‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 37 sur 42 · LETTRE DE QUATREMÈRE DE QUINCY A MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

LETTRE DE QUATREMÈRE DE QUINCY A MALLET DU PAN

Eutin en Holstein, 18 août 1799.

« Vous voulez, monsieur, que je continue de vous écrire, quoique ma position présente et Téloignement où je suis de tous les mouvements actuels, ne puissent vous offrir, de ma part, qu'une bien stérile correspondance. J'userai de votre permission : ce commerce m'est trop avantageux pour que je le néglige. Malheureusement j'ai peu de chose à vous envoyer en retour. Je suis charmé que vous trouviez encore honorable l'état de retraite où je languis. Jeté hors de France de la manière la plus brusque, je n'avais rien concerté d'avance avec le très-petit nombre d'amis que je pouvais avoir alors, sur le choix des connaissances que je pouvais trouver en dehors, et sur les moyens d'y rendre mon existence profitable à la bonne cause et utile, soit aux autres, soit à moi-même. Vous savez que j'allais droit en Angleterre lorsque les glaces de cet hiver m'en ont fermé la route pendant quatre à cinq mois. Dumas, dont je vous ai parlé, s'est offert à moi dans ce pays, et m'a procuré dans cette petite ville deux connaissances, les seules que j'y cultive et les seules qui pouvaient m'y retenir.

« Une surtout, celle du comte F. de Stolberg, est selon mon cœur et entièrement selon mon goût. J'ai, en effet, contracté dans cette exécrable lice révolutionnaire ce malheureux esprit de parti, qui mesure sa haine ou son amitié envers les autres, sur le plus ou moins de conformité de leur opinion politique avec la sienne. Or, le comte Frédéric de Stolberg , littérateur estimé , poëte

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célèbre, homme de génie, homme vertueux, homme religieux, est encore le plus antirëvolutionnaire français que j^aie connu, et vous savez que cette espèce n'est pas très-commune , surtout en basse Saxe , surtout en Danemark.

(c Mille fois j'ai eu la tentation d'écrire contre ce stupide engouement de cette partie de T Allemagne pour une révolution qu'ils n'entendent pas plus aujourd'hui que le premier jour ( car je ne parle pas de ceux qui l'entendent et de ceux qui la prônent encore); mais j'ai toujours été retenu par l'état précaire où je me trouve ici, et par Téloignement où je suis des ressources d'une grande ville, ressources nécessaires pour rendre utile un tel projet. Je suis toujours indigné de voir que, sur dix journaux, il y en ait au moins huit, dans ce pays, qui écrivent sous la dictée du Directoire français. Vous avez déjà, monsieur, dans quelques-uns de vos numéros, attaqué ces singes révolutionnaires. Ne les oubliez pas, je vous prie, lorsque vous en trouverez l'occasion. L'Allemagne, du moins celle que je connais, ou que je puis apercevoir de la très-petite lucarne où je suis placé, était bien plus gangrenée qu'on ne pourrait le croire, et la philosophie scolastique plus sûrement pestilentielle encore que le philosophisme mondain et léger de la France *.

' Voyez n** 1 7 du Mercure britannique , le jugement et la traduction d'un écrit de M. de Gentz alors conseiller de guerre à Berlin , qui après 8*étre fait le traducteur des ouvrages de Burke et de Mallet du Pan sur la révolution française publiait maintenant dans le Journal historique des essais historiques et politiques où, dit Mallet, l'on admire la profondeur des idées et Ténergie de l'expression. La réflexion suivante de l'écrivain allemand et celle qu'y ajoute le Rédacteur du Mercure sont à recueillir :

« Les enthousiastes de la révolution cherchent au contraire à placer dans l'ombre les flétrissures qui l'ont souillée depuis son berceau et voudraient la faire passer pour le produit immaculé de la raison humaine

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i< Mais lorsque vous traiterez ces sujets, monsieur, je vous le recommande pour le succès même de votre cure , n'oubliez pas de faire toujours des restrictions en faveur des vrais philosophes et de la saine philosophie de TAllemagne ; j'ai observé que le genre des philosophes est encore plus irritable que le genus irritabile vatum,

<c Vous pouvez compter au nombre des vrais philosophes Jacobi, dont j'apprends de plus en plus à estimer l'opinion et à aimer le caractère. Je ne dissimulerai pas qu'il n'ait ëté un peu entiche de la manie des constitutionnels de 1791 . C'est bien un peu, je crois, sous ce rapport que Dumas fit sa connaissance et conquit son amitié ; c'est, je crois, même un peu à ce titre qu'il me fit partager cette connaissance. Mon opinion très-décidée contre cette niaise hypocrisie parut d'abord trancher avec les habitudes de cette maison ; mais rien au monde ne saurait plus aujourd'hui me faire reprendre c& masque : je continuai donc mon allure un peu contrariante. Dumas qui, lorsqu'il vient dans cette ville loge chez Jacobi, me fournit plus d'une fois l'occasion de plaisanter ou de décrire cette secte, à laquelle il ne manque que des sectateurs. J'ai toujours observé que le résultat de ces discussions avait constamment tourné à mon avantage, et que Jacobi ne m'en témoignait que plus d'amitié après. Au fond, ses opinions sont excellentes.

dans son état de développement graduel. Cette dernière solution a l'avantage d'être vague et d*of£rir une idée imposante.

a Ceux des Allemands qui admirent la révolution, se servent Tolontiers de cette manière de l'expliquer, et néanmoins ils ne veulent pas convenir que le progrès des lumières puisse causer des révolutions. La contradiction est palpable. Si le progrès des lumières avait suffi en France pour opérer un bouleversement, on ne voit pas pourquoi il n'aurait pas la même vertu dans d'autres pays. »

et pour être plus prononcé il ne lui manque que d'être un peu moins bon. Mais quel bon défaut !

« Vous me donnez, monsieur, des nouvelles de Barthélémy et de Villot. Si vous avez Toccasion de les voir, rappelez à leur souvenir un collègue qui a pris bien de la part à leurs souffrances, et qui se réjouit bien sincèrement de les voir au port. Vous connaissez mieux que moi Barthélémy, que sa courte apparition sur le théâtre public de la révolution ne m'a pas permis de fréquenter beaucoup. Dumas se flatte d'avoir en lui un constitutionnel de plus. Il le guette à Hambourg, et cherche à s'en assurer. Je ne sais ce qu'il faut croire de ses espérances.Vous avez dû voir que dans le drame de Ramel on avait eu soin de classer Barthélémy et de le grouper avec ces ingénieux anciens j c'est-à-dire membres du conseil des Anciens, qui demandent justice à l'injustice elle-même et attendent des juges de leurs bourreaux. Barthélémy ne me semble pas cependant avoir été jusqu'au bout fidèle à ce sublime parti, et la fuite inconstitutionnelle de Synamari me semble devoir lui faire perdre un peu de considération dans la secte. Quant à Villot, je le connais beaucoup plus : il est brave, franc, actif, habile, et son opinion m'a paru très-sûre.

i< J'emploie mon temps à quelques ouvrages dont j'espérerais tirer parti, si la crise se prolongeait et si son dénoûment devait s'ajourner indéfiniment. Ce serait alors en Angleterre que je voudrais en aller recueillir le fruity et alors je compterais toujours sur votre obligeance pour me faciliter les moyens d'y entrer. »

En retraçant le tableau de ces temps désastreux, où tant de sentiments et d'intérêts étaient froissés, il y a quelque douceur à s'arrêter un moment sur ces

araitiës précieuses ^ et ces sentiments d'attachement et d'estime réciproque entre des hommes distingués, des esprits philosophiques, qui sans rapports antécédents et jetés par le flot de la révolution sur les rives étrangères^ s*étaient reconnus dignes les uns des autres.

Ketour de Bonaparte. — Le 18 brumaire. — Le Mercure britannique et la correspondance de Mallet sur ces événements. — Le duc d'Orléans (Louis-Philippe) à Londres. -— Opinion de Mallet sur ce prince. — La santé de Mallet s'altère. — Ses inquiétudes. — Lettre à M. Wickham. — Il est obligé de suspendre la rédaction du Mercure, — Sa mort à Richmond. — Résumé. — Caractère privé de Mallet du Pan.

Toute reflFervescence qu'avaient excitée parmi les émigrés les victoires de l'archiduc et de Souvarow, se calma lorsqu'on apprit le désastreux dénoàment de la campagne , en Suisse et dans le Nord-Hollande. Cependant les espérances reprirent de plus fort à la nouvelle de ce qui se passait en Egypte où Texpédition française venait , disait-on, d'être abandonnée honteusement par son chef, et à Paris , où le Directoire en proie à une révolution intestine, et en haine à l'opinion publique , était évidenmient à la veille de succomber. Barras faisait déjà son marché avec Louis XYIII, lorsque la face des affaires changeant tout à coup , la révolution , au lieu de sombrer, trouva un port en sacrifiant la république. Le 9 octobre, Bonaparte débarqua à Fréjus. Partout en Europe , on tenait ce héros naguère si brillant pour évanoui de la scène ; les correspondances des officiers, interceptées par les croisières anglaises,

avaient révélé dans l'armée d'Afrique, un grand resu. 27

sentiment contre le chef de l'entreprise ; son étoile était éclipsée, et sa gloire semblait disparue avec son personnage.

La conduite de Bonaparte , au seul point de vue d'où il était alors permis de la juger, était injustifiable ; son départ pour la France n'était que la fuite d'un général défait et sans génie , l'abandon de son armée une lâcheté qui le perdait à jamais. Mallet se trompa comme tout le n^onde et les espérances assez légitimes que lui donnaient les discordes et les fautes du Directoire , servaient à déjouer sa clairvoyance habituelle. 11 crut que le général malheureux était allé dans quelque retraite cacher sa mauvaise fortune, et dérober sa personne; à la haine de ce Directoire qu'il avait fait trembler. Son apparir tion subite lui ouvrit les yeu;&. Plusieurs émigré/s se trouvaient chez hii , un soir , lorsqu'on apporta la nouvelle du retour de Bonaparte en France. La compagnie traita la chose comme absolument insignifiante, on en parla légèrement; Mallet seul devint sérieux et déclara qu'à ses yeux ^ l'événement était d'une immense portée pour la France et pour, ^Europe entière.

Le 1 8 brumaire et ses suites vinrent bientôt prouver qu'il avait vu juste, et le Mercure britannique^ en racontant et en jugeant cette révolution dans la révolution , attesta une dernière fois la sagacité profonde de l'historien p|iilosophe, dont les circonstances avaient fait un publicistei Tout ce que Mallet a écrit alors sur Bonaparte et ses destinées est digne d'être relu : nous ne. reproduirons ici que les passages les plus remarquables.

L'écrivain des Considérations avait bien le droit de faire remarquer avant tout^ et il n'y a pas manqué, à quel port la révolution et la liberté abordaient après dix années de crimes et de calamités subis par la nation française.

(c Gladiorum. impunitate, jus i^i obrutum^ potentiorque habitas prior^ discordiaque cinum antea con^ ditionibus sanari solitœ , ferro dijudicatœ. Ces paroles d'un historien romain comprennent l'histoire de la France, depuis qu'elle s'est avisée de proclamer l'autorité des lumières et des lois. Soit que l'impétuosité du caractère national ne lui permette pas d'attendre l'effet trop lent des ressorts moraux et politiques, soit que l'esprit et la violence des factions soient incompatibles avec tout moyen de conquérir l'ascendant autrement que par assaut, soit enfin que le génie de la révolution et de ses acteurs ramène sans cesse les complots et les coups de main pour résoudre les différends, la force a été constamment seule législatrice dans cette arène de gladiateurs républicains. Quiconque a voulu faire le mal, ou tenté de faire le bien, s'est vu réduit à dénombrer le nombre des mousquets sur lesquels il pouvait compter; car le peuple, lassé des combattants et des combats, se regarde depuis longtemps comme l'enjeu de la partie, et non point comme son intéressé.

« Ainsi, la république et la liberté n'ont été que des mensonges et des profanations. Si les auteurs et les coadjuteurs des journées du 9 et du 10, qui l'ont démontré par de beaux discours et proclamé dans leurs manifestes, avaient eu l'humanité d'accélérer cette démonstration, deux générationsétaient épargnées, des millions de citoyens conservés à leur patrie et à leurs familles.

l'Europe et la France préservées d'une guerre aussi affreuse par sa cause que par ses effets ; les perturbateurs, les factieux, les fanatiques, les scélérats de tous pays ne se fussent point levés en masse pour servir et pour imiter cette génération aujourd'hui publiquement con* damnée par ses admirateurs, ces institutions sublimes qu'on appelle aujourd'hui une œuvre de ténèbres, de folie et d'ignorance; cette succession d'iniquités, de brigandages, de supplices et de forfaits, à qui une révolution si mal travaillée, suivant l'opinion de ses nou* veaux maîtres, dut son existence, ses prétendues lois et sa durée.

« La mitraille des canons de Barras dirigés par Bonaparte, solennisa, le 6 octobre 1795, an m, la libre et unanime consécration de la constitution. Le 10 novembre 1 799 , cette constitution , dont le mépris emporta la peine de mort durant quatre années, est tombée sous le sabre du même général , et peut-être des mêmes soldats qui l'avaient inculquée à coups de balles dans les têtes molles des bourgeois de Paris. C'est le sacerdoce même qui brise l'arche sainte ; ses défenseurs, si intrépides, si rigoureux à la moindre atteinte dont les mécontents semblaient la menacer, avouent aujourd'hui qu'ils ont été des sots et des proscripteurs très-injustes.

« Cette repentance et ce contraste sont, à notre avis, la leçon la plus mémorable, et la conséquence la plus utile de la métamorphose politique qui vient de changer le costume de la France républicaine. Mous ignorons si, suivant l'expression pompeuse d'un des orateurs du jour, elle a pris la robe virile. Qu'elle efface si elle le peut les taches de sang et de boue qui souillèrent sa robe de gloire et de jeunesse. Qu'elle paraisse enfin, ne

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fût-ce que pour six mois, sous une figure humaine; les artistes de sa nouvelle décoration ne seront pas indignes de reconnaissance. Alors Testime publique pourra applaudir aux conséquences d'une opération dont la nature, les moyens et plusieurs des acteurs pourraient épouvanter, loin de les rassurer, les amis de la vraie liberté, de la justice et d'une tranquillité permanente ^ »

Suit le tableau de la république se traînant depuis le 18 juin (30 prairial), entre un gouvernement chancelant et une législature anarchique; la figure dominante c'est Sieyès , préparant la révolution '. Vient ensuite le récit du coup de main de Saint- Cloud, et un retour sur tant de constitutions proclamées avec une solennité emphatique , renversées avec enthousiasme. Mallet constate le sentiment universel de satisfaction qui a accueilli en France la révolution du 1 8 brumaire, et il n'hésite pas à le trouver fort raisonnable , voici pourquoi :

« Le délire de l'enthousiasme exagère ces avantages,

• Mercure britannique^ t. IV, n" 29.

^ Mallet ne croyait point k un coup monté entre Bonaparte et Sie} es. « U est absolument faux , dit-il , que cet incident eût été préparé , que Sieyès eût mandé le Solon de l'Egypte, et que ce dernier ait obéi à aucun ordre. Dès les premiers jours de son arrivée, il prouva qu'il n'en avait pas eu besoin, et que c'était à lui à commander. Il se déploya avec une assurance et une hauteur qui attestèrent l'opinion qu'il avait de son importance, de sa fortune et de son ascendant sur les conjonctures. Dédaigneux avec ses supérieurs civils, froid , interrogatif et taciturne, mais caressant avec la soldatesque , dissimulant ses vues et ses passions , il se vit recherché par les deux partis ; les Jacobins l'encensaient , Taccablaient de témoignages de confiance et de vénération, et se flattaient de l'entraîner. »

mais la mauvaise foi seule les contestera. N'est-ce donc rien que d'être préserves, ne fût-ce que pour une année, des ravages d'une faction sous l'empire de laquelle personne ne dormit tranquille, et de la trouver chassée des places de l'autorité, au moment où chacun tremblait de la voir déborder une seconde fois avec ses torches, ses assassins, ses taxateurs et ses lois agraires, sur la surface de la France? N'est-ce rien d'avoir vu disparaître avec elle ces assemblées exécrables et exécrées, où sous le nom de représentants du peuple, de mercenaires parleurs, d'ignorants énergumènes et' de lâches complices, des factions les plus criminelles, disposaient, depuis huit ans, du sort de l'Europe et de la France, en perpétuant leur pouvoir et la servitude publique ? Enfin, on est débarrassé de ces conciles de la déraison et de l'iniquité; enfin, cette oligarchie tournante de sept cent cinquante fabricateurs de décrets contradictoires et oppressifs est dissoute, après un règne dont le souvenir restera comme celui du déluge et de la peste noire.

(( En disposant militairement de ce sénat fondamental et indissoluble, en l'ajournant arbitrairement, en le réduisant à deux comités secrets, chargés de préparer son anéantissement définitif et un nouveau système de représentation, on voue à la risée tous les dogmes de 1 789, on flétrit toutes les constitutions passées, on ratifie l'opprobre dont tous les hommes éclairés les ont couverts ; le tribunal du 1 0 novembre a cassé les arrêts, et jeté au feu les principes qui fondèrent la république et ses institutions.

« Il est très-douteux que trois consuls et deux commissions législatives remédient à des désordres si profonds, à des calamités dont les racines ne sont pas même

effleurées. Il n'est ni impossible ni improbable que de nouvelles convulsions résultent du choc d'autorités, d'institutions, d'ambitions, de systèmes encore inexpérimentés; mids la France n'en aura pas moins respiré qu4Bl<|ue temps sous un régime plus tolérable ; elle sort de l'élat de terreur et de compression où le Directoire et les Jacobins l'avaient plongée depuis, le mois de septembre 1797.

« La concentration du gouvernement lui donne plus d'empire sur les factions,, plus de moyens d'obéissance et dé protection, plus de ressort pour maintenir l'ordre, la sûreté et l'obéissance; ses délibérations plus secrètes seront moins exposées aux contradictions; et s'il acquiert une plus grande puissance de faire Le mal, il aura plus.d'indépeDdaiice pour faire le bien. S'il a des lumières, elles cesseront d'être obscurcies par l'incapacité, par Tignorance, par la turbulence novatrice et factieuse d'une cohue de législateurs inconstants , et d'adjoints sans cesse renouvelés.

« Que les intentions des nouveaux gouvernants soient droites ou perverses; qu'ils dissimulent ou non des vues malfaisantes sous des apparences de justice, l'intérêt, l'expérience et la nécessité les contraignent à s'écarter des tyranqies révolutionnaires.

« De là cette ostentation à promettre la paix, premier objet du vœu national ; de là cette abolition subite de la loi des otages et de l'emprunt forcé; de là ces déclarations en faveur 4e la propriété et de la liberté civile ; de là cette suppression du serment de haine à ia royauté, non sans doute comme Tant imaginé squelques rêveurs, par un principe d'affection en faveur de la monarchie , mais afin d'effacer une invention et une enseigne de jacobinisme , une formule de conjuration , un outrage

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à tous les rois dont on cherchera à se concilier plu-^ sieurs.

(( De là les ofTres de pacification tentées auprès des chouans 9 et cet envoi de délégués dans les départements pour y détrôner les Jacobins et rassurer tout le reste. De là enfin ces nominations aux places , dont la plus grand nombre a remporté le suffrage public et dont plusieurs le méritaient. Il suffit de comparer la liste de la plupart des anciens employés et de leurs successeurs pour comprendre TefFet qu*a produit cette révolution.

« On a vu avec joie les bureaux se vider d^une foule d^ntrigants, d'escrocs, d'intrus détestables et ineptes qui les surchargeaient. Je ne me fierais certainement ni à la douceur, ni à la justice, ni à la modération des principaux chefs du gouvernement actuel, si leurs passions se trouvaient en conflit avec leur^ phrases et leurs devoirs; mais ils n'ont pas le choix de leur conduite :

On ne voit pas deux fois le rivage des morts.

«Les implacables Jacobins ne pardonneront jamais aux auteurs de leur ruine. Si Ton était tenté de les imiter en revenant à leurs mesures, il faudrait de même revenir à leur protection et se remettre sous leur dépendance.

« Ainsi, les nouveaux arbitres de la France n'ayant que deux classes d'ennemis nécessaires, les républicains anarchistes et les royalistes absolus, ils associeront, non à leur autorité , mais à ses fonctions et à sa garantie ceux qu'on nomme les modérés, c'est-à-dire tout ce qui s'effraye des secousses, qui redoute les spoliations, et qui ne fut pas plus courageux à résister aux oppresseurs, qu'il n'est disposé à exercer l'oppression. Nom-

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bre d^anciens constitutionnels, de royalistes d'opinion, de républicains mitigés, de gens à théories, d'ambitieux et d'intrigants sans férocité à qui les Jacobins fermaient la porte des honneurs, enfin la foule des citoyens paisibles à qui toutes les formes de gouvernement sont indifférentes, pourvu qu'on les garantisse des troubles, des assassins, des voleurs, des novateurs impitoyables, seront appelés à cette alliance. Il en résultera plus de ménagement pour les classes de la société, sur qui tomba jusqu'ici toute la tyrannie du pouvoir. »

Passant aux caractères de l'événement en luimême , Mallet n^hésite pas à y reconnaître un fait d'un ordre tout nouveau :

(( Cette révolution nous paraît aussi fondamentale que le fut celle de 1 789. Voici des matériaux tout neufs, des moyens, des résultats, des architectes et des temps qui imprimeront à l'avenir un caractère probablement très-dissemblable de celui des précédentes commotions qui, nonobstant leur variété, replacèrent la république dans le même cercle. »

Après avoir montré que c'est la première révolution où le pouvoir militaire ait absolument dominé le pouvoir civil , que l'opération , le langage , les acteurs, tout fut guerrier, Mallet s'occupe des principaux figurants , et reprend toutes les questions que la curiosité universelle agitait à ce moment au sujet de Bonaparte et de ses intentions :

« Quel est le Français assez simple pour douter que, chef d'une armée et chef politique de la république, Bonaparte n'ait , dans le fait et pour le moment , un pouvoir absolu ? Plus on approfondit la conduite de cet

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homme extraordinaire dans la dernière circonstance j plus on retrouve les éléments de son génie et de son caractère, tels qu'il les développa en Italie, en Egypte, dans tous les temps et en tous lieux. Au sein d'une république sagement réglée, on précipite un pareil citoyen de la roche Tarpéienne ; dans une république telle que celle de France, ce citoyen monte au Capitole avec le pouvoir de Tembraser s'il est forcé d'en redescendre, ou si le sceptre consulaire ne suffit ni à sa sûreté, ni à sa domination. ••«

« Il n'y a nulle conformité entre les systèmes, les vœux et les opinions dé la foule qui applaudit au changement, qui en attend et qui en reçoit des avantages. Les uns se croient sur la route d'une république plus parfaite^ qui terminera les agitations et qui maintiendra entre les pouvoirs publics une balance invariable. D'autres se croient à la veille d'un tel resserrement d'autorité, qu'ils placent un monarque constitutionnel à la tête du gouvernement ; mais, en alliant ainsi la royauté et la république , chacun dresse le contrat particulier de cette union , et. nomme au gré de ses intérêts ou de ses théories, le titulaire à qui l'on décernera la couronne. Enfin, de troisièmes plus insouciants sur le sort des lois publiques, excédés de constitutions et de troubles populaires, sans vouloir de contre-révolution royale, ambitieux de fortune, de places et de renommée, toujours prêts à se dévouer à celui qui commande avec quelque supériorité , ne voient plus l'État que dans Bonaparte, la tranquillité et la fixité que sous une domination militaire, présidée par un chef capable d'en imposer à toutes les factions.

« Les plus embarrassés à satisfaire la curiosité publi-

que, sur le but et les conséquences du 1 8 brumaire, seraient, je crois, les directeurs et les coopérateurs de rërënement. La position des chefs et Tintërét de teur sûreté en ont été les premiers mobiles. Il suffisait d'une accusation et d'un décret de la majorité des conseils en connivence avec deux ou trois directeurs , pour destituer Sieyès et pour le précipiter du Luxembourg à la 'Guyane. La plus profonde obscurité eût à peine dé-^ vùhé Bonaparte à une semblable destinée ; son élévation, «es espérances , sa fortune , sa vie , sa gloire même , jetaient à la discrétion des premiers sbires, qui, un acte législatifs la main, eussent terminé, en l'arrêtant, l'intjuiétude d'un gouvernement offensé de son ton de prépotence, et qui ne pouvait supporter un concurrent si redoutable. C'était une guerre à mort : Bonaparte avait k choisir, ou de se faire chef des Jacobins, ou chef de -la république française ; il n'a pas dû balancer.

« Nous ne songerons pas même à réfuter cette opinion frivole qui , confondant un changement de république et de dominateurs avec un retour vers les principes monarchiques, a si gratuitement supposé que les inventeurs de ce coup d'État tendaient au rétablissement de la royauté. Ils n'y tendent pas plus qu'ils ne la veulent ; et s'ils se rapprochent d'une constitution raisonnable, ce sera pour enterrer plus longtemps la véritable monarchie et pour étouffer les semences de sa résurrection.

« Les héros qui savent battre des Autrichiens ^ des cosaques, des mameluks^ sont assez communis; maïs lesTimoléons et les Thrasybules sont très-rares. De cette ambition vulgaire qui déplace et renverse des autorités ■pour se placer elle-même ou pour faire sanctionner ses fantaisies, il y a loiti à l'esprit généreux et sublime d'un

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chef, fort en puissance, en talents et en crédit, qui profite d'un moment extraordinaire dans sa fortune pour s'abjurer lui-même et rendre à sa patrie le supérieur légitime et les lois qui garantiraient sa liberté.

« Bonaparte a été maître, dictateur et souverain de la France, dans Tavenue de Saint-Cloud. Peut-être ne Tétait-il plus au même degré le lendemain ; mais en conservant les éléments de sa grandeur, c'est sur sa tête qu'il placerait la couronne, s'il était question de couronne à recomposer. Il l'a rejetée comme César, mais sans laisser ignorer qu'il pouvait la prendre , et qu'il préférait de la restituer à la nation. 11 n'a semblé t^hercher que l'éclat de ce refus , et qu'une autorité légale suffisante à le faire arriver, sous des lois qu'il aurait dictées, à un repos illustre.

« C'est ainsi , du moins, que le jugent de bons observateurs ; mais en traduisant ainsi ses pensées du moment, ils se gardent bien de répondre de ses pensées à venir. Sans doute, en se disant qu'il repoussait la dignité de dictateur, de protecteur ou de prince, il s'est bien plus dit encore, et ses flatteurs lui ont bien plus répété qu'il était maître de le devenir.

« Pour condition d'un renoncement si magnifique, aurait-il réservé que l'on consentira à construire sur ses plans le nouvel ordre de choses qu'il permet de substituer à sa domination personnelle?

« Si cette conjecture était fondée , on pourrait prédire, surtout en réfléchissant an caractère de Bonaparte, que quiconque concevra la liberté différemment de lui, deviendra son ennemi, et que toute résistance à adopter les actes de législation et les actes de gouvernement tels qu'il entend les prescrire, redonnera à son ambition l'essor entier auquel elle a pu prétendre.

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(c Dans une situation de cette nature, on a rarement un but déterminé et limité ; on marche avec les événements. Bonaparte a la tête dans les nues; sa carrière est un poëme, son imagination un magasin de romans héroïques , son théâtre une arène ouverte à tous les délires de Tentendement ou de Tambition. Qui fixerait le point ou il s^arrêtera? Est-il assez maître de ses sentiments, des choses , des temps et de sa fortune^ pour le fixer lui-même? »

Ces dernières vues , si fermes, si pénétrantes sur le rôle présumable de Bonaparte, et qui se sont trouvées si justes de tout point , étaient absolument opposées aux étranges imaginations sur lesquelles s'étaient rejetés les royalistes exaltés et le roi lui-même, depuis le 1 8 brumaire. On voulait absolument voir dans le vainqueur du Directoire un nouveau général Monk, qui ne cherchait à réunir le pouvoir entre ses mains que pour le restituer au monarque légitime. En attendant, nombre d'émigrés profitèrent et de ces illusions du parti et du rappel que semblaient évidemment leur adresser la modération et tous les actes du premier consul, pour retourner en France; beaucoup d'autres se disposant à les suivre, préparaient et justifiaient d'ayance leur retraite , en exaltant la conduite de Bonaparte. Mallet, on vient de le voir, ne se convertit point à cette foi nouvelle ; il se défiait de Bonaparte, il ne lui croyait pas de principes moraux , et le rangeait dans cette classe d'hommes d'État qui considèrent les hommes comme des esclaves et des dupes, incapables d'être mis en mouvement par d'autres mobiles que ceux de

l'intérêt. Sa politique passée et ce que la conquête de ritalie avait laissé voir de son caractère^ autorisaient suffisamment cette opinion :

(c II peut être, disait-il à propos de la lettre du premier consul au roi d'Angleterre , et de fait il est trèsindifférent aux Français j même au grand nombre de ceux qu'on appelle bien pensants^ que Bonaparte ait ou non trahi la foi publique, enfreint les lois de la guerre, poussé au dernier terme le mépris des droits publics envers des Lombards , des Vénitiens et des . Génois. Pourvu qu'il gouverne la nation , échappée aux Jacobins , avec clémence et justice , sa conduite extérieure ne touchera personne; mais il est permis, je crois, aux étrangers d'y regarder d'un peu plus près , et de ne point perdre si facilement le souvenir du passé.

« On peut observer que chez les hommes dans lesquels on remarque un mélange de force et d'astuce, de violence et de dissimulation, et dont l'amour de la renommée ou une énergie ambitieuse dirigent les actions, leur position détermine ordinairement les conseils qu'ils ne prennent ni de la morale, ni de l'enthousiasme pour certains principes.

« Dans un des numéros antérieurs de cet ouvrage, nous avions déjà remarqué, même avant la démarche tentée auprès de Sa Majesté britannique , que la politique, le besoin, la nécessité des circonstances, jugeraient dans l'âme de Bonaparte roi d'un peupIë-roi la question de là paix ou de la guerre, et la jugeraient bien plus impérieusement que ses affections ou ses doc» trines personnelles.

ce La sincérité de sa démarche résulte donc de ces calculs et non de sa vertu. Si des motifs urgents le

pressent de finir la guerre , il la finira , sans que son caractère en demeure moins loyal ou moins perfide. Il la recommencera de même au moment oii cet intérêt aurait change de nature *• »

Mais en même temps, Mallet du Pan rendait pleine justice à la grande supériorité du premier consul sur les hommes dont il prenait la place , à son système de gouvernement ferme et conciliant et aux espérances qu'il faisait naître. Personne alors n*a peint avec plus de vérité le tableau de tout ce que fit Bonaparte durant les trois premiers mois du consulat pour réparer la France et faire sentir à la nation la présence d'un gouvernement équitable, protecteur, concentré et antijacobin. Tant d'impartialilé exposait l'auteur du Mercure au reproche de versatilité , et on ne le lui épargna pas : il lui vint même de gens qui, peu d'années après , figuraient aux Tuileries parmi les courtisans les plus assidus.

Son repos se trouvait mal de ces tracasseries, mais son jugement n'en était pas moins imperturbable.

LETTRE DE MALLET DU PAN AU CHEVALIER DE GALLATIN

Londres, i4 janyier 1800.

(( Mon cher chevalier ,

« Je vous renvoie au Mercure pour y lire mon opinion sur la dernière révolution de Paris et sur ses suites. Ces pauvres innocents d'émigrés, à qui la Providence a heureusement laissé l'aveuglement en dédommagement de leurs misères , s'étaient imaginé que

• Mercure britannique^ t. V, n* 3i. *

Bonaparte travaillait pour eux et pour Louis XYIII. Croirez-vous que des hommes en place partageaient ici cette inconcevable illusion ? Nous sommes pourtant à la dixième annëe de la révolution; mais plus j'avance , plus je vois que Thabitude de la juger tout de travers est incurable.

a On est de même persuadé, et Dieu sait pourquoi, que ce règne de Bonaparte et de son système politique passera dans vingt-quatre heures. On se fonde sur les chouans, sur la pauvreté publique, sur les finances, sur les Jacobins, et autres lieux communs qui font fortune depuis Torigine de la guerre. Moi, je vois un pouvoir immense entre les mains d'un homme qui saura s'en servir, et qui a pour lui l'armée et le public. Ceci est un ordre tout nouveau dans la révolution ; il faut bien se dire que les dix-huit vingtièmes des Français sont parfaitement indifférents à la république et à la monarchie ; mais qu'ils doivent être et sont aux genoux du premier supérieur qui les protège contre les mangeurs d'hommes , qui garantit leur existence contre le génie révolutionnaire, qui leur tend sans secousse les avantages d'un gouvernement ferme et tutélaire exercé par un homme aux talents duquel ils ont confiance. Bonaparte est roi : combien de temps le sera-t-il ? Qui peut résoudre un problème qui dépend des événements extérieurs et de tant de chances incalculables ?

« Vous avez su que ce potentat a écrit au roi d'Angleterre une lettre d'égal à égal , où il interroge Sa Majesté et lui donne des leçons sur l'amour de la paix. On a répondu à cette ouverture par une note négative qui sûrement aura été envoyée à votre digne souverain, je n'en parle donc pas : les opinions sont plus que partagées sur cette note qui est loin d'avoir réuni tous les

[1799*i800] CHAPITRE SEIZIÈME. 433

suffrages. Ce qu'elle prouve, c'est la ferme confiance qu'on a dans la persévérance de TAutriche : sans cela, on ne saurait comment expliquer un refus si péremptoire de négocier. D'un autre côté , on répand mille bruits sur la Prusse^ sur son intimité avec la France , sur ses préparatifs. Jusqu'à ce que vous m'ayez détrompé j je considère ces rumeurs comme de vrais fagots. »

LETTRE DU MÊME AU œMTE DE SAINTE-ALDEGONDE.

Londres , 1 A janvier 1 800 .

« Vous aurez su et vous lirez dans les gazettes que Bonaparte a écrit au roi d'Angleterre, une lettre d'un style rare où il lui donne des leçons sur Tamour de la paix et oii il lui demande interrogatwement s'il n*y a aucun moyen de s'entendre? Cette missive est écrite d'égal à égal. On y a répondu par une note très-négative , où après une très-vive récrimination, on déclare que le rétablissement des Bourbons serait le vrai et le sûr moyen de pacifier la France et l'Europe, qu'on n'entend point cependant prescrire une forme de gouvernement aux Français ; mais que le leur est trop nouveau pour qu'on puisse prendre confiance en lui. Voilà le sens général qui n'est pas, à beaucoup près, généralement goûté. Il faut être bien sûr de ses alliés pour hasarder une réponse si fière et si péremptoire; elle va faire un beau tapage à Paris.

« On compte ici, outre mesure, sur les chouans, et l'on prépare une descente pour les soutenir; mais, comme cette expédition sera tardive et à peine mûre au printemps, je crains bien qu'il n'y ait plus de chouans lorsqu'on arrivera. Pour mon compte, je n'ai pas la

434 MÉxMOmES ET CORRESPONDANCE.

moindre confiance dans cette chouannerie et ces descentesy et j'ai dVxcellentes raisons pour cela.

« C'étaient de bien bons imbéciles que cette nuée d'étourneaux qui avaient la bonté de croire que Bonaparte travaillait pour Louis XVIII. Il n'y avait pas ici un émigré sur cent cinquante qui en doutât , et les têtes fortes comme les autres. La révolution durerait un siècle que ces pauvres innocents en seraient encore à TA B C.

« Monsieur passe l'hiver ici : il compte être porté en France avec l'expédition projetée ; je ne l'ai point revu, mais il me fit prier hier de faire réimprimer mon dernier numéro en forme de lettres, pour le répandre en France, et de lui porter ce travail. Bouillon pour les morts que toutes ces drôgues-là.

a On compte ici fermement sur la cour de Vienne : il faut qu'elle ait grand 'peur de se brouiller avec la Russie qui la fait marchera coups de bâton. La campagne prochaine sera chaude, mais sera-t-elle la dernière ?»

AU MÊME

27 février 1800.

(c Je vous avais aQCUsé juste sur cette impertinente équipée des chouans , désapprouvée à Mittau , encouragée ici , et sur laquelle j'entends bâtir des extravagances qui étonnent toujours , nonobstant leur habituelle répétition. Il fallait avoir perdu le sens pour s'imaginer que des paquets de paysans et de voleurs de diligences, divisés sous vingt commandants, sans chefs, sans rapports , sans subordination , résisteraient aux troupes les plus aguerries de l'Europe. Bonaparte^ d'ailleurs , les a attaqués et vaincus par la persuasion

autant que par les armes. Il leur accordait tout, églises, prêtres , évêques , radiation des émigrés qui se trouvaient parmi eux, choix en commun des magistrats locaux, etc. Aussi tous les propriétaires se sont vite rangés de son côté. La sottise des chefs a été de ne pas capituler à temps. Voilà Frotté pris, je tremble qu'il ne soit exécuté. Tous ces projets font honte et horreur, mais nous n'en verrons pas d'autres.

w Je n'ai point revu Monsieur, qui ne voit guère que ses courtisans , et plus adulé qu'il ne fut h Versailles. L'objet qui me devait conduire auprès de lui ne valait pas la peine de s'en occuper une minute : mes objections ne les avaient pas fait changer d'avis, mais la logique des événements a eu plus d'empire que moi : je désire très-ardempient d'être absolument oublié de ce côté-là , parce qu'il n'y a rien à faire du tout avec des gens qui ne sont pas vrais , et qui , en feignant de vous consulter, ont leur parti pris de résister à tout ce que vous leur direz de raisonnable.

u On vous aura informé du retour des princes d'Orléans , et de leur réconciliation avec Monsieur. Le duc n'a point parlé , comme ont affecté de le répandre les valets de Sa Majesté Royale, de repentir ^ de pardon^; il a parlé de ses torts et de son dévouement, mais avec la noblesse et la mesure qui lui convenaient. Je ne vous rendrai pas la fortune immense qu'a faite ici le prince, soit auprès des Anglais^ soit auprès de tous les Français

Le Mercure britannique présente la démarche du duc d^Orléans (Louis- Philippe) dans les termes suivants : « Les princes de la maison d*0/w le'ans, le duc de ce nom , et ses frères le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais , réfugiés chez les Américains unis et ensuite à la Havane, sont arrivés à Londres. G*est au moment où des fabulistes insensés affectaient de répéter encore que le républicain Siejrès dont on connaît la passion pour les trônes, préparait celui du duc d'Orléans^ que ce jeune prince s'est réuni aux chefs de la maison de Bourbon, IX s*est présenté

436 MÉMOIRES ET œRRESPONDANCE.

sensés. Il est difficile d*ayoir Tesprit plus juste, plus formé y plus éclairé , de mieux parler, de montrer plus de sens, de connaissances, une politesse plus attirante et plus simple. Oh ! celui-là a su mettre à profit Tadversité....

« Vous paraissez avoir de grandes espérances sur cette campagne prochaine. Mon cher comte, c^est la maladie de tous les hivers , j'en suis guéri et radicalement. Nous payerons des Bavarois, des Souabes, et nous donnerons à TAutriche un subside pour Taider à faire sa paix plus commodément. Je ne doute pas que toutes ces forces se battent à merveille, mais très-incontestablement les Français sont en état de leur tenir tête bien autrement qu'ils ne Tétaient il y a un an. Quant à la contre-révolution par les armes étrangères , j'aimerais autant qu'on me parlât d'aller conquérir la lune.

« Bonaparte a su de plus en plus populariser son gouvernement : il a pris pour cela la véritable voie, qui était de rendre de la sécurité à tous les partis. Le refus brusque et absolu qu'on a fait ici de négocier avec lui l'a servi à Paris sur les deux toits. T^s émigrés partent en foule d'ici comme d'ailleurs. Quel parti prendrezvous ? Ne serez-vous point tenté de rentrer aussi ? Je ne hasarderai pas de vous donner aucun conseil à cet égard ; mais je ne dois pas vous déguiser mon opinion sur la grande distance où je vois le rétablissement de Louis XYIII et de l'ancienne monarchie.

« Adieu, je vous embrasse tendrement. »

chez Monsieur, où dans un entretien aussi honorable pour l'un que pour Tautre, il a exprimé avec noblesse et loyauté les sentiments que lui dictaient son honneur et ses devoirs. Monsieur a reçu ces témoignages avec la sensibilité, la cordialité, et les expressions qu'ils étaient propres à inspirer.

« Le duc d'Orléans a écrit à Louis XVJIl une lettre , également digne de sa naissance et de sa fidélité, i

LETTRE DE MALLET DU PAN AU CHEVAUER DE GALLATIN

Londres, 28 février 1800.

« Je ne crois pas, mon cher chevalier, avoir été honore de vos nouvelles depuis le 1 3 décembre, nouvelles qui , suivant Taimable usage du pays , me sont parvenues deux mois après leur date. .

« M. Pitt a ouvert son budget , et rempli à quatre et trois quarts pour cent un emploi annuel de vingt millions , dont une taxe additionnelle sur les thës fins et les liqueurs spiri tueuses acquitteront les intérêts. Cet emprunt à si bas prix est une chose étrange et doit faire réfléchir le gouvernement français : cependant la hausse du premier moment ne s'est pas soutenue, et Ton prévoit que le moindre incident le mettrait en perte , et peut-être assez considérable.

« Vous seriez dans une grande erreur de supposer que la supériorité si forte qu'a conservée le ministre dans la question de la guerre et de la paix , prouve rétendue d'adhésion qu'on donne à la première. Plus de cent membres des communes votent habituellement avec les ministres , et près de vingt dans la chambre haute se sont retirés sans mettre de suffrage. Ensuite, nombre de membres , en désapprouvant totalement la réponse de lord Grenville , ont pour principe de soutenir le ministère même dans ses fautes , contre une opposition qui a perdu toute considération. Celle-ci a recommencé ses litanies ordinaires, ses éloges de la révolution , ses apologies de ^a république, ses panégyriques de Bonaparte : il n'en fallait pas davantage pour confirmer son impopularité. Ses orateurs, sur les questions de cette nature, n'ont pas l'ombre d'habileté, de

438 MÉMOIRES ET (XmRESPONDANGE.

jugement et de connaissances. En général, il me paraît que dans ces fameux débats , les uns et les autres ont traité de tout excepté de la question.

w Elle reparaîtra aujourd'hui. Tierney, le plus fort sans exception de l'opposition, fera une motion spéciale contre la guerre continuée pour le rétablissement de la monarchie française. Il doit entrer dans les plus grands détails, demander compte des sommes, prodiguées à Monsieur, au roi, aux chouans, aux royalistes en activité. Si ]\lonsieur n'était pas ;exclusi veinent emltçu^ré. de ) flatteurs qui lui tournent la tête encore plus, qu'à Yer*^ sailles, il ferait, je crc^Sr, une action très-sage di^ i^ejpindce sa retraite d'Edimbourg. : . , ,

« Je suppose que le baron de Castelnf^u vous aui^a informé de ces particularités relatives au duc d'Orlé^ms, , Pour celui-là, on voit qu'il na, pas été gâté par ses courtisans , et qu'il a mis à profit sofi adversité. Il y ^ hiçn peu de Français qui puissent lui. disputer en instruction, en jugement,, en intelligence.

« Suivant les rapports faits par les royalistes au gou-» vernement, les chouans étaient au norphre de cent mille hommes, tous intrépides et invincibles pourvu qu'on leur donnât de l'argent , beaucoup d'^argent. Quoi que fît Bonaparte, ils devaient, tenir au moins tout l'hiver. Déjà l'on échafaudait des plans, dçs énumëralionâ,. dçs expéditions sur cette longue guerre, qui a duré trois semaines, et fini de la manière la plus honteuâe, presque sans brûler une amorcç. On est occupé maintenaat de. chercher un autre engin de même nature; on en rirait, s'il ne fallait pas en pleurer.

« En vérité, mon cher ami, quand on voit comment les affaires de ce monde se mènent , et qu'après huit années d'expérience^ c'est toujours le même cercle de

[1799-1800] CHAPITRE SEIZIÈME* iU> 439

visions, d'opiniâtreté contre rëvidence, de contre-sens^ de divisions , d'égoïsme ; on perd tout intérêt pour l'avenir. : »ii^

(( Bonaparte est le seul qui me semble ent^ftdre ^ question. Il mène sa barque en pilote qui connaît biefl^ Tocéan sur lequel il navigue. Nous sommes inond^ de négociants français qui viennent acheter nos denrées coloniales ; leur témoignage et celui de toutes mes lettres sont absolument uniformes. Ce gouvernement a la force et même la confiance qu'ont bien peu de gouvernements légitimes. Les émigrés rentrent en foule j d'ici comme d'ailleurs, et parmi eux les plus grands noms. Dans six mois nous en verrons beaucoup à la cour du sultan, qui protège tous les partis sans en redouter aucun. Adieu , mon cher chevalier, je vous embrasse de toute nion âme. »

Le Mercure britannique réussissait au delà de tout espoir, et le redoublement de considératioii qui en résultait pour le rédacteur, rendait sa situation fort honorable et même des plus agréables en apparence. Sa maison devint une sorte de rendezvous, où le temps et les occupations du maître étaient à la vérité peu respectés. Les émigrés amis de la famille qui entraient et sortaient à toute heure du jour, formaient le fond de la société. C'étaient^ outre les intimes déjà nommés précédemment ^ M. de Cicé, le vieil archevêque de Bordeaux , qui avait été garde des sceaux en 1790, son qeveu le chevalier de La Bentinay e , dont Thumeur toujours gaie rendait la société charmante , l'archevêque d'Aix, causeur éloquent, plein de courtoisie dans ses manières, et d'un cœur aussi noble que sa naissance ,

440 MftiOmBS ET GORRESPONDAIfCE.

c'était encore le prince de Poix, le baron de Gilliers, Lajare, l'abbé Delille et le chevalier de Panât ; Bourmont, habile y gracieux et insinuant , qui de chef Teodéen devint général de division sous Napoléon; Pozzo di Borgo, le futur négociateur de l'empereur Alexandre; les compatriotes de Mallet, Mltf. Saladin, d'Ivemois, Dumont, les docteurs de La Rive et Marcet. Il était aussi fort recherché des Anglais ses amisy qui lui témoignaient à l'envi les attentions les plus délicates et les plus soutenues ; mais fidèle à ses habitudes, Mallet allait dans le monde le moins qu'il pouvait. Tant que sa santé le lui permit , il ne manqua cependant jamais les réunions d^un petit club fort modeste qui s'était formé à Londres en 1798, à l'imitation des clubs anglais , sous le nom de club des Étrangers. Tous les mois on se réunissait dans une mauvaise rue près de Leicester Square, chez un petit traiteur français, où l'on faisait très-médiocre chère, mais d'où étaient bannis l'éternelbifteck et les côtelettes de mouton, qui effarouchaient M. Cottu, quarante ans plus tard , pour faire place au fricandeau et au vol-au-vent. Là, se rassemblaient habituellement Malouet , Panât , Mallet du Pan , d'Ivernois, Dumont, Balan, chargé d'affaires de Prusse, homme de grandes connaissances et d'une société fort douce ; Pozzo di Borgo, plein de verve et d'esprit, était un des habitués. Vansittart , depuis chancelier de l'Échiquier, et son ami le docteur Beale , auteur de plusieurs pamphlets sur les finances , y venaient quelquefois.

Il semble qu'un journal commencé sous de si heureux auspices, qui donnait à Mallet et à sa famille

raisancCy et attirait autour de lui un tel concours d'amis et une société si distinguée de toutes manières, devait n'imposer au rédacteur que la plus facile des tâches pour sa plume expérimentée et son intelligence rompue aux matières politiques* Malheureusement il n'en était rien. Ce dont Mbdlet avait le plus grand besoin, et ce qu'il ne pouvait obtenir, c'était le repos et la tranquillité de l'âme , l'un et l'autre de ces biens incompatibles avec sa tâche. L'esprit continuellement tendu sur les événements publics, qu'il était obligé non-seulement d'apprécier mais de prévoir ; se sentant moralement responsable de l'influence du Mercure ; désireux de seconder et non de contrarier la politique du gouvernement qui lui accordait l'hospitalité; mais en même temps incapable d'enchainer l'indomptable indépendance de sa raison, et poussé à une franchise souvent blessante par son caractère consciencieux , il s'avançait péniblement au milieu des écueils que les passions du temps multipliaient autour de lui et qu'il rencontrait jusque dans les salons, au milieu même de sa société intime. On a vu tout à l'heure un échantillon de ses discussions avec les émigrés ; il vit plus d'un royaliste français passer avec lui d'un commerce affectueux à des procédés malveillants J Mallet avait rendu de véritables services à l'abbé Delille , soit à Fribourg où il avait demandé et obtenu pour lui l'autorisation de séjourner; soit en intervenant très-utilement dans une affaire qui intéressait les ressources du poète émigré. Mais Delille était, en politique, le plus déraisonnable des hommes , et dans plus d'une occasion il éclata , même à la table de son hôte , contre Ma-

442 iMÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.

louet et ses amis , en incartades., d'une impardonnable violence.

La rédaction même du Mercure était moralement et physiquement une charge , en certains temps accablante. Trouver deux fois par mois, pour un jour fixe, la matière de soixante pages , avec Tobligation de les faire intéressantes, solides, et de les travailler avec soin, sous peine de la décadence du journal ; obtenir des informations authentiques quand les communications avec le continent étaient entravées de toute manière ; tout peser, ne rien risquer, et ne rien passer sous silence; c'était là, sans doute, une tâche d'une difficulté rebutante. Le gouvernement qui avait promis ses journaux et des documents of^ ficiels, n'envoyait que fort irrégulièrement les premiers, et rarement les seconds, encore étaient-ils généralement sans importance. Quelquefois Londres et le rédacteur du Mercure britannique étaient sans nouvelles du continent ^ Avec une santé moins détruite, Mallet aurait suppléé plus souvent à ces lacunes par quelques-uns de ces articles de littérature philosophique ou historique, dans lesquels il excellait. C'est dans un de ces moments de disette , qu'il écrivit ce qu'on a pensé de mieux sur l'influence de Voltaire et de Rousseau , envisagée comme une . des causes de la révolution française ; un morceau remarquable sur la difficulté d'écrire l'histoire de cette révolution ; une critique importante des Mémoires de Bertrand.de MoleviUe; enfin, une triple notice sur trois personnages qui

' Il y eut en mars i 799, quinze malles'en «mère.

venaient de disparaître de la scène do monde où ils avaient tenu une place bien difTérente, Washing^ ton, Tavoyer Steiguer et Marinontel. i

Cependant la santé de Mallet du Pan finit par deve*' nir pour sa famille une cause de continuelle anxîëté. Il avait été habitué , soit à Berne, soit à Fribourg, à recouvrer par de longues promenades dans la campa* gne, le calme d'esprit et les foitîes qu'une application soutenue, le travail du cabinet et des méditations souvent mêlées d'une profonde anxiété lui avaient rendus impérieusement nécessaires. Aussi, sa jouissance quand il pouvait s'échapper à la campagne chez ses amis Westin , à West-Horseley, et chez le baron Masères, à Reigate, est-elle vivement exprimée dan& ses lettres; mais ces distractions étaient rares, et sa demeure fixée à Londres le privait trop ordinairement de celte précieuse ressource. Il avait aussi été habitué à un régime doux et légumineux, favorable à la dé*^licatesse de sa poitrine^ mais un médecin français émigré, qui lui avait été recommandé, homme d'une vigueur de tempérament peu ordinaire , avait pour système médical que dans l'atmosphère humide de Londres, il fallait, selon son expression, boj!:er le cU^ mat y et ensuite de ce système , il mit Mallet à. un, régime de viandes fortes et de vin de Porto, on ne peut plus opposé à l'hygiène qui lui aurait convenu, et qui aggrava le mal. Cependant dans le journal de Mallet aucune trace de décadence ne trahissait ni l'affaiblissement rapide de ses forces minées par une fièvre continuelle, ni même le dégoût profond qui s'était emparé de lui , pour le travail auquel il s'était assuj etti ; il ne témoignait qu'à ses amis intimes sa fatigue

et sa répugnance croissantes. « Mon abominable Mercure y écrit-il au chevalier de Gallatin, absorbe le peu d'instants d'intelligence qui me restent au milieu de nos ténèbres visibles. Je compte les minutes jusqu'à Tinstant où j'aurai terminé ma seconde année, et je vous réponds qu'aucune puissance ne m'en fera recommencer une troisième. »

Si la vie de cet écrivain courageux a offert jusqu'ici un genre d'intérêt, c'est celui qui s'attache aux caractères forts et honnêtes demeurés inébranlables dans les tempêtes publiques ; mais ces hommes toujours rares qui ont allié la supériorité et l'étendue de l'esprit à la constance des opinions , il faut les suivre jusqu'au bout; le soir de leur rude journée a aussi ses clartés, rien n'est insignifiant , pas même son silence dans leur (in paisible et simple.

Dès le commencement de l'année 1 800, la comtesse de Holderness, veuve du secrétaire d'État de ce nom , qui avait dès son arrivée à Londres donné à Mallet du Pan de vifs témoignages d'intérêt, l'engagea à consulter son médecin de confiance, sir Gilbert Blane, connu par plusieurs ouvrages d'un grand mérite ; et dès que cet excellent homme , qui prodiguait à Mallet les soins les plus affectueux et les plus désintéressés , se fut assuré de la nature et de la gravité du mal , il ordonna la suspension de tout travail.

Le malade lui-même n'en sentait que trop la nécessité, mais cette nécessité allait rendre sa situation désastreuse, car elle lui enlevait son unique ressource , les profits du Mercure. Comment pourvoirait-il aux besoins de sa famille ? Sans nul doute il

pouvait se croire autant de droits aux bontés du gouvernement qu'une foule d'émigrés qui obsédaient les ministres et recevaient des subsides pour de malheureux projets et des intrigues politiques ; mais il n'avait jamais sollicité de pareils secours, et il reculait devant cette dernière et incertaine ressource. Enfin, conseillé par ses amis, il prit le parti de s'ouvrir à M. Wickham , alors ambassadeur auprès des puissances alliées en Allemagne , en lui annonçant qu'il ne pourrait sans suicide, entreprendre de supporter une troisième année le fardeau du Mercure. Il s'expliqua avec franchise sur le peu d'encouragement qu'il avait reçu du gouvernement anglais. On voit par ces plaintes combien étaient loin de la vérité, ceux qui voyaient dans Mallet du Pan , un écrivain à la solde de M. Pitt.

« Plusieurs circonstances ont concouru avec l'affaiblissement de ma santé à rendre ce fardeau plus accablant : tantôt l'humeur et les plaintes de quelque ministre étranger^, tantôt les emportements et les calomnies des émigrés , à la tête desquels se distinguent les agents du roi^ tantôt les interprétations les plus fausses et les plus folles^ soit de mes écrits, soit de mes intentions. Aguerri contre ces hostilités , je n'en tiendrais aucun compte, si j'avais l'assurance qu'elles n'influent pas de manière ou d'autre sur le gouvernement. Je vous avoue que je suis pénétré de n'avoir pas le plus

' a J*ai eu ici une vigoureuse querelle avec le ministre impériaT au sujet de mon numéro XV ; il sera , je crois , corrigé de l'envie d'y revenir; mais il a donné dix louis à Peltier pour me dire des injures et pour griffonner sous sa dictée une belle apologie de la reddition de Mayence, de l'occupation de Venise, des conférences de Seltz, etc. » (Lettre de Mallet du Pan au comte de Sainte- Aldegonde, 23 av. i799.)

léger indice de l'approbation du ministère. J'ignore complètement l'opinion qu'il peut avoir prise et du travail et de l'auteur , inquiet ^ à chaque numéro, si je ne hasarde point de choquer ses vues.

(f Je n'ai point arrêté, ni ne puis arrêter encore quelque détermination sur le choix des moyens par lesquels je tenterai de suppléer à une ressource dont dépend mon existence et celle de ma famille. Nombre de personnes me sollicitent de recourir aux bienfaits du gouvernement, c'est même à leur instigation que je vous importune de tout ce détail personnel. Il m'^est impossible de partager leur confiance, je n'ai aucun titre à présenter , je ne connais aucun ministre , je suis le plus maladroit des hommes à faire valoir mes intérêts personnels, même lorsqu'ils sont appuyés sur des motifs de justice. Comment pourrai-je prétendre, moi, étranger , à une faveur qu'un Anglais même n'obtient pas toujours par de longs services ? Je prends la liberté de vous soumettre le jugement de ces difficultés^, que je suis loin de me dissimuler. En sollicitant un traitement que je pourrais appeler ma retraite, je désirerais du moins y acquérir quelque droit , en ne restant pas dans le désœuvrement ; si dans le nombre des travaux que pourraient nécessiter les conjonctures actuelles , il s'en rencontrait un que le gouvernement pût me confier , et qui ne fût pas exempt de quelque utilité , ce mezzo^termine reiiipliraît tous mes vœux. Trop valétudinaire pour continuer à cinquante ans le métier d'un stage-coach forcé de se mettre en route par tous les temps , et à point nommé , je me conserve , si je puis recouvrer assez de santé, pour me livrer à des occupations moins asservissantes et moins critiques. Je vous supplie de donner un moment d'examen à cet exposé,

de m'ëclairer de vos lumières, et de régler ma conduite. Si toute espérance est chimérique du côté du gouvernement y je ne perdrai pas de temps à rechercher quelque moyen littéraire de prévenir la misère.

u Pardonnez, je vous prie, à mon indiscrétion, vous êtes absolument le seul homme auprès duquel j'ai dû hasarder cette ouverture ; vous me rendez , je crois , assez de justice , pour être convaincu que la nécessité seule me l'arrache , vous la recevrez avec indulgence , et vous y verrez le témoignage de la confiance sans bornes que vos bontés précédentes m'ont inspirée, ainsi que de l'estime et de l'attachement invariable avec lesquels je suis, etc. »

Cette lettre éprouva des retards avant d'atteindre M. Wickham , toujours en Allemagne , auprès des armées alliées ; et lorsque sa réponse tout affectueuse arriva, Mallet avait été forcé par les progrès rapides du mal , d'abandonner le Mercure. Il s'était retiré à Richmond, où Lally-Tolendal avait mis à sa disposition une maison qu'il y possédait. C'est de là que le malade écrivit de nouveau à M. Wickham.

« Les rapides progrès de ma maladie ont déjoué tous mes calculs , et mis fin aux désirs que je vous soumettais dans ma lettre du 20 janvier. Depuis la dale de cette lettre, j'ai été dans un état constant de souffrance, aggravé par les cruels efforts qui étaient nécessaires pour compléter les derniers numéros du Mercure; je suis obligé de terminer, avec \e trente-sixième numéro, mon médecin me défendant toute espèce d'application, et la perte totale de mes forces rendant de telles prescriptions superflues. J'ai pensé que je devais, monsieur.

vous prévenir de la cessation du Mercure , avant de Tannoncer publiquement dans mon trente-sixième numéro , qui est presque entièrement Tœuvre de mes amis. Je ne prévoyais guère cette triste fin de mes travaux, lorsque je vins dans ce pays'sous vos bienveillants auspices. Ma carrière d'utilitë est maintenant terminée, et les suggestions contenues dans ma dernière lettre deviennent inutiles. Je ne puis contempler sans la plus profonde angoisse ma situation et celle de ma famille , laissé comme je le suia aans ressource , dans le pays le plus coûteux de FEurope, où une maladie longue a épuisé ma petite fortune, dans un climat malsain, avec d'amères pensées sur le passé, et de vaines aoxiétés sur Tavenir. Il ne me reste d'autre ressource que la résignation et la foi en Dieu, et dé recommander mes enfants à ceux qui comme vous , monsieur, n*ont jamais cessé de me donner des preuves de considération. »

Si le gouvernement anglais , difficilement distrait des affaires courantes et parlementaires dont ses chefs étaient accablés, et probablement peu content du ton modéré dont le Mercure avait parlé des premiers actes de Tadministration de Bonaparte , continuait à ne donner aucun signe d'intérêt à Mallet du Pan, de partout ailleurs il lui arrivait des offres obligeantes et d'affectueux secours. Lally-Tolendal avait prêté sa maison de campagne, Malouet s'était chargé des derniers numéros du Mercure^ sir John Macpherson poursuivait sans relâche ses sollicitations auprès des ministres et faisait agir ses amis. A la nouvelle que le rédacteur du Mercure , succombant à la tâche , laissait tonàber la plume ^ Mallet reçut de plusieurs de ses lecteurs français et anglais de toute condition,

des lettres qui exprimaient les sentiments de respect et de sympathie les plus honorables pour son caractère. A la fin , le gouvernement, gagné par Tintérêt général qui entourait le publiciste mourant , sortit de son indifférence ; le secrétaire de la Trésorerie, M. Rose j donna au fils de Mallet qui avait traduit pour lui l'année précédente un travail sur les financeSy une place de traducteur étranger et de vérificateur des comptes dans .FAudit-Office , et sir John Macpherson reçut du président de la chambre des communes , lii Addington , l'assurance que le ministère s'occupait de prendre quelque mesure à regard de M"*** Mallet. Les derniers jours du malade en furent adoucis : rateuré sur l'avenir de sa famille, il était délivré de sa plus cruelle inquiétude et de Tamère pensée que son dévouement sans relâche à la cause des gouvernements et de la société, n'assurait pas même du pain à sa famille.

Il put voir encore les beaux jours du printemps si doux dans la campagne qui entoure Richmond ; il en jouit jusqu'à la fin. Un matin , le 10 mai , la consomption termina son ouvrage, et Mallet du Pan rendit doucement son âme énergique.

Lally^Tolendal annonça la mort de son ami dans le Courrier de Londres :

« M. Mallet du Pan est mort samedi (10 mai), âgé de cinquante ans , à Richmond , chez le comte de Lally, d'une Consomption dont ses travaux avaient accéléré le progrès. Depuis un mois ses amis n'avaient plus l'espérance de le conserver, et lui-même sentant décliner ses forces , parlait de sa fin prochaine sans ostentation et sans faiblesse.

« L'affliction de sa famille et celle de ses amis ont été pour lui les signes les plus apparents de sa destruction. Sa vie s^est éteinte sans douleur, sans agonie. La sérénité de sa conscience était sur son visage. La veille de sa mort, il s'était promené en voiture. Il se disait ranimé par la pureté de Tair et la beauté de la nature; il parlait du plaisir de ses promenades en voiture, même de sa convalescence : mais ceux qui Tout observé de près, ont eu lieu de penser quMl se dissimulait moins sa situation qu'il ne cherchait à la dissimuler aux autres, et que, jusqu'au dernier instant, il a appelé à son secours toute la force de son caractère, jointe à la bonté de son coeur, pour épargner le plus de chagrin possible à la sensible famille dont il était environné et adoré. Il lui est échappé de dire un jour à sa femme et à ses enfants : cr Si j'é- « tais tranquille sur votre sort quand vous ne m'aurez « plus, je mourr^^is sans peine. » Pendant les trois jours qui ont précédé son jour fatal , on a remarqué qu'il relisait avec recueillement les sermons de M. Romilly sur la résignation et sur l'immortalité de Time. »

Le lendemain, quand il fallut arracher M"** Mallet à cette maison de deuil , cette femme, digne par son courage du compagnon de sa vie, prenant de chaque main une de ses deux filles , levant des yeux pleins de larmes vers la chambre où reposaient les restes de son mari, lui adressa cette prière touchante : (f Toi qui es maintenant là-haut , bon mari , bon père, bon ami, honnête homme, prie pour nous, obtiens-nous le courage dont nous avons besoin ^ »

* Lettre de M. Mallet du Pan fils au rédacteur du Courrier de Lon» dres.

Lally-Tolendal et Malouet, consultant plutôt le sentiment public et le leur que la position modeste d'une famille suisse qui dépendait pour son existence de la bontë du gouvernement , décidèrent que les funérailles de leur ami seraient publiques et dignes de sa renommée et de la sympathie universelle. Le même journal cité plus haut, donne le récit suivant de ces funérailles : on y reconnaîtra la plume émue et la chaleur un peu pompeuse de Lally-Tolendal :

« Hier était le jour fixé pour les funérailles du célèbre et respectable M. Mallet du Pan. £lles ont été signalées par un mélange imposant de douleur et de respect, de modestie et de solennité. Rien de plus honorable, et assurément rien de plus juste que le concours d'hommes de tous rangs, appartenant aux diverses contrées et aux diverses croyances de l'Europe, qui étaient accourus à Richmond pour donner une dernière marque de vénération et de gratitude au courageux et inébranlable défenseur des libertés européennes^, à celui qui, dans toute la force du terme, a dévoué sa vie pour l'extirpation du jacobinisme, pour le maintien de Tordre social, des gouvernements légitimes, des droits nationaux, des propriétés publiques et individuelles , enfin pour la grande cause de l'humanité. Parmi ceux qui venaiait lui rendre ces tristes devoirs , beaucoup ne connaissaient de lui que ses salutaires écrits, et ont demandé qu'il leur fût permis de le voir avant que le cercueil se fermât sur lui pour jamais. Son visage n'était nullement déformé. II paraissait s'être endormi au sein de la justice éternelle. Il a été couvert de fleurs , de lilas blancs et de lis. La procession funèbre s'est mise en marphe à une heure et

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demie, à pied y partant.de la maison du comte de Lally- Tolendal^ dans Ormond Place, et descendant le long de la grande rue de Richmond , pour aller d'abord à Téglise et ensuite au nouveau cimetière. Un groupe d'ecclésiastiques marchaient immédiatement devant le corps, parmi eux on distinguait le pasteur de l'église suisse établie à Londres, en grand deuil. Les glands du poêle ou drap mortuaire étaient portés par lord Sheffield et le prince de Poix, M. Fagel , greffier des états génér raux des Provinces-Unies , et le très-honorable M. Trevor , membre du conseil privé de Sa Majesté britannique, ci-devant son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à la cour de Turin ; — Sir John Macpherson, baronnet, et W. Reene, esq., tous deux membres des communes d'Angleterre ; — le comte de Lally-Tolendal et M. Malouet, députés l'un et l'autre aux états généraux de France , en 1789. Le fils aîné de M. Mallet du Pan suivait le cercueil accompagné de plusieurs de ses compatriotes ; ensuite venaient un nombre considérable de gentilshommes anglais, français et autres, parmi lesquels on distinguait le baron Maseres et son frère, MM. Granville Penn, Flint, Clark, Reeves, Bowles, Ryder , le rév. Sh. Wollaston , Gifford , le rév. W. Sparrow, le vicomte de Souillac, ci-devant commandant pour Sa Majesté très- chrétienne dans tous les établissements français aux Indes orientales, le marquis de Thuisy, le chevalier Charles de Thuisy, etc., etc. »

M. John Giflbrd, un des assistants, écriyait le lendemain à un ami : « J'ai rendu hier, à Richmond, les derniers devoirs à mon digne ami , Mallet du

Pan, et quoique fort indisposé, je m y serais fait porter plutôt que de ne pas lui donner ce tribut de regret et de respect. » Une inscription très-simple fut placée par le fils de Mallet sur le modeste tombeau de son père. « Je pense comme vous, lui avait écrit Dumont, qu'une épitaphe pompeuse dit d'autant moins qu'eUe affecte de dire plus. Il serait encore plus déplacé d'employer un style emphatique pour parier d'un homme qui aimait la simplicité, qui Ta toujours conservée dans ses mœurs et qui la regardait comme la sauvegarde de l'indépendance et des vertus. »

Ces détails n'auront pas d'autre intérêt aux yeux de nos lecteurs, et cependant c'en est un, que de montrer un talent honnête et courageux , ainsi honoré publiquement. C'est à ce titre que nous dirons encore ce que fit le gouvernement anglais pour la famille de Mallet.

Peu de jours après sa mort, M. Addington, président de la chambre des communes, informa sir John Macpherson, que l'intention du gouvernement était d'accorder à M°^^ Mallet une pension de deux cents livres, sur la liste civile^ Les diverses réductions que subirent les pensions de ce genre, réduisirent celle-ci à environ cent cinquante livres , mais cela même était une faveur considérable et inattendue , que des familles de grande naissance tombées dans l'infortune réclamaient souvent en, vain. Cette pen- ^on et la place donnée à M. Mallet fils furent la part du gouvernement anglais; mais le public voulut avoir la sienne; sir W. Pulteney, sir J. Macphersoti et M. W. Keene firent circuler une souscription

dont le maximum pour chaque souscripteur ne pouvait dépasser dix livres , afin qu'un plus grand nombre de personnes pussent se joindre à ce tribut de respect. La souscription se remplit rapidement et s'éleva à la somme de mille livres sterling.

Cette unanimité si honorable , si consolante pour ceux que laissait Mallet , fut troublée par un acte malveillant de Peltier, qui ne craignit pas de déchirer, le lendemain de sa mort, l'homme qui avait eu la confiance de Louis XVI j et osa le représenter lui et ses amis, comme plus coupables que Collot d'Herbois et Marat. Ce fut encore Lally qui, prêtant l'aide de sa plume au fils de Mallet du Pan , repoussa éloquemment ces outrages au nom de la famille.

Au reste, ces fureurs ne donnèrent point le change aux esprits d'élite, qui, soit en Angleterre , soit en France même , et partout où les écrits de Mallet avaient pénétré, confirmèrent le jugement prononcé sur son ami par Lally-Tolendal :

(( 11 ne fut jamais l'écrivain d'un parti, ni celui d'un gouvernement; il ne voulait en offenser ni en flatter aucun ; il s'irritait moins des préventions dont il fiiC souvent l'objet, que de la légèreté ou des passions funestes qui les provoquaient. Pendant les trois années de la première Assemblée, son analyse des débats fut lue dans toute l'Europe comme un modèle de discussion aussi lumineuse qu'impartiale ; car, en attaquant avec intrépidité la phalange des factieux , il ne dissimulait ni les fautes, ni les exagérations de leurs adversaires. En détestant la manie des innovations, il n'avait ni la

religion des abus, ni la haine des réformes, et, s'il ne voulait pas que les peuples fussent sans frein, il n'admettait pas non plus qu'ils fussent sans droits. Ce fut un spectacle touchant pour les gens de bien de tous les pays, que de voir en France un écrivain protestant , tonner contre la persécution des prêtres et la spoliation des églises , un républicain lutter contre la subversion de la monarchie , défendant le clergé , la noblesse opprimée , et opposant sans cesse la vraie doctrine de la liberté et du bien général aux sophismes et à la licence des factions. Tant il est vrai que la probité et les lumières suffisent pour nous rendre sacré tout ce qui doit l'être, sans que la vertu fléchisse sous aucun joug honteux.

a £n 1793, le mémoire qu'il publia sur les causes, les moyens et la puissance de la révolution, excita des clameurs insensées; mais tous les bons esprits en jugèrent tout autrement, et les événements postérieurs justifièrent la supériorité et la justesse de ses vues. On peut dire que, depuis cette époque jusqu'au jour de sa mort, tous les travaux de M. Mallet du Pan ont eu pour objet une guerre sociale^ qui conduisît promptement à une paix libérale. La tranquillité de l'Europe, le bonheur de la France lié avec celui des autres nations ; le retour aux grands principes d'ordre , de sûreté , de propriété, de liberté, occupait toute sa pensée , et si sa santé ne se fut pas affaiblie, il était disposé à s'élever de plus en plus à la hauteur de son sujet.

« Nous ne prétendons pas sans doute qu'au milieu de tant d'orages, dans une telle mobilité de scènes, dans une occupation si active et si divisée , enfin, dans les accès d'une indignation d'autant plus vive que le motif en était plus pur, il ne soit jamais échappé de méprise

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à M. Mallet du Pan ; mais nous disons que personne ne s'est moins trompé que lui ; que personne surtout n a moins que lui voulu tromperies autres. »

Cet ëloquent portrait n'est que fidèle, l'amitié de Lally n'en a point exagéré les traits. Tel était bien en effet le publiciste que la révolution française avait mis en évidence ; et nous avons le droit d'ajouter, en arrivant au terme de ces Mémoires, que tel aussi il avait été dès le commencement de sa carrière d'écrivain politique, bien avant qu'il eût été porté par le cours des choses sur le théâtre de la grande lutte. La haine de l'oppression et de l'arbitraire sous toutes les formes, est bien , il nous semble , le trait distinctif de ses écrits et de son caractère ; il ressort partout dans ces Mémoires, et malgré la sévérité de ses jugements et de son style, cette vertu ne lui a jamais été contestée par les hommes qui lui étaient opposés en politique. Les impressions personnelles que Mallet du Pan ressentit des scènes désastreuses de la révolution, ont pu quelquefois donner une teinte de partialité à sa plume ; mais elles ne le réconcilièrent jamais avec le despotisme et les abus de la monarchie. Dans sa première jeunesse, on l'a vu se dévouer avec Tardeur de son âge à la cause d'une minorité opprimée; et plus tard, sans aucun motif d'ambition personnelle, s'élever contre les actes de ressentiment et d'injustice dont ses anciens clients se rendirent coupables à leur tour, en atteignant le pouvoir. Homme religieux et grave de caractère , il défend Voltaire contre les exagérations calomnieuses qui poursuivaient sa mémoire. A Paris , en butte à la surveillance inquiète de la censure officielle, constamment

contrarié dans Texpression de ses opinions, et n'ayant jamais eu part aux faveurs de la cour envers les gens de lettres, il sacrifie son repos et ses moyens d'existence à la défense de ses principes et des débris de la monarchie. Expulsé de son pays par un acte contraire au droit des gens, acte qui avait été dicté à la confédération helvétique par les ressentiments personnels de Bonaparte, il est le premier écrivain en 1799, dans un pays où il était étranger, et où ces opinions n'étaient pas populaires, à rendre justice aux bienfaits du consulat, aux vues conciliantes, aux talents administratifs, et au génie de l'homme qui avait mis fin au régime révolutionnaire.

Mallet du Pan^ que ces Mémoires nous ont montré attaché à de si rigoureuses maximes, lui, si véhément et presque passionné dans la discussion des grands intérêts dont il avait embrassé la cause, était l'homme le plus tendre et le plus indulgent dans sa famille, comme dans ses relations intimes l'ami le plus constant et le plus dévoué : aussi sa mémoire est-elle restée une espèce de culte du cœur pour tout ce qui lui a appartenu.

Nous n'avons rien dit de la personne même de Mallet du Pan. Le beau portrait gravé par Heath, d'après Rigaud, nous le montre dans la dernière année de sa vie, alors que la maladie avait déjà creusé ses traits et affaibli l'expression de sa physionomie. Toutefois, c'est bien là l'homme qu'on a trouvé dans ces Mémoires ou plutôt dans ses écrits, et que nous peint ainsi la main pieuse de sa fille : « L'extérieur de Mallet était agréable, sa physionomie noble,

expressive et spirituelle ^ son air grave et imposant. Il avait de la gaieté dans l'observation , parlait d'abondance et avec facilité. La musique et la promenade étaient ses récréations d'habitude. Grand admirateur des beautés de la nature, il en jouit tant que ses forces le lui ont permis ; jusqu'à son dernier moment , le jardin de la maison où il est mort a été un plaisir pour lui. »

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