‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 22 sur 42 · LETTRE DE MALOUET A MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALOUET A MALLET DU PAN

Londres, 8 mai i 796.

« Nous sommes toujours , mon cher ami , à deux mois d'intervalle dans notre correspondance ; ceux qui la supposent si active, si combinée^ sont bien dans l'erreur. On ne doute pas ici , comme ailleurs , que nous n'ayons une communication très-suivie. On vous appelle le comité de Berne correspondant avec le comité de Londres^ comme on m'appelait le comité autrichien pendant que j'étais à Paris ; et une des raisons qui ont toujours fait que notre bon esprit individuel n'a jamais rien produit, c'est le défaut de concert et de communication qui , dans un temps de troubles, ressemble un peu à une conjuration; mais tous les honnêtes gens ne

* Lorsq[ae le général d' Argenteau se présenta à Beaulieu après ses défaites, M. Drake, ministre d'Angleterre, était présent. « Où est votre armée, monsieur? dit Beaulieu à d' Argenteau. — Mon général, je l'ignore, répondit d' Argenteau. — En ce cas, monsieur, un général qui ne peut rendre compte de son armée mérite d'être cassé et envoyé aux arrêts. Officier ! que l'on conduise monsieur à Pavie. » D' Argenteau fut transféré de Pavie à Vienne, et au lieu d'être jugé par un conseil de guerre, quelques mois après il était à la cour, orné d'ordres militaires et comblé de faveurs. Lorsque Beaulieu allait attaquer les Français, il communiqua sa résolution à M^ Drake, qui lui représenta le danger d'attaquer trente-cinq mille Français avec ime force au-dessous de vingt mille hommes. « Voilà l'ordre positif du baron de Thugut, répondit Beaulieu ; il y va de ma tête. » ( Détails communiqués par M. Drake.)

doivent -ils pas conspirer pour le rétablissement de l'ordre? Il paraît , mon ami, que c'est vous seul qui vous en occupez, car nous sommes ici bien dispersés, bien dépourvus de crédit , de moyens. — Quelques conversations oiseuses qui n'aboutissent à rien, voilà tous nos travaux. — Cependant Montlosier a voulu à toute force jeter une bombe dans le camp ennemi ! Il vient de publier des lettres qu'il m'a adressées sur les effets de la violence et de la modération dans les affaires de France. H y a beaucoup d'esprit, des vues justes, des réflexions fines et quelques maladresses. D'Entraigues et Ferrand y sont fort maltraités; j'aurais voulu que ce qui les regarde fût moins amer sans être moins fort.

« Je ne reçois point votre ouvrage depuis si longtemps annoncé , et j'en entends beaucoup parler; on dit même que vous y êtes amer contre l'Angleterre, ce qui me fâcherait , car, outre les secours de toute espèce que reçoit ici l'émigration, on ne sait pas assez combien l'Angleterre, dans toutes ses entreprises sur la> France, a été trompée par les Français. Ne croyez pa^ que ce soit le ministère qui ait projeté, combiné aucune de ces funestes opérations de l'intérieur ; toujours il a été provoqué, tourmenté, harcelé par nos faiseurs^ et j'ai lieu de croire que le cabinet a cédé à regret en plus d'une occasion. — Il ne vous est pas plus facile de savoir bien au juste quelles sont les véritables prétentions de l'Angleterre dans cette guerre. Je me suis donné bien de la peine pour connaître l'opinion des hommes influents et qui passent pour les plus éclairés , et je me suis assuré qu'ils sont plus occupés au dedans et au dehors de leur propre sûreté, que tie calculs ambitieux, a»

Correspondance pour servir à V histoire du républicanisme français. — Lettres à M. de Sainte-Aldegonde et au chevalier de Gailatin , sur les éyénements d'Italie. — Lettres du comte de Montgaillard. — Pichegru. — Lettres sur Paris par les correspondants de Mallet. — Lettres de Mallet. — Victoires de Parchiduc Charles , etc.

Depuis les Considérations sur la révolution franr çaiscj Mallet du Pan n'avait publié aucun écrit; celui qu'il annonçait à ses amis, imprimé à Hambourg, chez Fauche , et corrigé par Fabbé de Pradt , paryt enfin sous le titre de Correspondance politique pour servir à t histoire du républicanisme français *. « J'ai écrit y disait-il à l'abbé de Pradt , pour la France plus que pour l'étranger. Le Directoire aura beau faire, j'y pénétrerai. Mon plan a été de dire d'ici ce que ne peuvent et n'osent pas dire à Paris une foule de gens sensés. C'est une semence qui tombe sur un champ tout préparé. Ce n'est ni à vous ni à notre parti que je parle, c'est à ceux qu'il faut ramener à nous. »

* Mallet y inséra la déclarai ion suiyante :

« L'auteur désavoue tous les écrits et lettres que des imposteurs ont fait courir sous son nom : il n'a rien publié depms Tannée 1793, date de ses Considérations sur la nature et la durée de Ut réifolution^ imprimées à Bruxelles. » Cette déclaration ne permet pas de donner à Mallet plusieurs ouvrages qu'on lui attribue d'après un air de ressemblance qu'ils ont avec les siens. Le fait est que Mallet avait fait école sans le vouloir, et que nombre de brocburiers non sans talent, écrivirent dans sa manière.

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La Correspondance se compose de la première des huit lettres que Mallet se proposait de faire paraître successivement ; elle a pour sujet les finances de la république; mais elle est précédée d'une introduction qui est, à vrai dire, le morceau capital de l'ouvrage et d'un avant-propos qui est lui-même un morceau plein d'intérêt. L'auteur commence par s'expliquer sur le but de son écrit.

(c On ne cherche à faire prévaloir aucun système ni aucune prétention ; pas davantage à caresser les passions d'aucun parti , à copier leurs récriminations mutuelles, et à se perdre en redites, qui n'ont pas plus de poids sur l'opinion contemporaine que les pamphlets pour ou contre la bulle Unigenitus. On n'imitera pas la simplicité de ceux qui espèrent adoucir des fureurs avec des raisonnements , convertir des esprits faux par le tableau de l'expérience , et ramener à des principes de morale et de justice des âmes auxquelles le ton du siècle fait d'abord demander : Combien cela vaut-il ?

« Ce serait une chose déshonorante encore que de consacrer sa plume à entretenir cette foule d'oisifs et d'indifférents pour qui, d'un bout de l'Europe à l'autre ainsi qu'à Paris , la révolution est à peine un événement de curiosité; égoïstes hébétés par l'amour du plaisir ou par l'intérêt, et qui , suivant une définition très-juste , brûleraient volontiers la maison de leur ami pour se faire cuire deux œufs frais.

« L'auteur parle pour ce nombre d'esprits sains et indépendants qui ont conservé une raison intacte dans ce déluge d'égarements publics. Il s'honore d'être leur organe. Quoique le monde soit à peu près divisé entre les ignorants et les furieux, l'expérience, la moralité et

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les lumières ne seront pas toujours éconduites^ C'est aussi une puissance que Topinion justifiée par le temps. Lorsque la méchanceté et Timpéritie ont comblé la mesure de leurs œuvres , elles arrivent en jugement et le jour de la sagesse survient avec celui du repentir. Il existe parmi les Français expatriés, il existe en France^ et (j'aime à le croire) dans le reste de l'Europe , grand nombre de ces hommes qui réunissent la rectitude du cœur à celle des idées ; la conformité de leurs vues et de leurs sentiments forme une coalition moins fragile que celle des intérêts de la politique. Chaque heure du règne de la folie serre les liens de cette union et en augmente les adhérents. C'est à lui prêter de nouvelles armes que tend la publication de cet ouvrage.

« Certes ^ il faut admirer le courage qui caractérisa les arrêtés de plusieurs sections de Paris , les écrits de MM. Morellet , Marnésia , Lacretelle , Suard , Guiraudet, et de quelques autres ; mais ils n'ont pu montrer la scène que de profil : le crime sur le trône eût bientôt brisé le peintre et la palette ^ s'ils eussent osé représenter cette démonstration fondamentale j cette vérité de fait et de théorie 'dont M. de Lally-ToUendal nous fournit l'heureuse expression : Liberté dans la monarchie y servitude dans la république. Telle est l'épigraphe du travail dont on présente aujourd'hui les premières pages, et qui suppléera au silence auquel sont condamnés en France tous les citoyens instruits ou désabusés. »

Mallet s^âttendait à soulever toutes sortes de haines et de peurs; il brave d'avance surtout l'indignation de la plus méprisable et la plus odieuse de toutes les espèces qu'engendre une révolution.

(c L'auteur s'attend à encourir un autre genre de haine^ celle de ces amateurs cauteleux de la révolution , qui , en feignant de s'attendrir sur ses excès , préconisent les causes qui les ont produits ; de ces Philintes qui pleurent les victimes du républicanisme pour avoir le droit d'en pleurer les revers; de ces Jacobins de bonne compagnie qui donnent des regrets à Robespierre, à chaque disposition qui parait favoriser la royauté; de la tourbe des insensibles à qui six ans de carnage et d'atrocités sans nom ^ n'arrachèrent pas un soupir, et enfin des innombrables valets de la fortune, qui intitulent modération leurs calculs ou leur pusillanimité, et qui , lorsqu'on dépeint les sanguinaires novateurs dont ils admirent le génie, s'écrient qu'on les outrage. »

Dans un autre passage que nous devons à Mallet de reproduire encore, ce ferme penseur combat ceux qui, en haine des errements sanglants de la révolution, voudraient proscrire jusqu'à l'intelligence.

« Il s'est formé en Europe une ligue de sots et de fanatiques qui, s'ils le pouvaient, interdiraient à l'homme la faculté de voir et de penser ; l'image d'un livre leur donne le frisson : parce qu'on a abusé des lumières ils extermineraient tous ceux qu'ils supposent éclairés : parce que des scélérats et des aveugles ont rendu la liberté horrible , ils voudraient gouverner le monde à coups de sabre et de bâton. Persuadés que sans les gens d'esprit on n'eût jamais vu de révolution , ils espèrent la renverser avec des imbéciles. Tous les mobiles leur sont bons, excepté les talents. Pauvres gens, qui n'aperçoivent pas que ce sont les passions beaucoup plus que les connaissances qui bouleversent l'univers, et que si l'esprit a été nuisible , il faut encore plus d'esprit

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que n'en ont les méchants pour les contenir et pour les vaincre. On sent Tavantage que les Jacobins de tous pays tirent de ces alliés ; eux aussi ne veulent que des ignares et des sabreurs. Il n'est pas inutile de s*opposer à ce double vandalisme , et de montrer que si le républicanisme français a été Touvrage de la perversité^ il ne Test pas moins de Tineptie et de l'ignorance. »

Cette introduction est, peut-être, sans en excepter les Considérations^ ce que Mallet a écrit de plus vigoureux et de plus spirituel : c'est toujours cette caractéristique de la révolution française qu'il a tant de fois tracée; mais il n'est jamais réduit à se'répéter, et à chaque fois , il fait jouer la lumière sur quelque nouvelle face dé 'son sujet; ses arguments semblent inépuisables. Après avoir établi que l'institution républicaine fut un attentat contre la souveraineté publique, il montre qu'elle s'est perpétuée par cet attentat : fondée par conspiration, une conspiration continue en a prolongé l'existence.

H Tel a été, continue-t-il, tel a été depuis le 10 août 1792, et sans interruption jusqu'au moment présent, la rotation de ce républicanisme, dont chaque ministre a pu dire des Français ce que Narcisse disait des Romains :

J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, Tenté leur patience, et ne Pai point lassée.

« La Convention républicaine bâtit sa puissance et celle de ses successeurs actuels sur le gouvernement révolutionnaire^ savoir sur l'absence de toutes lois, et par conséquent de toute liberté. Vers la fin de ses jours J. J. Rousseau désenivré mandait au marquis de

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Mirabeau , que le problème de la liberté consistait à trouver un régime qui mît Tautorité des institutions au-dessus de Tautorité des hommes. Les législateurs français ont révélé le régime qui anéantit la puissance des lois y pour livrer les citoyens, les droits privés , les droits publics 9 les droits naturels , à la discrétion de quelques hommes. Ainsi ce que n^osa inventer aucun des despotes connus, notre siècle le doit à des représentants du peuple.

« Cette introduction sans modèle du gouvernement révolutionnaire est la seule nouveauté qui , jusqu^ici , ait résisté aux vicissitudes du temps. Chaque faction , en obtenant la suprématie , trouvant cet instrument monté , s'est gardée de le désorganiser ; il a passé de main en main avec le pouvoir. On le masquait tantôt par un voile de modération , tantôt par un simulacre constitutionnel. C'est ce changement de costume qui a fait croire aux esprits simples , dont TEurope abonde encore plus que la France, que cette terre désolée allait, enfin, avoir un régulateur légal , et que la liberté fleurirait sous une législation positive et inviolable.

(c La nation française n'est plus dupe de ces mascarades politiques , mais la terreur subsistante du régime révolutionnaire en perpétue les effets et en vaut toutes les rigueurs. Les usurpateurs de cette souveraineté arbitraire et sans bornes n'ont qu'à montrer du doigt le tombeau où ils ont enchaîné la liberté ; on recule d'effroi et l'esclavage paraît doux.

« Le républicanisme français n'a donc été, n'est encore 9 et ne sera éternellement que la soumission sans limites à une tyrannie sans aucun frein. En observant les prodiges du pouvoir révolutionnaire , on est aussi embarrassé de comprendre comment il a pu s'établir,

que de concevoir comment il pourra finir. Des hommes de néant ont dit à une nation polie, renommée par son honneur et caractérisée par sa vanité : Sois grossière pour être républicaine, redeviens sauvage pour démontrer la supériorité de ton génie , quitte les usages d'un peuple civilisé pour prendre ceux des galériens , défigure ta langue pour Télever , parle comme la populace sous peine de mort. Les mendiants espagnols se traitent avec dignité , ils rendent ce respect à Tespèce humaine sous les haillons; nous, au contraire, nous t'enjoignons de prendre nos haillons , notre patois , notre tutoiement ; habille-toi en carmagnole et tremble , deviens rustique et sotte 5 et prouve ton civisme par l'absence de toute éducation. Aujourd'hui le bonnet rouge ou la lanterne ; le pantalon ou la guillotine. Un an après «tu seras fusillée sous un collet vert.^.. Quiconque s'écartera de notre croyance sera livré aux bourreaux et nous serons ses héritiers. Nous ferons du carnage une solennité publique , et nous l'appellerons justice révolutionnaire : nous t'avons subjuguée avec des mots et des supplices , nous t'endormirons avec des statuts : les enfants iront périr à la frontière pour garantir notre sûreté; nous pillerons les pères pour suffire à nos profusions et subvenir à nos dangers.

« La France en est encore à cett« liberté. Et ce qui serait le comble de l'opprobre s'il n'était celui de l'infortune , c'est qu'une puissance aussi monstrueuse se forme et se soutient sans que l'éclat des talents, le poids du crédit personnel, les droits du génie aient expliqué et honoré la soumission publique. Il faut se porter aux frontières pour retrouver dans les armées de grands services et quelques noms dignes d'être cités; tandis que ces armées elles-mêmes, sans influence sur les révo-

lutions intérieures j en demeurent les témoins neutralisés y et abandonnent les destins de TÉtat à quelques conjurés obscurs, dont Catilina eût à peine voulu pour ses crieurs publics,

(( Un caractère distinctif de cette populace de démagogues a suppléé à leur capacité : à force d'audace ils ont rendu le génie inutile ; c'est à Taudace qu'ils doivent une statue. Celui d'entre eux qui leur disait à la tribune osez ! jugeait son siècle et méritait le triomphe ; il a péri sur l'échafaud (Saint-Just). II devient aisé d'être habile lorsqu'on s'est délivré des scrupules et des lois, de tout honneur et de toute justice , des droits de ses semblables et des devoirs de l'autorité. A ce degré d'indépendance, la plupart des obstacles qui modifient l'activité humaine , disparaissent ; l'on paraît avoir du talent lorsqu'on n'a que de l'impudence , et l'abus de la force passe pour énergie ; mais, en écartant ces méprises du vulgaire , on se demande si , après la faute de commencer une révolution incalculable, il est une plus grande impéritie que celle de ne savoir jamais la terminer. »

Tout l'ouvrage est riche de pensées morales et politiques , que la paresse de notre temps n'ira pas chercher, et que pourtant notre génération actuelle aurait besoin de méditer. Qu'on nous permette de citer encore quelques passées de cet écrit remarquable.

(( Ce serait une erreur de croire que l'esprit du républicanisme n'a germé en France que depuis la révolution. L'indépendance des mcours, le relâchement des devoirs, l'inconsistance de l'autorité, la fougue impétueuse des opinions dans un pays où l'irréflexion en fait sur-le*champ^ des pn^jugés ; enfin , l'inoculation améri-

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caine avaient infusé cet esprit dans toutes les classes qui raisonnent. La plupart des mécontents en France s^ affichaient démocrates, ainsi que la plupart le sont aujourd'hui dans le reste de l'Europe . Le peuple seul restait étranger à cette effervescence. Le Français hait à tel point toute supériorité j qu'en effaçant celle du roi il demeura incapable d'en supporter aucune. Le système de l'égalité chassa celui de la liberté ; la balance des pouvoirs parut une aristocratie : chaque important se dit à lui-même : « Je vais participer au commandenoent ((et je ne reconnaîtrai celui de personne. » Il n'y eut donc plus de milieu dans les idées ^ ni de retenue dans les entreprises : on voguait à la république avec le pavillon monarchique, et lorsqu'en 1791 les écueils épouvantèrent les pilotes, ils voulurent ressusciter la royauté ; ce n'était plus qu'un cadavre percé de mille poignards. « Rien ne peint mieux cet esprit précurseur de la révolution républicaine, qu'un mot profond de M. Morris , ministre des États-Unis. Cet envoyé plein de lu-^ mières, de pénétration et d'expérienee, présagea dès le début de la révolution le cercle qu'allait parcourir ce torrent de préjugés enthousiastes, lancés au milieu des passions les plus actives. Barnave, arrivant aux états généraux, s'empressa de rechercher un des législateurs des États-Unis et le rencontra dans un club. Après les premiers compliments, le député français disserta une heure entière sur la liberté. Le phlegmatiquei Américain ne l'interrompit pas une minute ; mais à la fin il témoigna de l'inattention ; Barnave , s'apercevant qu'il était temps d'achever, lui demandace qu'il pensait de ses principes : (( Je pense, monsieur, répondit froidement M. Morris ^ (( que vous êtes beaucoup plus républicain que moi ^ »

' a Nous ne cherchons point, par oette ciUlÎDn, à réfpiiler des accusa-

« Miltiade emprisonne ^ Aristide banni , Socrate buvant la ciguë y avaient décrédité Atbènes auprès des républicains français ; le patriciat ne permettait pas de penser à Rome ; on s'arrêta donc par un acte mémorable de discernement, au plus jeune des États républicains, à r Amérique unie. Et, avec la même force de jugement, au lieu de modifier les principes du nouveau monde j sur la vieillesse , la population , le caractère de Tancien , on outra la démocratie des États-Unis et Ton en rejeta les correctifs.

« Cette épidémie de constitutions politiques , qui a succédé en France et en Europe aux pantins et aux aérostats, a résulté des prétentions encore plus que du fanatisme. Pas un commis marchand formé par la lecture de VHéloîsey point de maître d'école ayant traduit dix pages de Tite Live, point d'artiste ayant feuilleté Rollin, pas un bel esprit devenu publiciste en apprenant par cœur les logogriphes du Contrat social^ qui ne fasse aujourd'hui une constitution.

a Cependant la société s'écroule durant la recherche de cette pierre philosophale de la politique spéculative; elle resté en cendres au fond du creuset. Comme rien n'offre moins d'obstacles que de perfectionner l'imaginaire j tous les esprits remuants se répandent et s'agitent dans ce monde idéal. C'est là une des causes principales des succès qu'ont obtenus les nouveautés gallicanes.

tions contre un homme , dont la mort a honoré les échafauds de la république. L'histoire pourra juger les torts de M. Barnaye : il serait atroce et absurde de juger aujourd'hui autre chose que ses erreurs. Quelque blAme qu'on yeuille attacher à sa conduite, durant les deux premières années de la révolution, il ne £uit oublier ni son dévouement au roi et à la reine après le voyage de Montmédi, ni ses repentirs, ni ses efforts pour défendre la monarchie qu'il concourut à élH*anler, nî ses souffrances, ni sa longue captivité, ni le courage de ses derniers moments. »

Elles laissent en arrière d'elles tous les systèmes de liberté connus, elles enivrent l'imagination des sots, en même temps qu'elles allument les passions populaires. On commence par la curiosité, on finit par l'enthousiasme.

« Quiconque sent la dignité de son espèce ne méconnaîtra jamais l'autorité des titres du genre humain, ni ce que la liberté sociale a le droit d'attendre des gouvernements. Certes, les peuples ne furent pas destinés par la nature à appartenir comme des troupeaux à ceux à qui la nécessité confia leur protection. Sans doute le régime du Maroc est une providence à côté de l'empire de cinq cents athées révolutionnaires, mais le vœu de la raison se portera toujours vers le despotisme de la justice : point de justice sans lois inviolables ; point de lois inviolables sans constitution positive qui en forme la garantie.

(( Ce besoin, cependant, varie à l'infini avec les siècles, les nations , les conditions physiques et morales : chercher à le remplir sur un plan uniforme ^ c'est ressusciter le lit de fer sur lequel un tyran faisait allonger les membres de ses victimes. Commencer la législation d'un État par ses lois politiques , et isoler ce travail , c'est poser la clef de la voûte avant d'avoir bâti l'édifice.

« Ce qui , avant tout , par-dessus tout , intéresse le peuple , ce sont les lois civiles et judiciaires ; elles le prennent au berceau, elles le touchent dans tous les points de son existence : là se place la liberté , comme la règle et le titre des actions journalières du citoyen ; là il apprend la limite de ses droits et le système de ses devoirs; là il est père, époux, fils; héritier, donateur, donataire , vendeur, acheteur, maître , serviteur ; là viennent aboutir toutes les relations et se concilier tous les besoins ; là ce vaste commerce de transactions qui

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compose réconomie sociale , prend son développement et sa sûreté; là enfin s'assied la justice à côté de Tindépendance légitime , et Tordre général avec Texercice des facultés privées.

« I^es lois civiles et judiciaires font seules le citoyen, car elles Tembrassent dans tous les rapports , et le défendent dans toutes ses actions légales. Les lois politiques ne Tenveloppent que dans une circonférence excentrique; elles règlent le pouvoir public beaucoup plus que la liberté même, dont elles forment le complément, par la sécurité qu'elles assurent au peuple sur le maintien des institutions civiles.

(( Cependant la génération actuelle est immolée aux fimtaisies de législateurs œcuméniques ; la génération suivante aura à pleurer encore ce déluge de la raison humaine , qui a réalisé en France le tableau que Montesquieu nous a tracé de Syracuse : « Syracuse , tou- (( jours dans la licence ou dans Toppression, travaillée « par sa liberté et par sa servitude , recevant toujours (( Tune et l'autre comme une tempête , avait dans son i( sein un peuple immense , qui n'eut jamais que cette (( cruelle alternative , de se donner des tyrans ou de ce l'être lui-même. » Écoutons encore cette réponse sans réplique à l'argument éternel qui aujourd'hui encore, dans les bouches les plus sincères, prétend absoudre la révolution de ses crimes passagers en faveur de ses bienfaits durables : w N'est-ce pas faire le procès aux révolutions que d'en ajourner le bénéfice au moment où leurs principes et leurs acteurs auront perdu leur influence? Valait-il la peine de les commencer pour arriver à un semblable résultat ? Conçoit-on un calcul plus stupide et plus infernal en même temps que celui de parvenir à l'abondance par l'appauvrissement

universel, à la liberté par la plus infâme et la plus sanglante servitude ; à la vertu par la scélératesse ; à la morale par Tathéisme, et au bonheur national par Tinfortune des citoyens ?

« Vous m'alléguerez peut-être que révolution et république ne sont point identiques , et qu'une fois le gouvernement formé, les propriétaires et gens de bien, prenant les rênes de l'administration, un régime subversif de tout ordre, de toute propriété, de toute liberté, prendra le caractère d'une organisation populaire et néanmoins stable.

« A ce préjugé, monsieur, je ne répondrai qu'un mot, savoir : Que la république jusqu'ici n'ayant été fondée et maintenue que par la force révolutionnaire, il est d'une mauvaise logique d'en conclure que ce mobile ne lui est pas nécessaire ; j'ajouterai que le jour où les propriétaires et les honnêtes gens influeront dans le gouvernement, leur premier besoin sera de le renverser pour revenir à la seule protection possible dans un empire comme la France , à celle d'un monarque qui défend les lois contre un million d'usurpateurs , sans rester maître de le devenir lui-même. »

Cette brochure, écrite avec un fer rouge , fit une grande sensation et souleva de vives colères. Mallet l'avait bien prévu, mais cette perspective n'avait pas eu le pouvoir d'arrêter sa plume ; « Je vais faire, écrivait-il, une moisson de mécontents. J'ai écrit comme j'écrirais dans vingt ans. 11 ne reste d'autre bien que l'indépendance, il faut s'en servir à se soulager. »

Tous ses amis , en le félicitant , ajoutaient qu'ils n'étaient pas sans inquiétude sur les conséquences

d'une hardiesse qui allait mettre en fureur les terroristes et le Directoire. Mais l'essentiel, pour Mallet , c'était que son écrit pénétrât en France. Son désir fut satisfait; à Paris, on réimprima sur-le-champ la brochure en plusieurs endroits, et trois éditions y furent enlevées en deux mois.

Malgré son succès, la Correspondance pour sentir à F histoire du républicanisme français^ en resta à ce premier cahier; le mouvement qui emportait les destinées de la république, s'était brusquement accéléré ; le point de vue comme l'intérêt de l'observateur politique se trouvait déjà déplacé. Les victoires de Bonaparte en Italie donnaient une physionomie nouvelle aux affaires de la révolution , qui menaçait maintenant de devenir toute militaire. Les lettres suivantes témoignent de la clairvoyance de Mallet qui, au premier bruit de cette hardie conquête, voit et prédit nettement la marche triomphante des armes françaises à travers l'Europe révolutionnée, car dans ces éclatantes marches à travers l'Italie, Bonaparte fut essentiellement l'homme de la révolution et en résuma tout l'esprit : audace sans borne, enthousiasme révolutionnaire, et nuls principes dans les moyens et l'usage de la victoire.

LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE

4 mai i 796.

w Ma dernière lettre , mon cher comte , vous aura préparé à de nouvelles catastrophes. Après leur défaite du 1 6 , à Dégo , les Autrichiens ont absolument abandonné les Piémontais et se sont tous rejetés sur Âlexan-

S46 MÉMOIRES ET CORRESPONDiiNCE.

drie y Bosco , Âcqui j ne songeant qu'au Milanais. Le corps piëmontaia de M. de Colli y fort de seize mille hommes, avait repoussé jusqu'au 17 toutes les attaques des Français; mais ceux-ci, libres des Autrichiens, se sont réunis contre leur allié. Us l'ont attaqué en grande force dans sa nouvelle position qui couvrait Mondovi ; les 1 9 , 20 et 21 on s'est battu avec un acharnement sans exemple. Enfin , sous peine d'être enveloppé , M. de Colli a dû se retirer le 22 sur Querasco , Fossano et Savigliano. Pas un Autrichien ne s'est remué pour venir à son secours. Entrés à Mondovi les Français y ont donné un bal et le lendemain la fête d'une contribution énorme, des préhensions de tout ce qui leur était nécessaire , et d'une levée de cinq cents jeunes gens pour leur armée. Aussitôt la cour de Turin fit sommation à M. de Beaulieu de se réunir aux troupes de Sa Majesté pour défendre le Piémont , sans quoi on allait traiter de la paix. Sur son refus un envoyé fut expédié au ministre d'Espagne à Gènes pour ouvrir une négociation avec celui de France.

« Poussant leur pointe sans perdre un jour, et quoique tracassés de la perte de quinze mille morts ou blessés que leur ont coûtés les actions du 1 0 au 22 , les Français forcèrent le 26 M. de Colli de quitter Querasco et de se replier : il jeta une partie de ses troupes dans Coni et avec l'autre s'achemina sur Turin. Le même soir les Français arrivèrent à Carmagnole , à cinq lieues de la capitale. La terreur d'un siège s'empara des habitants; il s'éleva un mouvement sérieux parmi le peuple ; la haine et l'indignation contre les Autrichiens en furent le principal mobile. Il n'y avait plus deux partis à prendre dans cette crise : le 29 au soir une trêve fut signée entre Bonaparte et le roi : le premier a de-

mandé la garde de Coni , d'Alexandrie et de Tortone ; en même temps le comte de Costa , neveu de Tarchevêque de Turin , et le comte de Revel ont été à Paris y demander la paix.

(( Vous pouvez regarder l'armée française comme ravitaillée pour six mois en hommes et en approvisionnements. Tant de bonheur ^ de gloire, et l'esprit révolutionnaire leur donneront des bataillons , des armées à chaque pas. Les alliés ont perdu, depuis le 10, au moins quatorze à quinze mille hommes dont sept mille prisonniers, parmi lesquels deux lieutenants généraux, des colonels, des officiers en nombre. Sept généraux français ont été tués.

c< Les places livrées assureront aux Français leur retraite en Piémont; mais j'ignore encore si cet article est ratifié. Beaulieu tient les garnisons d'Alexandrie et de Tortone ; il ne les remettra pas volontairement. Voilà le respectable et malheureux roi de Sardaigne entre ses ennemis triomphants aux portes de Turin et ses alliés aussi dangereux pour lui que ses ennemis. Quelles leçons pour les puissances secondaires ! Elles ont eu ce sort-là éternellement dans les coalitions avec les grandes puissances.

« Si Beaulieu quitte sa position actuelle , Gènes sera à la merci des Français. Une colonne descendra la rivière du Levant, pénétrera à Modène, à Bologne, et jusqu'à Rome sans avoir à craindre un bataillon. Ils révolutionneront tout sur leur passage : je vous ai prédit, dès l'année dernière, qu'à leur approche l'Italie partirait comme un baril de poudré. La conquête n'est rien, la subversion révolutionnaire est un désastre sans exemple depuis l'invasion des barbares. Ils finiront l'Église catholique et le pape ; ils feront un butin im-

mense , ils sans-culottiseront tout , crèveront comme des mouches, se retireront gorgés de rapines, après avoir renversé tous les gouvernements italiens.

(( La paix forcée du roi de Sardaigne va amener celle du roi de Naples et, à mon avis, celle de l'empereur. Il n'y a point de parité entre le salut de la Lombardie, de la Toscane, de Tltalie (s'il est possible), et le sacrifice des Pays-Bas. Les Autrichiens attendent qu'on les attaque sur le Rhin : vous les verrez repasser le fleuve. La pièce est jouée, mon cher comte, il faut tirer le rideau.* L'Angleterre va rester avec ses chouanneries fort éclaircies, ses pamphlétaires ministériels, ses colonies délabrées.

(c Personne de la famille royale n'a voulu quitter Turin. Les Français ont mis pour conditions de la trêve la remise de Coni, Alexandrie et Tortone. L'armée des Alpes, qui est de vingt-cinq mille hommes, va seconder celle d'Italie pour la conquête du Milanais. Il faudrait au moins cinquante ou soixante mille Autrichiens pour le défendre : il n'y en a pas la moitié. »

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