le parterre accueillit ce jugement inique, sans exemple dans les fastes des lettres.

l^' ■ II. 41

322 AMOURS UISTORIQUES

Heureusement pour l'iionneur de notre siècle, nos petitsneveux ne voudront pas le croire.

Madame Deshoulières eut le tort très-grave de se joindre à la troupe d'envieux qui essayaient de ternir la renommée du seul écrivain qui, jusqu'alors, se fût montré digne de succéder à Corneille. Je dis « le tort très-grave, » parce que, ne pouvant, dans cette circonstance, accuser l'esprit de la Calliope framaue, je suis obligée d'accuser son cœur.

Du reste, hâtons-nous de dire que le triomphe du mauvais goût n'eut pas longue durée. La cabale en fut pour sa courte honte.

On s'occupait beaucoup alors de questions religieuses. Rome et le grand roi se trouvaient en désaccord au sujet de l'affaire de la Régale. En cela, tous les évêques de France flagornèrent Louis XIV à l'envi l'un de l'autre, au grand préjudice de l'autorité du saint-siége, dont ils devaient se montrer avant tout les soutiens. Pas n'est besoin d'être casuiste ni versé profondément dans la science de la théologie pour comprendre que le droit dénommer aux évêchés ne peut être laissé au caprice des cours.

Ce serait un moyen sûr de donner gain de cause à l'ambition et à l'intrigue.

Messieurs du clergé ne firent preuve dans la circonstance ni de bonne foi ni de sagesse. On les blâma très-fort d'avoir été courtisans lorsqu'ils devaient être orthodoxes.

A mesure que les heures inllexibles me poussent vers la vieillesse, les années pour moi deviennent moins pleines, et les pages que je consacre à raconter ma vie sont nécessairement plus courtes. La mort frappait à chaque instant autour de moi

lies personnes qui m'étaient chères, ou avec lesquelles j'avais vécu dans l'intimité.

Madame de Chevreuse venait de mourir à Port-Royal.

Une autre femme, plus célèbre encore par son esprit et sa beauté, ne devait pas tarder à la suivre dans la tombe. Je parle de madame de Longueville, dont le souvenir s'attachait à mes plus beaux jours, à ma plus précieuse affection, à ma plus douce ivresse de cœur. La noble et gracieuse reine de la Fronde, l'amante de iMarsiilac, la sœur du grand Condé, mourut aux Carmélites dans l'exercice des plus rudes mortifications.

Depuis longtemps elle avait renoncé au monde pour s'occuper exclusivement de son salut.

Madame de Sévigné, qui la visitait dans sa retraite, nous parlait souvent d'elle et l'appelait sainte et pénitente princesse^ ne trouvant pas assez d'éloges pour les sublimes vertus dont elle donnait l'exemple.

Cette mort me donna sérieusement à réfléchir.

La duchesse de Longueville était à peu près de mon âge. Si l'heure a sonné pour elle, ne sonnera-t-elle pas bientôt pour moi ? Mener une vie si peu en rapport avec cette fatale rapidité des ans, qui, chaque jour me rapproche de la tombe, n'est-ce point une conduite imprévoyante et folle? ma philosophie pourra-t-elle, là-haut, me tenir lieu du repentir?

Il y eut une personne que la fin de madame de Longueville devait encore affecter plus que moi. Je n'ai pas besoin de nommer la Rochefoucauld.

Sa douleur fut aussi grande qu'avait été jadis son amour, il lui sembla que, cette âme une fois envolée de la terre, la

3i4 AMOURS HiSTOniQUES

sienne devait la suivre. François me prédit qu'il mourrait avant la fin do l'annôe.Sa prédiclion se réalisa; mes larmes coulèrent sur un nouveau cercueil.

Je perdais le plus cher ami de mon enfance. Où sont, hélas! nos belles années du château de Loches, et nos jeux sous les grands ombrages du parc, et notre fuite dans les bois, et le souper de Jacqueline, et celte terrible révélation de mon sexe, suivie d'émotions si douces, de si tendres battements de cœur !

Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis cette bienheureuse époque d'innocence et d'amour.

Ah! que la vie la plus longue paraît courte, quand on regarde derrière soi pour interroger le souvenii'! Il semble à l'enfant qu'il n'épuisera jamais la longue série des jours, et le vieillard s'étonne de trouver le berceau tout près de la tombe. : - ; ■ . ' , - .

J'étais plongée dans une mélancolie sombre. En vain mes amis essayaient de rappeler ma gaieté disparue.

Le Nôtre vint m'annoncer qu'il partait pour Rome. Il engagea vivement madame de la Fayette et moi à l'accompagner dans ce voyage.

— Nous aurons avec nous, dit-il, le poète Santeuil, un gros chanoine de Saint-Yictor, dont la verve caustique et l'originalité nous amuseront pendant la roule.

J'acceptai de grand cœur cette distraction qui venait s'offrir si à propos.

Lors de mon premier voyage en Italie, je n'avais pas vu Rome. Madame de la Fayette brûlait d'étudier la cour du pape. Huit jours après, nous étions, avec le jardinier royal et Santeuil, sur

le chemin de Genève, d'où nous devions gagner Turin, Parme, Florence, et enfin les Etats de l'Église.

Le joyeux chanoine nous défraya de plaisanteries, que nous ne trouvions pas toujours marquées au coin de la décence et de la délicatesse, surtout quand il s'était livré, comme cela ne manquait pas de lui arriver plus d'une fois le jour, à son goût excessif pour la boisson. •

Mais le sans-gêne du voyage nous aidait à passer sur bien des choses.

Santeuil allait à Rome afin d'obtenir l'approbation du saintpère et des cardinaux à un recueil d'hymnes latines qu'il destinait au rite dans toute l'étendue de la chrétienté.

Quant à le Nôtre, il était appelé par le pape lui-même. Sa réputation avait franchi les Alpes, et Louis XIY, réconcilié décidément avec le souverain pontife, consentait à lui prêter pour quelques mois le célèbre jardinier. Il s'agissait de dessiner les parterres du Vatican.

Nous arrivâmes à Rome sur la fin de mars.

Madame de la Fayette et moi, nous obtînmes la faveur d'être présentées avec nos deux compagnons de route à l'audience solennelle du pape.

Je me souviendrai longtemps de la charmante bonhomie dont le Nôtre fit preuve en entrant dans la salle d'audience, où le saint-père nous attendait, environné des membres du sacré collège.

Au lieu de se prosterner, comme c'est l'usage, et de baiser pieusement la mule du pontife, il s'écria :

— Eh! bonjour, mon révérend père! Que vous avez bon

visage, et combien je suis ravi de vous trouver en si bonne santé !

Puis, à la fin de cette exclamation aussi cordiale qu'étrange, il alla se précipiter au cou du pape. 11 le baisa sur les deux joues, sans plus de façon que s'il eût abordé un simple mortel.

Sa Sainteté rit de bon cœur.

Elle accepta comme on la lui donnait cette franche et naïve accolade, nous fit mille amitiés et voulut qu'on nous servît une collation.

Le pape descendit ensuite avec nous dans les jardins, qui étaient vraiment de fort mauvais goût, comparés à ceux des Tuileries et de Versailles. Il nous conduisit vers une espèce d'étang où nageaient d'énormes poissons, parmi lesquels il nous montra des carpes deux fois centenaires.

Je ne trouvais rien de bien curieux à cela.

Mais tout à coup, sur un signe du pontife, un des cardinaux qui l'accompagnaient sonna une cloche suspendue à une potence, au bord du bassin même.

Aussitôt les poissons d'accourir en agitant leurs nageoires, et de lever leur tête hors de l'eau.

Un page apporta deux corbeilles. L'une était remplie de pain taillé, l'autre de graines diverses, cl le pape jeta devant nous toutes ces provisions à ses carpes favorites, qui les eurent absorbées en un clin d'œil. • ■

On sonna de nouveau la cloche. Les poissons se livrèrent à quelques évolutions joyeuses, comme pour remercier leur pourvoyeur et disparurent.

— Parbleu ! s'écria le poêle latin, enhardi par le bon accueil

NINON DE LENGLOS - r/27

fait à la franchise de le Nôtre, voilà, très saint père, des religieux bien dressés!

— Des religieux... que voulez-vous dire? demanda le pape en se retournant.

— Mais sans doute, reprit Santeiiil : n'accourent-ils pas au réfectoire au son de la cloche? Votre Sainteté devrait, sur ma parole, proposer ce monastère aquatique pour modèle à tous les autres. Désormais on verrait une observation plus exacte de la règle du silence et de la sobriété, si les moines étaient muets comme ces poissons et ne buvaient que de l'eau!

Le pape fronça le sourcil.

A son exemple, les membres présents du sacré collège regardèrent Santeuil avec un mécontentement visible, et je tremblai, dès lors, pour les hymnex de notre bavard de poète.

Mes craintes furent justifiées par l'événement. On trouva dans le consistoire que les poésies de Santeuil avaient un parfum de paganisme qui devait empêcher à tout jamais l'Église romaine de les chanter dans les cérémonies du culte.

Plus tard on fut moins injuste.

Mais, en attendant, le pauvre chanoine dut quitter l'Italie sans voir faire droit à sa requête, et Dieu sait toutes les malédictions burlesques dont il accabla les carpes du Vatican!

Il faudrait des années entières pour visiter Rome, cette ville des ruines, où l'histoire du plus grand peuple du monde est écrite à chaque pas, sur les monuments debout ou renversés.

Les pompes du catholicisme nous émerveillèrent; elles sont là plus imposantes qu'en aucun lieu du monde.

Seulement il y eut beaucoup de scandale mêlé à notre admiration, et je m'habituais difficilement, pour mon compte, à

voir, le matin, à l'aulel, lesmomignori, que je retrouvais ensuite, le soir, dans les bals et les théâtres, affichant leurs mignons ou leurs maîtresses.

Je fus presque tentée d'imiter ce juif, qui se convertit en raison même du spectacle de débauche et d'immoralité donné par les cardinaux et le clergé de Rome.

« Une religion, disait-il, capable de résister atout ce que ses chefs eux-mêmes font pour la détruire, doit être nécessairement divine. »

Il fallut six mois à le Nôtre pour achever ses travaux de jardinage.

Le souverain pontife lui donna dix mille florins avec sa bénédiction, et nous regagnâmes la France au commencement de l'hiver.

Hélas ! j'étais partie pour échapper aux impressions lugubres que me causaient les coups précipités de la mort, et je n'arrivai que pour la voir frapper une autre victime!

Je trouvai mon vieux Corneille à toute extrémité.

C'était encore une des plus belles pages de ma vie que le temps déchirait de sa main impitoyable, une de mes plus vives affections qu'il emportait sans retour! Pour moi, le présent n'était plus que le regret du passé; je devais me résigner à chercher un refuge dans le souvenir, ce deuil du cœur!

En comptant l'aller et le retour, je n'avais été que huit mois hors de Paris. Cependant je le retrouvai changé, comme si mon absence eût duré un siècle.

Louis XIV se convertissait décidément et prenait ses précautions contre l'enfer.

Toute la cour de l'imiter aussitôt. Jamais on ne vit tant de

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gens inquiets de leur salut. Sa Majesté coupe sa moustache, les courtisans coupent la leur; Sa Majesté croit que la perruque grise lui donnera un air plus respectable, chacun de poudrer la sienne au plus vite et de se vieillir autant que possible, alin d'attirer par cette prévenance délicate l'atlenlion et la faveur du maître.

Jusqu'alors les femmes seules avaient fait usage de la poudre. •

On sait quelles proportions immenses avaient prises les perruques. Les cheveux, que personne ne laissait plus pousser, devenaient d'un prix fou, et se vendaient jusqu'à soixante et quatre-vingts livres l'once. -

Une belle perruque coûtait mille écus.

Heureusement pour les bourses médiocres, on inventa le crêpe. Il s'arrangeait mieux sur la tête, et faisait paraître la perruque très-garnie, quoique plus légère.

Quant aux costumes, ils avaient changé comme les visages.

Le justaucorps, après être devenu casaque, se métamorphosait en habit. Des petits-maîtres, amateurs de l'absurde avant tout, venaient d'inventer la culoUc in-folio, sorte de vêtement de matelot très-disgracieux au coup d'œi!.

On semblait avoir fait la gageure de se rendre plus ridicule de jour en jour, et les femmes, lancées dans celte voie, allèrent bientôt plus loin que les hommes. Elles empruntèient aux Espagnoles le verUujadin, sorte de gros bourrelet qu'elles s'appliquaient à la ceinture pour donner plus d'ampleur aux jupes. Après le vertugadin arriva \e pcuiicr, grand cerceau de baleine recouvert de toile, et destiné au même usage. Cela fit prendre aux hanches des proportions si exagérées, que les

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