AMOURS IIISTOUIQL'lilS
rien laisser dans l'ombre ni de mes actions ni de celles des autres.
Et, puisqu'il s'agit de franchise, disons enfin à quel âge incroyable j'étais parvenue, sans que personne autour de moi en eût le soupçon le plus léger, sans que les adorateurs et les hommages cessassent de me poursuivre.
On venait d'entrer en mil six cent quatre-vingt-cinq, et j'étais née en mil six cent douze.
J'avais donc soixante-treize ans bien sonnés. ^
Soixante-treize ans!... et Châteauneuf soupirait du matin au soir à mes genoux, et Chaulieu ne me parlait que de son bonheur ! - : ■
En vérité, l'on pouvait sans flatterie me trouver belle encore. Mes cheveux ne grisonnaient pas ; aucune de mes dents ne branlait dans l'alvéole; si mon teint n'avait plus son ancien éclat, il conservait beaucoup de blancheur, avec une apparence de santé qui manque trop souvent aux jeunes visages. Cela tenait du prodige, et tontes les promesses de l'homme noir se réalisaient d'une manière elfrayante.
Au front seulement j'avais une petite ride, oi^i Chaulieu disait ({ue s'était réfugié l'amour.
Madame de la Fayette, scandalisée de mon éternelle coquetterie, me répétait à chacune de ses visites :
— Ninon, Ninon, quand serez-vous enfin raisonnable? Je lui répondais : ■
— Quand on cessera de m'aimcr.
— Vous avez tort, ma chère, vous avez tort ! répliquait-elle : n'attendez pas que l'amour vous quitte.
— Il vaut donc mieux quitter l'amour?
iiiïiiiiliÉillPf"
' •^^■. BEAUrf-: 'r.-=r==^ — "^la^ — -
i^jrrr: — ;r^s>6/cr^ ^
l'oui PII liiiir, je |)ro(l;uii;ii li.iiitciMciil ht (l;ilr ilc nui uai^siiiice.
PIIHI.IK, l'\l; i;rsT»VK IIAV.Mili
IMPRIME lAI; SIMON HACON
NINON DE LENCLOS . r.5.1
— Certainement. Si vous n'interrogez pas là-dessus la sagesse, prenez dn moins conseil de votre orgueil. • ''■
— Je crains que vous n'ayez raison, lui dis-je toute rêveuse.
— Oui, ma chère, ne le mettez pas en doute. Une femme d'esprit comme vous doit-ollc attendre la lin de ses triomphes? Sauvez, croyez-moi, votre gloire du naufrage. ■
Le raisonnement me frappait de plus en plus. Je me recueillis pendant une semaine, comme si j'allais procéder à l'acte le plus grave de ma vie.
Ma résolution prise, j'envoyai des invitations à mes habitués pour les réunir dans une assemblée extraordinaii'o; puis, faisant appel à tout mon courage, le cœur ému sans doute, mais bien décidée à l'acte solennel ipu' j'allais accomplir, je déclarai que je renonçais à l'amour.
Ici, j'ai besoin de faire un serment, car on pouriait s'imaginer que je raille ou (|u'un reste do coquetterie est en jeu dans l'affaire. Je le jure donc sur l'honneur, à cette déclaration tout le monde se récria.
Ce ne fut d'un bout à l'autre de mon cercle <jue réclamations et murmures.
On soutint que je n'avais pas le droit d'abdiquer mon sceptre, que j'étais encore la reine de la beauté, la pcile des femmes, l'étoile de mon sexe.
Pour en finir, je proclamai hautement la date de ma naissance.
Alors le soulèvement devint terrible. Il y eut une véritable révolte, une tempête d'indignation. Les plus exaltés allaient jusqu'à m'accuser de mensonge. On me somma de produire mon extrait de baptême. Deux ambassadeurs furent nommés
334 AMOURS IIISTOUIQUES
par la compagnie pour aller le réclamer au curé de Notre-Dame et le lever sur les registres de la paroisse.
Le lendemain, quand ils vinrent le mettre sous les yeux des incrédules et les convaincre de mon âge, les clameurs recommencèrent, mais dans un autre sens.
— Elle disait vrai ! criait-on.
— C'est merveilleux!
— Quel prodige!
— Il y a là-dessous du sortilège î
— Oui ! oui ! quelque magicien s'est évidemment mêlé de la chose !
Ces dernières paroles me firent tressaillir : je n'aimais pas ce qui me rappelait le pacte imprudent que j'avais signé.
— Voyons, messieurs, répondis-je, oubliez-vous qu'Hélène avait plus de quarante ans lorsque toute la Grèce se battit pour elle?
— Quarante ans, mais vous en avez soixante-treize!
— Le double... comprenez-vous?... le double!
— Je vous en prie, laissez-moi poursuivre. Ménélas la reprit à cinquante, et la trouva si belle encore, qu'il lui pardonna. Donc, il est à présumer qu'elle ne vieillit pas en un jour et que ses charmes durèrent bien au delà de cet âge.
— Allons donc, vous brodez l'histoire !
— D'ailleurs, il est prouvé que ceci rentre dans le domaine de la Fable.
— El Diane de Poitiers, messieurs, ajoutai-je, ne voyait-elle pas à soixante-cinq ans, au château d'xVnet, toute la cour à ses genoux?
NINON DE LENCLOS • ôo5
— Mais encore une fois, Ninon, vous en avez soixantetreize !
— Les deux femmes que vous citez ne soutiennent pas le parallèle !
— Ne mettez plus en avant madame Ménélas !
— Laissez en repos la belle Diane !
— Elle voit éclipser sa gloire!
Ils eurent beau crier, supplier, se désoler, me demander à genoux de ne pas fermer ma cour d'amour et de permettre encore aux oiseaux des Tournelles de voltiger autour de moi : je fus inflexible.
A partir de ce jour, il y eut une réforme absolue dans ma maison.
Le fard, la poudre et les mouches furent exilés de ma table de toilette. Je pris un costume sévère. Tout propos à double entente cessa dans mon cercle', et je condamnai sans miséricorde la porte de mon boudoir.
ÎNinon, la légère et sensuelle Ninon, que jusque-là ni les chagrins ni le malheur n'avaient pu rendre sage, se métamorphosa tout à coup, sans que rien l'y contraignît, par la seule force du raisonnement. On ne vit plus que mademoiselle de Lenclos, digne, sérieuse, renonçant aux folies du cœur pour les nobles plaisirs de l'esprit.
Madame de la Fayette était dans l'enthousiasme. Elle admi-