‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 35 sur 42 · II. Î · texte numérisé non relu

II. Î

contredire cet éloge , pour en difFamer l'objet , et apprendre à la France que les vertus du roi sont autant de chimères.

« Tout parti , même le plus respectable , a ses convulsionnaires ; touche-t-on la plus imperceptible de leurs fibres^ ils assurent qu'on les égorge. On leur parle de goui^ernement légal ! Ils ne veulent ni légalité , ni gouvernement. L'art d'administrer les sociétés humaines se réduit pour eux à pendre , à sabrer, à dompter les volontés sans se soumettre à aucune autre règle que celle de leurs caprices , à ne souffrir de lois que celles qui mettent les peuples sous leur dépendance sans leur en imposer aucune , et à mépriser toute restauration qui terminerait les malheurs de la France et les périls de l'Europe , à moins qu'elle ne rendît à une poignée de privilégiés, le droit de disposer à leur gré et exclusivement du monarque et de la monarchie.

ce Ces bonnets rouges déguisés ont , à l'exemple des Jacobins, leurs formules, leur régime de terreur, et jusqu'à leur Père Duchesne. Quelque éclatant, néanmoins , que puisse être le crescendo de leurs clameurs lorsqu'ils voient le sens commun approcher du Capitole, il faut désabuser les Français de l'intérieur et les étrangers qui pourraient juger des intentions du roi de France , des vrais royalistes , de la majorité immense des émigrés , sur l'effervescence de quelques individus isolés pour qui la révolution est encore et sera toujours une révolte de faubourgs.

w Quelles que puissent être les résolutions de Louis XVIII , tout Français loyal devra s'y soumettre : en attendant qu'elles soient constatées , c'est honorer peu ce prince et le mal servir, que lui refuser les qualités et les principes propres à lui ramener le cœur de ses

sujets. Roi de vingt millions de Français tout autant qu'il Test de la partie d'entre eux qui a partagé son exil et la gloire de son adversité , il ne sacrifiera sans doute que les intérêts coupables et abusifs, et respectera tous les droits légitimes. »

Cette leçon, et surtout le Père Duchesne , soulevèrent un orage formidable dans les salons du pur royalisme , et Peltier devint dès lors un ennemi acharné et irréconciliable de Mallet : il lança contre lui et Malouet, une brochure qui avait tous les caractères d'un manifeste. Laissons Mallet lui-même raconter l'incident à M. de Sainte- Aldegonde :

« Vous aurez lu dans mes deux premiers numéros une lettre de Malouet, approuvée du roi, et dont M. le maréchal de Castries m'avait demandé la publication avec insistance. Cette lettre excita une tempête parmi ces émigrés : vous aurez vu mes observations à ce sujet. Quoique la masse des Français l'eût approuvée, les Jacobins du parti ne se tinrent pas pour battus : il n'est aucun genre d'atrocités qui nous ait été épargné : le roi même, et le maréchal titré par eux de patriote, ne furent pas plus ménagés. Enfin , ils firent rédiger par Peltier un libelle insipide et grossier, qui fut lu en grand comité , chez M. de Barentin , et ensuite chez l'agent royal Dutheil, avec les frères et amis. Deux autres écrits de la même force et du même ton se succédèrent. lies papiers anglais de tout parti exprimèrent l'indi* gnation générale ; elle fut à tel point que l'évêque d'Arras engagea Monsieur à témoigner la sienne , et à imposer silence à tous ces forcenés. Pendant ce vacarme, dont je ne m'inquiétais pas, arrive chez moi un message de Monsieur, avec invitation de me rendre chez lui tel

jour et telle heure. Malouet, de son côté, avait reçu le même appointement. Cette audience se passa en présence de l'évêque d'Arras , du comte d'Escars et de l'agent Dutheil , qui eut la mortification d'être témoin de l'accueil que je reçus. Vous pouvez croire qu'il n'y manqua rien ; Monsieur me rappela avec beaucoup de grâce les rapports que nous avions eus, causa seul avec moi vingt minutes dans le cabinet et se piqua , ainsi que son chancelier, de m'applaudir autant qu'il blâmait l'effervescence de la clique présidée par le comte de Yaudreuil. Je leur répondis que, pour mon compte, j'étais souverainement blasé et indifférent sur les gentillesses de ce genre ; mais que je les priais de considérer l'effet que feraient en France ces publications d'écervelés, et l'opinion que prendraient de leur sûreté, sous le roi , tous ceux qui avaient quelques torts à se reprocher, en voyant que pas même Malouet et moi ne pouvions trouver grâce. Toutes ces vérités et bien d'autres furent prises à merveille ; on tomba d'accord de tout : à la fin c'était moi qui me trouvais l'aristocrate le plus entier. J'ignore ce qu'il peut y avoir eu de sincérité dans cette entrevue, je ne le cherche ni ne m'en soucie ; mais certes , la démarche du prince honore son jugement : elle a produit un bon effet : il m'a parlé avec raison et amabilité.

u Yoilà , mon cher comte , la relation fidèle de cette grande aventure, qui a absorbé quinze jours le babil de nos sociétés françaises. On a lavé la tête aux libellistes qui recommenceront à la première occasion, c'est-à-dire au premier écu qu'on leur donnera. Vous deviez être le premier confident de ce narré ; mais depuis quinze jours, les promenades, le goût du far m'ente et la dissipation champêtre m'ont empêché de prendre la plume. »

Bien que justement satisfait de la démarche courtoise du prince, Mallet n'y attachait pas une grande importance. Il avait eu peine à quitter la campagne où il prenait alors quelques jours de repos, pour se rendre auprès de Monsieur. Au premier avis que lui en avait donne son fils, il avait répondu : « Je suis ici en dehors du tournoi des passions politiques, en paix avec tout ce qui m*entoure. Je suis délivré de ma toux et de mon irritation, et je ne saurais abandonner ces avantages, dont je ne puis jouir que peu de jours. Vous devez donc m'excuser auprès de Monsieur, jusqu'à mon retour. »

En répondant à la lettre de Mallet, M. de Sainte- Aldegonde fit à propos de Tentrevue de son ami avec Monsieur une réflexion qui est à remarquer : « L'hommage éclatant que vous a rendu Monsieur^ était aussi juste que mérité, mais je vous suis trop attaché pour ne pas vous dire avec franchise, que cet hommage, auquel votre sagesse ne met pas plus de prix qu'il ne vaut , est un hommage forcé et de circonstance, enlevé par l'opinion des gens sensés et bien pensants, conseillé par l'évéque d'Arras, et dont certainement vous ne serez point la dupe. On vous cajolera bien autrement cet hiver, lorsqu'on aura la certitude que les alliés ne pourront pas pénétrer en France cette année : vous serez alors consulté et même en faveur, mais au premier petit succès on ne daignera plus vous regarder. Les princes resteront ce qu'ils sont : ils n'emploieront jamais que des espèces, et Monsieur, malgré ses grâces et son affabilité, ne changera pas plus que les autres. »

En mettant fin à cet incident de la lettre Malouet,

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le rédacteur du Mercure^ dit, dans son numéro d'août : « Âpres tout, que sont toutes ces choses pour moi, sinon des affaires d'opinion et le désir de voir la justice et l'humanité triompher ; je n'attends d'autre avantage du retour du roi, que de voir cette forme de gouvernement succéder à la république, je n'en éprouverai ni bien ni mal. » — « En effet, les pensées de mon père, nous dit M. L. Mallet, s'étaient familiarisées avec la perspective de ne jamais retourner en France, et s'il avait vécu jusqu'en tSIA, il aurait été finir ses jours à Grenève. »

Avant de terminer ce chapitre, revenons à d'autres exilés dont les lettres venaient quelquefois consoler Mallet du Pan de la déraison des royalistes tracassiers de Londres. MM. Portalis et Quatremère de Quincy, restés en Allemagne , écrivaient souvent à leur ami de Fribourg. Dans leur retraite, ces hommes judicieux observaient attentivement l'Allemagne. Alors, comme aujourd'hui , ce pays avait ses métaphysiciens politiques, des admirateurs systématiques et fanatiques de Vidée révolutionnaire , et les plus honnêtes gens du monde, parmi ses hommes illustrés, entretenaient encore surJa révolution française des illusions, que les réalités dissipaient lentement. Mos exilés échappés à la Liberté i]^'^ avaient vue de près et dans l'exercice le plus violent de sa tyrannie; retrouvaient avec étonnement au milieu de petites populations retirées, encore étrangères au mal de France, d'abstraites sympathies dont ils jugeaient à leur valeur le principe et l'application. A cet égard comme à d'autres, les lettres suivantes offrent de l'intérêt.

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