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CORRESPONDANCE DE MALLET DU PAN POUR L'EMPEREUR

20 février 1796.

.... Le projet de pénétrer coûte que coûte dans le Piémont et dans le Milanais occupe par-dessus tout le Directoire. En conséquence, l'on a disposé et l'on dispose de forces considérables pour joindrel'armée d'Italie. Ces troupes passent journellement à Lyon par détache

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ments nombreux, il s'en rend également à Nice du Languedoc, ainsi que de gros trains d'artillerie et des convois de munitions de guerre. On se propose de prévenir les alliés, d'ouvrir la campagne de très-bonne heure et par une offensive vigoureuse. C'est un fait positif dont je suis informé de première source.

« Jourdan est le favori du Directoire, comme il était celui du comité de salut public ; c'est lui qui a donné le plan et les plus belles espérances pour la campagne prochaine. Pichegru, au contraire, a parlé de Fépuisement et du mécontentement des armées, il a montré des doutes sur de nouveaux avantages, en conséquence Jourdan a été comblé de présents, de fêtes et de confiance, et l'on n'a témoigné à Pichegru que de l'humeur.

« Outre les motifs annoncés antérieurement à Sa Majesté, qui poussent le Directoire à une nouvelle campagne, il en est un encore de la plus grande évidence, c'est qu'en supposant des revers ils ne mèneraient les alliés qu'aux portes des forteresses françaises ; le Directoire pense qu'alors il serait toujours à temps de consentir aux conditions qu'il refuse aujourd'hui ; un grand coup de collier peut lui conserver ses conquêtes actuelles, tandis que des défaites ne laissent rien à craindre pour l'intérieur de la France. Tel est le raisonnement que les principaux meneurs ont opposé aux pacifiques. Mais Sa Majesté l'empereur pardonnera la sincérité avec laquelle j'ai l'honneur de l'assurer que le Directoire met bien moins de confiance dans cette alternative, que dans l'irrésolution, le défaut de tenue et d'audace, la crainte et la variation qu'il suppose à ses ennemis. Il ne se déguise point l'étendue de son épuisement, mais il est convaincu que l'étranger ne

saura en attendre ni le terme ni les conséquences infaillibles, ni en tirer parti par des opérations hardies et des moyens formidables. Il sait la haine que lui porte la France entière, le dégoût de la guerre qui a gagné le peuple et les armées, les suites terribles qu'auraient dans l'intérieur quelques revers sérieux à la frontière avant que la machine militaire soit complètement réorganisée; mais il se repose sur l'exemple du passé, et sur le peu de confiance que la nature de la guerre étrangère inspire aux mécontents de l'intérieur. Jamais sa présomption ne fut plus démesurée et son effronterie plus à découvert. Les membres du gouvernement parlent tout haut des corruptions qu'ils espèrent pratiquer parmi les généraux ennemis, et de la terreur dont ils ont pénétré tous les cabinets.

« Leur insolence et leur audace s'en augmentent à tel point, qu'ils traitent les envoyés étrangers qui sont à Paris précisément comme ils traiteraient ceux de leurs tributaires. Il n'est point d'avanies et de marques de mépris qu'on ne leur fasse essuyer. Plus ils mettent de bassesse dans leurs démarches, qui sont de véritables supplications , plus le Directoire les traite avec outrage ; c'est le ton des consuls romains avec les rois de Gappadoce.

« J'ai eu l'honneur de peindre à Sa Majesté les thermidoriens, dont Tallien est le chef, comme des hommes perdus, indifférents à tout système de gouvernement républicain ou monarchique , faisant de la révolution un trafic, et cherchant à tout prix leur sûreté, leur domination et leur fortune. Ne voyant dans le régime républicain que des alternatives de massacres, par des factions tantôt victorieuses, tantôt vaincues, ils en fe-' raient sortir la France s'ils pouvaient trouver un mo-

narque à leur dévotion , de leur choix et reconnaissant de ce bienfait , usurpateur de la couronne sur son légitime possesseur^ et par conséquent dans leur dépendance y intéressé comme eux à maintenir le nouvel ordre de choses qu'ils institueraient. » (Suit l'histoire de Tintrigue de Tallien avec le duc d'Alcudia.)

(( J'eus l'honneur, il y a six semaines, de prévenir Sa Majesté de la division qui se préparait dans le Directoire et qui est maintenant publique. Barras et Letourneur y tiennent pour les thermidoriens et le^s Jacobins coalisés; Rewbell, qui ne vaut pas mieux, mais qui les hait , et dont la grossière insolence ne sympathise pas avec celle de ses collègues, leur est opposé en chef; Carnot , fourbe et délié , ne pardonnant point aux thermidoriens d'avoir voulu le perdre après la mort de Robespierre, dont il était le collègue et le coopérateur au comité de salut public, s'est joint à Rewbell ; enfin, La Réveillère-Lepaux , assez insignifiant , a donné sa voix contre les thermidoriens, et complète le triumvirat qui forme pour le moment la majorité du Directoire.

« Pour trouver un motif d'expulser Barras du Directoire, on l'a attaqué sur son âge, en publiant une déposition assermentée et publique qu'il fit en 1 790 , et d'où il résulte qu'il n'a pas quarante ans , âge prescrit pour entrer dans le Directoire ; mais cette niche , soufflée par Rewbell , n'a point passé la limite des feuilles publiques. Barras a bravé cette accusation de faux; personne n'a osé la soutenir au corps législatif^ quelque prouvée qu'elle fût.

« Ce Barras , véritable flibustier, a la direction de la sûreté de Paris, et tient dans sa main tous les coupejarrets , les septembriseurs , les égorgeurs de la république; lui et Letourneur tiennent des conciliabules se-

crets avec Tallien j dans une maison de campagne à Montrouge, près de Paris.

M Le mépris et la haine pour le Directoire se manifestent de toutes manières dans les villes et dans les campagnes. Les paysans ne les désignent que sous le nom ironique de rois de France et de Navarre. Dans un café de Paris on parlait de la difficulté des approvisionnements militaires : « Oui, s'écria un plaisant, car il n ne nous reste que cinq cartouches. » Tous les assistants battirent des mains , et ce bon mot s'est répété dans tous les lieux publics ^

(( Jamais l'administration ne fut plus compliquée; jamais ceux qui en sont chargés n'ont reconnu plus ouvertement les difBcultés de la faire marcher. Ce serait s'abuser étrangement que d'imaginer que le numéraire circule dans les coffres de la république en proportion des millions métalliques que le corps législatif accorde sur le papier aux ministres et au Directoire. Je suis informé avec certitude que, le 1 0 de ce mois, les fonds de la trésorerie, avec la petite quantité de matières qui est à la Monnaie, se bornaient à neuf millions et quatre cent mille livres. Il est de plus rentré pour cinq millions de rescriptions sur l'emprunt forcé , par la vente du mobilier de quelques maisons royales et par le payement de l'emprunt forcé ; car ces rescriptions perdant quarante pour cent, chacun s'empresse de les faire entrer en payement de deniers publics, où elles sont reçues pour valeurs métalliques. »

Tandis que Mallet, en écrivant aux amis des

* Un Yoyageur m'écrit que dans une maison de poste près de Dijon , il entendit le maître du logis ordonner à un garçon d^écurie d'aller à la recherche des représentants : ces législateurs étaient les dindons de la ferme.

princes, s'exprimait sëvèrement sur les fautes de Vérone, il s'efforçait d'en amoindrir les effets en saisissant toute apparence de conversion à une meilleure politique, pour concilier aux frères de Louis XVI ceux des constitutionnels qu'il pouvait atteindre. Ainsi, il avait communiqué à Louis de Narbonne, alors retiré à Gleresse , en Suisse , les recommandations adressées par le comte d'Artois à l'évêque d'Arras, que le prince invitait à persuader au roi son frère, de réunir en un seul parti les monàrchiens de toute nuance (voir la lettre de Mallet du 14 février). M. de Narbonne répondit à Mallet.

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