‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 28 sur 42 · LETTRE AU MARÉCHAL DE CASTRIES · texte numérisé non relu

LETTRE AU MARÉCHAL DE CASTRIES

4 janvier 1797.

« Monsieur le maréchal ,

i< Je suis bien profondément reconnaissant et touché de la nouvelle preuve d'intérêt que renferme votre dernière lettre; j'y ai reconnu la noblesse qui caractérisa toujours vos procédés, et en particulier ceux dont vous m'avez honoré. H est très-vrai que j'essuyai l'automne dernier un vol considérable dans ma situation : je n'ai

286 MEMOIRES ET CORRESPOI^DAiyGE.

pu pénétrer si le voleur en avait voulu à mes papiers ou à ma bourse. En me réduisant rigoureusement au nécessaire je puis encore soutenir quelque temps mon existence et celle des miens : si j'avais à chercher un modèle de résignation et de philosophie sur les événements y VOUS me le fourniriez, monsieur le maréchal , vous qui vous montrez si supérieur à l'adversité, et qui enveloppez dans votre bienfaisance jusqu'aux hommes qui, ainsi que moi, n'ont d'autre mérite auprès devons que de vous être respectueusement attachés. Vous faites un emploi trop noble de vos bontés pour que je me permette jamais d'en abuser sans nécessité : cette nécessité n'existe pas encore pour moi ; si elle survenait, vous encouragez ma confiance, j'y aurais recours.

« "Nous avons vu trente fois le port , monsieur le maréchal, et la tempête rejette sans cesse notre barque en pleine mer. L'horizon me paraît plus obscur que jamais. Cette drôle d'ambassade anglaise à Paris a fini comme tous les gens sensés l'avaient prévu. Je ne partage pas l'opinion de ceux qui n'y ont vu qu'une pure comédie du gouvernement anglais : M. Pitt, en particulier, n'eût pas été fâché, je pense, d'ajourner la querelle, d'obtenir un répit et de finir momentanément par un mezzO'ternnne. Le Directoire fait et fera aux Anglais une guerre terrible en leur fermant les ports de l'Europe : il les laissera couvrir l'Océan de leurs escadres, tandis que ses armées leur enlèveront le commerce du continent.

(( L'ambiguïté de conduite, l'incertitude des principes, et les tâtonnements qui ont caractérisé cette guerre ont donné aux républicains des avantages dont ils sentent toute la force ; jamais ils ne les modéreront,

parce que leur naturel, leur position, leurs crimes, leur but éternel, les rendent excessifs en tout. Ils ont place leur salut et leur gloire dans la dissolution de tous les États : inconséquents sur le reste, ce plan ne quitte pas leur pupitre. »

LETTRE DE MALLET DU PAN A L'ABBÉ DE PRADT

25 janvier 1797.

(( Ce n^est pas pour rien , mon cher ami , que je suis une marmotte des Alpes : Thiver me glace et me rend paresseux. Voilà pourquoi je suis encore à répondre à votre lettre si plaisante du 31 de'cembre : ce sont les petites-maisons ouvertes que cette bonne Europe qui a fait son temps. Le nouvel empereur de Russie répond, à ce qu'il me paraît , à la question que vous me faites : il débute à peu près comme son père, je souhaite qu'il ne finisse pas de même. Je le vois mordu de la manie des innovations, de la philanthropie et de la popularité ; il est épris du grand Frédéric , il croit Timiter en portant un grand chapeau , un habit boutonné et étriqué , des bottes et une cocarde noire. De telles singeries donnent la portée d'un homme. Je souhaite de toute mon âme qu'il se tire sain et sauf de ces facéties.

(( Le Directoire a répondu au sujet de sa flotte (l'expédition d'Irlande) comme Philippe II, qu'il ne l'avait pas envoyée combattre contre les vents : en effet, il n'a pas eu d'autres ennemis, et ces cinq cents navires de guerre paradant dans les ports et les almanachs anglais ont à peine attrapé deux ou trois chaloupes de ce convoi, que la tempête mettait à leur merci. On ne sait encore ce qu'est devenue la Fraternité Hoche et

Famiral Morand. (Ils sont arrivés à Rochefort.) Quoi qu'il en soit, voilà les deux tiers de la flotte rentrés ; on est consolé. Paris n'y pense plus, c'est à recommencer, et l'on recommencera, n'en doutez pas ; ces gens-ci ne se rebutent pas si facilement. La capitale a oublié le Malmesbury comme la flotte. Ces événements servent de texte au bavardage des folliculaires et des frondeurs : le reste du public n'y donne pas trois jours d'attention. Voilà l'Europe bien avertie maintenant des dispositions pacifiques de la république ; elle sait ce que vaut cette fureur de traitailler qui la possède et à laquelle \ elle revient toujours» Ses envoyés sont reçus comme des valets de carreau , honnis , conspués , recevant des camouflets du Luxembourg, de la bonne, de la mauvaise compagnie , des porteurs d'eau , et des potentats qui manient à Paris la dictature du globe.

(( Qu'appelez- vous Madrid le Berlin du midi ! C'est le Satan du midi et de l'Europe : le Directoire n'a pas de plus fidèle estafier que monseigneur le prince de la Paix, grand d'Espagœ de la première classe, capitaine général, au-dessus du Cid par les rémunérations royales dont il a été l'objet. La famille royale s'est laissé persuader, par ses amis les régicides, déformer un petit royaume au duc de Parme, composé du Modénais, du Ferrarais, du Bolonais et de la légation de Faenza. Le chevalier Azzara, ministre d'Alcudia à Rome, a menacé et insulté le pape , pour le forcer à se reconnaître le vassal et l'administrateur de la république française , à révoquer ses bulles, et à faire donation amiable de la moitié et plus de ses Etats. Il a déclaré à Sa Sainteté, de la part de son roi, que comme prince temporel , le saint-siége méritait peu de considération , qiie comme chef de l'Eglise il devait , vu l'esprit du siècle, se trouver

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heureux d'être le dernier pape mourant sur la chaire de Saint-Pierre. J'ai lu la déclaration.»

LETTRE DU MÊME AU COMTE DE SAINTE- ALDEGONDE

9 février 1797.

« Depuis longtemps 9 mon cher comte, je ne vous envoie que des habits de deuil. Voici deux incidents encore plus lugubres : j'en suis consterné. Le premier est la reddition de Mantoue qui a capitulé le 2 de ce mois. C'est le fruit de la dernière défaite du 14 et du 4 6 précédents, défaite qui , maintenant éclaircie, forme le plus grand désastre de la guerre. Quelle impression cet affreux désastre fera-t-il à Vienne? En sera-ce une de consternation ou de noble désespoir ? Ils sont perdus s'ils ne déploient toute leur énergie , et avec la plus grande célérité.

(( Je vous ai prévenu, je crois, dans ma dernière lettre, que le Directoire surveillait et laissait faire, pour les empoigner incessamment, les agents et commissaires royaux qui manœuvraient à Paris, à Lyon, au Jura, etc. Les papiers du 1 ^^ vous auront appris qu'on ne les a pa3 fait languir* Cette conspiration (12 pluviôse an v) est vraie en tout point : c'était le secret de la comédie. J'avais écrit à un homme que je soupçonnais d'être le com plice ou le confident de ces impertinences, en le conjurant ^ pour sa sûreté et celle de sa famille , de ne point se livrer à de pareilles folies et à de pareils fous. Le 22 janvier, il me répond en me persiSant et en ajoutant : « Il n'y a que des têtes à perruque qui trouvent (c difficile de rétablir la monarchie sans modifications : « il suffit pour cela de.... » Suivait le plan du complot, tel que vous le lisez dans les papiers publics , le tout enn. 19

Î90 MÉMOIRES ET GORRESPOia)ANCE.

voyé par la poste ordinaire. Ces malheureux étaient-ils payés par les Jacobins ou par le roi ? Le gouvernement cherchait une conspiration; il l'eût payée deux millionsy on la lui donne. Que dites-vous des conjurés qui vont porter des pleins pouvoirs du roi aux casernes de la garde même du Directoire? Lesquels sont les plus coupables y ou ces stupides agents , ou ceux qui les choisissent y qui inventent de tels projets j qui les font exécuter à la veille des élections , au moment où le gouver^ nement tombait dans le décri, où il était réduit, pour se soutenir^ à conspirer lui-même contre la constitution , où Topinion s'élevait comme un ouragan contre ses agents et ses opérateurs ? Je connais personnellement trois des chefs arrêtés : je ne leur eusse pas confié une lettre à porter d'une rue à l'autre.

(( M. Necker vient de publier un ouvrage en quatre volumes , intitulé : De la réi^olution Jrançaise. Aussitôt que je l'aurai lu je vous en rendrai compte. »

AU MÊME

8 mars 1797.

(c Mon cher comte , lorsque mes lettres retardent , dites : ou il est pris par quelque besogne urgente j ou il n'a rien d'essentiel à me mander. Vous ne vous tromperez jamais. En effet, j'ai été absorbé quinze jours par la rédaction d'un mémoire que m'avait demandé l'un des ministres d'une des plus grandes puissances neutralisées , touchant la politique extérieure du Directoire. Je lui ai fait toucher au doigt et à* l'owl que l'Europe était au pied de la potence, sans lui dijssimuler que je ne croyais pas à la possibilité d'un remède, d'après la conduite que tenaient tous les cabinets depuis trois ans.

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Je lui al tracé un tableau terrible et vrai. Comme il en fera peut-être des papillotes, j'en ai envoyé une copie à mon fils, àLondres, en le chargeant de l'imprimer avec un avis^ui me met à couvert des reproches sur sa publicité.

(c La conspiration des Marmousets a été couverte d'un ridicule qui rejaillit sur la cause et sur le roi. Ne penses^ pas que cette aventure ait dégoûté les faiseurs : ils la ré* péteront, s'ils le peuvent, trente fois pour une. Les instructions et les lettres de M. de La Yauguyon, qui se trouvent au procès, prouvent que d'Antraigues* est trèsréellement le grand ouvrier de ces machines , et breveté en chef pour cela de la part du roi. — • Vous ai-je mandé qu'il disait il y a trois mois à une de mes connaissances : (c Montlosier me trouve implacable, il a raison; je se- (( rai le Marat de la contre-révolution, je ferai tomber (( cent mille têtes, et la sienne la première. »

« Avez- vous lu le dernier ouvrage de M. Necker? C'est sans comparaison ce qu'il a jamais publié de meilleur: nul livre ne pourrait être plus profondément utile en France en ce moment. Son analyse de la constitu-» tion de 1 795 est un chef-d'œuvre de sagacité politique» Sa critique de celle de 1 791 , les reproches sévères qu'il fait à ses auteurs, le morceau sur l'égalité et plusieurs autres sont parfaitement à l'ordre du jour et d'un es* prit supérieur. C'est dommage qu'il y ait trop de verbosité. Le style est cependant moins échasse que celui de ses précédents ouvrages '. »

* Nous rendons ici à ce personnage le nom qu'il s'était donné ; c'est par inadvertance que nous l'avons appelé jusqu'ici ^Entraigues. S'il faut en croire l'abbé de Montgaillard [Hist. de France , t. V, p. 46), ce geu* tillâtre quitta d'abord son nom d'Avenel pour celui de ele Launajr, et prit enfin celui de comte iJtAntralgues.

* Mallet exprima son contentement aVec vivacité^en remerciant l'ancien ministre qui lui avait envoyé un exemplaire de son ouvrage

S9f MÉMOIRES ET C0RRESP0I9DANGE.

19 mars 1797.

« Les nouvelles sottises de Blankenbourg , dont vous m'apprenez le détail, passent ma conception. On dirait que le roi a gagé de se perdre en dépit des circonstances. Je suis surpris, je l'avoue, non-seulement d'une injustice aussi impolitique ^ mais encore de l'affront fait à la mémoire sacrée du feu roi. Et à quoi bon faire une promotion ? Est-ce pour imiter le roi de Cocagne qui , en secouant sa marotte , dit : Je règne ?

(( Que devient le duc de La Vauguyon? Je viens de lire une lettre de lui, où il annonce qu'il quitte Blanckenbourg. Est-ce disgrâce, démission ou déplacement pour affaires? Il a été un des arcs-boutants du complot des Marmousets. Peu avant sa découverte, il disait à un homme de ma connaissance : « Les rois de l'Europe vont

M. Necker ne fut pas insensible à cet hommage ; il adressa à Mallet la lettre suivante :

Coppet, 42 mars '1797.

« J'ai eu la confiance , en effe^ , monsieur , d^adresser un exemplaire de cet ouvrage sur la révolution française à une personne dont j'admire l'esprit depuis longtemps. Je me suis trouvé bien récompensé en lisant la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et en recevant de votre part une approbation si franche et si flatteuse. Agréez, je vous prie, ma reconnaissance, et mes remer ciments. Il faut que l'esprit général de Paris soit favorable aux opinions que j'ai présentées , et aux sentiments que j'ai cherché à exprimer puisque j'ai lieu de croire à un succès assez étendu et marqué par le suffrage de différentes classes de la société.

a Les particularités que vous avez la bonté de me citer sont d'un ^and intérêt , et c'est à votre âge et à vos talents qu'une histoire complète d'une si mémorable époque est dévolue.

« J'ai l'honneur d'être avec le plus .parfait attachement , monsieur, Totre très-humble et très-obéissant serviteur,

a Neckes. »

« être bien humiliés en voyant le roi de France, si négligé u par eux, sortir de ce village pour monter sur le trône ! » Ils s'attendaient tous à voir arriver de Paris une députation avec la couronne et un carrosse à six chevaux.

« La conspiration , je vous Tai mandé , est heureusement tombée dans le ridicule et Toubli. On a arrêté encore nombre de personnes , entre autres M"* de Soucy : tous ces prétendus complices sont aussi innocents que moi. Le public s'intéresse aux accusés par haine du Directoire, de Merlin, des Jacobins. Cette affaire n'aura de suite , je crois , que pour la tête des trois chefs. On n'y pense plus; on est trop préoccupé des élections , de leurs conséquences possibles. On commence à se secouer : les assemblées seront passablement nombreuses. Ce qu'on croit, ce qu'on dit, ce qu'on prêche , est exactement le contraire de ce qui se faisait en 1789 : on traite le gouvernement et les républicains comme on traitait le roi; l'opinion va grand train.

ce Le livre de M. Necker a fait un effet prodigieux à Paris, il a grandement mûri et affermi les idées. Le mémoire de Lally a été aussi précieux et utile. »

Vers ce temps, à la fin du mois de mars 1797, l'écrit que Mallet du Pan faisait imprimer en Angles terre , parut à Londres , sous ce titre : Lettre a un homme (tÉtat sur les rapports entre le système po* litique de la république Française et celui de la re'vO' lution ^ Le but de l'âuteur était de démontrer aux

' Cette brochure de 48 pages a pour épigraphe :

Ce sont là les héros qui gouvernent la terre :

Ils font, en se jouant, et la paix et la guerre;

Du sein des voluptés ils nous donnent des fers.

A quels maîtres, grands dieux ! livrez-vous Punivers ?

(Voltaire, TriunwiriU,)

puissances de second ordre qui avaient cru abriter leur existence contre le Directoire, derrière le manteau de la neutralité , qu'il n'était plus question de leurs susceptibilités et de leurs alarmes jalouses ou prudentes sur l'équilibre que pourrait rompre le partage de la France ; que la France était toute-puissante, et que c'était de l'indépendance et de l'intégrité de l'Europe que maintenant il s'agissait. L'Europe se trouvant en face d'un gouvernement révolutionnaire devenu conquérant , et d'une puissance militaire doublement forte par ses principes et ses conquêtes, ne devait plus compter ni sur les manœuvres intérieures des constitutionnels, manœuvres impuissantes condamnées d'avance, ni même sur les négociations de paix , dont le renvoi de lord Malmesbury , chassé de Paris dans les vingt-quatre heures^ marquait assez le peu de chances, ni même sur la continuation de la guerre actuelle. Dans de telles conjonctures, soutenait Mallet, il ne fallait pas moins que l'intervention de toutes les puissances neutres.

« Que leur intérêt , bien ou mal entendu , les ait éloignées de toute participation à la guerre, aujourd'hui leur intérêt positif les appelle à la discussion des conditions de paix, et c'est par leur influence, par l'interposition même de leurs forces , qu'en faisant à la république française les sacrifices nécessités par les conjonctures , on peut cependant lui imposer de manière à lui faire abandonner ses projets de ruine et de dévastation universelle. Point dé salut donc, tant que l'Europe demeurera dans la division , dans le conflit et dans l'égoïsme où nous la voyons plongée. Point de salut si toutes les grandes puissances ne se réunissent

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pour concourir à l'ouvrage d'une paix modérée qui sauve l'Europe du déshonneur de devenir la feudataire de la révolution et le patrimoine de ses acteurs. »

M. de Hardenberg, écrivant à Mallet, déclara que ces réflexions étaient d'une justesse frappante, surtout en ce qui touchait l'égoïsme aveugle qui inspirait plus ou moins tous les gouvernements ; mais en même temps il ajoutait : « Je n'entre pour rien dans les plans du cabinet de Berlin, et sous plusieurs rapports, j'en suis bien aise- Circonscrit dans ma sphère, je suis contemplateur comme vous , monsieur. Mais je suis persuadé , que même les démarches les plus énergiques de notre part, ne produiraient , n'effectueraient pas celte union de principes et de mesures qui serait si nécessaire pour arriver au but. Il n'y a qu'un amendement dans les principes et dans les personnes en France même , qu'elle reste une république ou quelle devienne monarchie, qui puisse opérer le bien. »

A Londres, la brochure de Mallet surprit ses amis, dans un moment où se faisant illusion par lassitude, la plupart étaient à la paix. Ils s'accordèrent à dire que Mallet était en colère en écrivant. Ce sentiment fat exprimé avec une espèce de véhémence au fils de Mallet du Pan qui , étant alors à Londres , avait été chargé par son père d'y faire imprimer la Lettre à un ministre d'État. Avec cet oubli de lui-même qui caractérisait Mallet dans ses relations domestiques et ses liaisons d'amitié, et quoique surchargé de travail, il avait encouragé son fils, qui depuis 1 794, lui avait servi de secrétaire, à aller tenter la fortune dans un

pays oii il avait reçu une partie de son éducation et dont la langue lui était familière. Mallet espérait qu'au moyen des amis qu'il avait à Londres , et des qualités recommandables de son fils, ce dernier pourrait obtenir quelque emploi sous le gouvernement anglais ; mais les sentiments d'estime et de considération qu'on lui témoigna de toutes parts pour son père se bornèrent à lui procurer un accueil chaud et amical. Ses espérances ne purent se réaliser et il rejoignit sa famille à Berne, en octobre 1797, après un court séjour à Paris ^ d'où il annonça à son père la prochaine catastrophe du 1 8 fructidor. Ce voyage ne fut pas, au reste, stérile pour notre jeune homme, qui vécut à Londres dans la société des amis de son père, Malouet, Lally, Montlosier, le chevalier Macpherson. Tous conçurent pour lui une amitié sincère qu'ils lui conservèrent pendant le reste de leur vie (encore en 1843, Montlosier lui écrivait de Randanne une lettre pleine de sentiments affectueux); mais il eut à essuyer quelques bourrasques dans le salon de la princesse d'Hénin, où se rassemblaient tous les hommes du parti royaliste distingués par leur rang ou leurs talents. Non-seulement le ton de la Lettre à un homme d'État paraissait trop violent , et surtout trop décourageant à des exilés qui croyaient voir dans la marche des affaires en France urie prochaine perspective de leur retour dans leur patrie ; on blâmait aussi au sujet de M. de La Fayette, quelques expressions qui n'étaient peut-être pas assez mesurées, mais qui étaient surtout inopportunes, le général Fitz-Patrick devant faire une motion au parlement à l'effet d'ob-

tenir rîntervenlion du ministère anglais en faveur de rilluslre captif. Cette molion n'eut et ne pouvait avoir aucun autre résultat qu'une manifestation d'intérêt pour M. de La Fayette; mais le fils de Mallet crut néanmoins devoir apporter quelques modifications au texte de la brochure, pour satisfaire au désir des amis de son père.

Les événements , toutefois , se chargèrent bientôt de justifier la prescience de notre publiciste et de prouver qu'il n'avait pas exagéré le péril.

L'emperçur avisa à faire sa paix avec la France , laissant l'Angleterre se débattre seule. Et tandis que ce petit écrit de notre publiciste faisait tapage, et servait de texte aux discussions des politiques fort divisés depuis quelque temps dans l'étranger, Venise, Gènes, et bientôt le Piémont révolutionné et conquis, le Portugal et la Suisse humiliés, l'Angleterre elle-même menacée dans son île , voyaient se dérouler à leurs dépens les conséquences de la politique des neutres, prédites par l'auteur de la Lettre a un homme éHÉtat. Mais entre le moment de la prédiction et celui où elle acheva de se réaliser, la France toucha à une révolution royaliste (le 18 fructidor), préparée habilement par les élections du nouveau tiers, secondée par les divisions du Directoire, forte enfin de l'ascendant et des trames du général Pichegru , mais qui devait échouer au moment suprême. Mallet fut dans la confidence directe de ces espérances, les partagea un instant^ mais y renonça bientôt en voyant l'effet produit sur l'esprit public y par la paix que l'empereur avait demandée aux vainqueurs de l'Italie.

LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE

16 eH9 avril 1797.

« Les élections s'annoncent bien à Paris. Les choix pour députes paraissent regarder l'abbé Morellet, Quatremère de Quincy, Fleurieu, La Harpe, Dufresne, d'André et Viennot des cantons ruraux. Je n'eusse pas fait un autre scrutin. Ne vous étonnez pas de voir là d'André; il est tout au roi, lui a fait sa soumission, est employé et est un ouvrier habile : il a vigoureusement travaillé sur le plan qu'il m'exposa ici il y a un an. Desmeuniers n'eût pas été mauvais ; je le compte parmi les constitutionnels sincèrement revenus, et il fut d'ailleurs tout entier au roi en 1 791 et 1 792. Quant aux intrigants et meneurs anciens, leurs efforts et leurs vanteries ont échoué.

« Ceci va nous conduire à une crise inévitable. L'alarme est au camp du Directoire et des Jacobins; ils vont tenter quelque voie de fait. S'ils sont impuissants à l'opérer, ils sont perdus avant six mois et la république avec eux ; mais je n'ose me flatter encore de cette impuissance. Je crains d'ailleurs le dépit et la rage des matadors constitutionnels écartés , ainsi que les esprits peu conciliants des royalistes extrêmes. Si tout ce qui veut la monarchie ne marche pas d'ensemble, si on veut précipiter le dénoûment, si des conspirateurs imbéciles vont se mêler au mouvement, si quelque nouvelle gaucherie de Blanckenbourg vient encore une fois gâter les circonstances, nous retomberons dans l'abîme.

« La bonté des élections a résulté d'une mesure que j'avais conseillée depuis longtemps, et dont enfin on s'est avisé il y a six mois; ce sont les associations po-

litiques sous le nom à' institution philanthropique^ et sous le masque de défendre la constitution contre les anarchistes. Elles ont pris une grande et rapide extension. »

19 avril 1797.

« Vous saurez les élections de Paris, mon cher comte, avant de recevoir ma lettre. Les choix ont terrassé les Jacobins et le Directoire, spécialement ceux de Fleurieu et d'Emmery. Le dernier, de votre Assemblée constituante, a été porté par le parti du roi : je crois qu'il a fait sa soumission à ce prince, et qu'il a été gagné par d'André. C'est Tui qui avait déterminé le tribunal de cassation à évoquer la procédure du conseil militaire. Quatremère de Quincy m'est particulièrement connu : c'est un homme plein de courage, de verve, d'inflexibilité et de talent. Il fut le plus ardent dans l'Assemblée législative à combattre la Gironde et la république ; il était tout au roi et gratis. Les anciens constitutionnels n'ont pas été mieux traités que les républicains (je parle des meneurs chefs, intrigants connus). Pas un mot de Rœderer , Montesquiou , l'évêque d'Autun, etc., ils ont écartés unanimement... Desmeuniers n'a pas été plus heureux, on ne l'a pas même nommé au département. Jamais l'esprit de Paris ne s'est mieux prononcé. On a voulu pour députés des propriétaires, des gens de probité, mesurés et étrangers aux diverses crises révolutionnaires. On ne veut ni secousses, ni contre-révolutions violentes, ni mesures précipitées : les députés doivent glisser la France dans la monarchie, et non l'y jeter au risque de nous mettre en pièces encore une fois.

(( Lyon a fait deux choix étonnants, entre autres, celui d'Imbert-ColomèS| agent publiquement avoué du

roi, ëmîgrë trois fois, raye provisoirement, et qui a même pa^sé l'hiver entier avec nous. C'est un homme excellent par le cœur, les principes, le zèle ; mais une tête médiocre et trop ardente. A Grenoble, et en général dans le midi , des choix analogues. Pichegru est nommé dans le Jura ; je puis vous dire que c'est le plus important peut-être de tous les scrutins. Pichegru est tout à nous et depuis longtemps. »

AU MÊME

29 avril 4797.

« Vous apercevrez les reflets de la paix avec l'Autriche sur l'intérieur. Hoche et ses Francs, Bonaparte et ses Vandales, vont être lâchés sur la France; ils auront bon marché, je vous en réponds, des journalistes, des orateurs, des législatifs et des bourgeois mutins. La législature nouvelle pourrait prévenir cette catastrophe, en licenciant les troupes, en refusant les subsides et en se rendant maîtresse de l'administration militaire ; mais les pauvres diables ne s'en douteront même pas. Extasiés de leurs victoires et de leur paix, ils se laisseront emmuseler : le sabre des soldats fera taire l'artillerie des langues et des plumes, c'est une révolution nouvelle qui va commencer, pendant que tous les niais du dehors et du dedans feront des phrases sur l'excellence de l'esprit public.

« Le Directoire va déployer tous ses efforts contre l'Angleterre ; il veut à tout prix la bouleverser, subvertir la constitution, la saccager, et renverser ce superbe monument de l'industrie humaine. S'il y réussit, l'Europe entière restera sous ce tremblement de terre. »

[1797] CHAPITRE DOUZIÈME. 30i

7 mai 4797.

« Vous êtes impatient, mon cher comte, de connaître ces fameux préliminaires. Les papiers français du 2 vous en diront la substance : en voici le commentaire, du moins tel qu'on me l'a mandé de Gènes et de Turin, le 29 avril. La Belgique, l'ou Ire-Meuse, Liège et la Lombardie irrévocablement perdues; l'empereur dédommagé par la spoliation des Vénitiens à qui l'on prend toute la terre ferme depuis l'Adige à Trieste ; le Bressan et le Bergamasque restent enclavés dans la république lombarde. On parle de donner Ferrare à Venise, mais ce misérable équivalent n'est point réglé. Le roi de Sardaigne recevra les fiefs impériaux et une partie de la rivière du Ponent appartenant aux Génois. Suivant les nouvelles d'Italie, vingt mille Français resteront dans la Lombardie pour garder et fortifier la nouvelle république, à laquelle, dit-on,' on impose un tribut annuel de trente millions. Que dites-vous de ce déménagement ? L'histoire de l'Europe a-t-elle offert un pareil brigandage ? Fiez-vous à la république italique, pour consumer, avant un mois, le Piémont, Gènes, Venise, la Toscane et Naples : c'est un brûlot mis là exprès, et dont le Directoire tiendra la mèche. Bonaparte revient en hâte à Paris, et son armée va rentrer en France, à la réserve de vingt mille hommes qu'on laisse en Lombardie. Le Directoire et les républicains comptent sur lui pour les raffermir : l'empereur ressuscite la révolution. L'horizon de salut qui paraissait se développer se recule indéfiniment. Peu de moments m^ont paru aussi cruels depuis sept ans. l^ous retombons dans des précipices sans fond ; pas un genre de

calamités que je ne voie se déployer sur la France et surTEurope. »

Tout prévu qu'il était , le sort de Venise et de Gènes, occupés puis révolutionnés par les troupes françaises ^ et conquis à la république au nom de la démocratie y émut notre politique qui , cette fois* ci 9 s'adressa à l'opinion des Français en leur signalant la politique révolutionnaire et conquérante de leur gouvernement , comme menaçant leur pays d'un asservissement prochain sous de nouveaux maîtres. Dès les derniers jours du mois de mai , au moment où s'accomplissait ce nouveau coup de main de la politique spoliatrice du Directoire , la Quoti" dienne ou Feuille du jour ^ dirigée alors par M. Mir chaud, publia dans un supplément exprès, une lettre de Mallet du Pan à un membre du corps légis^ /«^{/"(Dumolard), sur la déclaration de guerre à la république de Venise. A cette lettre en succéda une autre sur Gènes, puis une troisième sur le Portugal ^ tf C'est un cours , écrivait Mallet , que j'ai adressé à un membre des Cinq-Cents ; ils sont totalement ignorants dans la partie politique, et laissent en insensés le Directoire faire tout ce qui lui plaît à cet égard ; ils ne voient pas qu'ils se forgent ainsi des chaînes sous lesquelles on les écrasera tôt ou tard *. »

La lettre à la Quotidienne, sur Venise, débutait ainsi :

(( Que le génie révolutionnaire, réfugié [aujourd'hui parmi quelques chefs du gouvernement et les Jacobins,

• Quotidienne, n«M10, 413, 414, 421.

^ Lettre de M. de Sainte- Aldegonde, 4 juin 1797.

[i797] CHAPITRE DOUZIÈME. 803

ait médité la ruine d'une république de treize siècles ; qu'il persiste à faire de la guerre un instrument de subversion sociale ; qu'il embrasse dans sa fureur les monarchies et les républiques, les amis et les ennemis de la France, les puissances neutres, les puissances pacifiées et les puissances belligérantes, cet événement, monsieur, n'a pas le droit de m'étonner. Je n'ai jamais douté de ce projet, ni de son exécution successive, aussitôt que les conjonctures permettraient de le développer : tout cela est à l'ordre du jour. Mais ce qui ne l'est point, monsieur, ce qui inspire autant de surprise que de douleur, c'est la précipitation avec laquelle je vois votre conseil, je vois de vos collègues, non moins estimables par leurs talents que par leur conduite, adopter et consacrer cette œuvre de ténèbres si flétrissante pour le nom français, si discordante avec les maximes et les efforts des hommes sages de votre législature.

(( Quoi! c'est à la lecture rapide d'un manifeste dont chaque ligne devait inspirer la défiance, c'est sans élever un doute, sans examen quelconque, c'est à la clameur de haro qu'on signe une déclaration de guerre, qu'on la signe contre un État neutre, impuissant, depuis deux cents ans attaché à la France par les liens inaltérables de l'intérêt, de la raison politique et de la nature, sans daigner même considérer si cette cruelle sentence n'ensevelira pas ce monument antique de courage, de constance et de sagesse, sous les décombres de son institution fondamentale !

(c Oui, monsieur, ce manifeste devait mettre en garde tout homme qui a les premières notions de l'histoire du temps, et qui eût accordé la moindre attention aux circonstances. Est-ce le général qui, dans une république naissante, déclare la guerre en souverain et de son au-

304 MÉMOIRES ET GORRESPONDAKCE.

toritë privée ? Est-ce le Directoire qui autorise ce général, sans avoir d'autre titre légal à cette usurpation qu'un article de constitution totalement inapplicable à la conjoncture, et qui ne peut l'être qu'à celle d'un danger immédiat pour la France et pour l'armée ? Telle est la question qui devait vous frapper tous, et que vous avez sacrifiée à des épithètes et à des imprécations. Comment chacun de vous n'a-t-il pas senti par instinct que les promoteurs quelconques de cette déclaration inopinée chercheraient à vous en imposer sur ses motifs pour en couvrir l'illégalité et l'injustice?

« Terrible et nouvel exemple du danger de semblables délibérations dans une assemblée nombreuse et publique, où l'enthousiasme précède toujours la réflexion, où l'on joue à coups de phrases la destinée des États, et dont la grande pluralité est si étrangère à toutes les notions positives, historiques et matérielles qu'exigent les questions de droit public. Voici, monsieur, l'exposé véridique des faits. Je soumets ce tableau à votre candeur et à celle de vos collègues. Je ne crains les démentis de personne; les preuves et les détails sont sur mon bureau, je n'en présente ici que le résumé. »

Suivait un récit vigoureux, où la poésie de la conquête ne vient pas recouvrir de ses couleurs l'injustice de l'usurpation et la perfidie des procédés. La lettre se terminait par celte conclusion.

(( Je termine, monsieur, cette lettre déjà trop longue, et qui déjà ne sert plus qu'à l'histoire : Venise est finie. Ce gouvernement, qu'on nous dépeignait il y a six semaines dans l'attitude de la menace et de l'héroïsme, vient de donner un exemple encore inouï dans les fastes ^e la pusillanimité. Il s'est dissous lui-même. Cette aris-

[i797] CHAPITOE DOUZIÈME. 305

tocratie, fertile en grands hommes d'État et de guerre, cette institution des siècles que nos Yisigoths nomment oligarchie , a fait place à la démocratie révolutionnaire. Vos troupes sont dans ses murs, et je ne parle que d'un cadavre. Mais je ne puis supprimer une observation digne de mémoire. Aussitôt que cet acte d'abdication a été consommé et qu'une municipalité, choisie au scrutin de vos généraux, a eu remplacé les successeurs des Morosini, des Cornaro, des Mocenigo, le peuple furieux s'est soulevé, a replanté les étendards de Saint-Marc, a attaqué et forcé les maisons de ses nouveaux magistrats, et failli ensevelir Venise sous les débris de son honneur et de son gouvernement. Vos rhéteurs n'en continueront pas moins à nous citer le vœu, la souveraineté et l'insurrection des peuples, comme le titre de ces exploits ! Ils n'en seront pas moins effrontés à vous représenter comme populaire une révolution dont à peine un habitant sur dix mille a été le fauteur.

c< Il ne subsistera pas moins une vérité incontestable, c'est qu'en terre ferme comme en Lombardie, en Lombardie comme en Piémont, en Piémont comme dans la Belgique et en Allemagne, c'est le peuple, et le peuple seul qui a résisté à la révolution, qui l'a repoussée de sa volonté, et l'eût repoussée de ses bras rustiques, si des gouvernements sans génie, si des classes avilies par Tégoisme, énervées par l'opulence, n'eussent tei^du les bras à leur flétrissure et à leur ruine. »

Dans une autre lettre à la Quotidienne sur le sort de Gènes, Mallet appuyait avec plus d'énergie encore sur l'étrange attitude des conseils :

w Danton nommait la dernière Convention le grand coTTî/^ d'insurrection du genre humain. Avez-vous hén. 20

rite de sa morale et de ses maximes? Savez-vous que d^un bout de TEurope à l'autre, tout individu qui a Tombre du sens, de la probité, de Tamour de Tordre, de la justice, de la vraie liberté, se demande avec surprise et indignation les raisons du silence que gardent vos conseils?

(c Est-ce là, se dit-on de toutes parts, ce corps législatif qui s'annonçait avec un éclat consolateur , et qui devait ramener sur la terre, paix, justice et bienveillance? Préférera-t-il à la gloire si belle qui l'attend et au suffrage de tout ce qui porte une conscience, une obscure complicité dans des desseins qui préparent à l'Europe et à la France des jours de sang et de ténèbres ? »

Ces lettres produisirent une grande sensation et contribuèrent à développer le mouvement d'opinion sur lequel avaient compté MaUet et les membres du corps législatif, qui étaient d'accord avec lui, car les articles de la Quotidienne se rattachaient à un plan de conduite concerté entre plusieurs membres des Anciens et des Cinq-Cents. Mallet écrivait le 22 juin à son ami le comte de Sainte-Aldegonde :

« J'ai été et je suis encore dans une crise d'occupations urgentes dont vous aurez vu deux échantillons dans la Quotidienne ; il y en aura d'autres, il n'y a pas de temps à perdre; il faut travailler de toutes ses forces à armer le corps législatif contre le Directoire, et à mettre fin à ce système effréné de révolutionnement universel. Ma partie est liée avec des membres trèsmarquants de la majorité : je leur servirai de précurseur et de trompette. Ces deux lettres ont produit à Paris xm effet général ; la cataracte a disparu, et les aveugles

ont vu clair. On m'annonce qu'incessamment la bombe éclatera à la tribune, et qu'on demandera compte au Directoire de ses exploits sur Venise, Gènes et de ceux qu'il prépare ailleurs. »

En effet , pas une feuille directoriale n'osa contester la vérité de ces lettres exactes d'un bout à l'autre. On les avait lues à Clichy avant de les répandre ; et sur l'impression qu'elles avaient produite, il fut décidé que Pastoret et Dumolard monteraient à la tribune pour interpeller le Directoire ; le discours de Dumolard fut une paraphrase des philippiques de la Quotidienne , et une commission fut nommée dans ce sens.

Cependant ces lettres avaient vivement excité la colère de Bonaparte , alors dans tout l'éclat de ses victoires et l'ivresse du triomphe ; sa rancune impatiente ne tarda pas à frapper F écrivain hardi qui osait parler si haut. Il manda sur-le «champ auprès de lui Haller, patricien bernois qui était son commissaire des guerres en chef, et lui signifia que si Mallet du Pan n'était pas immédiatement renvoyé de Berne, son pays sentirait tôt ou tard les effets de son ressentiment. L'avis ne fut point perdu ; communiqué aussitôt par Haller à ses amis de Berne , il prépara contre Mallet du Pan un orage que le vindicatif général ne dédaigna pas de grossir, bien servi d'ailleurs par la propre colère du Directoire , qui parlait d'exiger des autorités bernoises la mise en jugement de Mallet du Pan, pour des communications envoyées par lui aux journaux royalistes. A Berne, le parti français et les hommes qui craignaient par-

dessus tout le courroux du vainqueur d'Italie , commencèrent à sonner Falarme dans les conseils de la république. Aucun ne se montra plus échaufTé contre Mallet qu'un jeune patricien , M. de Haller, parent du commissaire 9 qui doue de grands talents, professait alors des opinions ultra-libérales, avec la même chaleur et le même fanatisme qu'il mit plus tard à défendre les gouvernements absolus et à écrire en faveur de l'Église romaine. Mallet comptait en revanche dans les conseils de chauds défenseurs , tels que ses amis d'Erlach et le vertueux avoyer Steiguer; malheureusement la prépondérance de ce dernier lui avait fait des ennemis parmi ses collègues , et ce furent eux qui, associés aux conseillers intimidés, finirent par Pemporter. En vertu des antiques traités conclus entre Berne et Genève, Mallet était combourgeois de Berne , et comme tel avait droit de résidence et de protection dans le canton ; mais jusquelà respectés et inviolables , ces traités allaient être déchirés pour désarmer la colère du Directoire, comme si les prétextes manquaient jamais au courroux de gens qui veulent se fâcher. Deux fois , la proposition de renvoyer Mallet du Pan des États de la république bernoise, fut agitée dans le conseil secret, et deux fois écartée; à la troisième, l'arrêt d'éloignement fut emporté. Ce fut par son ami le baron d'Erlach que Mallet apprit le coup qui le frappait.

Vendredi matin.

« Je suis, mon cher Mallet, au désespoir de ce que je suis chargé de vous annoncer. M. l'avoyer de Mu-

linen vient de nie dire qu'il a ordre du conseil secret de vous dire de partir, et il m'a prié de vous en prévenir, ne pouvant se dispenser d'exécuter son ordre au plus tôt. On a pris pour prétexte qu'on ne pouvait pas tolérer un collaborateur d'un papier français. Dans mou indignation je m'abstiens de toute réflexion. Le public et les papiers français le feront pour moi. Si je peux vous être de quelque utilité, en quoi que ce puisse être, disposez de moi. Adieu \ »

Ainsi, Mallet était sacrifié à la terreur qu'inspiraient exclusivement le Directoire et son général ; et il était trop évident que le corps législatif n'était rien aux yeux ni de ceux-ci ni des gouvernements, et qu'en appeler à lui du despotisme directorial, comme avait fait le correspondant de la Quotidienne^ c'était dépenser un courage inutile. La Quotidienne ellemême n'avait osé en prendre sur elle la généreuse hardiesse, puisqu'elle avait signé les articles du nom de leur auteur, sans l'avertir. Tout en remerciant M. Michaud de ses procédés personnels, Mallet ne lui cacha pas qu'il se tenait pour assassiné par ses clients.

' Le baron d'Ërlach écrivant quelque temps après au comte de Maistre, s'exprima avec plus de vivacité encore : oc J'ai fait communi* quer votre lettre, monsieur le comte, par ma femme, à M. Mallet ; je ne Tai point vu encore depuis mon retour ; je le crois sur le point de partir, car vous savez l'injustice basse, lâche et vraiment républicaine qu'on exerce vis-à-vis de lui : il a toujours employé sa plume à la défense des gouvernements ; il a écrit nommément sur le nôtre dans une époque critique, et pour récompense on le chasse ; la reconnaissance est une vertu qui semble inconnue aux républiques, mais elle y est même incompatible, et plus un homme a de mérite, moins il doit s'y attendre; il n'y a que les sots qui ne font ombrage à personne et qui sont chéris.» Lettres et opuscules inédits du comte Joseph de Maistre ; librairie d'Au* guste Yaton. Paris, 1851 , t. I, p. 54.

La manière dont Tarrét d'ëloignement fut signifié à la victime de ce coup de mauvaise politique , la desapprobation universelle avec laquelle il fut accueilli dans le public j montrent assez que pendant son séjour de quatre années dans Berne/ Mallet avait acquis la considération et le respect de ses habitants : il avait d'autres droits encore à Testime du gouvernement y et si celui-ci parut oublier plus d'un service rendu par son hôte à la république, ce n'est pas qu'il y fût insensible. 11 vint de toutes parts à Fexilé des témoignages d'estime et de regret, et le cri public fut tel contre celte mesure de faiblesse, que l'on commença à s'en repentir dans le conseil , et qu'on fit savoir à Mallet, d'abord, qu'il avait deux mois pour arranger ses affaires , puis , qu'il pourrait prolonger son séjour autant qu'il le voudrait sans être inquiété. Mais il n'y avait plus de sécurité pour lui; d'ailleurs , le cœur plein d'amertume , il n'était pas homme à rester un jour de plus qu'il ne lui était nécessaire , à accepter une faveur de ceux qui avaient méconnu ses droits. Lorsqu'il se fut éloigué, laissant derrière lui sa famille en attendant qu'il eût trouvé une retraite, un noble Bernois, qui dans sa jeunesse avait été l'ami du poète Gray, et qui était destiné à la célébrité d'un écrivain spirituel et d'un causeur aimable, M. Victor de Bonstetten, écrivit à M°"^ Mallet pour lui offrir sa maison de campagne. « Je me regarderais, lui disait-il, comme le plus heureux de mes concitoyens, si je pouvais adoucir dans votre âme l'impression de notre criminelle faiblesse à l'égard de M. Mallet. » En exprimant l'espoir que son mari oublierait le traitement dont il avait été

Tobjet, il ajoutait : « Je voudrais avoir l'espérance de l'oublier moi-même. »

Le digne avoyer Steiguer ne resta pas en arrière dans cet empressement général des Bernois à témoigner leur sympathie à leur courageux combourgeoiâr. Voici sa lettre.

7 septembre 1797.

« Monsieur,

(( Il me serait impossible de vous exprimer mes regrets de vous voir nous quitter. L'attachement et l'estime sans bornes que je vous ai voués, ma reconnaissance pour les services que vous avez rendus à mon ingrate patrie, et tant de preuves d'intérêt et de bienveillance que vous m'avez données en particulier, me rendent, monsieur, ce départ bien amer et bien pénible. Conservez-moi cette bienveillance si précieuse dont vous m'avez honoré jusqu'ici. Je la mériterai toujours par la vérité des sentiments de dévouement et de la plus haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant

serviteur,

« Steiguer, avoyer. »

Le renvoi de Mallet du Pan fut le premier pas des cantons dans la voie malheureuse de leurs concessions au Directoire. Cet acte de faiblesse , et la joie mal déguisée avec laquelle ses instigateurs reçurent les félicitations de Bonaparte à ce sujet * , apprirent au

' M. d'Erlach, en ce moment député de Berne à la diète helvétique , luiécmait le 27 juillet : « M. Pavoyer de Mulinen vient de recevoir une lettre de Lugano de M. Wurstenberguer ; il a été voir Bonaparte «a sujet du collège helvétique, il en a été fort bien reçu> et Bonaparte lui ayant demandé s'il y avait des émigrés à lAigano, lui a tout de suite ec

Directoire qu'en Suisse aussi, rintimidalion pouvait réussir , et ses agents ne cessèrent pas dès lors de faire agir ce levier avec l'Jiabiletë consommée qui avait fait accomplir tant et de si rapides merveilles à la politique révolutionnaire. Quelques mois plus tard , la vieille ^Suisse se brisait devant les canons français.

Quoique cette conclusion d'une fatale politique ne fût que trop prévue par Mallet, il lui importait

sans attendre sa réponse foit de grands remerciements de votre renyoi, et de grandes plaintes contre vous. Ainsi voilà Bonaparte votre ennemi personnel, et je vous laisse à penser, si après une telle déclaration de sa part , que M . Wurstenberguer n'aura pas manqué d'envoyer à Berne, il reste quelque apparence que vous puissiez avec quelque espérance de succès demander, ou faire demander la révocation de votre sentence. Bonaparte a demandé aussi, si, en trois jours, on pouvait être à Berne. Il faut que la peur qu'on a de lui à Berne soit bien grande : j'ai eu des reproches de ce que la diète n'avait pas écrit directement au général, que cela pourrait bien le choquer ; j'ai répondu que dans toutes les affaires particulières ou publiques, je commençais toujours par consulter la voix de Thonneur, que je la suivais invariablement , que je n'avais jamais fait dô lâcheté , et que j'étais incapable d'en conseiller.

a La relation de W^urstenberguer est curieuse, il ne se peut rien ajouter à l'insolence de ce conquérant. Le premier jour il l'a fait attendre une heure dans son antichambre, remplie d'une foule de ministres, d'envoyés, etc. Ensuite M. Haller l'a présenté, et tout ce qu'il en a eu a été, a Ha ! ha, venez dîner demain, » puis il s'est échappé sans dire mot à personne, quoique tout le monde fût prosterné, a sauté en bas l'escalier, puis dans son carrosse, et est allé au cours entouré de ses gardes. Le lendemain il a demandé : a De quel canton étes-vous ? — Moi de Berne.— Et monsieur? — D'Uri; il l'a fait répéter, puis il a dit: Ha! Uri, démocrate, c'est bon. » A table, il l'a fait asseoir à sa gauche, et à sa droite M. le commissaire du pouvoir exécutif pour ramasser les -statues, tableaux, etc., et s'est entretenu constamment, à voix basse, avec ce dernier, sans adresser la parole à Wurstenberguer ; après dîner il lui a parlé de sa course à Capo di Lago ; alors W. l'a remercié d'avoir fait désarmer son escorte, et Bonaparte a répondu : a Ah ! pardieu, en pays neutre et ami, c'est fort juste ; 9 ensuite est venu le beau propos sur vous €t sur les émigrés. — M. W. paraissait enchanté de cette réception, et mon collègue aussi. »

pour le service de ses correspondances de rester à portée des nouvelles de France , et d'ailleurs la lutte commencée entre le Directoire et les partis royalistes appuyés de Pichegru, pouvait encore amener de telles chances qu'il songea à rester provisoirement sinon à Berne y du moins en Suisse. Mais les événements marchaient avec rapidité, et les lettres suivantes révèlent la nature des espérances de Mallet , fondées sur la rupture espérée du Directoire et la levée de boucliers des Anciens.

LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE

I"jumet4797.

« Ces lettres sur Venise et Gènes , mon cher comte , étaient réellement une réponse aux questions de quelques députés qui me persécutaient pour écrire , pour leur fournir des armes et pour les instruire. Elles ont fait un effet prodigieux; pas une feuille directoriale n'a osé en contester une ligne : c'est la vérité pure d'un bout à l'autre. On les lut à Clichy avant de les répandre 9 on décida de lancer la bombe ; de là les motions de Pastoret et de Dumolard ; vous aurez vu que ce dernier n'a fait que paraphraser mes lettres. Le parti directorial fera l'impossible pour étouffer cette réclamation j pour retarder et pour affaiblir le rapport de la commission nommée ad hoc.

(( Ce parti se compose non-seulement des Jacobins , mais encore des intrigants et des stationnaires, la plupart constitutionnels de 1791. Dumas et Tronçon du Coudray en sont les chefs aux Anciens ; Thibaudeau aux Jeunes : Vaublanc, Pastoret, etc., vont d'un parti à

Tautre : ces messieurs appuieront le Directoire tant qu il les admettra au partage des places et des profits : ils le boudent lorsqu'il favorise trop les Jacobins. Vous aurez vu ces partis clairement dessinés dans les débats sur les colonies, sur la trésorerie^ sur la motion de Henri de Longuève , votre ancien et digne collègue.

« Ne regardez pas la paix avec TAngleterre comme faite; les descentes vont aller leur train.... Je vous certifie que le Directoire avait arrêté et ordonné l'invasion du Hanovre et le pillage de Hambourg. Les menaces de l'empereur et de la Prusse ont fait ajourner le projet vers le milieu du mois dernier. Laissez rentrer les malheureux qui reviennent comme ils sont sortis. Le rapport pour le rappel des émigrés depuis le 1 0 août se fera incessamment. »

AU MÊME

29juiUetl797.

« Mon cher comte, j'ai reçu vos lettres du 1 *'' au 1 3, au milieu d'un torrent d'occupations y auxquelles s'est joint un voyage nécessaire à Zurich, et qui m'a absorbé huit jours* Je suis encore dans une grande presse, accablé de travaux et de correspondances avec la France; la circonstance rend cela plus actif que jamais, et je suis seul à suffire à tout ce fatras qui m'accable. L'étrange conduite qu'on tient ici envers moi a encore aggravé cette crise. Je ne puis vous dire où je planterai le piquet ; mais regardez mon déplacement comme certain vers la mi-septembre. On me témoigne ici du repentir de ce lâche décret d'expulsion; mais je sais apprécier la valeur de ces regrets : on voudrait me faire regarder cet acte comme non avenu, et m'engager à

solliciter son annulation. Je serais mort avant d'en venir à une démarche si honteuse et si déplacée; car j'étais bien persuadé que le plus léger retour de crainte^ et un mot de Bonaparte feraient revivre toutes les terreurSy et la mesure de mon expulsion.

« Paris est dans une crise qui mûrira, ou qui reculera nos affaires à jamais. La conjuration du triumvirat, du club de Salm, est très-réelle. Les conseils allaient être subjugués^ épurés^ proscrits par les troupes qu'on faisait avancer. Pichegru était à la tête de toutes les listes de proscription ; c'est l'individu le plus abhorré des Jacobins. Souvenez-vous de ce que je vous ai mandé de ce général il y a deux ans : prenez date qu'il va jouer un rôle immense, et que toutes nos espérances sont en lui. Le peuple lui a donné toute sa confiance et marchera avec joie sous ses ordres. On est sûr de vingt-cinq mille hommes résolus à Paris seul.... Il est très-certain que Pichegru dit au Directoire , le 20 : w Puisqu'on veut « nous faire monter à cheval, nous y monterons ; votre (c Luxembourg n'est pas une Bastille ; il sera réduit en (c un quart d'heure.... » Ces mots effrayèrent tellement les triumvirs qu'ils firent distribuer des cartouches à leur garde , la firent boire et s'attendirent à une attaque dans la nuit. La Réveillère en a pris la fièvre : cette scission du Directoire conduit infailliblement à un éclat : au premier coup de canon les trois memlH*es seront mis hors la loi. Ils ont manqué le coup ; les Cinq-Cents ont la balle, ils sont décidés à la jouer : s'ils triomphent , nos malheurs seront , non pas finis , mais en chemin de l'être et fort adoucis. S'ils mollissent ou succombent , l'avenir est horrible à envisager* Adieu , etc. »

AU MÊME

17 août 1797.

(c Les conseils et le Directoire vieiment de faire assaut de malhabileté. Ils ont ajourné la bataille par l'efTet d'une peur réciproque ;. ils se sont embrassés comme Cléopâtre embrasse Rodogune , et comme Néron embrasse Britannicus, pour mieux s'étouffer. Les conseils ne savent que décréter : ils sont une nouvelle preuve qu'une grande assemblée délibérative en France ne sera jamais qu'une pétaudière ou un brûlot. Pichegru est un aigle parmi eux , mais il est mal secondé ; il exécutera à merveille, mais il est meilleur général que sénateur.

« Paris a montré, comme à l'ordinaire, sa stupide et infâme incurie. Le jour où la marche des troupes sur la capitale fut constatée, Ruggieri* fit vingt-cinq mille francs. Généralement ils ont été désolés du rétablissement de la garde nationale , qui les oblige à reprendre le fusil. Mon fils, témoin attentif de tous ces détails, n'en revient pas d'horreur et d'étonnement. Paris est tellement hideux sous toutes ses faces que l'honnêteté de ce jeune homme n'a pu y résister ; il m'a déclaré qu'il ne pouvait supporter un pareil séjour et qu'il venait me rejoindre. Je l'attends dans quinze jours. Mon cher comte, nous ne sommes pas au bout, il s'en faut : rien ne finira sans crises violentes ; il serait téméraire d'en préjuger l'issue. »

AU MÊME

2 septembre 1797.

« Me voilà donc constitutionnel à Blanckenbourg ;

• Traiteur alors fort en vogue.

Tépithète est drôle. Le baron de Breteuil , à ma première visite, m'afTubla de ce beau brevet, et quand je lui répondis que j'avais attaqué périodiquement et jour par jour la constitution dans sa naissance , ses progrès , sa conclusion, il m'avoua qu'il n'avait jamais lu et qu'il ne lisait aucun ouvrage périodique. Je dois être bien fier, après cela , d'une lettre de quatre pages que m'a écrite le favori, où, au travers de compliments emphatiques, il me reproche, au nom de son maître, d'avoir avancé dans ma lettre sur Venise « qu'il demanda des « délais aux Vénitiens. » Cette demande , dont vous observerez que je n'ai pas dit un mot, fait l'objet d'une grande déduction. J'ai répondu aux politesses d'une manière convenable, et sur le grief, que j'avais parlé de protestations , et non de délais ; que Charles XII protesta à Bender, Charles II à la Haye ; que cette formule n'a rien que d'honorable, etc. Pensez à la situation de ceux qui attachent tant d'importance à de pareilles misères, et qui m'en entretiennent en quatre pages.

« N'espérez pas une abdication. Sans doute elle faciliterait singulièrement et rapprocherait un dénoûment qui s'éloigne. Mon fils qui arrive de Paris, où il a observé attentivement et vécu avec nombre des principaux acteurs, me certifie que le vœu général se porte vers le duc d'Angoulême et Madame royale. Le roi a fortifié tous les préjugés qu'on avait contre lui. Les seuls rigoristes ne voudraient aucune altération dans l'ordre de succession, mais ils sont une poignée, et chercher en France des hommes à principes, c'est chercher quelques perles dans les sables de l'Océan.

(( Les Lameth et le duc d'Aiguillon eussent été arrêtés (l'ordre était signé par le ministre) , sans les efforts de l'évêque d'Autun.

(( Il n'y a pas plus d^accord dans le but que dans les opérations parmi les Cinq-Cents. Les uns voulaient et veulent attaquer le Directoire de vive force : Willot n'a cesse de le prêcher : c'est un homme décidé , ardent et courageux. Pichegru était du même avis; mais les avocats, les ventrus qui tiennent la balance s'y sont opposés, et ne veulent pas sortir de la ligne constitutionnelle. »

LETTRE DE MALLET DU PAN AU OÏEVALIER DE GALLATIN

5 septembre 1797.

« Moins que personne vous avez dû être étonné de l'héroïque proscription dont j'ai été l'objet. Vous me l'aviez prédite plus d'une fois ; je vous ai fait honneur de la prophétie, vous connaissiez bien votre terrain. Depuis votre départ, le moral et la politique de ce gouvernement ont empiré à vue d'œil. Anciennes maximes, prudence, honneur, considération, décence, tout a été jeté par les fenêtres. Les meneurs se fortifiant de la promotion de tous les écoliers de Gottingue , les ont rendus les arbitres de l'État, en les flattant pour obtenir leur suffrage. Cette fournée nouvelle a métamorphosé l'esprit du gouvernement : on a prodigué à notre respectable avoyer Steiguer, les déboires et les insultes. Le conseiller Sinner est le principal chef de bande; il me dénonça aux Deux-Cents , par un discours ad hoc oii il apostropha MM. l'avoyer Steiguer et d'Erlach. Croiriez-vous qu'un de ces jeunes philosophes , à vous bien connu , a péroré pour exhorter les Deux-Cents à fixer son attention sur le dogme de la souveraineté du peuple, et à le reconnaître ? Jugez ensuite conunent ces gens résisteront à la moindre impulsion !

(( Il faudrait des volumes pour vous faire entendre la position des affaires à Paris : elle ne peut se rendre en quelques lignes. Les conjectures sont à pure perte et les prédictions des folies. Je me borne à vous mettre en garde contre les exagérations et les peintures des journaux. La querelle entre les conseils et le Directoire ne peut se vider que par la culbute de Tune ou de l'autre de ces deux puissances. N'ajoutez aucune foi aux bruits de conciliation; ceci est un combat à mort, mais dont le terme peut se prolonger, car faute de moyens suffisants de part et d'autre, la ruse et les pièges jouent ici un grand rôle. Chacun , en attaquant, veut avoir l'air de se défendre par la constitution. Les Jacobins seuls sont trop peu nombreux, trop exécrés partout pour être redoutables : sans l'appui du gouvernement et des armées, c'est un parti noyé. Le gouvernement n'a d'appui essentiel que dans les troupes du dehors. Ne doutez pas que s'il n'eût senti son infériorité à Paris, il n'eût renversé les Cinq-Cents depuis deux mois. Pichegru est pour lui le plus formidable ennemi; lui seul en France a de la considération, un crédit personnel, et la confiance publique. Un décret et Pichegru entraîneront nécessairement la masse , et décideront l'engagement s'il a lieu ; mais le Directoire met sa force dans les dissentiments des conseils , dans leur malhabileté , dans la faiblesse des Anciens , dans la politique des ventrus.

« Le Directoire a encore pour lui les moyens de tconspiration , il projette l'enlèvement nocturne de quatre-vingts députés. A Theure où j'écris, ce projet aura peut-être été tenté. Depuis le 29, ces députés menacés découchaient , et réunis dans une maison , se tenaient prêts à monter à cheval et à ra^jsembler leur

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