LETTRE DE PORTALIS A MALLET DU PAN
Emckendorff, ce il août 1799.
« . . . . Mon cher Mallet^ vous avez raison de vous plaindre des folies et des exagérations. Le plan militaire des cabinets ne sera utile ni à la France, ni à l'Europe s'il n'est dirigé par un plan politique. Il sera facile d'entrer en France après que l'on aura battu toutes les armées françaises. Mais entrer en France sans but et sans plan ou pour venir y faire une promenade à la prussienne, ce serait une erreur pire que la première.
« Il parait^ par ce que vous me dites, que les Russes se proposeraient de pénétrer sur le territoire français, même sans les Autrichiens si ceux-ci ne voulaient pas les suivre , qu'on présenterait au peuple le roi et les siens, et qu'on sonderait ainsi par forme d'épreuve tacite Tesprit national. On oublie donc qu'on ne réussit jamais par des démarches qui annoncent plus d'incertitude que de confiance, et qu'il ne faut point laisser vaguer les esprits, quand on ne peut les ramener qu'en les fixant. En se contentant de montrer le roi et les siens, on fait trop ou trop peu. Il est un milieu entre la politique du conquérant et l'hésitation du triomphateur qui a l'air de venir recevoir la loi lorsqu'il peut la donner.
« On n'a jamais vu ni connu de république en France. Il n'y a point de républicains. Tout le monde y est fatigué du régime révolutionnaire. La lassitude, qui termine toutes les révolutions , a ramené tous les
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esprits et tous les cœurs à la monarchie. Je ne parle point des Jacobins qui ne sont qu'une poignée d'hommes que l'apparence même de la justice peut faire dis* paraître.
(f On n'a pas besoin de procéder par des proclamations impératives pour rendre la nation française royaliste. Si de pareilles proclamations pouvaient être nécessaires elles seraient inutiles. Le choix d'un roi ne me paraît pas devoir être un objet de délibération, à moins qu'on n'en veuille faire un sujet de guerre civile. Quelques courtisans peuvent balancer entre telle personne ou telle autre. Mais la nation voit le roi sans jamais voir la personne. Je crois pouvoir dire que la masse est fatiguée de choisir et de délibérer.
i< Mais s'il ne faut pas laisser les esprits dans Tincertitude^ il ne faut pas non plus les jeter dans la crainte. II ne faut pas que le roi se présente comme le chef d'un parti y mais comme le chef de la nation. Il faut qu'il respecte tout ce qui n'est que le résultat de la force des événements et des choses. II est de la destinée de tous les empires d'éprouver d'une manière insensible ou d'une manière violente des changements et des modifications inévitables. Tout retour aveugle ou passionné à des institutions usées qui n'ont pu se soutenir ellesmêmes, compromettrait la sûreté de la nouvelle monarchie. Une nation naissante a besoin d'un instituteur , et il faut un libérateur à une nation vieillie et opprimée.
« L'équité de l'ancienne Rome confirma les jugements rendus par un esclave. La politique du nouveau roi ne doit pas détruire tout ce qui n'aurait été produit que par l'erreur ou par la force. Les choses mêmes qui doivent être rétablies ne doivent pas l'être par des lois
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expresses j cela serait imprudent : ainsi ^ il faut s^en rapporter à la mémoire^ au souvenir des hommes et à leurs habitudes qui sont encore moins effacées que Ton ne pense. La noblesse rétablie par une loi perdrait toute sa dignité et son antique lustre. Il est plus sage de supposer qu'elle n'a point été détruite et qu'elle ne pouvait l'être ^ parce qu'elle tient aux mœurs , au respect pour des vertus héréditaires et pour d'anciens services^ et à toutes les choses qui d'après l'expression de Cicéron autorisaient même dans les républiques y ce que cet orateur appelait jus imaginis.
n Mais un libérateur doit donner des lois raisonnables et non des lois de passion ou de colère. Il faut nécessairement des institutions nationales pour remplacer celles qui ne sont plus. Il ne suffit pas à un roi d'avoir une cour^ car ce sont les cours qui perdent les rois. Il faut une garantie pour la sûreté du trône et la liberté du peuple. Cette garantie ne doit pas être une constitution en un volume. L'inamovibilité des juges si nécessaire à la liberté individuelle du citoyen^ et le concours d'une Assemblée délibérante pour les impots et pour les lois, voilà tout ce qu'il doit y avoir de constitutionnel dans la législation. L'organisation de cette assemblée est ce qu'il y a de plus difficile et de plus délicat. Mais on a des modèles près de soi et qui ne demandent qu'à être modifiés d'après les circonstances locales. Ce qui est certain^ c'est qu'il faut venir avec un plan fait qui serait adopté dans le premier moment qui sera celui de la lassitude , et qui ne le serait plus dans le second. Dans le. premier moment les ambitieux se taisent, la masse seule se meut et compte : dans le second, la masse disparaît et les ambitieux ou les raisonneurs reprennent l'empire.
« Je me résume : si Ton entre ^ il faut qu^on le fasse avec la confiance de la force, avec la dignité de la raison. Il ne faut pas que l'on capitule comme avec des vaincus. On doit se réserver le langage de la protection plutôt que celui du commandement, mais ce langage ne doit être ni timide, ni incertain. On n*a rien à craindre de la nation dans Tinstant où on vient la défendre contre ses oppresseurs ; mais il ne faut pas que Ton perde du temps. Il faut que Ton instruise et que Ton rassure, et qu'au lieu d'avoir Tair de soumettre la nation à un parti, on opère le grand effet de faire cesser tous les partis pour le bien général de la nation.
« Mais, mon cher Mallet, je m'aperçois que je politique trop. Je vous parle avec confiance et sous le sceau de Tamitié. Je hasarde mes observations et je vous en rends le juge. En général on a grand tort d'imprimer beaucoup sur ces matières; si Ton veut que quelque chose réussisse , il faut que cela soit secret. Une révolution ne doit pas être publiée comme une brochure. Les émigrés parlent et écrivent beaucoup plus qu'ils ne devraient. »
DU MÊME
23 sq)tembre 1799.
« Je sais , mon cher Mallet , que je puis vous parler avec confiance et sous le sceau de l'amitié, sans craindre aucune indiscrétion. Puisque vous le désirez je continue ma dernière conversation avec vous.
« Si la révolution était à faire , je crois bien que personne n'en voudrait. On a trop fortement senti que presque toujours, il est plus dangereux de changer qu'il n'est incommode de souffrir. Mais il faut partir d'où
Ton est. Telles circonstances données, quel est le meilleur plan à suivre ? Voilà le problème de la politique.
« Le gouvernement ancien s'est plutôt écroulé qu'il n'a été détruit. Si les formes en paraissaient encore saines, l'esprit s'en était enfui. Il n'y avait plus qu'un vaste corps sans âme. La preuve en est dans tout ce qui s'est passé. Quand les institutions d'un État sont encore vivaces, il y a des guerres civiles sans révolution. Mais ici nous avons eu le triste spectacle d'une révolution sans guerre civile : cela nous donne la mesure de la corruption qui infectait toutes les classes ; il est arrivé ce qui était inévitable, ceux qui avaient quelque chose à conserver ont été des poltrons après avoir été des sots. Ceux qui n'avaient rien à perdre et tout à acqué* rîr ont eu l'énergie et la constance que l'habitude des jouissances et des commodités de la vie ôtait aux classes supérieures de la société.
« Tout a été dissous , et ce qiii est pire , la dissolution a été celle qui suit la mort, et non celle que peut produire une crise violente, et qui s'opère quelquefois en un corps plein de vie.
« En cet état , il ne s'agit pas uniquement de rétablir, il faut régénérer, il faut s'occuper des hommes encore plus que des choses et créer, pour ainsi dire, un nouveau peuple.
« Je conçois qu'il est plus aisé de dire : reprenons nos places ; mais ce qui est facile à dire est précisément ce qu'il y a de moins sage et de plus difficile à faire. Je parle de l'indépendance du roi qui seul peut garantir la liberté raisonnable de la nation. Je ne veux pas que le roi compose avec les factieux ou les ambitieux : il trouverait autant de systèmes que de têtes, mais je veux qu'il se rende l'arbitre suprême des circonstances, des
intérêts et des droits. II doit beaucoup à la fidélité et au malheur de ceux qui n'ont pas séparé leur sort du sien. Mais il ne peut mieux s'acquitter envers eux qu'en ne leur donnant que ce qu'ils peuvent conserver avec sûreté.
« Ce serait une erreur de croire qu'il est contraire à la dignité du roi de ne pas rétablir toutes les institu-* tions anciennes. La fierté des rois peut répugner à se trouver sous la dépendance de certains hommes. Mais leur sagesse les invite à ne pas méconnaître la dépendance des choses ^ dépendance à laquelle aucune puissance humaine ne peut se soustraire. L'art de gouverner n'est point une théorie métaphysique et absolue. Cet art est subordonné aux changements qui arrivent chez un peuple et à la situation dans laquelle il se trouve. Il est un mot de saint Augustin , qui ne paraît que religieux, et qui me semble à moi profondément politique. Celui, dit ce Père, qui vous a créé sans vous, ne peut vous sauver sans vous, qui créant te sine te y non pO" test sahare te sine te. Je ne prescris à la toute-puissance royale d'autres limites que celles que s'est prescrites la toute-puissance divine.
« Tous les mécontents en France ne sont pas royalistes', et la plupart des royalistes peuvent être rendus mécontents si on a l'air de les distribuer en des classes plus ou moins favorables. Je vous parle sur tout cela avec d'autant plus de franchise que je dois aux circonstances d'être plus désintéressé. Je ne dis point la sagesse, mais le hasard du moins a fait que je n'ai appartenu à aucun parti et qu'en conséquence j'ai toujours été mieux placé pour bien voir et bien juger ; je n'ai point émigré et je n'ai jamais approuvé l'émigration, parce que j'ai toujours cru qu'il était abisurde de quitter la France dans
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l'espoir de la sauver et de se mettre dans la servitude des étrangers pour prévenir ou pour terminer une querelle nationale. D'autre part je n'ai pas voulu me mêler des changeipents et des réformes projetés par les premiers révolutionnaires ) parce que je me suis aperçu qu'on voulait former un nouveau ciel et une nouvelle terre et qu'on avait l'ambition de faire un peuple de philosophes lorsqu'on n'eut dû s'occuper qu'à faire un peuple d'heureux. J'ai vécu dans la solitude et dans les cachots *j j'ai dit alors et je dis encore : obliviscor eoSj obliviscendus et illis. Mais je ne suis pas devenu injuste; les sujets qui se sont montrés plus fidèles ne doivent point mépriser ceux qui n'ont pas suivi les mêmes voies : je ne parle pas de ceux d'entre eux qui , vivant des abus, n'avaient aucun intérêt à les réformer y mais de ceux même qui ont été fidèles par devoir et par principes, je leur dirai : voulez-vous être utiles, soyez indulgents : le gros des hommes n'est jamais avant l'expérience ce qu'il ne peut devenir que par elle. Tous les hommes ont des passions, ils n'ont pas le droit de se plaindre de celles des autres. Mais s'ils ont quelque influence , ils doivent s'attacher à les bien diriger. Quel est l'individu dans cette révolution qui n'ait quelque reproche à se faire? Quand en 1789 le mouvement a commencé en France, on a eu le tort d'avoir pour une poignée de raisonneurs et de mutins les ménagements qu'on aurait eus pour la faction la plus redoutable. Mais aujourd'hui on aurait tort de traiter les factions révolutionnaires qui se sont formées aussi légèrement que l'on pourrait traiter une poignée de mutins. Si l'on menace, si l'on annonce des distinctions humiliantes, on fait un mal incalculable. Ce n'est pas le courage que je redoute dans les factieux, c'est la peur. Car elle peut
leur donner le courage du désespoir. On aime mieux être opprime qu'avili.
« J'ajoute que la masse du peuple ne remuera pas , que Ton ne pourra avoir pour auxiliaires utiles que les hommes qui se sont jetés dans les armées et dans les partis que la révolution a mécontentés et qu'elle accable. Je crois sans hésiter que les esprits sont disposés de manière à favoriser le rétablissement de la monarchie, pourvu qu'on sache annoncer que l'on ne vient pas faire des esclaves mais abolir toute tyrannie, et que l'on s'en* vironne d'hommes qui n'aient aucun intérêt à des vengeances et qui y oubliant leurs maux particuliers, ne se dévouent qu'au salut public. Il ne faut pas que l'on laisse le temps à l'ergotisation ou aux spéculations ambitieuses ; il faut que l'on parle sans incertitude , et que le plan qui sera proposé soit un plan national et impartial, un plan convenable aux circonstances actuelles, un plan qui garantisse à tous les Français que leur roi l'a formé sans acception de personnes et avec une indépendance entière. »
Le maréchal de Castries, en recevant ces extraits, répondit à Mallet : *< J'ai peu vu de lettres mieux écrites et mieux pensées, monsieur, que celle dont vous m'envoyez l'extrait, je les croirais de vous, si vous ne me disiez le contraire : je me crois obligé de les transmettre à Sa Majesté, puisque vous me laissez le maître d'en disposer, »
Ces lettres frappèrent en effet Louis XVIII, et c'est à son instigation ou du moins avec son approbation, que Malouet adressa au Mercure une lettre, où après avoir conseillé un gouvernement légal ^ une monarchie tempérée, comme le meilleur moyen de décom-
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poser la puissance révolutionnaire , il se rendait garant que telle était la pensée de Louis XVIII , certitude qui dispensait de demander pour le moment des engagements explicites. « Vous savez comme moi 9 monsieur, disait Malouet, et avec la même certitude qu'indépendamment du caractère sage et doux de Louis XVIII , son expérience , ses lumières dont personne ne conteste l'étendue , son éloignement pour l'autorité arbitraire, lui en font apercevoir le danger et Finsuffisance dans la disposition actuelle des esprits ^ »
C'était à la demande expresse de Louis XVIII, que Mallet avait inséré cette lettre : le roi et le maréchal de Castries y attachaient une grande importance; mais c'est sur le pauvre Malouet que l'orage tomba ; attaqué avec fureur, il fut traité comme un traître et un apostat. Peltier, entre autres, écrivain habile, mais sans principes , se signala dans V Ambigu , journal périodique qu'il rédigeait à Londres, par la violence de ses invectives. Alors, Mallet du Pan, qui voulait répondre à la lettre de son ami Malouet, pour faire sentir l'inconvénient de ces sortes de déclarations publiques, lesquelles devaient être, selon lui, réservées au roi de France lui-même, commença son article par ces vives paroles :
« Quelqu'un s'avise-t-il de proclamer l'indulgence , la clémence , la justice du roi , son aversion pour le pouvoir arbitraire, son discernement sur ce que les opinions de son siècle renferment d'erreurs à repousser, ou de connaissances à ménager, des cris s'élèvent pour
* Mercure britannique, t. III, p. '483, n® 23.