‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 18 sur 42 · LETTRE DE LALLY-TOLLENDAL A MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

LETTRE DE LALLY-TOLLENDAL A MALLET DU PAN

Londres, le 10 janyier 1796.

ce Montlosier, monsieur, m'a donné une grande preuve d'amitié en m'avertissant qu'il partait tout à l'heure un voyageur à qui l'on pouvait confier avec sécurité tout ce qu'on voudrait vous adresser. Je suis fâché seulement que cette occasion soit aussi subite, car je me sentais un grand besoin de causer un peu longue-

ment avec vous. Premièrement, je voulais vous remercier de vous être souvenu de moi en écrivant à Malouet^ et puis vous ne pouvez vous imaginer quelle espèce d'entraînement m'ont fait éprouver vos deux dernières lettres. Vous l'auriez conçu, j'en suis sûr, si Mounier eût été près de vous, s'il eût lu avec vous le paquet que je le priais de vous communiquer, et que je voudrais bien que vous eussiez ouvert. Psene gemellij monsieur, et quand on s'entend si complètement, si parfaitement, si miraculeusement, sans s'être rien dit, il faut se parler ensuite pour toujours s'entendre.

« Mounier est d'une paresse qui va mille fois au delà de la mienne, c'est le plus grand excès connu. Il m'écrit qu'il m'écrira; il me mande en courant qu'il saisit tous les moyens de faire passer à Vérone les vérités utiles, mais qu'on les y repousse. Et il me laisse là-dessus, en ajoutant seulement qu'il croit que le roi a les meilleures intentions du monde. Je lui envoie copie littérale de mes dépêches à Vérone, de la déclaration que j'ai proposée, de vingt pages de raisonnements et de faits positifs dont j'ai fait suivre le projet de manifeste. Je lui rends compte de la première réponse que j'ai reçue du maréchal. Je lui dis que je suis mieux instruit que lui des intentions du roi et qu'il y a trop de duperie, même trop de niaiserie à parler des bonnes intentions d'un règne (puisque règne il y a) qui débute ainsi. Je lui demande s'il a reçu deux exemplaires d'un livre de moi en deux volumes, que je lui ai envoyés depuis un an, dont un pour lui et un pour vous. Il ne me répond pas.

« Si vous saviez, monsieur, où est actuellement cet incorrigible Mounier, que je n'en aime pas moins de tout mon cœur, quoique je le boude de même, dites-lui,

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je vous prie, que je lui demande de vous communiquer les deux pièces dont je viens de vous parler.

« M. de Castries , pour éviter de discuter avec moi la proclamation adoptée , m'a écrit le premier jour de son arrivée à Vérone : w Je n'ai pas encore vu la procla- « mation que Sa Majesté a publiée. »

Ci Je ne sais pas ce que le duc de Bourbon est à l'armée de son père; mais ici il est impossible d'être plus modeste, plus modéré, plus intéressant, plus attachant, que ne l'est le duc de Bourbon. Quand il arriva dans cette ville pour la première fois, avant la sotte expédition de l'île Dieu, il vint loger dans une auberge tenue par un Français, nommé La Sablonnière. Le second jour, La Sablonnière lui offrit de renvoyer de chez lui quelques officiers et soldats républicains qui allaient partir d'Angleterre pour être échangés, ic Pourquoi « donc? répondit le duc de Bourbon aVec simplicité. « J'en ai rencontré quelques-uns, et ils ne m'ont point « offensé; ils sont d'un parti, je suis d'un autre, je fais « mon devoir. Ils sont peut-être de fort honnêtes gens, « laissez-les tranquilles. » Ces farouches républicains se sont sentis émus ; ils ne l'ont jamais rencontré sans lui témoigner des respects. « SMls étaient tous comme « celui-là ! » ont-ils dit.

« On a été fort en peine du comte d'Artois, qu'on a cru jeté sur la côte de Norvège. Enfin on a su hier au soir qu'il était arrivé à Edimbourg dans le château que le roi lui donne pour résidence, d'où il ne pourra sortir que le dimanche, sous peine d'être arrêté pour ses dettes, et où le roi le défrayera de tout pendant l'hiver. La partie passionnée de notre ministère songe toujours à une nouvelle campagne et à de nouvelles descentes. Le premier vœu de M. Pitt est très-certainement la

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paixy et Fox lui-même dit tout bas à'ses amis qu'il croit aujourd'hui son rival sincère dans le projet de terminer la guerre. Voilà ce que j.e puis vous donner de certain.

« La cause des sections m'a paru aussi sainte que celle de Louis XVL J'ai adressé de loin tous mes vœux, tous mes respects, et j'ai gémi de ne poinroir consaorer tous mes efforts à ceux qui dirigeaient ce mouvement si pur, si moral, si juste, si noble, qui ne s'est égaré qu'un jour, et qui malheureusement s'est perdu en s'égarant. Puisque vous avez eu la consolation et la gloire d'être un de ses premiers inspirateurs, prenez, je vous en prie, dans cet hommage profondément sincère, toute la part qui vous appartient. Pendant que cette grande querelle s'agitait , vous n'aurez pas entendu plus de vœux que moi pour le triomphe de la Convention, et vous ne les avez pas entendus avec plus d'horreur.

« Vous croyez le frère du roi plus raisonnable; oui, dans ce moment, c'est-à-dire depuis qu'on a échoué sur les côtes. On désapprouve actuellement la proclamation de Vérone. On proteste de sa modération, on en fait parler par tout son monde. Mais dans l'instant de l'espoir, on a repoussé comme absurdes et comme insolentes quelques idées d'un manifeste plus modéré adressées par M. de Galonné lui-même. On a refusé de voir M. de Galonné qui a sacrifié à leur cause cent mille écus de rente , qui maintenant n'a pas de quoi dîner, et change de logement, c'est-à-dire dé chambre tous les huit jours, pour échapper à la poursuite des créanciers qui, après avoir fait vendre tout ce qu'il avait, ne sont pas encore payés.

« Il y a quinze jours que c'était une joie parmi tous

ces messieurs, parce qu^on avait appris que ce malheureux prétendant avait une grosseur au cou, et je ne sais quoi aux jambes. On faisait mourir le pauvre homme en moins de trois mois d'hydropisie, d'apoplexie, de toutes les maladies dont une misérable créature peut être affublée : et puis l'on verrait quelle différence de son frère à lui ! C'était celui-là qui serait Henri IV ! Il enfoncerait son chapeau! et toutes les bêtises de ce genre. Si vous saviez comme toutes les velléités de modération disparaisiiaient.

« Je me suis laissé allé à vous écrire comme si nous causions. Faut-il que je, vous demande pardon d'être arrivé à la huitième page ? Soyez assez juste pour y voir du moins un gage d'estime, de confiance, et de l'amitié dont je désirerais que les nœuds se resserrassent entre nous. »

Correspondance de Mallet du Pan avec M. de Sainte-Aldegonde.

— Lettre du comte Souza-Cotînho sur les nouvelles* dispositions de la cour de Vérone. — Questions du comte d'Artois sur le duc d'Orléans (Louis-Philippe). — Réponse de Mallet.

— Fragments de la correspondance pour l'empereur. — Lettres de Mallet du Pan , de Louis de Narbonne , de Sainte- Aldegonde , de Malouet.

L'année 1 796 , quatrième de la république française , offre à l'intérieur le spectacle curieux de la révolution continuant, fatiguée d'elle-même, à marcher vers le précipice d'une monarchie despotique, et de la nouvelle société avide de reprendre les plaisirs et les mœurs de l'ancienne, tandis qu'au dehors le général Bonaparte enlève les victoires à la course, révolutionne l'Italie et épouvante le Directoire , en lui parlant de son armée comme les chefs de la révolution parlaient naguère du peuple , quand ils s'apprêtaient à renverser le trône. Jamais aussi, malgré la retraite des armées françaises sur le Rhin et les talents de l'archiduc Charles qui commence à prendre place parmi les grands noms de l'histoire , les autres puissances de l'Europe n'avaient encore éprouvé de plus vives alarmes. Le caractère de la lutte avait totalement changé, et une phase nouvelle, redoutable, s'ouvrait

pour elles dans le développement de la révolution , à rinstant même où celle-ci épuisée et transformée allait se voir enlever le but dernier de ses efForts , la république sa conquête. La correspondance de Mallet du Pan, les informations qu'il reçoit, les réflexions qu'elles lui inspirent, ses lettres et celles de ses amis, reflètent très-vivement la physionomie mobile de cette époque singulière. Nous continuerons donc à offrir des extraits de cette correspondance. Entre ces faits viendra cependant prendre place le seul incident personnel que nous offre, durant cette année 1796, la biographie de notre publiciste , c'est-à-dire la publication de son écrit sur le républicanisme français.

LETTRE DE MALLET DU PAN AU œMTE DE SAINTE-ALDEGGNDE.

10 janvier 1796.

« .... Je réponds maintenant aux importantes questions de votre lettre. Aussitôt que j'eus été informé du projet sur M. le duc d'Angoulême et sur son mariage avec Madame royale, j'ai travaillé à le combattre, j'ai envoyé à Paris un mémoire très-fort à ce sujet, et je ne cesse point de le discuter contradictoirement par lettres. Rompre arbitrairement la ligne de succession, disposer révolutionnairement de la couronne, regarder la monarchie comme au jour de sa création, sont des idées pernicieuses sous tous les rapports et dont les conséquences sont incalculables. Jamais Monsieur ni son fils ne se prêteraient à une pareille violation des lois fondamentales. J'ai cru de mon devoir, et remplir les intentions de Monsieur, en représentant

toutes ces considérations. Je vous prie, mon cher comte, de ne pas le laisser ignorer au prince ; car, historien du projet formé à Paris, je n'en suis pas l'apologiste, encore moins le promoteur. Il ne faut pas espérer que cette foule de gens revenus à la monarchie adoptent volontairement un roi sans des garanties préalables : tout ce qu'on peut espérer, c'est qu'ils adressent au roi leur capitulation, et traitent avec lui en le reconnaissant comme héritier légitime de la couronne. Point de doute que si ce prince, consultant les d'Entraigues, repoussait toutes conditions et s'en tenait aux termes de sa déclaration, on n'offrît le trône à d'autres, ou qu'on n'organisât peut-être une république. Le sort du roi et de la monarchie tiendrait alors définitivement à la résolution de Vérone. Si donc on veut faire tomber ou affaiblir ces projets de déplacer le trône, et en même temps donner aux ressources monarchiques toute la valeur qu'elles peuvent conserver, il est nécessaire que le roi se rende accessible et conciliant, que ses dispositions se manifestent par ses démarches, par le choix de ses conseils et par toutes les voies que j'indiquais au mois de juin. J'apprends donc avec une vive joie, mon cher comte, que Monsieur travaille à amener Vérone à ce système de rapprochement. L'arrivée de MM. de La Vauguyon et de Saint-Priest est de bon augure. »

M. de Saint-Priest avait été appelé en effet à Vérone *, et il quitta la Suède pour se rendre aux désirs du roi, mais en chemin il reçut contre-ordre et se rendit successivement à Saint-Pétersbourg et à

• Voy. Lettres et Instructions de Louis XVI II au comte de Saint-Priest, précédées d'une notice par M. de Barante. Paris , 1845.

Vienne, pour suivre auprès de Catherine et du cabinet de l'empereur les intérêts de Louis XVI II. Cet ancien ministre, ce fidèle ami de Louis XVI, était assurément le meilleur conseiller que le nouveau roi pût appeler à lui : tel était le sentiment de Mallet, qui répondit aux questions de M. de Sainte-Aldegonde sm* la sagesse de ce choix : « J'estime et j'aime beaucoup M. de Saint-Priest ; il a de Texpérience, de la fermeté , une bonne ligne d'opinions , de la capacité, et tout ce qu'il faut pour être un bon ministre, sans être un homme du premier ordre. Je l'ai suivi en 1791 dans des circonstances très-délicates , très-difficiles , il s'y est conduit avec dignité , dextérité et succès. Lui et l'archevêque de Bordeaux étaient au conseil , quoi qu'on en dise, ce qu'ils devaient être, et le roi leur rendait justice. »

LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTEALDEGONDE

28 janvier 1796.

« Je ne crois point à la paix, ou je me trompe fort, parce que le Directoire veut tout garder, et espère toujours détacher encore une puissance après l'autre , comme Tannée dernière. D'ailleurs il faut à sa tyrannie des armées isolées de l'intérieur, et à sa misère des envahissements *, il va les tenter au printemps par tout ce qui lui reste de ressources. Vous le verrez, comme en 1794, jeter une seconde fois la France entière et spoliée à la face des étrangers, et les écraser avec ses débris s'ils n'y prennent garde.

« Les réquisitions sont pires- que sous Robespierre,

et, grâce à la qualité des agents exécuteurs, on s'y soumet partout. L'un livre ses grains, l'autre ses chevaux, le troisième ses fourrages, et le quatrième ses enfants. C'est une grêle sur la jeunesse, celle de Paris est enlevée dans les rues : le citoyen Thureau, ex-Montagnard conventionnel, chargé de cette besogne, va de maison en maison, inspecte les habitants, enlève qui lui plaît. Nombre de jeunes gens ayant obtenu leur congé absolu s'étaient mariés, Thureau les a fait marcher aux frontières sans autre forme de procès, après leur avoir volé leur titre. L'emprunt forcé s'exploite avec la même grâce. Des sections entières sont taxées à six cent mille livres par tête. Aussi la levée s'est arrêtée tout court, non par esprit de rébellion, mais par l'impuissance de payer. Paris ne fournira pas dix millions en numéraire ; et cet emprut, auprès duquel celui de Cambon était un impôt paternel, ne rendra pas cent cinquante millions effectifs, tant en numéraire qu'en assignats. On barre le papier qui rentre, et l'on en émet dans une proportion très-supérieure : cette émission va de quatre' à cinq millions par jour. Voilà pourquoi, lorsque le gouvernement les recevait à un centième, ils sont restés constamment au-dessous; l'opinion unanime de la Bourse est qu'ils seront dans six semaines à dix mille francs pour le louis d'or.

ce Malgré cet horrible épuisement, les produits quelconques de l'emprunt, l'argent qu'ils trouvent encore contre assignats, la vente des matières d'or et d'argent et des diamants volés , qui s'effectue , les réquisitions en nature , les coups de piston en Hollande et dans la Belgique , les petits secours que Hambourg et d'autres villes de commerce ont la criminelle démence de leur avancer, enfin les engagements et les livraisons aux-

quelles on forcera les fournisseurs, tout cela suffira pour les soutenir ; si Ton est battu on fermera boutique, si Ton triomphe, on saccagera Tëtranger.

« Les Jacobins prennent de jour en jour un ascendant plus marqué. Tallien est parmi eux ce que fut Robespierre à leur égard , après qu'il eut passé de la commune du 1 0 août à la Convention nationale. Ni Tallien, ni Carnot , ni Louvet, n'aiment les Jacobins, qui sont ingouvernables, mais ils s'en servent pour écraser les royalistes , sauf ensuite , sifata sinant , à réduire les Jacobins.

« Ni le temps, ni la misère, n'ont changé le bas peuple, c'est toujours la haine du tyran et l'amour de l'égalité. N'écoutez pas ceux qui vous disent que le peuple est bien revenu. Au premier coup de tocsin il referait un 1 0 août et un 2 septembre , les démagogues sont toujours sûrs de lui , toutes les fois qu'il s'agit de faire la guerre aux propriétaires*. Grand nombre de bourgeois, de rentiers, de lettrés, sont redevenus bons royalistes , mais tout cela ne vaut pas cinquante sans-culottes. Celui-ci compte sur ses bras; le royaliste sur son voisin. Celui de Paris espère dans les départements; celui des départements espère dans Paris. L'esprit public proprement dit, est un esprit de résignation et d'obéissance ; chacun cherche à se tirer , coûte que coûte, c'est-à-dire par mille bassesses infâmes , de la détresse générale *• Depuis le 1 3 vendémiaire (5 octobre) le dé-

* Le correspondant de Mallet ajoute : Le peuple crie misère , il sacre contre la république, mais parlez-lui raison, dites-lui qu'il fut heureux jadis, etc. ; il répond qu'il ne veut phis de maître, et que les aristocrates voudraient lui faire demander un roi par la faim et la peine, mais qu'il mangera plutôt les pavés. U est encore tout colère.

* C'est la remarque récente de M. de Barante : c Ce n'était plus le temps de la terreur et des échafauds , mais le désordre de l'administra-

couragement est général. Ce qui n'empêche pas le beau monde d'aller à la comédie , en passant sur les pavés encore teints du sang de leurs parents ou voisins tués par la mitraille de Barras. Personne ne peut parler du roi à Paris y sans se faire rire au nez. Les puissances y ont à peu près autant de considération. On ne doute pas de les culbuter bientôt dans le Rhin.

(( Le Directoire est sous les auspices des meneurs de la faction régicide. Il bouleverse la constitution à chaque minute, arrête, casse, commande, vexe, sans s*at« tirer la moindre observation. Par son initiative impérative , il est législateur. Ses messages deviennent des décrets d'urgence; les deux conseils sont deux bureaux de renvois, oîi l'on enregistre les lois d'après la volonté des cinq. Le corps législatif est usé , désert , c'est un spectacle en décadence : c'est la Comédie française les jours de Molière. Un grand tiers n'y assistent plus , le reste des opposants se tait et approuve tout.

« Le chevalier de Guer s'est sauvé de Lyon , et bavarde à Lausanne avec un essaim d'aventuriers, de gobemouches et d'entrepreneurs de contre-révolutions à deux cents francs par mois , que paye le ministre d'Angleterre : tous ces aigrefins font un mal sans bornes , et rendent cette frontière de plus en plus difficile , parce que l'attention du Directoire y est fixée. »

AU MÊME

31 janvier 1796.

(( Ce qu'on vous mande sur la chouannerie fait frémir, et le marquis d'Aulichamp me paraît peu propre à

tion, la mobilité de la législation, le manque de foi aux engagements, le défaut de sécurité étaient encore les signes manifestes d'une époque révolutionnaire. » Notice sur le comte Mollien , par M. de Barante , p. 10.

mettre le holà parmi ces brouillons. Cette révolution a tout gangrené. Quand ces contrées m'auraient donné de Tespérance, ce que vous m'apprenez me renlèverait» Ce que Tabbé Dillon vous rapporte du roi est exact : la conduite personnelle de ce prince est digne de respect ; mais il n'est entouré que de courtisans et d'ambitieux médiocres; on ne sort pas du déluge avec ces avirons-là. L'esprit d'intrigue était le poison de la cour et de la monarchie ; il survit à l'une et à l'autre et ne les ressuscitera pas.

« Je vais reprendre la plume y parce que les circonstances sont si désespérées , qu'elles me rendent toute indépendance. Des considérations décisives m'ont retenu depuis six mois ; elles ont cessé ; mais au lieu d'un ouvrage en masse y je publierai des lettres historiques et politiques qui paraîtront successivement ; elles s'imprimeront tout près de vous à Hambourg, vous serez le premier servi. »

AU MÊME

7 février 1796.

(( Mon frère a été contraint au mois de décembre de faire un voyage à Paris; il m'apporte des lumières sur beaucoup de choses, et de très-fâcheuses pour moi : de tout ce que j'avais laissé en dépôt à Paris, vaisselle, bijoux, créances, il n'a pu recouvrer que mon manchon, confié à mon fourreur. Soit infidélité, soit crainte, tous les autres dépositaires se sont excusés sur les prétextes les plus honteux. Paris est un coupe-gorge dans toutes les conditions : plus de devoirs, de décence, d'honneur, de probité d'aucune espèce. J'ai fait la même remarque que vous sur la bienveillance écossaise pour les émigrés; le souvenir des anciennes relations de la France

et de rÉcosse , et la conformitë du sort des Jacobites avec le nôtre^ influent beaucoup sur ces sentiments. Je suis enchanté qu'on ait rendu à Monsieur les devoirs qui peuvent adoucir les peines de sa situation.

« Le conseil des Anciens a eu le courage d'appliquer son çeto à la loi atroce qui spolie les pères et mères d'émigrés. On doit ce succès à l'abbé Morellet, qui, dans quatre brochures successives, a défendu cette cause avec une force de raison, un courage, une logique dignes du plus grand éloge ; il a même osé traiter la cause de l'émigration, et en indiquer le principe dans l'anarchie et les fureurs qui, dès 1 789 s'étaient emparées de la France. Cette rébellion des Anciens pourra leur coûter cher.

(c Attendez-vous à un déploiement terrible à l'ouverture de la campagne. Si les Autrichiens n'y prennent garde, nous reverrons le printemps de 1794. Ce sont les mêmes moyens, terreur et réquisitions : on n'a, il est vrai, ni argent, ni papier-monnaie valant de l'argent, mais on prend les choses mêmes, tout ce qui est nécessaire, hommes, chevaux, bétail, chemises, bas, souliers, grains, foins, etc. On aura de quoi ouvrir fortement et soutenir trois mois la campagne. Je ne puis me défendre d'inquiétude ; les gens de l'art s'accordent tous à dire que la position actuelle des Autrichiens est détestablel

(( On vient de décréter le brisement de la planche aux assignats pour le 30 pluviôse (1 9 février) : les raisons de ceci sont simples. 1^ L'assignat né vaut plus les frais de fabrique; 2** le gouvernement fait circuler, à la place , des rescriptions à trois mois , soit billets d'anticipation sur les produits de l'emprunt et avec lesquels il paye ses fournisseurs.

« Le duc de La Vauguyon est arrivé à Vérone et l'évêque d'Arras y est retourné par lettre de rappel. Il vient

de charger un ministre étranger à Turin , avec lequel j'ai dUntimes relations^ de m'instruire qu'il a reçu une lettre de Monsieur, lequel le charge de persuader à son frère qu'il doit considérer la France comme divisée en deux partis 9 le royaliste et le républicain, et qu'il doit rallier à son étendard tout ce qui tient au premier, quelles que soient leurs différences d'opinions *.

« On me mande aussi que les dispositions changent visiblement à Vérone, malgré les efforts des intrigants et des parlementaires. Les derniers viennent de publier, sans l'aveu du roi, un gros livre où, à côté des principes certains de l'ancienne constitution de la France , ils reproduisent tout leur système de remontrances, de i^etOy d'états généraux au petit pied ; le chancelier Maupeou eût fait brûler cet ouvrage. Ces prétentions sont un moindre mal ; mais ce qui en est un, ce sont des notes virulentes où ils déclarent également coupables monar-

' Voici les termes mêmes dans lesquels don Rodrigue de Souza transmet à Mallet du Pan la curieuse communication de l'évéque d'Arras ;

Turin, ce 30 janvier '1796.

€ L'évéque d'Arras qui ayait quitté Vérone avec dégoût, vient d'y être rappelé, et ayant reçu une lettre de Monsieur (le comte d'Artois), qui le charge de persuader à. son frère qu'il doit considérer la France comme divisée en deux partis, le premier royaliste, le second jacobin, et regarder seulement le second comme ennemi, taudis qu'il doit s'allier fermement avec tous ceux qui tiennent au premier, quelles que soient leurs opinions particulières sur la forme monarchique qui convient à la France, en offrant loyalement au parti royaliste d'adopter la constitution qu'on jugera convenable, et proposer la réunion de tout le parti par des services réciproques et mutuels que chacun fera pour le bien générai au moment où l'ennemi commun sera terrassé ; non-seulement il me communique cette lettre, mais il me prie de vous en informer, vous priant seulement de garder le secret sur ce que c'était par son canal que vous en étiez informé. Je me suis chargé de vous l'écrire, parce que tout cela est conforme à ce que vous m'aviez écrit il y a quatre mois, et que d'ailleurs il y a à présent quelque apparence qu'on puisse changer à Vérone de vues et de système. »

2iâ MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.

chiens, anglomanes, constitutionnels et Jacobins; et où le dessein de punir indistinctement tout ce qiii s^est écarté de Topinion de Messieurs est ouvertement annoncé. »

AU MÊME

20 février.

« Le duc d^Orléans ^ a quitté la Suisse peu avant que vous y arrivassiez Tannée dernière ; il est allé dans le nord, il devait s'embarquer pour l'Amérique. Vous êtes bien plus près que moi de sa demeure , c'est à Hambourg qu'il faut vous adresser. Il a des partisans et point de parti : on confond cela tous les jours. Les chefs de ce prétendu parti sont quelques constitutionnels tels que Montesquiou, qui est obligé de se cacher dans le moulin de Maupertuis : le duc n'a personne ni dans le corps législatif ni dans le gouvernement : Sieyès, que nos émigrés mettent à toute sauce, n'est, je vous le répète , à personne qu'à lui-même , il n'est partisan que de son génie, de son orgueil, de sa république universelle, et de son humeur atrabilaire. Ce sont là des faits constants ; je gémis de voir que nos princes et les émigrés soient si ridiculement informés, et qu'ils battent continuellement la campagne.

u Si, par une conduite compatible avec les personnes, avec les préjugés et les intérêts du temps, avec la force impérieuse des circonstances, le roi ne retourne et ne fixe vers lui ou vers sa branche cette multitude de ré-

' Ici Mallet répond à une question que lui avait faite M. de Sainte- Aldegonde évidemment de la part du comte d'Artois : a Je voudrais savoir où se tient ordinairement et où peut être en ce moment le duc d'Orléans (Louis-Philippe), quels sont les chefs de son parti, et les agents principaux qu'il emploie ; vous ne sauriez trop m'en dire sur cela, c'est du dernier intérêt pour Monsieur, et surtout pour son fils. »

volutionnaires ^ anciens et nouveaux , royalisës à demi ou en chemin de se royaliser , vous les verrez prendre le premier roi qui s'arrangera avec eux. Je vous proteste que s'il y avait un prince étranger assez riche, assez habile, assez audacieux, vous verriez en France une révolution semblable à celle de 1688 en Angleterre. Ce changement de dynastie est du plus au moins^, le point de mire de tout ce qui compte et remue en ce moment.

« En voici une preuve qui vous causera une belle surprise.

« Tallien n'est nullement brouillé avec sa femme, comme l'ont répandu nos bulletinistes de l'émigration. Elle lui a procuré les premières relations en Espagne : il a été l'entremetteur de la paix, il vient de faire rétablir son beau-père Cabarrus dans tous ses honneurs, emplois, biens, même avec d'énormes indemnités. Il a une correspondance régulière et intime avec le duc d'Âlcudia. Ce dernier lui a annoncé, au milieu du mois dernier, la réintégration de son beau-père par une lettre pleine de flagorneries et de protestations d'amitié. Tallien l'a lue à deux cents personnes : un de mes correspondants l'a vue en original. Eh bien ! mon cher comte, Tallien a imaginé et proposé de donner la couronne à un infant. Pour suivre cette entreprise, il a voulu faire nommer un agent à lui au consulat de Cadix : Rewbell, qui le déteste et le craint , l'a refusé , et a nommé un certain Roxantes que Tallien a circonvenu en tout sens pour l'engager à se démettre. N'y ayant pas réussi , il a demandé pour lui-même cette place; autre refus; inde irse^ et brouillerie dans le Directoire, où Barras et Letourneur sont les afHdés de Tallien.

« Voici ce que me mande de Paris le 1 2, une per-

Si 4 MÉMOIRES £T CORRESPONDANCE.

sonne de confiance, très-active, très-intelligente , à la source des leviere , et aussi royaliste que vous : Votre cour de Vérone, pour en dire deux mots, n'a pas grand'chose à attendre de ses agents ici. Ce sont tous gens étrangers aux arts révolutionnaires, hommes de paille qui voient des clochers dans la lune , et qui pensent avoir tout fait pour la paix de l'Europe et le rétablissement de la monarchie, lorsqu'ils ont chanté /*^... républicain^ ou lu un journal aristocratique, qu'ils lisent tout seuls. Leur nullité est tellement connue que les révolutionnaires ne font à peu près aucun cas de leurs menées ; il n'en est pas de même lorsque les soupçons tombent sur un révolutionnaire converti , ou un patriote monarchisé. Diable! celui-ci est à craindre, et cela est vrai. C'est pourquoi je répète encore que les royalistes ont été des sots de ne pas s'attacher Tallien et sept ou huit autres , qui leur auraient été plus utiles que les Clerfayt et la Vendée.

« Ce moment-ci couve de nouveaux troubles. L'agitation intestine, l'aigreur, les divisions, les rivalités, l'ambitioa, opéreront encore du vendémiaire. Mais toujours point de chefs, point d'hommes à millions, point de noyau d'armée, point de centre d'opinions et de doctrine auquel on puisse se rallier. »

LETTRE DU COMTE DE SAINTE - ALDEGONDE

A MALLET DU PAN

28 février 1796.

« Vous me faites le plus sensible plaisir en m'apprenant que les dispositions changent visiblement à Vérone. Le comte F. d'Escars me l'avait annoncé lors de son passage ici. Ces dispositions auront besoin d'être entretenues, vous en avez le moyen de votre côté

par Tëvêque d'Arras, qui est véritablement plein d'estime pour VOUS9 et qui vous rend toute la justice qui vous est due, et du mien je me charge de continuer à en démontrer Tindispensable nécessité. Monsieur est tel que nous pouvons le désirer, et je donnerais de bon cœur tout Targent qui me reste pour qu'il fût bien connu dans Tintérieur ; je vous engage à y travailler de votre côté. Cp prince mérite véritablement qu'on s'intéresse à lui, il en est on ne saurait plus reconnaissant. Le comte, qui m'écrit aussi par le dernier courrier, me dit ces propres mots : « Monsieur est parfaitement « content de M. Mallet du Pan, et vous ne sauriez trop « le lui répéter de sa part. »

i( Je vous fais aussi de nouveaux remercîments pour le duc de Croy. Le conseil que vous lui donnez est le meilleur qu'il puisse suivre. Ma belle-mère est encore d'accord avec vous sur cela ; je vais lui écrire sur-lechamp. Il est établi à Prague avec son intéressante famille. Le père est un homme très-instruit, très-sage, et qui entend parfaitement les affaires. Je lui suis extrêmement attaché. »

Ici trouvent de nouveau leur place des fragments de la correspondance de Mallet pour l'empereur :

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