LETTRE DU CX)MT£ DE SAINTE -ALDEGONDE
A MALLET DU PAN
17 avrU1796.
« Je VOUS remercie 9 mon cher Mallet, de votre bonne et très-intéressante lettre du 2 avril. Je me suis em« II. 15
pressé d'en envoyer des extraits à Edimbourg. Il n'y a pas à hésiter sur le parti que vous me proposez. C'e^t le seul , selon moi , qui puisse sauver le roi et peut-être la monarchie. J'en ai écrit sur ce ton en Ecosse, et j'ai profité de la confiance qu'on me témoigne pour démontrer la nécessité de suivre le plan que vous proposez. C'est Vérone qu'il faudrait convertir; mais comment s'en flatter? Je verrai, j'espère, l'évêque d'Arras à son passage ici, et je saurai par lui beaucoup de détails dont je vous instruirai sur-le-champ. C'est im converti qui ne nous fera pas faux bond, je vous en réponds. Si le comte d'Avaray est revenu de ses préjugés, il nous ramènera le roi , car ce prince a pour lui l'amiitié la plus tendre et la confiance la plus entière. Quant au duc de La Vauguyon, il a trop d'esprit et sûrement trop d'ambition pour ne pas voir que Louis XYIII se trouve absolument dans la même position que Jacques II, et qu'il n'y a pas de temps à perdre pour l'en tirer. Vous leur rendez, mon cher Mallet, le plus important de tous les services en les éclairant sur leur malheureuse position et en leur annonçant les projets qu'on médite.
« Les dernières nouvelles d'Angleterre ( du 5 ) sqat moins pacifiques. Il paraît que le gouvernement s'est rendu très-difficile vis-à-vis du Directoire, et qu'il veut gagner du temps dans l'espérance d'en obtenir de meil«> leures conditions. Du reste, il y a les, mêmes allées et venues , et sûrement le même tripotage entre Londres et Paris que celui que vous m'annoncez entre Vienne et Paris. Je tremblé, et je ne suis pas le seul,^qu'on ne tente une seconde quiberonnade d'ici à six semaines. »
LETTRE DE MALLET DU PAN A L'ABBÉ DE PRADT
22avrin796.
« . . . . Nous savons aujourd'hui en quoi ont consisté les tripots pacifiques ; on vient d'en imprimer ici les pièces : vous les trouverez dans les papiers anglais. Le 8 mars, M. Wickham, ministre britannique en Suisse, remit une note à Barthélémy pour offrir un congrès, ou toute autre voie de négociation , au nom de son roi et de ses alliés. Le 28 , le Directoire a répliqué par une réponse la plus insolente et la plus hautaine : il persifle la proposition , rejette tout congrès, et déclare net qu'il n'entendra jamais traiter de la restitution des pays réunis. Le gouvernement britannique , à la réception de ce rescrit, a publié une note bien molle, bien faible, et qui n'a d'autre avantage que de prouver au parti pacifique en France que le tort de la guerre est au Directoire^ et au parti pacifique en Europe, que, malgré la faim qu'on en a, la paix ne peut se faire qu'à la pointe de l'épée. C'est cette réponse du 28 mars qui a déterminé Vienne et le départ de l'archiduc. Le Directoire, dans le cours de l'hiver, avait envoyé à Vienne un intrigant pour offrir des échanges , des sécularisations en indemnité de la Belgique ; il offrait un pareil œuvre au roi de Sardaigne, et uniquement afin de diviser et attiédir, mais sans intention sincère de finir. Sa réponse à M. Wickham contient ses véritables principes. »
LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE
24 avril 1796.
« Votre lettre du 1 0, mon cher comte, m'arriva jeudi
22S MÉMOIRES ET œRRESPOlVDANCE.
dernier. Sûrement mon pamphlet est entre vos mains au moment où j'écris : j'achève la seconde division qui paraîtra à la fin de mai. Tout cela est du bouillon pour les morts , et parfaitement inutile quant à l'étranger ; c'est pour la France que j'écris. Ce n'est pas vous que je voudrais persuader : vous en savez autant que moi. Je m'adresse à ceux qu'il faudrait amener à nous, non à ceux qui le sont déjà. Voilà toute ma réponse aux clameurs des de Guer, des d'Entraigues e\ de la tourbe que j'entends d'avance.
« Danican , dont vous me parlez , a été quatre mois dans ce pays-ci. Nous avons eu le temps de le juger. C'est un bon cœur et une tête détestable; ou je me trompe fort, ou il ne fera rien à la Vendée, quoiqu'il connaisse bien ce pays-là.
« Qu'Alexandre de I^ameth ait été en Angleterre à la demande du gouvernement , cela choque toutes les vraisemblances. Le ministre britannique en Suisse a suscité à Théodore Lameth une tracasserie très-sérieuse ; il abhorre les constitutionnels, il les poursuit en toutes occasions ; ce n'est pas sans instruction de sa cour. Je suppose plutôt qu'Alexandre I^ameth aura proposé quelque plan au gouvernement, qui ne l'écoutera pas plus qu'il ne nous a écoutés.
{< Les feuilles ministérielles annoncent la capture, près Saint-Malo, du pauvre comte de Serrent et de vingt-deux autres émigrés débarqués avec lui : tous ont été pris et fusillés. On a enlevé les poudres et les armes qu'ils avaient amenées. J'avais le pressentiment de ce malheur en vous écrivant à ce sujet. Ces expéditions extravagantes , ces paquets d'émigrés qu'on va jetant les uns après les autres sur des côtes couvertes d'ennemis, ce gaspillage de ressources , ces puérilités, sont inexpli-
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cables. De ce train-là, on aura enterré jusqu'au dernier gentilhomme avant d'avoir regagné un pouce de terrain. J'ai eu de Nantes une lettre du 31 mars , écrite par un témoin oculaire de la mort de Charette, à qui le peuple a témoigné beaucoup d'intérêt. L'écrivain regarde la Vendée comme finie. Des commissaires l'organisent en ce moment sur le pied républicain. Hoche a transféré son quartier général à Rennes , et va travailler les chouans d'une rude manière.
« Je tremble pour cette campagne. Voilà l'armée autrichienne du Rhin commandée , d'une part j par un vieillard sourd et borné que conduit Klinglin, l'homme le plus médiocre; de l'autre , par un jeune prince valeureux^ mais sans expérience, et par un général qui n'a jamais commandé dix mille hommes. En Italie , Beaulieu a des parties excellentes ; mais je crains que cette guerre de montagnes, qui lui est étrangère, ne lui fasse faire de grandes fautes. Il vient de débuter par un désastre. Le 10, il força les Français à Voltri; il crut qu'en les faisant attaquer sur toute la ligne y il les chasserait devant lui comme dans les plaines de la Flandre. Le 1 4 , les Français ont attaqué le poste de Sotto et un autre avec une vigueur qui n'appartient qu'à eux. Dès le début, M. d'Argenteau, qui tenait le centre, a perdu ses canons et ses bagages ; on en a repris une partie ; mais le corps de M. de Colli a été tourné , les postes ont été perdus ; quinze cents hommes pris en embuscade ont été forcés de mettre bas les armes. Plus de trois mille prisonniers sont aux mains de l'ennemi qui, le 14, marchait sur Acqui. Il y a de quoi trembler. M. d'Argenteau perdit l'armée de la même manière l'automne dernier : les Français eussent fait pendre le général qui se fût conduit comme lui ; l'empereur lui a
conservé son commandement ^ L'Europe ne tient à rien : cette durée de la guerre me donne le frisson.
K Vous aurez trouvé dans les papiers anglais les pièces officielles des ouvertures de paix faites le 8 mars par le ministre d'Angleterre en Suisse, et la réponse du Directoire du 28. Elles vous confirment deux choses que je vous mandai dans le temps : qu'il existait un micmac pour négocier^ mais que le Directoire serait inflexible.»