LETTRE DU CHEVALIER DE PANAT A MALLET DU PAN
Londres, janyiep 1796.
w Je trouve enfin, mon cher ami, une occasion sûre pour vous écrire ; c'est la première qui se soit présentée depuis mon arrivée à Londres. Montlosier et Malouet me donnaient de; vos nouvelles lorsqu'ils en recevaient. Us m'ont communiqué vos lettres toujours pleines d'intérêt. J'y ai vu aussi que vous n'aviez pas oublié un homme qui vous est bien tendrement attaché.... J'ai
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quitte Bruxelles avec le cardinal de La Rochefoucauld. Nous avons tenu ici jusqu'au dernier moment. Des affaires m'appelaient à Londres : je me séparai de mon oncle. Je n'ai rien fait à Londres, et j'ai eu le malheur d'y perdre mon frère. Il est impossible d'être frappé à la fois dans plus de sentiments et d'intérêts.
« Je n'ai cherché à me placer dans aucun corps français, parce qu'un officier de la marine à trente-deux ans est bien peu propre à être lieutenant d'infanterie ; me santé était un autre obstacle. £t d'ailleurs ma défaveur auprès du parti aristocratique est telle que je n'aurais sûrement pas obtenu un emploi, si je l'avais sollicité. Il restait cette foule de métiers qu'ont embrassés ces nobles chevaliers français qui voulaient relever le trône et l'autel, et frémissaient au seul mot d'accommodement. Cette ressource n'en était pas une pour moi. Voilà, mon cher ami , ma triste situation ; j'attends la paix pour fixer mon sort* Alors, quel que soit le gouvernement qui domine en France, soit que la constitution actuelle s'y maintienne, soit qu'elle soit renversée par les terroristes, j'irai m'offrir aux poignards de Rewbell ou de Duheim plutôt que de périr d'opprobre et de faim sur une terre étrangère. Vous recevrez, mon cher ami, un petit ouvrage qui a paru sous le nom d'un de mes camarades, mais que j'ai rédigé. Vous y trouverez des détails intéressants sur l'affaire de Quiberon, et vous serez content, je l'espère, de l'esprit dans lequel il est écrit. J'ai puisé cet esprit de raison et de sagesse dans vos ouvrages, dans vos conversations.
« Vous nous parlez souvent de la folie de Vérone. Hélas! mon cher ami, cette folie est générale et incurable. Combien vous vous trompez en croyant qu'il y
a un peu de raison dans la cour du frère ! nous voyons tout cela de près et nous gémissons : personne n*est corrige ; personne n'a su ni rien oublier, ni rien apprendre. Tous les chefs de Taristocratie, tous les hommes in* fluents, sont bien au delà des idées de Coblentz. On ne peut donc former aucune espérance. La nature des choses ramènera bien la monarchie , mais jamais Louis XYIIT. Les démarches insensées de ce prince ont précipité la ruine de son antique maison : il s'est perdu, et a entraîné avec lui tous ces hommes constamment aveuglés, tout à la fois victimes et exemples.
« Je vois souvent Montlosier, Malouet et Lally; nous pleurons tant de fautes commises, tant de malheurs qui en ont été la suite. Nous cherchons un remède sans le découvrir. Mais du moins cette intimité, cette communauté d'idées et de sentiments, a bien ses charmes. Combien vous nous manquez!
(c Adieu, mon cher ami ; quand vous reverrai-jePNos destinées sont trop incertaines pour que je puisse même former une espérance ; je suis du moins sûr que votre intérêt ne m'abandonnera pas, et cette pensée est douce pour mon cœur. »