‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 20 sur 28 · II · texte numérisé non relu

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rail son ouvrage, encore plus par amitié pour moi que pai gloriole d'auteur.

Paris n'eut plus, dès ce jour, qu'un salon où se réunissaient les gens de goût, les célébrités en tout genre, et ce salon était le mien.

Racine, Boileau, Fontenelle, la Fontaine, Iluydens, Bussy- Kabutin, Charleval, Monlreuil, la Fare, Benserade, le vieux Desmarets, Quinault, la Bruyère, en un mol tous les beaux esprits de l'époque se donnaient chaque soir rendez-vous chez moi.

J'avais aussi beaucoup de personnages de la cour.

Le duc de Beauvilliers et le maréchal de Duras furent ceux qui, dans le nombre, fréquentèrent le plus assidûment mes assemblées.

Quant à mes aventures amoureuses, on n'en parlait plus. A tort ou à raison, l'estime générale m'était acquise, el je recevais des honneurs qui flattaient extrêmement mon amourpropre. •

■ Ainsi, lorsque le grand Condé rencontrait ma chaise, il descendait de carrosse et faisait baisser mes glaces pour me saluer.

Madame deMaintenon elle-même, qui, depuis son incroyable fortune à la cour, n'était venue me rendre visite qu'en tapinois; madame de Maintenon, de plus en plus dévote et sainte, daigna me faire l'honneur de paraître publiquement mon amie.

Je la reçus trois ou quatre fois en grand apparat.

Contre son habitude, elle eut assez de tact et de bienséance pour ne pas trop écraser la société de sa grandeur.

Des cardinaux, des évêques sollicitèrent l'entrée de mes salons. Plusieurs d'entre eux m'affirmèrent que le pape avait conservé le souvenir de mon voyage à Rome et parlait de moi souvent avec la plus haute estime.

L'abbé de Fénelon, cet homme aux mœurs si douces, à l'esprit si gracieux, à la parole si pleine d'onction et de charme, fut un de mes visiteurs les plus assidus, et madame Guyon, sa belle cousine, du côté de la branche des la Mothe, prêcha pour la première fois dans mon cercle la doctrine du quiétisme et l'amour pur de Dieu.

Jamais l'ancien hôtel Rambouillet n'avait eu plus de solennité, plus de décence.

Outre mesdames de la Sablière, de la Fayette et de Sévigné, je recevais mesdames d'Elbène, de Coulanges, du Fort; les comtesses de Souvré, de la Suze, d'Olonne, de Sandwich; les marquises de Vardes, de Créqui, de Saint-Lambert, les duchesses de Sully et de Bouillon, et les maréchales de Castelnau et de la Ferté.

Grâce à l'intervention de madame de Sévigné, bientôt Madeleine de Scudéri ne me bouda plus. Elle devint ma meilleure et ma plus intime camarade.

Je fis taire Boileau, qui s'avisait de crier partout et même d'écrire qu'elle ne méritait pas sa gloire. Il finit par écouter mes observations et montra pour les œuvres de la Dixième Muse une indulgence que je n'avais pas toujours eue moi-même.

Le tort de mademoiselle de Scudéri est de s'être beaucoup trop adonnée à la phrase, en négligeant l'étude des passions. Mais on ne pouvait lui refuser un esprit charmant et une grâce exquise dans l'entretien.

oiO AMOURS HISTORIQUES

D'une figure presque masculine, et laide autant qu'une femme peut l'être, elle ne laissa pas d'inspirer plus d'un amour sérieux. L'avocat Pellisson l'idolâtrait encore, et jadis elle avait complètement tourne la tête à Conrart, secrétaire de l'Académie française.

Pour madame Desboulières, il fallut, bon gré mal gré, qu'elle fît amende honorable à la Plihirc de Racine.

Le chagrin du pauvre auteur au sujet de l'injustice odieuse dont, à cette occasion, le public s'était rendu coupable envers lui fut si vif, qu'il résolut d'abandonner le théâtre. Il consacra sa plume à écrire des tragédies religieuses pour les demoiselles de Saint-Cyr.

Nous eûmes beau le sermonner à cet égard et lui prouver qu'il ne devait pas mettre son talent au service des folles aberrations de Françoise ; Racine se montra sourd à nos reproches et composa pour elle, à deux années de distance, Esther et Athalie. ,' >. .

Dans une de ses lettres, Saint-Évremond m'avait donné le conseil de lutter contre les déplorables tendances de la cour de Versailles. ; ,., .

Forte de son sentiment et de celui de beaucoup d'autres, je consacrais à cela mes plus constants efforts, et je suppliais de marcher dans la même route que moi ceux qui pouvaient m'aidcr à sauver du naufrage de la bigoterie nos belles mœurs françaises'.

* Ninon n'exagère pas dans tout ce qui précède. On en aura la certitude en lisant CCS deux passages, l'un tiré des œuvres du marquis de la Vare, mort en 171 '2, et l'autre de Saint-Simon.

« La demeure de mademoiselle de Lcnclos, dit le premier, était alors (1094) le rendoz-vous de ce que la cour et la ville avaient de gens estimables par

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Ma nouvelle manière d'ôlre me fit une réputation immense. On ne parlait que de la rue des Tournelles et de la bonne compagnie qu'on y rencontrait. Je n'en finirais plus si je voulais donner ici la liste des personnes qui sollicitèrent comme une grâce l'entrée de mon salon. - ■ ■-' • '

Dans la foule, je choisissais, et je choisissais bien.

leur esprit. Les mères les plus vertueuses briguaient, pour leurs fils qui étaient dans le monde, l'avantage d'être admis dans une société aimable que l'on regardait comme le centre de la bonne compagnie. Bien plus, la maison de Ninon était peut-être, dans les derniers temps de sa vie, la seule où l'on osât faire usage des talents de l'esprit et où Ion passât des journées entières sans jeu et sans ennui. Eniin, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-sept ans, elle fut recherchée par la meilleure compagnie du temps. » Saint-Simon dit à peu près la même chose en d'autres termes : M Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes, et montra tant d'esprit qu'elle se les conserva tous et les tint unis entre eux, ou pour le moins sans le moindre biuit. Tout se passait chez elle avec un respect et une décence extérieure que les plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle eut de la sorte pour ami tout ce qu'il y avait de plus trié et de plus élevé à la cour, tellement qu'il devint à la mode d'être reçu chez elle, et qu'on avait raison de le désirer par les liaisons qui s'y formaient. Jamais ni jeux, ni ris élevés, ni disputes, ni propos de religion et de gouvernement; ])eauconp d'esprit, et fort orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanterie, et toutefois sans ouvrir la porte à la médisance. Tout y était délicat, léger, mesuré, et formait les conversations qu'elle sut soutenir par son esprit et par tout ce qu'elle savait de faits de tout âge. La considération qu'elle s'était acquise, le nombre et la distinction de ses amis et de ses connaissances continuèrent à lui attirer du monde quand les charmes eurent cessé et quand la bienséance et la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l'esprit. Elle savait toutes les intrigues de l'ancienne et de la nouvelle cour, sérieuses et autres.. Sa conversation était charmante. Désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point; et, â la faiblesse près, on pouvait dire qu'elle était vertueuse et pleine de probité. Elle a souvent secouru ses amis d'argent et de crédit, est entrée pour eux dans des choses importantes, et a gardé Irès-hdèlemenl les dépôts d'argent et des secrets considérables qui lui étaient confiés. Tout cela lui acquit de la réputation et une considération tout à fait singulière. »

(SAiNT-SiMo^i, tome IV, page 4-2 1.)

Parmi ceux dont je ne jugeais pas convenable d'accueillir la demande, plusieurs s'ingénièrent à trouver des prétextes pour s'introduire chez moi et satisfaire leur curiosité. Ce fut ainsi que je reçus la visite du précepteur de M. le duc de Chartres, un certain abbé Dubois, si j'ai bon souvenir, dont la figure chafouine et astucieuse me déplut.

Il allait à Londres, et venait me demander une lettre pour Saint-Évremond.

Je la lui donnai, mais sans le recommander bien chaudement. Son visage, ses manières et ses discours ne m'avaient point séduite.

L'année suivante, deux grands deuils vinrent frapper la cour. Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, mourut presque subitement, et le grand Condé termina, dans son château de Chantilly, une carrière pleine d'héroïsme.

Il avait noblement racheté ses torts en couvrant de lauriers les pages de son histoire où se trouvait écrite sa révolte.

Bossuet prononça son oraison funèbre.

Depuis environ dix-huit mois, madame de Montespan, abreuvée de dégoûts, avait enfin pris le parti de se retirer dans ses terres. Elle faisait son possible pour achever saintement une existence bien mal commencée.

Peut-être trouvera-t-on que ma rancune envers la favorite a dépassé les bornes. Mais, encore une fois, était-ce à elle de me jeter le mépris et l'opprobre?

Oue Dieu lui pardonne ses torts, comme je le prie de me pardonner les miens!

Deux mois après la mort de la reine, nous eûmes une surprise dont je ne suis pas encore bien revenue, quoique les

folles prédictions de ma compagne de voyage dans les Vosges m'y eussent préparée depuis longtemps. ^

Françoise d'Aubigné, cette pauvre fille jadis abandonnée de tous, que madame de Neuillan prenait pour valet d'écurie : Françoise d'Aubigné, que j'avais tirée plusieurs fois de la misère, qui s'était vue en quelque sorte forcée d'épouser un culde-jatte; Françoise d'Aubigné, alors âgée de cinquante ans au moins, et aussi perdue de physionomie que le sont ordinairement les femmes à cet âge; Françoise d'Aubigné. veuve Scarron, vint nous dire en confidence qu'elle allait épouser Louis XIV.

Ainsi la prophétie de madame Arnoul s'accomplissait ! ■. ^ -

J'en tombai du plus haut des nues.

Le mariage, il est vrai, ne devait pas être public d'abord ; mais une femme assez habile pour arriver là n'avait plus aucune raison de s'arrêter en chemin. Je ne désespérai pas d'entendre bientôt proclamer la veuve Scarron reine de France.

Ils furent mariés par le père la Chaise à la chapelle de Versailles, en présence de l'archevêque de Paris. Bontemps, valet de chambre du roi, servit la messe. . , . v-, ;

A quelques jours de là, madame Louis XIV me fit proposer d'aller demeurer auprès d'elle à Versailles. .-

Je déclinai cet honneur. .- : . ,

N'étais-je pas aussi reine chez moi? Franchement, mon diadème me semblait préférable au sien.

Du reste, la crainte cachée qui la poussait à me faire cette proposition devint pour moi très-évidente, lorsque, peu de temps après, je la vis attirer les Montchevreuil à la cour. Elle protégea chaudement cette famille, d'une noblesse médiocre et

5it AMOURS llISTOniOUES

(riiiic considération douteuse, m;iis qui l'avait autrefois, dans lii IJrie, iK'bergée avec Villarceaux.

La nouvelle épouse tremblait que l'histoire de ses vieilles intrigues n'arrivât aux oreilles du roi, ou du moins (ju'il n'eût à cet égard des preuves trop claires.

Mais une quantité de personnes étaient au courant des secrets sur lesquels elle voulait jeter le voile. Tous les hôtes qui, depuis vingt ans, s'étaient succédé dans ma maison de la rue des Tournelles (et le nombre en devenait incalculable) connaissaient plus ou moins la cause de mon voyage à Naples. 11 y avait chez moi certaine chambre jaune, sur une glace de la- (pielle cet indiscret de Villarceaux avait, au moyen d'un diamant, écrit le (piatrain le plus erotique du monde en l'honneur des charmes de Françoise.

Que pouvais-je faire à cela?

Si j'eusse cru sérieusement que mon amie pût atteindre à ce comble surprenant de fortune, j'aurais rompu la glace.

Mais tout le monde avait lu ce maudit quatrain. L'avocat Loret le publia dans son journal, et cela fit un esclandre épouvantable, sans compter les couplets qui survinrent, et que l'on entendit chanter bientôt dans tous les coins de rue.

Cescou()lets étaient terribles pour l'amour-propre du royal époux. Je n'en citerai qu'un seul :

On est ravi que le roi noU-e sire

Aime la d'Aubigné; Moi, Villarceaux, je m'en crève de rire, • •>

Ili: hi! lii! hi! hi ! hé!

Puis je dirai, sans êlre des plus lestes,

Tu n'as que mes restes, Toi,

Tu n"as que mes restes 1

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Phœbus d'Albret, Yillars et tous les autres amants de madame Scarron eurent ensuite leur tour. Ils vinrent à la file l'un de l'autre, chacun avec un couplet spécial imité du premier, et dont le refrain était toujours :

Tu n'as que nos restes, , ..

Toi,

Tu n'as que nos restes! ' '

A cette époque, il m'arriva une aventure bien extraordinaire.

Pendant mon dernier voyage d'Italie, une femme âgée était venue plusieurs fois frapper à ma porte, disant à mes domestiques qu'elle me connaissait depuis cinquante-sept ans et qu'elle s'appelait Marion Delorme.

Apprenant cela, je commençai par frissonner et pâlir.

Jusqu'à ce jour, aucun mort ne m'avait rendu visite. Bien que Marion eût été mon amie intime, j'aimais autant qu'elle ne se dérangeât pas du repos de la tombe pour venir me faire cette politesse.

En réfléchissant toutefois, je songeai que quelque intrigante pouvait avoir imaginé ce singulier moyen de me soutirer de l'argent.

Je me disposais donc à bien la recevoir, c'est-à-dire à la traiter du haut en bas, si elle se représentait. Mais je ne vis personne.

Il y avait plusieui^s semaines que ce bizarre événement était sorti de ma mémoire, lorsqu'un matin je reçus, d'un commissaire de police du quartier Saint-IIonoi^é, une lettre fort pressante.

Ce magistrat me priait de passer à son bureau le plus vite possible, et pour affaire essentielle.

J'y courus à l'instant même.

A peine fus-je entrée dans le cabinet du commissaire, qu'une vieille femme, gardée à vue par des exempts, leur échappa pour se précipiter à ma rencontre et me serrer contre son cœur.

Elle se mit à crier :

— C'est elle!... oui, c'est bien elle, je la reconnais!... Ninon! ma chère Ninon!... Vous êtes donc enfin de retour?... Ah ! que le ciel soit béni ! je vous devrai mon salut.

J'eus toute la difficulté possible à m'arracher de ses bras.

— Pour Dieu, madame, lui dis-je en la repoussant, soyez moins vive, et trêve à ces témoignages de tendresse! Qui êtesvous, et où vous ai-je vue? . ' '

— Eh quoi ! fit-elle, vous ne me remettez pas? Je la regardai en face, bien attentivement.

— Vous me reconnaissez?... Oh! je vous en conjure, dites que vous me reconnaissez!

— Non, madame, en aucune sorte, je vous le jure.

— Miséricorde! c'est impossible!

— Pourquoi donc? au riez-vous la prétention de me forcer à mentir?

— Mais je suis Marion Delorme, votre meilleure amie!

— Ah! ah! c'est donc vous qui êtes venue rue des Tournelles?

— Moi-même.

— Eh bien, ma chère, je ne vous fais pas compliment de votre fable : elle manque de vraisemblance et d'habileté. Re-

noncez, je vous y engage, à nous en imposer, surtout de cette façon maladroite.

— Bonté divine ! ayez pitié de moi !

— Je suis désolée de ne pouvoir vous être agréable, madame, et par une raison toute simple : Marion Delorme est morte depuis longtemps. ; ! ^ , - V - ,

— Non ! non ! cria-t-elle, je ne suis pas morte ! c'est le docteur Gui Patin qui m'a sauvée.

— Allons donc !

— Je vous en fais le serment devant Dieu !

— Gui Patin, l'excellente idée ! J'étais à côté de lui au convoi de mademoiselle Delorme : ainsi le mensonge est flagrant. J'ignore dans quel but il vous plaît de ressusciter Marion; mais n'espérez pas, madame, que je devienne votre complice.

Là-dessus elle jette des clameurs, fond en larmes et se tord les bras avec désespoir.

On m'apprend qu'elle accuse d'un vol les servantes de son hôtel, et que je suis appelée là pour garantir sa probité.

Déjà M. Desmarets de Saint-Sorlin, dont elle se disait aussi Tamie intime, venait d'être mandé, comme moi, et n'avait pu la reconnaître. v

Je quittai bien vite le bureau du commissaire.

Les cris de cette malheureuse me poursuivirent jusqu'au bas de l'escalier. J'en éprouvais une certaine émotion dont je ne me rendais pas compte, et je me fis conduire à tout hasard chez le docteur Gui Patin.

Il demeurait à deux pas, rue de l'Arbre-Sec.

Mais on me dit qu'il était en Prusse, où il partageait l'exil de Charles Patin, son fils, condamné pour avoir gardé six

exemplaires d'un libelle dont les ministres lui avaient ordonne de supprimer toute l'édition.

Cependant le docteur seul pouvait éclairer la justice etm'éclairer moi-même.

Je pensai qu'il était facile de lui écrire, et je retournai chez le magistrat pour lui conseiller d'user de ce moyen.

— Oh! me répondit-il, c'est prendre beaucoup trop de peine pour une folle! Après votre départ, elle nous a donné les preuves les plus évidentes qu'elle avait le cerveau frappé. Je l'ai fait conduire à l'IIùtel-Dieu ; ne vous en inquiétez {(lus '. ' -,

En effet, où pouvait être l'apparence que Gui Patin eût simulé la mort de Marion Delorme sans m'en rien dire? Le commissaire avait raison, c'était une folle. ■ .

.l'oubliai cette histoire et je ne m'en occupai plus.

Madame de Maintenon faisait un singulier usage du surcroît de puissance que lui donnait son hymen avec Louis XIV. Le jésuite-confesseur dictait alors ses volontés à celle dont il avait accru la fortune et que ses manœuvres venaient en quelque sorte de porter au rang suprême.

Françoise aidant, il acheva de dominer l'esprit du maître.

Puis, une fois assurés tous deux de leur influence, ils firent comprendre au royal pénitent que sa vie d'amour avait besoin d'être rachetée aux yeux du Seigneur.

IjOuis XIV, saisi de crainte, ne voyait plus en rêve que des fournaises ardentes, où Belzébuth, avec sa fourche traditionnelle et ses cornes, se préparait à l'ensevelir. On réussit donc

' Voir les Confessions de Marion hclorme. (Note de t-'EunEir.) ; , ;

aisément à le décider au moyen que le père la Chaise lui présentait comme le plus efficace pour opérer son salut.

Rien n'était plus simple. Il s'agissait de tuer la religion protestante et de n'en plus laisser trace dans le royaume.

Enchantée de pouvoir aller droit au ciel après une vie qui pouvait lui faire craindre de rencontrer quelque obstacle en chemin, Sa Majesté se hâte de révoquer l'édit de Nantes, et voilà le feu partout!

Les huguenots refusent de se convertir.

On envoie des dragons en province pour les sermonner à coups de sabre, piller leurs biens, brûler leurs maisons, violer leurs femmes et leurs filles.

Madame de Maintenon et son jésuite prétendaient que, si les apôtres avaient agi de la sorte, le christianisme eût été beaucoup moins longtemps à s'établir.

Par malheur, l'événement ne justifia pas ces douces et évangéliques mesures. Au lieu d'abandonner la religion de leurs pères pour en adopter une qu'on leur prêchait le glaive et la torche à la main, les huguenots sortirent de France, et avec eux émigrèrent le commerce et l'industrie, dont ils étaient l'unique soutien. .

Cette persistance de l'hérésie à ne pas se courber sous le joug de la foi excita de plus en plus le zèle des saints apôtres de Versailles.

Les dragonnades redoublèrent.

Pendant quinze mortelles années, le pays fut témoin de ces horreurs, et le clergé les approuva, sauf deux de ses membres, qui méritèrent autant d'éloges que tout le reste méritait de blâme.

Ce furent M. d'Orléans et l'abbc de Fénelon.

Le [)remier logea, six semaines durant, à son évêché les soldats envoyés par la cour et leur défendit de tourmenter aucune famille du diocèse.

Quant à M. de Fénelon, choisi pour diriger les missionnaires du Poitou et de la Saintonge, il refusa, comme l'évêque d'Orléans, le coupable auxiliaire de la force et convertit plus d'hérétiques par sa douceur et son éloquence que les autres prêtres avec l'aide des dragons et des bourreaux.

Tandis qu'on sabrait et qu'on égorgeait dans les provinces, Sa Majesté Louis XIV s'occupait à Versailles de choses fort graves.

Il s'appliquait à changer la coiffure des femmes.

Cette autre réforme lui semblait pour le moins aussi importante que la réforme religieuse; mais là surtout il eût fallu des dragons, et l'entêtement de ces dames ne pouvait être comparé qu'à celui des hérétiques. ■

Le grand roi, chaque jour, avait beau crier contre les fontanrjes, il prêchait dans le désert.

Par esprit d'opposition sans doute, on n'en restait même que plus attaché à cette absurde coiffure, à ce bâtiment de fil d'archal, de rubans, de cheveux, de gaze et de toutes sortes d'affiquets, dont la hauteur s'élevait au moins à deux pieds.

Quand on rencontrait une femme, on lui voyait la figure au milieu du corps. • ^ -

Toute l'éloquence de Sa Majesté, ses paroles persuasives, ses railleries, sa colère réussirent à accroître de quelques pouces l'élévation des fontanges et à y faire ajouter deux ornements

en gaze noire, appliqués aux oreilles, plus liauls encore que tout le reste, et qui prirent le nom de cornes.

Madame de Maintenon s'encorna la première , nouvelle preuve qu'en France la mode -est tyrannique et fait oublier la soumission conjugale aux plus vertueuses épouses.

Cet immense édifice tremblait à chaque geste et menaçait ruine à tout propos.

Louis XIV cessa de le critiquer, dans la crainte de voir s'élever les fontanges à la hauteur des pyramides d'Egypte.

Pendant que ces graves questions s'agitaient à Versailles, Catinat et Luxembourg battaient l'ennemi aux frontières. Françoise n'oublia pas de recommander à la sollicitude de ces deux généraux le jeune officier qui avait jadis prodigué des consolations si tendres à son veuvage.

A l'armée, Villars monta rapidement de grade en grade. Le bâton de maréchal de camp ne pouvait lui manquer un jour.

Depuis notre voyage à Rome, je n'avais vu que très-rarement le poète Santeuil. Il s'était lié d'amitié fort vive avec ce vaurien de d'Aubigné, qui faisait le plus grand désespoir de sa sœur, et dont les incartades étranges amusaient la ville et la cour.

J'écrivis à Santeuil de venir, un matin, déjeuner rue des Tournelles. Il ne manqua pas de m'amener son inséparable. D'Aubigné s'écria, dès en entrant :

— Eh! bonjour, chère demoiselle!... Il y a vraiment un siècle, si plus ne passe, que je n'ai eu l'avantage de vous baiser la main Fréquentez-vous encore ma bégueule de

sœur?

— Tout beau, monsieur, tout beau ! Est-ce ainsi que vous traitez une i)ersonne qui fait la gloire de votre famille?

— Ali ! ail ! la gloire!... ah! ah !.... Voilà, partlieu, qui est divinement trouvé! s'écria-t-il on riant aux larmes... la gloire !... Il est certain, après tout, que je ne devais pas m'attendre... Enfin n'imitorto, je suis furieux contre elle et contre le beau-frère !

— Pourquoi cela, monsieur? ■ '

— Vous me le demandez !

— Sans doute, car ni votre intérêt ni les bienséances ne vous conseillent de tenir un pareil langage.

— xMais vous ne savez donc rien? me dit-il en se campant; les deux poings sur la hanche.

— Absolument rien.

— Vous ignorez les persécutions, les avanies dont ils me rendent victime? ., ' . ■ .

— Je les ignore.

— En ce cas, déjeunons, et faites-nous verser du meilleur • vous en apprendrez de belles! ^ . .;

Je crois vraiment qu"il était déjà gris.

Au bout du premier flacon de bourgogne, qu'il eut épuisé en deux rasades, il reprit, sans permettre à l'autre convive de placer une parole :

— Figurez-Vous, mademoiselle, que cette damnée bigote...

— Mais, je vous en prie, interrompis-je, ménagez Françoise, et n'oubliez pas que je suis toujours son amie.

— Oh! vous pouvez lui reporter mes discours... ça m'est, pardieu, bien égal!... et si le beau-frère y trouve à redire, je l'attends, le beau-frère!

— Vous ne craignez donc pas la prison?

— Je ne crains rien, flamme et sang!

— Vous avez tort.

— La prison, la prison... Je percerais le ventre de l'exempt qui anrait l'audace de porter la main sur moi... voilà qui est convenu!... Ah! mais croit-on m'imposer silence? Je suis le chef de la famille, entendez-vous? Tant pis pour Louis-Dieiidonné s'il a eu la fantaisie d'épouser ma sœur !

— Allons, monsieur, du calme... et un peu de prudence.

— La prudence est la mère de tous les vices, la patronne de la peur. On écrit ce mot sui^ le<lrapeau des lâches.

— Vous êtes fou!

— Je suis le frère de Françoise, et je n'entends pas qu'elle ou son mari me manquent de respect, corne et tonnerre!... Ah! ah! le roi!... soit dit entre nous, il n'est pas à la noce... Charmante acquisition qu'il a faite là, je m'en vante !... une bégueule enracinée, une vieille coquette, qui n'ose dire ni les années qu'elle a ni les dents qu'elle n'a plus!

Santeuil se tenait les côtés dans un accès de gaieté folle.

Je compris, dès lors, pourquoi ces deux originaux avaient tant de sympathie l'un pour l'autre.

Rire, houffonner et boire, était l'existence favorite du chanoine. Il trouvait en d'Aubigné le seul homme qui pût lui tenir tête en tout.

— Va, mon cher, va ton train ! disait-il en excitant encore son ivrogne d'ami. Qiiand tn parles de ta sœur, tu as de l'esprit comme un diable... N'est-il pas vrai, Ninon?

— Je ne crois pas, répondis-je gravement, ([ue l'esprit doive s'exei cer aux dépens du cœur.

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