II
2i'2 AMOURS HISTORIQUES
La bonne duchesse, dont l'amilié compatissante venait de dénouer si heureusement celte triste histoire avec ma fille, voulut à toutes forces m'emmener à Saint-Cioud, où la cour allait passer un mois. J'avais besoin de ses consolations et de ses tendres discours pour me remettre en paix avec moi-même et avec ma conscience.
Ainsi voilà donc oi^i devait aboutir celte belle philosophie épicurienne, dont j'avais toujours fait parade!
Moi qui voulais entrer en lutte avec la sagesse des siècles et composer un cours de morale à mon usage, moi dont les théories semblaient si vicloriieuses, je me voyais forcée de reconnaître mes torts. La vérité venait de me saisir à l'improvisle, fatalement, comme un rayon de soleil qui éclairerait loul à coup les yeux d'un aveugle. Je comprenais enfin que je n'étais ni un philosophe ni un homme, ainsi que j'avais eu la prétention de rélrc. J'élnis tout simplement une femme et une mère. - , . -.,--.. -. ■ ■■■■. i^.- ^ ■,:-,•
La nature sait au besoin réduire à néant le sophisme; elle reprend toujours ses droits.
Je ne pouvais oublier, dans ces douloureuses circonstances, que j'avais un autre enfant, un fils, qui devait entrer alors dans sa vingl-deuxiéme année, et dont, hélas ! je m'étais aussi peu occupée que de la malheureuse fille (jui avait failli me devoir sa perle.
Pour celui-ci, je savais heureusement où trouver sa trace: il suffisait de m"informer de la demeure actuelle du marcjuis deGersay. BienUM j'appiis qu'il vivait retiré dans sa terre de Bretagne. Je lui écrivis en toute hàle. Sa réponse me causa la joie la plus vive. -
NINON Oli LENMILOS 'ii.'
(( Notre lils, me dit-il, est un noble et beau garçon, plein d'intelligence et de cœur. Je l'ai reconnu et légitimé. Si vous voulez me promettre de ne jamais lui révéler le secret de sa naissance, je vous le conduirai au commencement de Taulomne. Il manque un peu de monde, et, comme votre cercle, dit-on, réunit toujours la plus brillante société de Paris, vous pourrez me venir en aide. A nous deux nous en ferons un homme accompli. »
J'arrosai de mes pleurs cette heureuse lettre.
— Mon fils ! je pourrai le voir !
« Un noble et beau garçon, plein d'intelligence et de cœur! » mille fois je relus cette phrase et je la couvris de baisers; il me semblait que j'embrassais mon fils.
Au moment où j'étais encore chez la duchesse de Montausier, le roi, contie tout espoir, céda aux instances réitérées de Mademoiselle.
Pour le presser davantage, elle avait déclaré qu'elle ne sortirait point du Luxembourg qu'on ne lui eût accordé sa demande. Ne voulant pas condamner sa cousine à une prison éternelle, Louis XIY donna son consentement au mariage avec M. de Lauzun. '
La fille de Gaston vint l'en remerciera Saint-Cloud.
J'eus soin de ne pas m'offrir à ses regards ni a ceux des indignes comtesses, dont la vue ne pouvait que réveiller une douleur mal éteinte. ' ■
11 faisait beau voir Lauzun après son triomphe. Jamais homme ne fut plus bouffi d'orgueil, il se croyait aussi haut que les tours de Notre-Dame, ne saluait plus personne, excepté le roi, et disait que, pour h célébration de son mariage, il
Ui AMOURS UISTOIUQUES
voulait des pompes et des réjouissances capables d'émerveiller l'Europe entière.
En cela M. de Lauzun ne fut qu'un sot. Le rêve était si brillant, et, disons-le, si impossible, qu'il devait craindre le réveil.
Ayant la parole du roi, les dispenses de l'arclievéque en
poche, le [)lus sûr était de se liàter et de ne pas laisser à
■t Louis XIY le temps de réfléchir. Point. Notre homme persiste
à éblouir Tunivers ; il continue à vouloir donnera son hymen
un éclat fabuleux.
Durant ces absurdes préparatifs, une idée germe dans le cerveau de madame de Montespan.
Tous les neuf mois environ elle gratifiait Sa Majesté d'un nouveau fruit de son amour. C'était grave. Les enfants du plus glorieux monarque du monde ne pouvaient rester sans apanage et sans avenir. Quelle dotation va-t-on donner au jeune duc du Maine, au petit comte de Toulouse et à tous les autres' ?
Passe encore qu'on ne s'occupe pas des enfants de la Yallière, mais des siens!
Ne vaudrait-il pas mieux que Mademoiselle ne se mariât point et distribuât, soit par testament, soit par dons entre-vifs, S(ui immense fortune à messieurs les bâtards royaux? N'est-ce pas une grande sottise de laisser aller cette fortune à M. de Lauzun ?
Si le beau dragon veut absolument épouser (juclque chose, eh! bon Dieu, (]u"il épouse madame la duchesse de la Vallière! C'est encore un tiop grand honneur pour lui !
' Lllc L'ul hiul cnl'aïUs de Louis XIV. (Note de l'I^Iditeik.)
IN'LNON DE LEiXCLOS 245
La force et l'à-propos de cette logique frappèrent Louis XIV.
Il retira brusquement sa parole, à l'heure où M. le colonel général des dragons n'avait encore imaginé qu'une médiocre partie des fêtes somptueuses qu'il réservait à la cour. ' '
Quand on vint lui annoncer le changement d'avis du monarque, il était en train de commander à M. de Benseiade les paroles d'un ballet mythologique où toutes les divinités de l'Olympe devaient paraître tour â tour et le féliciter de son bonheur. . -
Jugez du désenchantement!
La fiancée ne peut croire à ce manque de foi. Mais son cousin le lui confirme et ne semble ému ni de ses pleurs ni de son désespoir.
M. de Lauzun s'emporte. Il jette feu et flammes contre madame de Montespan, l'accuse de son désastre, crie tout haut ce que chacun dit tout bas, et se fait, au bout du compte, envoyer bel et bien au château de Pignerol. D'Artagnan, lieutenant aux gardes, eut mission de l'y conduire.
Personne ne plaignit cet ambitieux.
On n'eut pitié que de la pauvre Mademoiselle, victime de l'avidité d'une maîtresse royale, et dont une maudite étoile poursuivait impitoyablement tous les rêves de mariage.
Mais bientôt on ne parla plus ni de M. de Lauzun, ni de la iille de Gaston, ni de leur hymen avorté.
Une catastrophe terrible vint plonger la cour dans la consternation et le deuil. La brillante Henriette d'Angleterre, épouse du duc d'Orléans, et belle-sœur du roi, se sentit altérée, un soir qu'elle était à respirer le frais avec d'autres dames au balcon principal du château de Saint-Cloud.
'l's ' AMorus iiisTnniMUi'S
Elle dit il fiine des lilles triioiiiieiir présentes d'aller demand(M- un verre d'eau de ehicorée à son apothicaire.
Celui-ci arrive, au bout de quelques minutes, avec une timbale de vermeil, qu'il présente à Madame. Mais à peine a-t-elle bu, (ju'elle est prise de coli(|ues atroces et s'écrie :
— Je suis empoisonnée!
Grand trouble et grande rumeur. On s'empresse autour d'elle, ses femmes la délacent, on la couche sur le premier lit qui se rencontre. Toute la cour arrive, et se regarde avec épouvante. Madame devenait livide, ses membres s'agitaient dans un tremblement convulsif. Le mal, à chaque seconde, allait em[)irant, et toujours elle criait: ■x>
— Du poison ! j'ai bu du {)oison !
Louis \\\ entend ces cris; il se hàle d'accourir, et fait appeler tous ses médecins, (pii examinent la malade, lui tàtcnt le pouls, deviennent pâles eux-mêmes, et ne savent que répondre. . . . ..- ■ ^-
— Mais enfin qu'a-t-elle ? s'écria le roi; parlez!,., il est affreux de laisser mourir une femme ainsi, sans lui donner le moindre secours!
Les médecins se consullnient du regard.
Ils paraissaient de jdus en plus alleri'és, et ne disaient mot.
Cependant Madame faisait des efforts inouïs pour vomir; elle criait (|u'on lui donnât de Témélique. Alors seulement M. ^al(lt, premier médecin, luil la parole et déclara <]ue l'émétiiiue serait dangereux. La [irincesse était atteinte, selon lui, de la colique appeléf; iiiisirrrc ou choléra-murbus. Bref,, ils ne dictèrent aucune ordonnance. ^ '
Vers trois heures après minuit, Madame expira.
Le médecin de Tàme rem|)lil da moins son devoir plus dignement que les médecins du corps. Appelé auprès du lit de la mourante, M. l'abbé Bossuet lui adoucit par ses pieuses consolations le passage de cette vie à réternité.
Ce fut lui qui prononça, le surlendemain, l'oraison funèbre. ■ <'/\ : -vi'K-î^-^ ■;•„:;.■ ■•:^:' ,- ^ i, -: ,; ■ '-■; ;<■; ■'
« Madame se meurt ! ^Fadame est morte! » 11 me semble l'entendre encore jeter du liant de la chaire chrétienne ces paroles terribles. Louis XIV et tousses courtisans frissonnaient, agenouillés devant le catafalque. -, ,^';:, -■■■-. - > , - .^ .
Ici, je n'ose, en vérité, tout dire, et pourtant c'est en quelque sorte un devoii'.
Monsieur était au i)lus mal avec sa femme. 11 témoignait au chevalier de Lorraine une affection tellement scandaleuse, que le roi crut devoir mettre un terme à des désordres aussi publics que honteux. Frappé d'une sentence d'exil, le favori accusa la duchesse d'Orléans de sa disgrâce, et se livra contre elle aux menaces de vengeance les plus horribles. ' : \
Madame Henriette ne Ht qu'en rire. ' -. - - ■
Pauvre femme! elle eût dû peut-être se délier davantage, et se tenir sur ses gardes ! -, ; ..: : \ - / ■ ■
La veille de sa mort, on vit un homme, couvert d'un long manteau et portant un feutre raliattu sur les yeux, rôder dans le parc de Saint-Cloud, et s'entretenir avec la valetaille des offices. Beaucoup de personnes affirmèrent avoir reconnu le chevalier de Lorraine.
Tout cela, j'en conviens, ne constitue pas des preuves suffisantes.
Mais le chevalier était grand ami de M. de Luxembourg, et
248 AMOUIIS HISTORIQUES
M. de Luxembourg fut compromis dans le procès de la Briiivilliers et de la Voysin, ces deux infâmes empoisonneuses auxquelles l'Italien Exili avait vendu ses recettes. Ne voit-on pas là-dessous un crime presque évident, une trame infernale?
Je n'accuse pas, je raconte. On jugera.
Il était rare que je quittasse l'appartement do madame de Montausier. Si quelquefois je me promenais dans le parc, c'était aux heures oîi d'ordinaire on n'y rencontre personne, et cependant, un soir, au détour d'une avenue^ je me trouvai face à face avec mon ennemie mortelle, la comtesse de Fiesque. Elle donnait le bras à madame de Montespan.
La favorite courtisait avec assiduité toutes les femmes de Mademoiselle, afin de mieux la prendre au réseau de ses intrigues et de l'amener à sacrifier une bonne partie de sa fortune, pour obtenir la liberté de Lauzun.
Madame de Fiesque, en m'apercevant, devint blême de rage.
Je la vis se pencher à l'oreille de sa compagne de promenade, et lui glisser rapidement quelques mots à voix basse.
Aussitôt madame de Montespan se tourna vers moi, me toisa d'un regard dédaigneux et dit :
— La Ninon !... Qui donc ose amener cette femme à Saint- Cloud?
Il est impossible de rendre le ton d'impertinence orgueilleuse et de mépris outrageant avec lequel ces paroles furent prononcées. Moi qui ne manque pas habituellement d'esprit d'à-propos, et qui ai la réplique assez vive, je fus tellement saisie de l'imprévu d'une pareille offense, nue je ne trouvai pas un mot à répondre. Elles disparurent avant que je fusse remise de ma stupeur.
((Celte femme! » elle n'a pas craint de dire: (( Cette femme ! »
Je sentais mon cœur bondir d'indignation, des larmes de colère inondaient mon visage.
(( Celte femme ! » Mais qu'est-elle donc elle-même, la misérable? Suis-je descendue jamais aussi bas qu'elle dans l'opprobre ? ai-je trahi l'amitié? me suis-je glissée dans un lit royal par la ruse et par l'artifice? ai-je pris le manteau du mariage pour couvrir mes désordres?... Oh! je me vengerai! Je me vengerai d'une façon cruelle!
Un éclair venait de me traverser l'esprit. Je savais oii trouver Montespan.
Le soir même, sans prévenir madame de Moiitausier de Taffront que j'avais reçu, j'inventai un prétexte pour lelourner à Paris, et j'envoyai prier le Gascon de se rendre chez moi. Il arriva le lendemain de très-bonne heure.
— Ne pensez-vous pas, monsieur, lui dis-je sans autre préambule, que vous êtes un homme déshonoré?
— Moi? balbutia-t-il, et pourquoi donc?
— Trêve de subterfuges! N'essayez pas de mettre en avant un prétexte d'ignorance : votre femme est la maîtresse du roi.
— Ah ! cadédis ! si je m'en doutais !...
— Pas un mot de plus, vous en êtes sûr.
Il se mit à jurer, à tempêter, à me faire miUe serments plus grotesques les uns que les autres; mais je demande à les
252 AMOURS IIISTOIIIQUES
passer sous silence. 11 est inutile de reproduire son affreux patois.
— Ecoutez, monsieur, lui dis-je, vous prendriez à témoin le Christ et l'Evangile, que vous ne réussiriez à convaincre personne, ni moi ni d'autres.
Montespan parut accablé de honte. Je parlais de manière à couper court à toute réplique.
Recourant alors à la persuasion et à l'éloquence, je le sermonne, je le stimule, et j'emploie pour arriver à mon but les raisonnements les plus adroits.
— Si vous avez eu la faiblesse, lui dis-je, d'être complice de cette infamie, du moins est-il important pour votre honneur de donner le change au public.
— Oui, murmura-t-il ; mais de quelle manière, et comment m'y prendre?
— Belle difficulté ! rien n'est plus simple.
— Parlez vite !
— Il suffira, pour vous mettre dorénavant à l'abri du soupçon, de faire un esclandre à votre femme devant toute la cour.
— Eh ! fit-il, j'en ai le droit !
— Mais un esclandre dans toutes les règles, un esclandre magnifique, au bout duquel chacun puisse vous croire désespéré de ce qui se passe.
— Oui, oui !... par la corbleu, vous n'avez pas tort!
Il accepte mon idée avec enthousiasme, entre complètement dans mes vues, et prend à l'heure même un fiacre pour courir à Saint-Cloud.
Je le suis de près, afin d'aller savourer ma vengeance.
rs'INON DE LE.XCLOS 255
Depuis une demi-heure à peine j'étais rentrée chez la duchesse, lorsque j'entends par tout le château un bruit extraordinaire. Les domestiques vont et viennent; des groupes de courtisans se forment dans les galeries. On se parle à voix basse, des rires étouffés se font entendre.
— Qu'y a-t-il? que se passe-t-il? demandent les nouveaux venus.
— Eh quoi ! l'ignorez-vous? Montespan vient de souffleter sa femme en présence de la reine et des filles d'honneur.
— Allons donc!
— C'est positif... Un vrai soufflet de manœuvre ! Elle en a vu tous les anges du Paradis.
— Mais le roi... que dit le roi de l'aventure? , , ,
— 11 n'a pas osé faire arrêter l'époux. .<
— Voyez ce que c'est que la mauvaise conscience"!
— Oui, pourtant! Ce diable de marquis s'en est donné à cœur joie. Après le soufflet, sont venues les injures et une kyrielle d'épithètes, dont .s est la plus gracieuse.
— Ah ! ah ! l'excellente aventure!
— Enfin Montespan s'en est allé, en disant que, dès ce jour, il citait Louis XIY au jugement de Dieu, pour lui avoir volé sa femme.
J'écoutais tous ces dialogues; le cœur me battait de satisfaction. , '..
— A merveille! murmurai-je en me frottant les mains; prenez déjà cela, madame la marquise, en attendant le reste!
Toutefois je n'osai pas dire à la duchesse la part que j'avais prise à ce scandale. Je revins à Paris, où j'allai réjouir de cette bonne histoire la veuve de Scarron.
♦2:vi Allions s msTORiyuES
rraiiro'.se fnisail ménage commun avec madame Arnonl.
Celle-ci, comme je l'ai drjà laissé |)resserilir, ne dirigeait [tas jirrcisémeiit dans les senlieis de la vertu lancienne maitresse de Villarceanx. Apiès l'avoii' excitée à de grandes dépenses di' luxe el de hiilelle, elle lui démontra victorieusement (jne sa nuidcsle piMision de deux mille livres ne pouvait suliveiiii' aux Irais d'entretien du logis, de sorte que Pliœbus ^ dAlhret, comte de Miossens, un de mes anciens caprices, et le petit Yillars furent obligés de payer les dettes.
Le ménage et l'amour allaient donc pour le mieux.
Mais tout à ci)U[) Pliœbus et Yillars se virent obligés de parti i- el (Taccompagner Louis XIV dans la nouvelle guerre qu'il déclarait à la Hollande. • -' /- / '
Ils se signalèrent Tun el l'autre à ce fameux passage du Ilhiii. dont nos poètes firent si grand bruit, ({ue le passage i]Q:^ Alpes et le passage du Uubicon doivent à tout jamais en être éclipsés dans riiistoire. • :
Par malheur, madame Arno'il se montrait peu sensible à ce genre de coiuiuètes.
, Elle chercha pour Fi'ançoise et pour elle des affections moins belligérantes.
C'était, entre nous, une personne d'une grande laideur (|ue la nouvidle amie île madame Scarron, ce qui ne l'empêchait pas d'éli(; coi|U(;lte à l'excès. Mais il est aussi difficile à une femme de savoir qu"(;lle est laide que d'ignoi'er ijii'eile est jolie.
Du malin au soii-, (die répétait à Françoise :
— Ma chère, nous sommes {](!u\ sottes, ou nous devons réussir à faii'e uuv, foiluiie éclatante 1
M?; ON I)K LRNCLOS \>b:>
Puis, comme elle joignait à ses nombreux talents pour l'intrigue un brin de chiromancie, elle passait des journées entières à étudier les lignes de la main de sa compagne. Elle y découvrait des choses miraculeuses. Ou bien encore elle lui tirait les cartes, amenant des réussites on ne peut plus encourageantes, et lui prouvant par un as de cœur ou une dame de trèfle qu'elle serait reine un jour.
Françoise prenait au sérieux toutes les prophéties de madame Arnoul. Elle l'appelait sa sibylle.
Moi, je haussais les épaules, et je regardais cela comme de franches sottises.
Je disais à la veuve du poëte :
— Eh ! tu as trente-sept ans, ma bonne Françoise. Il faut te hâter, autrement tu n'épouseras qu'un vieux roi.
— Bah! me répondit-elle, vieux comme Priam ou David, que m'importe? pourvu que ce soit nn roi !
Véritablement ces deux femmes me semblèrent un peu extravagantes, et je restai quelque temps sans les voir.
J'allai rendre visite à Molière, dont j'avais appris que la santé s'altérait. ■ ' -
Son visage me parut etïectivement décomposé, sa maigreur était extrême. Pauvre ami! la conduite de cette indigne Béjarl lui donnait chaque jour plus d'affliction! Là seulement il fallait chercher la cause de son mal. Pour échajiper à la violence de ses chagrins, il se livrait à un trnvnil assidu. C'était le moyen de ne jamais se guérir.
Je le suppliai avec larmes de se ménager davantage.
— Que voulez-vous, ma bonne ÎNinon? me répondit-il avec un triste sourire, entre deux maux il faut choisir le moindre :
2o(5 AMOLI\S HISTORIQUES
c'est un conseil que nous donne la sagesse des siècjes, et je le mets en pratique. Souffrir de Tàme, souiïrii- du cor[)S, j'aime encore mieux cette dernière souffrance!
Je quittai Molière, très-infiuièle.
Au milieu de ces divers événements, je reçus de Bretagne une seconde missive. Le marquis de Gersay faisait tous ses préparatifs de départ. Sous quinze jours, sans remise, il devait être à Paris, et me présenter le chevalier de Villiers. C'était le nom qu'il avait donné à notre fils.
L'automne s'annonçait bien; la saison tout entière promettait d'être charmante.
Je m'arrangeai pour avoir, à Picpus, une société nombreuse et choisie, et j'arrêtai un maître d'hôtel qui sortait de chez Colbert, afin d'attirer, pai' l'appât d'un bon dîner, ceux que l'amitié seule ne déciderait point à franchir cet interminable faubourg Saint Antoine.
De ma vie je n'avais été plus heureuse.
Il y eut défense expresse de me faire la cour. Si, jusque-là, je m'étais montrée décente dans mon extérieur, je voulais être, cette fois, d'une sagesse absolue, et chasser de ma maison l'apparence même du scandale.
Ne s'agissait-il pas de former mon fils, de lui faire connaître le monde, d'éveiller en lui les instincts délicats, de le façonner aux mœurs aimables, au bon goût, aux belles manières?
« In noble et beau garçon i»lein d'intelligence et de cœur! »
Ces mots, que j'avais couverts de larmes et de baisers, je les embrassais encore pour tromper mon impatience. Je comptais les jours, ils me semblaient des siècles. Quelquefois
NLNON DE LKNCLOS ' 2:>7
il me prenait envie de courir la poste au-devant de Gersay. Mais il m'avait recommandé de nouveau d'être prudente; il ne voulait pas que mon amoui' maternel se trahît. La condition me paraissait bien dure.
Je maudissais mon triste passé, qui autorisait en quelque sorte le marquis à manifester une semblable exigence. Du reste, il était entré là-dessus dans quelques détails honnêtes. Sa seconde lettre m'expliquait que, ayant élevé le chevalier d'une façon digne et presque solennelle, il ne voulait pas anéantir d'un seul coup le fruit de ses leçons, en laissant voir que lui, Gersay, n'avait pas été dans sa jeunesse exempt des erreurs contre lesquelles il s'efforçait de prémunir son élève. Il y avait beaucoup à redire à ce raisonnement, mais on ne me laissait pas le droit de discussion.
Le marquis était homme à me séparer pour toujours de mon fils, dès que je me révolterais contre l'arrangement convenu. Enfin ils arrivèrent. Ce fut le plus beau de mes jours. Charles, ainsi se nommait le jeune chevalier, manquait un peu d'assurance; mais son air timide et son embarras, au milieu d'une société nouvelle pour lui, n'étaient pas dénués d'une certaine grâce, qui le rendait intéressant et lui gagnait toutes les sympathies.
Il avait un beau front, de magnifiques cheveux noirs, des yeux d'une expression à la fois douce et fière, une main fine et nerveuse, une taille élégante.
Rien, en un mot, n'était plus facile que d'en faire un cavalier de premier ordre.
Toutes les mères devinent ici combien fut pénible la lutte que j'eus à soutenir avec moi-même pour m'astreindre à une
258 AMOURS HISTORIOrKS
réception cérémonieuse, quand j'aurais voulu lui ouvrir mes bras et le presser avec transport sur mon cœur.
Le marquis se montrait impitoyable.
M'observant sans cesse, il arrêtait d'un regard mes élans affectueux. Cela devenait un véritable supplice.
Décidément je trouvais Gersay ridicule avec ses idées de puritain, et ses prétentions à se croire infaillible quand il décidait une chose ou prenait une mesure.
Certaine de ne pas le faire changer d'avis, je recourus à la dissimulation et à la ruse pour rompre enfin cette barrière de glace qu'il élevait entre mon fils et moi. J'eus l'air d'entrer pleinement dans ses vues, d'accepter ses principes austères; je donnai même des éloges à la haute sagesse dont il faisait preuve.
En un mot, je le rassurai contre toute indiscrétion de ma pari.
Petit à petit il me laissa plus libre, et j'achevai de manœuvrer si habilement, qu'il se départit tout à fait de sa surveillance. Bientôt même il laissa le chevalier venir seul à Picpus.
Je causais avec mon fils des heures entières. La joie la plus délicieuse m'inondait l'âme.
Il était charmant, plein d"esi)ril et de verve. Déjà sa timidité de provincial avait dis[)aru. Je lui apprenais la ville et la cour. Nous étions les plus grands amis du monde, et, lorsque je lui donnais un conseil pour sa toilelle ou pour sa tenue, il le suivait avec un empressement (jui témoignait du vif désir de me plaire et de profiter de mes leçons.
Jlélas! hélas! je m'abandonnais sans crainte et sans trouble à celle affection si pure! = . ...
Avec lui, je me laissais aller à ces douces familiarités que la différence de l'âge semblait permettre entre nous. Dans nos longues conversations, je plaçais ma main dans la sienne, et quelquefois il se mettait à mes genoux pour causer plus à l'aise. Je remerciais le ciel de mon bonheur.
Charles m'accompagnait partout : au Cours, à la place Royale, à l'église, au théâtre.
Nous visitions Paris ensemble d'un bout à l'autre. •
Il avait pour moi toutes sortes de prévenances, lisait dans ma pensée, courait au-devant de mes désirs, étudiait mes habitudes, afin de me rendre ces mille petits offices délicats qu'on rend à notre sexe.
Et je ne devinais rien, j'étais aveugle !
Chez moi, la mère absorbait la femme. Lorsque mes yeux vinrent à se dessiller, le mal n'avait plus de remède; il était trop tard !
Dix ans se sont écoulés depuis lors. Au moment de retracer ce fatal souvenir, ma plume s'arrête, ma main tremble, des larmes brûlantes soulèvent ma paupière. Après ce qui m'était arrivé avec ma fille, je ne croyais pas qu'un désespoir plus terrible pût m'atteindre.
Charles! mon fils! malheureux enfant!... Ah! si c'est une punition que le ciel a voulu m'infliger pour mes fautes, cette punition est injuste; elle est cruelle.
Seigneur, pardonnez-moi si je blasphème!
Mais lui, mon fils, le trouviez-vous donc coupable? Etait-ce lui que votre main devait frapper?
Nous étions assis, un soir, Charles et moi, sous un berceau de mon jardin.
2G0 AMOUnS HISTORIQUES
Tout à coup je lui dis on riant:
— Ali çh, mais, chevalier, depuis tantôt six semaines que vous êtes à Paris, comment se fait-il que vous n'ayez point encore d'histoire de cœur?
Il tressaillit vivement et me i-egarda.
— Ma question vous étonne? Je vous trouve magnifique, en vérité! Nos dames ont donc à vos yeux bien peu de séductions, que vous ne soupirez pour aucune, bel insensible?
— Oh ! me répondit-il, vous vous trompez, j'ai une passion dans l'âme, une passion profonde.
— Jésus! que me dites-vous? cela n'est pas vraisemblable.
— Pardonnez-moi, j'aime de toutes les forces de mon cœur.
— Recevez mes compliments; vous savez à merveille cacher vos impressions, et je ne reviens pas de ma surprise. Mais où prenez-vous, s'il vous plaît, le temps de voir votre Armide et de la courtiser, mon cher Renaud?
Son front se couvrit de rougeur.
— Enfin, répondez! Vous êtes ici presque tout le jour; quand je sors, vous m'accompagnez; on ne vous trouve assidu que près de moi. Je n'y comprends plus rien, c'est un mystère.
— Hélas! murmura-l-il, je ne lui ai pas encore avoué mon amour!
— Pourquoi donc? Vous avez lort.
— C'est vrai, je me le suis dit souvent.
— Faute de parler... vous connaissez le proverbe?
— Oui, mais je n'ose pas commencer, me répondit-il avec un soupir.
— Allons, allons, candide amoureux, éperonnez votre hardiesse! En restant ainsi dans les limites d'une scrupuleuse dis-
NINON DE LENCLOS ' ofil
crétion, vous avouerez qu'il est difficile qu'on vous paye de retour. Çà, du moins, est-elle jolie?
— Comme Vénus et les Grâces. ■ ■
— Ohî oli ! quel prodige ! Alors je gagerais qu'elle manque d'esprit?
Il s'empara de mes mains, et s'écria :
— Non ! c'est la femme qui en a le plus de la terre.
— Laissez donc! ' .
— Je vous l'affirme. Auprès d'elle toutes les autres pâlissent.
— Ah ! permettez, monsieur le chevalier, lui dis-je au milieu d'un grand éclat de rire, ceci est presque une impertinence... car enfin j'ai quehjue prétention! Beaucoup de gens qui s'y connaissent assurent ({ue je ne suis point une sotte.
Charles s'agenouilla devant moi, leva ses grands yeux, dont i'ex-pression me fit tressaillir, et murmura d'une voix émue :
— Mais si cette femme... vous ressemblait?
— Bon! quelle apparence?
— Enfin, je le suppose.
— Oui, vous tâchez de réparer vos torts... C'est adroit !... Par malheur, cela ne peut pas prenclre, chevalier.
Je cherchais à me donner de l'assurance et k parler avec calme.
Une commotion violente venait de soulever ma poitrine ; une lueur rapide avait passé devant mes yeux. Charles me tenait toujours les mains, son regard m'épouvantait. B ajouta:
— Si cette femme... c'était vous ?
— Moi ! ci'iai-je en me levant frémissante.
50*2 AMOURS IIISTORIOUES
— Oui, Ninon, ma belle Ninon! c'est vous que j'aime... que j'aime avec délire...
— Grand Dieu !
— Vous à qui je veux consacrer ma vie tout entière... Oli î ne vous éloignez pas !... laissez-moi votre main, que je la couvre de baisers... Ninon, d'où vient ce trouble? n'aviez-vous donc i)as deviné mon cœur ?
— Ah! malheureux! malheuieux! que venez-vous de me dire?
Et je m'enfuis éperdue, saisie d'effroi, folle de douleur. Le chevalier me suivit. 11 vint frapper à la porte cte ma chambre, où il m'entendit sangloter avec amertume.
— Ninon, disait-il, ouvrez, je vous en conjure!... Pourquoi ces pleurs? pounjuoi ce désespoir? Il me faut une explication. .j'ai le droit de la demander, je la vaux... Ninon, si vous n'ouvrez pas, je me tue!
Je m'élançai pour tirer le verrou, que j'avais poussé en entrant. Charles pénétra dans la chambre, et se jeta de nouveau à mes pieds.
— Monsieur, dis-je en prenant une résolution extrême,, vous venez de m'outrager d'une façon cruelle !
— Ah! pouvoz-vous croiic...
— Silence! ne cherchez pas à aggraver l'outrage, et relevezvous... je vous l'ordonne !
Il se releva. Deux larmes coulaient lentement le long de ses joues. Mon cœur saignait; mais je priais Dieu tout bas de me donner du courage.
— Voilà donc, ajoulai-je, le prix que je devais recueillir de mon amitié jiour vous!... C'est indigne, monsieur!... Je vous-
avais jugé de la façon la plus avantageuse, et vous m'en faites singulièrement repentir.
— Mademoiselle...
— C'est une leçon qui me donnera désormais i)Ius de mùliance. Me prendre pour jouet! me rendre victime d'une raillerie indécente, d'une gageure peut-être!... Oui, c'est une gageure que vous avez faite !
Il devint d'une pâleur extrême. La surprise la plus douloureuse se peignit sur tous ses traits; il s'appuya contre un meuble pour ne pas tomber à la renverse.
— Si vous croyez cela, murmura-t-il, je n"ai plus qu'à mourir!
— Eh! monsieur, il s'agit bien de mort! Laissez, je vous prie, toutes ces grandes phrases. Vous demandiez une explication tout à l'heure : ayons-la, franche et loyale.
— Oui, murmura-t-il, franche et loyale, je le jure.
— L'hypocrisie, repris-je, le mensonge, sont indignes de vous et de moi. Allez-vous me soutenir qu"à vingt-deux ans vous soyez amoureux d'une femme de soixante, quia des rides et dont vous pourriez être le petit-tils?... Oh ! pas un mot! ne prononcez pas un mot, si vous tenez à me revoir ! Vous m'avez manqué de respect, monsieur... taisez-vous, je ne veux pas d'excuses! Tout ce que je puis vous promettre, c'est de faire en sorte d'oublier la scène scandaleuse de tantôt... Allez, retirez-vous, et tâchez de mériter mon pardon !
J'avais usé toutes mes forces pour lui tenir ce langage. Mais il ne m'écoutait plus et se promenait de long en large de la chambre dans une agitation terrible.
20'. A.MOUiis iiisToiiiorf:^^
Puis soudain, revenant à moi et se frappant le front avec désespoir :
— Malheur ! malheur! s'écria-t-il. Osez-vous bien m'accuser d'une indignité semblable?... Ah! ^'inon, c'est vous qui me faites un outrage ! c'est vous qui êtes injuste et cruelle ! Oh ! je veux parler! je veux me défendre !... Vous n'avez pas le droit de me dire que je suis un lâche, un homme sans foi, sans délicatesse, un misérable qui s'est joué de vous... El pourtant n'est-ce pas ce que vous venez de faire?
Les sanglots soulevaient sa poitrine; il fondit en pleurs.
J'avais la tête perdue, je ne savais quel moyen prendre pour couper couit à cet entretien dangereux et guérir ce pauvre enfant, dont toutes les larmes me retombaient sur le cœur.
— Charles, mon ami, j'ai eu tort peut-être... mais avouez que votre folie est inconcevable.
Il souleva vers moi ses mains tremblantes. Je le voyais avec effroi se rapprocher, quand je me sentais à bout d'énergie.
— Oh ! Ninon! Ninon ! s'écria- t-il, je vous jure en face du ciel que je ne vous ai pas trompée! Ma passion est sérieuse; je vous aime avec toute la tend,resse, avec tous les transports de mon Ame!
— Seigneur ! Seigneur ! vous renlendez... il recommence!
— Ne pleure pas, me dit-il, oh ! je t'en conjure, sèche tes larmes !... Laisse-moi là m'agenoiiiiler devant loi comme devant un ange!... Oui, je l'aime! oui, tu es belle! oui, cet amour, si tu ne le partages pas, me coûtera la vie...
— Mon Dieu ! venez à mon secours !
— Soixante ans, dis-(u?,.. Eh! (pie m'importe, à moi, si
NIÎSON DE LEÎSCLOS 265
jamais femme ira conservé plus de séductions, plus d'attraits irrésistibles... Des rides ! tu n'en as pas, mensonge!
— Charles... mon ami... tu m'épouvantes...
— Oh ! rends-moi ta main, ta main chérie ! ne détourne pas les yeux... ma belle Ninon, j'ai besoin de ton sourire !
— Pitié! Charles... au nom du ciel, pitié!
— Dis-moi que tu m'aimes, dis-le-moi, je t'en supplie !
— Va-t'en!
— Non !... ton cœur s'émeut... je sens ta main frissonner dans la mienne... Je le disais, il est impossible que nos âmes n'arrivent pas à s'unir.
— Grâce! mon ami, grâce !
— Viens! je te jure un éternel amour.
— Mais, insensé, tu ne veux donc rien comprendre ! tu ne vois pas ma terreur ! m'écriai-je on le repoussant et en joignant les mains avec désespoir.
— Je t'aime ! s'écria-t-il, je t'aime !
— Entre nous il y a un abîme...
— Je veux le franchir !
— Va-t'en, te dis-je, ne reparais plus en ma présence... 0 mon Dieu ! rendez-lui la raison ! donnez-moi le courage du sacrilice ! •
J'éclatais en sanglots.
— Des larmes! toujours des larmes!... Ninon, c'est moi qui te demande pitié à mon tour... Ne vois-tu pas que je meurs?
— Ah! ce secret, il faut donc le lui dire !
— Un secret?
266 AMOURS UISTORIQUES
— Oui, que ton père m'avait fait jurer de ne jamais t'apprend re.
— De ne jamais m'apprendre?
— Le marquis va nous séparer, je ne te verrai plus.
— Alors tais-toi, ne me dis rien... je ne veux rien savoir!
— lîenonce à cette passion funeste...
— Jamais !
— (Iharles, je t'en conjure, par tout ce qu'il y a de plus saint...
— Non, c'est impossible !
— Mon Charles bien-aimé, ne me fais pas mourir de douleur !
— Elle m'aime!... ù merci, mon Dieu !
— Arrête! je ne t'aime pas d'amour... Charles! malheureux enfant! ce serait un crime, entends-tu? ce serait un crime ! •
• — Et pourquoi donc?
— Parce que je suis ta mère ! ! !...
11 se leva, pâle, frémissant, l'œil hagard. On eût dit que la foudre venait d'éclater sur sa tête.
Le voyant chanceler, je courus pour le soutenir. Mais il me repoussa d'un air sinistre; puis, tournant vers le ciel ses poings crispés, il s'écria d'une voix oîi le désespoir et la douleur se mêlaient à une rage sombre :
— Oui... je comiirends tout... c'est alîreux !... Pourquoi ne me l'avoir pas dit i)lus tôt? L'enfer s'acharne après mon bonheur... Fatalité!
— Charles... mon enfant, reviens à toi...
— Elle est ma mère !
— Oh! sois mon fils, rien que mon lils... Oublions un inrstant de délire...
— Non ! non ! maudit soit le ciel, maudit soit Dieu! Se précipitant hors de ma chambre, il disparut.
Je tombai sur un siège, accablée par les émotions de cette eltroyable scène. Mon cerveau se brisait, je me sentais à deux doigts de la folie.
Tout à coup j'entends des clameurs dans la maison. Les domestiques parcouren t les corridors, traversent les antichambres ; ma porte s'ouvre, et le jardinier parait, sufïoqué, haletant, dans un désordre inexprimable.
— Miséricorde! qu'as-tu, Jérôme? lui demandai-je avec effroi.
— Ah! mademoiselle... un grand malheur!... là-bas, au fond du jardin... le chevalier...
Je poussai un cri perçant et j'entraînai cet homme avec moi. Nous descendîmes le perron.
— Par ici, mademoiselle, sous l'avenue de tilleuls !
— Mais qu'est-ce donc?... i)aiie ! m\!^criai-je, essayant de nie tromper encore; dis-moi ce que tu as vu, mon bon Jérôme... Ou plu lût, non, tais-toi!... je crains de deviner... c'est horrible!... Viens, nous le sauverons, nous le sauverons!
— Ah ! mademoiselle, il est perdu !
— Non ! non !... car moi aussi, je maudirais Dieu !
Nous arrivâmes dans un petit bois de châtaigniers. Le premier objet qui frappa mes regards fut mon fils, mon malheureux fils, étendu sanglant sur l'herbe. Il s'était passé son épée au travers du corps.
0 spectacle affreux! Je me demande comment je ne suis pas morte de saisissement et de douleur.
Agenouillée près de Charles, je déchirai mon voile pour étancher les flots de sang qui coulaient de sa blessure; mais, vains efforts ! soins inutiles! Une pâleur livide envahissait déjà son visage. Soulevant vers moi sa paupière mourante, il murmura d'une voix éteinte :
— Ma mère... pardon !... j'avais peur de vous aimer encore... et... vous le comprenez... je ne pouvais plus vivre.
H expira.
Desséchés par une fièvre ardente, mes yeux ne versaient pas une larme. Ne croyant point encore à toute l'étendue de mon infortune, je posai la main sur la poitrine de Charles ; mais son cœur avait bien cessé de battre.
A côté de lui se trouvait son épée sanglante.
Je la ramassai précipitamment, et j'allais la diriger contre mon sein, lorsque tous mes domestiques, accourus sur le lieu de la catastrophe, me l'arrachèrent et me sauvèrent du suicide. " •
Ma mère... pardon! j'avais |ieui' de vous aimer encore.
' lll.M l'vl. ,1 >|.\M. IIAV.411I)
MPRIME PAr. SIHOX F.ACOX
Pendaiil huit jours on désespéra (le ma vie. J'étais agitée par les transports du plus effrayant délire, et, quand je revins à la raison, ce ne fut que pour essayer de nouveau d'attenter à mes jours. L'existence me semblait odieuse avec une pareille douleur. J'accablai Gersay de malédictions. On l'empêcha de se présenter à mes regards. N'était-il pas la seule cause de ce drame effioyable? devait-il défendre à une mère de se nommer devant son enfant?
Tout Paris connut mon malheur.
Chacun essaya de me consoler, comme s'il y avait à cela des consolations possibles.
Des prêtres vinrent me parler de résignation. Ils m'exhortèrent à accepter ce grand chagrin pour expier mes fautes. Je répondis que Dieu devait me punir seule, et que je ne croyais pas à une Providence qui châtiait l'innocent et laissait vivre le coupable.
Madame Scarron me visita tous les jours. Elle passait régulièrement trois ou quatre lieures à mon chevet. Son amitié fit plus que tous les sermons que je venais d'entendre; elle me nourrissait en quelque sorte de ma douleur. A force de me parler de mon iils et d'exciter mes tristes souvenirs, elle réussit à ramener les larmes, dont la source était tarie.
Françoise pleurait avec moi, ce fut ainsi qu'elle me sauva. Je la suppliai de ne plus me quitter; elle me dit que, malgré son désir, la chose était impossible, et m'exhorta de la manière la plus affectueuse à être raisonnable, à me contenter du temps qu'elle m'accordait, ajoutant qu'elle avait de nombreux devoirs à remplir. En toute autre circonstance j'aurais
^n A.MOUllS HISTORIQUES
pu demander l'explication de ce mystère, mais l'idée ne m'en vint même pas.
A (|iielques jours de là, je reçus le plan d'un mausolée que, de son propre mouvement, et en mon nom, Françoise avait commandé pour la mémoire de Charles.
Je fis à l'instant même appeler l'architecte, et je voulus me lever, afin de lui donner mes ordres.
Mon fils était enterré dans une des chapelles latérales de l'église de Picpus. .. :
Là fut dressé le monument, tout en marbre noir, et entouré de cierges qui brûlaient nuit et jour.
Un mois durant, j'allai piier sur la tombe de mon pauvre Charles. Puis madame Scarron me ramena rue des Tournelles, disant, après avoir jusqu'à ce jour partagé ma douleur, (jue cette douleur ne pouvait durer sans cesse, et que je me devais à mes amis et au monde.
Enfin, elle que je n'avais jamais connue dévote, se mit à me parler de la religion, dont je repoussais les secours; elle me fît connaître un jeune prêtre de Saint-Sulpice, M. de Lamothe- Fénelon, qui, par sa touchante éloquence, acheva de fermer ma blessure.
— Les passions, me disait-il, ont chez les natures d'élite une action terrible, dont la vivacité peut éteindre le libre arbitre et rendre, par cela même, leurs excès pardonnables aux yeux du Seigneur. Croyez (pie le désespoir de votre fils aura trouvé grâce devant la divine miséricorde; ou, s'il achève en purgatoire l'expiation de sa faute, avant d'être admis au nombre des élus, abrégez pour lui le tcmjis de la souffrance; faites prier pour son repos éternel, et tâchez de le rejoindre
NINON DE LENCLOS 27o
plus tard dans un lieu où l'amour terrestre s'épure au contact de l'amour divin!
Je donnai vingt mille livres à M. de Fénelon, le priant de fondera Picpus etàSaint-Sulpice des messes anniversaires pour le repos éternel de l'âme de mon fils.
11 est à présumer que je me serais franchement convertie, à partir de cette époque, si les circonstances n'étaient venues changer le cours de mes idées et me rejeter forcément dans une foule d'intrigues.
On se rappelle mon affront de Saint-Cloud, affront dont j'avais commencé à tirer vengeance. Depuis quinze jours à peine j'étais réinstallée rue des Tournelles, lorsque je vis entrer, un matin, dans ma cour, deux exempts des gardes, qui amenaient avec eux une voiture de place. Ils montrèrent à mes domestiques effrayés une lettre de cachet.
On les laissa pénétrer dans ma chambre.
— Qu'est-ce, messieurs, et que signifie cette violation de domicile? m'écriai-je, irritée de leurs brusques allures et de leur mine insolente.
— Trêve de questions, belle dame ! répondirent-ils. Nous avons un ordre du roi : veuillez nous suivre, et sans retard !
— Vous suivre... où cela, je vous prie?
— Au couvent.
— Vous rêvez, messieurs !
— Nous ne le pensons pas.
— Je vous assure que vous faites erreur. Sans doute vous vous serez trompés de porte.
— C'est bien ici chez mademoiselle de Lenclos?
— Oui, mais enfin...
'->7l AMOURS lIlSTOmyrES
— Vous ("'les mademoiselle de Lenclos elle-même?
— Je ne le nie jias.
— Alors décampons, et lestement! Il n'y a point de résistance possible devant une lettre de cachet.
— Une lettre de cachet?
— Dans toutes les règles... Lisez! lit l'un d'eux, qui déploya le papier dont il était porteur et vint le mettre sous mes yeux.
— iMais de quel crime est-ce qu'on m'accuse?
— Voilà ce qu'il nous serait difficile de vous dire.
— Pourquoi?
— Rarement on juge à propos de nous communiquer les motifs de l'arrestation.
— Cela n'a i)as d'exemple ! m'écriai-je. Traiter ainsi une femme!... l'arracher à sa maison, à ses affaires...
— Vos affaires? Oh ! s'il ne s'agit que de cela, nous vous accordons dix minutes pour y mettre ordre.
— En vérité ! (luelle condescendance !
— Un quart d'heure, si bon vous semble. Passé ce temps, il faudra nous suivre de bonne grâce, ou nous aurons le regiet d'emi)loyer la contrainte.
Ces messieurs pailaicut avec une logique et une netteté contre lesquellesje vis bien que de nouvelles observations seraient impuissantes.
Dans les moments critiques et dans les périls, je ne manque 111 (h; pi'ésencc d'esprit ni de force d'âme.
— Soit, je n'op|)oserai point de résistance, leui' dis-je; seulement donnez-moi vingt minutes.
NINOÎN DE LENCLOS 275
— C'esl beaucoup, mademoiselle. Toutefois nous connaissons les égards dus au beau sexe... Accordé!
J'écrivis rapidement quatre lettres, l'une à monsieur le Prince, l'autre à madame de Montausier, la troisième à Fiançoise, et la quatrième à mon notaire, dont le dévouement et l'activité m'étaient connus. Je le chargeais d'envoyer à leur destination les trois autres lettres, et de choisir à l'instant même une personne sûre, qui viendrait surveiller ma demeure et empêcher les domestiques de la mettre au pillage.
Comme il restait place Royale, un des exempts s'offrit à lui porter le message. I/autre tira sa montre et me fit voir que les vingt minutes étaient écoulées. Je descendis aveclui.
Le fiacre attendait dans la cour, nous y montâmes.
— Où me conduisez-vous? demandai-je.
— Aux Filles Repenties^ mademoiselle.
Le ronge me monta violemment au visage. Il était écrit que tôt ou tard on me jetterait dans ce fatal monastère.
— Mais à qui dois-je un traitement semblable?
— Je ne puis vous donner la moindre explication à cet égard, me répondit l'exempt.
Une demi-heure après le fiacre s'arrêta.
Nous nous trouvions devant un noir édifice, au seuil duquel une béguine vint me recevoir. L'exempt lui présenta la lettre de cachet; on me poussa dans un corridor ténébreux, et j'entendis le bruit sinistre d'énormes verrous qui se reformaient sur moi.
Les religieuses voulurent m'afîubler tout d'abord du costume hideux que portent les créatures enfermées dans la maison, c'est-à-dire d'une robe de serge grise, retenue par
270 AMOUns HISTORIQUES
une ceinture de cuir. Mais je leur parlai avec une dignité si grande et une telle assurance, qu'elles se départirent pour moi de la sévérité de la règle. Elles se montrèrent même assez bienveillantes, persuadées, à ma mine et à mon langage, qu'il y avait erreur, comme j'en étais, du reste, bien convaincue la première.
Il ne me vint pas une seule minute à l'esprit que mon aventure avec la Montespan pût être cause de ma disgrâce.
Sans doute je ne croyais au marquis gascon ni beaucoup de délicatesse ni beaucoup d'honneur; mais pouvais-je le supposer assez lâche pour compromettre une femme sans nécessité, quand il avait, au contraire, toutes sortes de motifs de se glorifier de son action? Il lui était même très-facile de revenir sur sa colère et d'agripper des sommes plus rondes, en faisant acheter au monarque, après un tel éclat, le silence et le repos.
J'étais donc à cent lieues de soupçonner Montespan.
Toutes les trahisons me semblaient possibles, excepté la sienne; j'aurais plutôt cru qu'on me punissait de la mort de mon lils, ce qui eût été d'une injustice sans exemple et d'une révoltante cruauté.
Un jour, deux jours se passèrent. Je priai les religieuses «l'envoyer rue des Tournelles prendre différents objets de toilette, que la précipitation avec laquelle on exécute les ordres du roi ne m'avait pas laissé le temps d'emporter. Elles se prêtèrent de fort bonne grâce à mon désir, et je sus que ma maison était sous la garde de la personne de confiance choisie par mon notaire.
Donc l'exempt s'était acquitté de sa commission; donc mes lettres à tc^us mes amis devaient être arrivées à leur adresse.
MNON DE LENCLOS • m
Comment n'avais-je encore vu personne?
Je me désespérais, je comptais les heures avec angoisse. Il me semblait que j'étais abandonnée de tous et que j'allais passer le reste de ma vie dans ce lieu lugubre. Enfin, dans la matinée du troisième jour, un visage de connaissance parut. Mais ce n'était ni Condé, ni la gouvernante du Dauphin, ni Françoise. C'était madame Arnoul. ^
Je n'avais jamais eu pour cette étrange amie de la veuve Scarron qu'une indilïérence trés-voisine du dédain.
Nécessairement la tireuse de cartes devait se douter de mon peu de sympathie pour elle. Je fus donc trés-surprise de la voir se précipiter dans mes bras et me combler de caresses.
Elle me dit rapidement à voix basse:
— Si l'on vous interroge, niez tout! Vous n'avez jamais connu Montespan.
Ces paroles furent pour moi un trait de lumière, et je laissai échapper un cri d'indignation.
— Paix! fit madame Arnoul, quelqu'un nous observe.
Enefïet, la religieuse qui venait de l'introduire restait debout au seuil de la porte. Reconnaissant une de celles qui m'avaient témoigné de la bienveillance, je l'abordai et j'obtins sans peine qu'elle nous laissât.
— Ainsi, m'écriai-je, en me rapprochant de madame Arnoul, tout cela vient de cette indigne femme?
— Chut!... de la prudence!... Ménagez la favorite du roi, la noble protectrice de votre amie!
— Je ne comprends pas...
— Madame de Montespan veut beaucoup de bien à Françoise.
278 AMOURS IIISTOniOUES
— Eli! (|ue m'importe?... en suis-je moins indignement outragée? La maîtresse de Louis XIV n'est-eile pas cause de mon arrestation?
— Oui, sans doute... c'est-à-dire... j'en suis un peu cause aussi; moi.
— Vous!
— Mon Dieu, le plus court est de ne vous rien dissimuler. Je ne supposais pas que Montespau auiait assez peu de conscience pour vous traliir; et puis cinq ou six jours dans un couvent sont si peu de chose, en somme, auprès de la fortune (jue nous allons faire... fortune dont vous profiterez! ajoutal-elle vivement. Il est donc impossible que vous me gardiez rancune. , , -
Je l'avais écoutée, toute saisie, et je murmurai :
— Vous êtes cause de ce qui m'arrive, madame?
— Cause involontaire... entendons-nous!... ou plutôt écoulez riiistuire.
Alors, avec un flux de paroles indicible, elle m'annonça qu'elle était parvenue, grâce à une longue persévérance, à être introduite près de madame de Montespan.
— Je lui ai tiré les cartes, me dit-elle; puis, ayant successivement étudié chacune dos lignes de sa main, je lui ai révélé des secrets qui l'ont couroudue.
— Mais quels secrets, dis-jc avec impatience, quels secrets?
— No le devinez-vous pas? d'abord cette excellente histoire du rosier, que vous aviez dite à Françoise, puis l'aventure du soufflet (loniir à Saiut-Cloud devant la reine.
— Quoi ! vous avez eu l'effronterie...
Elle se hâta de m'interrompre.
— De grâce, dit-elle, ménagez-moi! j'ai tout fait pour le mieux, et dans notre intérêt commun. Les reproches ici ne seraient pas de saison.
Jel'écoutais avec une stupeur croissante.
— Seulement j'aurais pu me dispenser peut-être d"insinuer à la favorite que son digne époux n'avait pas agi de lui-même, reprit-elle avec un air de calme et d'indifférence qui augmentait mon indignation.
— Ah ! vous avez insinué cela ?
— Oui, j'ai laissé entendre qu'une ennemie cachée...
— Mais achevez donc, madame!
— Avait poussé Montespan à faire ce scandale.
— Malheureuse! criai-je, et de quel droit allez-vous ainsi disposer de mes secrets, de mon bonheur, de mon repos?
— Là! là! fit-elle, ne nous jetons pas dans les grands mots et dans les discours exagérés. Vous serez libre demain au plus tard ; on vous fera des excuses, et Françoise restera gouvernante des enfants de la marquise.
— Gouvernante des enfants de la marquise? *
— Oui; ma chère.
— Vous êtes folle, madame ! et vous pourriez vous dispenser,
après tout le mal dont je vous ai l'obligation, de me débiter de pareilles sornettes.
— Il n'y a point de sornettes, je parle très-sérieusement.
— Je n'en crois rien.
— Madame Scarron, je vous le proteste, est installée au Louvre, juste au-dessus de l'appartement du roi. Le duc du Maine et le comte de Toulouse sont confiés à ses soins, ainsi
que lu piouve, du reste, ce billet, dont elle m'a chargée pour vous.
V ces mots, elle tira de son corsage une lettre qu'elle me prûsenln. Françoise m'annonçait effectivement sa nouvelle fortune, et me jurait qu'elle travaillait de toutes ses forces à ma délivrance. Il n'y avait plus de doute possible.
— Eh bien, reprit madame Aruoul, n'admirez-vous pas mon habileté? Croyez-vous que ma grande prédiction ne se réalise pas un jour?
— Votre grande prédiction, madame... j"ignore ce que vous voulez dire.
— La mémoire vous fait étrangement défaut; car, en vôtre présence môme, j'ai lu dans mes cartes...
— Ah ! oui, que Françoise devait espérer une couronne ! je me le rappelle en effet, dis-je en haussant les épaules.
Madame Arnoul n"y prit pas garde.
— Nous y arriverons, s'écria-t-elle, nous y arriverons! Tout dépend do la manière de jeter ses plans, et la marche que j'ai suivie estd'uneadresse merveilleuse. D'abord je me suis séparée de ma compagne, et je l'ai décidée à mener la conduite la plus exemplaire, à se montrer assidue aux offices de sa paroisse, à visiter les pauvres et les malades; on un mot, à acquérir la réputation d'une sainte.
— Ce qui revient à dire (|iio vous lui avez conseillé l'hypocrisie.
— Pourquoi non, lorsque cela peut être utile?
— Jadmire, madame, le cynisme de votre langage; mais, en attendant, je voudrais étie mieux instruite de ce qui me concerne. '■ ''
— Attendez, j'y arrive! La Montespan, frappée do mes révélations, surtout de celle de la mort du rosier, dont elle ne croyait pas avoir d'autre confidente qu'elle-même, ne lit plus rien sans consulter ma science. Comme elle était à la recherche d'une femme, à la fois instruite, spirituelle et pieuse, qui pût s'occuper de l'éducation de la progéniture royale, je consultai mes cartes, et je lui annonçai gravement qu'elle trouverait cette femme, tel jour, à telle heure, communiant à Saint-Sul|)ice.
— Fort bien ! vous aviez raison tout à l'heure de vanter votre habileté.
— N'est-ce pas? dit-elle sans paraître émue de mon accent ironique. J'ajoutai, comme vous pouvez le ci'oiro, d'autres petites indications propres cà faire reconnaître Françoise, que j'avais avertie, et sur laquelle son confesseur donna les renseignements les plus précieux.
— Lorsque je verrai la veuve Scarron, madame, je n'oublierai pas, je vous le jure, de la féliciter sincèrement d'avoir suivi vos conseils.
— Vous me rendrez justice, répondit madame Arnoul. Maintenant parlons de votre affaire.
— A la bonne heure! J'ai donné jusqu'ici, vous en conviendrez, la preuve d'une magnifique patience.
— Soit, vous n'aurez pas à vous en repentir. Ayant donc fait entendre à la marquise que Montespan l'avait soufiletée en cédant à des suggestions étrangères, on gorgea d'or le stupide époux, qui vous nomma sur l'heure, et voilà pourquoi vous êtes aux Repenties... Un instant! veuillez ne pas m'interrompre, ajouta-t-elle en voyant de nouveau mes yeux étinceler de courroux.
5S5 AMOURS inSTOFUQL'ES
— Mais enfin, madame...
— Allons, allons, je n'ai été qu'imprudente, et vous devez me i)ardonner. D'aillours, j'agissais pour servir une de vos plus intimes amies.
— Eh! ({u'ai-je à faire, moi, de toutes vos macliinations^ de toutes vos intrigues?
— Permettez...
— J'en suis la victime!
— Laissez-moi parler, de grâce...
— Où prenez-vous, s'il vous plaît, que je doive acheter la fortune de madame Scarron au prix de ma honte?
— Mais, dit-elle, si, par une souffrance de quelques jours, vous contribuez à la ruine de la Montespan?
Je tressaillis.
— Si là favorite, avant qu'il soit peu, est supplantée par une rivale? , ^ .
Elle appuya sur chacune de ces paroles, et me regarda bien en face pour juger de l'effet qu'elles produisaient sur moi. J'avoue qu'elles y opérèrent une révolution complète.
— Si, pour tout dire enfin, continua madame Arnoul, Françoise lui prend le cœur du roi. et la fait chasser de la cour?
— Allons donc !
— Il ne faut pas dire : Allons donc!... Cela sera, je le veux!... Oh ! vous ne connaissez pas encore toute mon énergie ! Demain, ce soir peut-être, vous allez sortir de cette indigne demeure. Votre vengeance est intéressée à mon succès, ne l'oubliez [las. . ■ ■ .
— Vous avez raison.
NINOM DE LENCLOS ' 285
— Ce serait une lâcheté de pardonner à la Montespau le nouvel outrage qu'elle vient de vous faire.
— Oui, certes! m'écriai-je, entraînée par le sentiment de haine que ces discours réveillaient en moi.
— Je vous annonce que M. le Prince a chaleureusement parlé pour vous à Louis XIV. Madame de Montausier nie de toutes ses forces que vous ayez été complice de l'esclandre de Saint- Cloud. Vous ne lui aviez donc pas confié votre projet?
— Non.
— Tant mieux! Elle est de bonne foi; ses assertions n'en ont que plus de vraisemblance.
— Oui, c'est juste.
— Mais celui de vos avocats qui a le mieux réussi dans son plaidoyer, c'est Molière.
— Est-ce possible?... Il a donc pris ma défense?
— Hier, à Versailles.
— Bon Jean-Baptiste !
— Après la représentation de la nouvelle pièce, le Malade Imaginaire, le roi l'a fait prier de monter dans sa loge.
— « Nous avons eu, lui dit-il, une satisfaction extrême à vous voir dans ce rôle; mais vous êtes souffrant, votre visage est pâle; nous n'entendons pas, monsieur, qu'un homme aussi précieux que vous l'êtes sacrifie sa santé à notre plaisir.
— « Quand j'aurais été au lit de la mort, je serais venu, répondit Molière, car j'ai une grâce à demander à Votre Majesté. » Là-dessus il entame votre éloge, disant que, sans vous, il ne serait rien, que vous aviez été la protectrice de son enfance; qu'il avait trouvé en mademoiselle de Lenclos le cœur le plus dévoué, l'amie la plus noble de la terre... et tout cela
aux genoux du roi, en versant des larmes... Jugez de l'effet de son discours !
— Oh ! merci ! merci pour cette bonne nouvelle ! m'écriaije en pressant la main de madame Arnoul, dont j'oubliais entièrement alors les étranges manœuvres. Excellent homme! généreuse nature ! je le reconnais bien là !
— « Mais où est-elle donc, votre protectrice? demanda le roi.
— u Au couvent des Filles Repenties, répondit le comédien, ce qui est d'autant plus absurde, sire, que Ninon, je le déclare à Votre Majesté, n'est ni fdle ni repentie. »
— Bravo ! le trait est charmant!... Qu'a répondu Louis XIV?
— 11 s'est mis à rire de tout son cœur, ainsi que M. Colbert, assis à sa droite.
— Et il a promis de me rendre à la liberté?
— Sans doute; mais vous n'ignorez pas que, dans l'occasion, il rétracte assez volontiers sa parole, surtout quand sa maîtresse le désire. ' ' - ' - -
— Oui, Mademoiselle en a eu la preuve.
— La favorite est contre vous dans une colère abominable; elle rugit comme une lionne. Toutefois la nouvelle gouvernante et madame de Moutausier l'ont un peu calmée ce matin. Elle me fnit demander, probablement pour interroger les cartes, et savoir de moi si vous êtes, en réalité, la personne à qui elle doit le soufilet de crocheteur appliqué sur son doux visage. Ainsi, vous le voyez, votre sort est entre mes mains.
— Puisque vos cartes ont causé mon emprisonnement, lui dis-jo, c'est bien le moins qu'elles amènent ma délivrance.
— Causé votre emprisonnement... pardon, chère belle!...
Encoie une fois, il faut s'entendre. Je n'avais pas rinlenliou de vous compromettre. A mon point de vue, c'est un véritable service que je vous rendrai.
— D'accord. Vous tournez, du reste, fort ingénieusement les choses. ' '
— Non, je parie en conscience, et service pour service. Puisque, grâce à moi, vous allez quitter les Bepenlics, je demande, en échange, que vous m'aidiez de tout votre pouvoir à accomplir la ruine de la Montespan,
— Oh ! pour cela, je vous le jure!
— Prenez garde! c'est très-sérieux... je pi'ends acte de vos paroles. ■ . .
— Soit.
— Yous consentez à me venir en aide?
— Je le jure, vous dis-je, sur l'Évangile et sur l'honneur !
— Un serment, c'est plus que je ne demandais. Ainsi vous serez prête, le jour où je réclamerai votre intervention?
— Je serai prête.
— Alors je vais, de ce pas, chez la favorite, et, avant la lin de la journée, vous serez hors du couvent.
Madame Arnoul m'embrassa deux fois, ce dont je l'eusse dispensée de grand cœur.
Mais je dois dire aussi qu'elle tint parole. Bientôt les religieuses vinrent m'annoncer que Tordre était venu de m'ouvriiles grilles.
On fit amener un carrosse.
Je voulus, avant de retournei- chez moi, remerciei- mon bon Jean-Baptiste, qui avait si bien plaidé ma cause, et cela sans que je l'en eusse prié, ce qui doublait à mes yeux son mérite.
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Molière demeiirail ilaiis le voisinage ilc son llK'àlic. En m'apercevanl. il [Huissa un cri de joie et se leva de son fauteuil pour accourir à ma rencontre. Je tombai dans ses bras, et je mouillai son noble fiont de mes larmes de reconnaissance.
— Ali ! parbleu ! s'éciia-t-il, voyez, ma cbère Ninon, ce que c'est (jue lo bonheur ! Avant votre arrivée, j'étais au plus mal...
— Bonté du ciel ! que me dis-tu là, Jean-Baptiste?
— Oui, sérieusement, je croyais n'avoir plus que quelques heures à souffrir. Je vous vois, je vous embrasse, vous êtes libre... et, chose miraculeuse, je me porte comme un charme!
— Est-ce bien vrai cela?
— Hegardez-moi plutôt : je suis sùi' que mes yeux brillent et que j'ai de vives couleurs.
— Mais oui, tu as raison.
— Puisque vous voilà, nous allons souper ensemble. Cioisy ne me remplacera décidément pas ce soir, et vous m'applaudirez dans le Mrt/ar/e. ■-■■ ' ■' '
— Mais, cher ami, si cela te fatigue?
— Non, non! je suis guéri, vous dis-je, ma belle i>rolec- Irice, et je veux que ce jour soit un jour de fête...
Hélas! pauvre Molière ! ce fut le jour de sa mori !
C'était le 17 février J(375; cette date funeste est toujours présente à mon souvenir.
Après le souper, pendant lequel Jean-Baptiste se montra d'une gaieté délicieuse, au grand étonnement de la bonne Laforèt, sa servante, qui, depuis un an bientôt, nous dit-elle, ne l'avait vu ni manger ni rire, nous allâmes au théâtre, sans que le bienheureux changement occasionné par ma présence parût une seule minute se démentir.
Molière me pinça dans une loge, puis il alla s"habiller pour la représentation.
La salle était remplie de spectateurs.
Bientôt le ballet commença. Je n'accordai qu'une attention médiocre aux chants et aux danses de la déesse des fleurs, qui
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s'ébattait en compagnie de quelques zéphyrs et d'une troupe de bergers. D'ailleurs, dans Tactricequi rem|)lissait le rôle de' Flore je reconnus la Béjart, et la vue de celte femme me donnait des crispations nerveuses.
Eritin les danses euienl un terme. Le rideau se referma, pour s'écarter, un instant apiès, et nous montrer la chambre d'.l/7/r//(.
Le malade, assis devant une table, et comptant avec des jetons les parties de son apothicaire, entame ce long monologue qui doniH3 le signal des éclats de rire, gaieté franche et de bon aloi que les scènes qui viennent ensuite perpétuent jusqu'à la lin de la pièce. Jamais le génie comique de Molière ne s'était élevé i)lus liant, il jouait pour moi. (^ela me rendait orgueilleuse, et j'applaudissais avec enthousiasme.
Le troisième acte venait de linir.
On était an milieu de l'intermède, oîi la faculté de médecine, réunie en assemblée solennelle, procède à la réception du nouveau docteur, lorsque tout à coup je m'aperçus que la voix de Jean-Baptiste s'altérait. Me tournant aussitôt vers le comédien Croisy, qui devait, ce soir-là, remplacer son chef de troupe, et (|ui était venu me saluer dans ma loge :
— Eh! monsieur, lui dis-je, voyez donc! ne dirait-on pas (|ue Molière se trouve mal?
— C'est vrai, me répondit-il; ses traits se décomposent, lîeureiisement la jiièce s'achève.
— (Ii'and Dieu ! mais sa pâleur augiuente !... D fait des efforts inouïs pour continuer son rôle... Je vous en conjure, allez dire qu'on ferme le rideau ! ■
Croi-^y partageait ma crainte, il s'empressa de courir sur le
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théâtre. X peine fut-il hors de ma loge, que Molière, qui venait de prononcer le mot juro, se renversa tout à coup dans son fauteuil el jeta une exclamation d'angoisse.
— Il se meurt! il se meurt! cria-t-on de toutes parts.
Je m'élançai précipitamment sur les traces de Croisy, et j'arrivai bientôt sur le théâtre.
Quel désolant spectacle, mon Dieu ! Tout était perdu. Mon pauvre Poquelin rendait le sang par la bouche et par les narines. En me voyant, il essaya de parler, mais il ne put que me serrer faiblement la main.
La Béjart poussait les hauts cris.
— Au nom du ciel! madame, lui dis-je, laissez du moins mourir en paix celui dont vous n'avez fait que tourmenter l'existence!
On essaya de transporter Molière dans son logement; mais il s'évanouit en route, et nous craignîmes qu'il n'expirât avant le terme du trajet. A mi-chemin, on le déposa au parloir des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Il y mourut pendant la nuit.
Telle fut la fin du plus noble, du plus spirituel et du meilleur des hommes.
En songeant que la représentation de Versailles et celle du jour même avaient hâté sa mort, jeversai des larmes abondantes, et j'appelai toutes les malédictions célestes sur l'indigne favorite. J'accusais madame de Montespan de ce dernier malheur. '
Son outrage, lors de mon séjour à Saint-Cloud, n'avait-il pas provoqué de ma part une juste vengeance?
Pourquoi m'enfermer aux Repenties? n'était-ce point là sa [)lace plutôt que la mienne? Afin de m'arracher de cette odieuse