‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 38 sur 42 · EXTRAITS DES RECUEILS MANUSCRITS DE MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES RECUEILS MANUSCRITS DE MALLET DU PAN

On a vu que Mallet du Pan avait Thabitude de consigner dans un recueil particulier, sous le titre de Mùcellanées j ses observations historiques , les anecdotes , les renseignements venus à sa connaissance^ des extraits de ses lectures y quelquefois ses propres pensées. Les plus importantes de ces notes ont été reproduites dans les Mémoires; mais un certain nombre n'ont pu trouver leur place ; on a choisi parmi ces démises, pour les réunir ici, quelques-unes des plus instructives ou des plus intéressantes. Plusieurs des particularités qu'elles relèvent, se trouvent peutêtre déjà ailleurs; quelques-unes ne sont que de simples souvenirs de lectures ou d'entretiens, tels qu'en offrent les Mélanges de M"* Necker ; mais le bon sens et la vérité ont le privilège d'être neufs plus d'une fois; nous n'avons donc éprouvé aucun scrupule à recueillir dans cette sorte d!Ana , tout ce qui, sans être rebattu, nous a semblé avoir quelque

prix y soit sous le rapport de la pensée, soit pour l'histoire des évéDements, des mœurs et de la littérature à la fin du siècle dernier. La rédaction de ces notes est rapide, négligée, mais non sans physionomie; à cet égard comme à d'autres, les Miscellanées de Mallet du Pan peuvent être considérées comme un complément naturel des Mémoires qu'on vient de lire.

On a admis ces notes à peu près pêle-mêle , telles qu'elles se présentent dans les recueils où Mallet les conservait; seulement on a eu soin de réunir et de placer autant que possible dans leur ordre de date, les observations relatives à la révolution.

Au commencement de la dernière guerre entre la Russie et la Suède, l'impératrice avait composé une tragédie burlesque dont le roi de Suède était le héros. Catherine fit jouer cette pièce, très- insultante pour Gustave, sur son théâtre privé à la campagne. Â peine avait-on commencé deux scènes qu'on entend au loin le bruit du canon ; on s'étonne, le bruit continue et se soutient. Enfin , l'on vient annoncer que le roi de Suède avec sa flotte a débarqué au golfe de Finlande et qu'il va entrer à Cronstadt. L'impératrice déconcertée fit cesser le spectacle , envoya des ordres et arrêta le plan de corruption que nous vîmes essayer sur les traî* très de l'armée et de la flotte suédoises. M. Foscari, ambassadeur de Venise à Pétersbourg, a dit cette anecdote au chevalier Macpherson de qui je la tiens.

MISCELLANËES. 46i

L'abbé Delille étant à Ferney, lut à Voltaire quelques morceaux de son poëme des Jardins et lui offrit entre autres le parallèle du jardin d'Eden avec les jardins modernes. Voltaire se récria sur ce jardin d'Eden : « Oh ! lui dit Tabbé Delille , on connaît vos préjugés « contre le jardinier. » — * L^abbé lui soutint que la poésie des Hébreux était supérieure à tous les ouvrages lyriques connus; il cita entre autres le super flumina Babylonis. — c< Ces coquins-là , dit Voltaire , ils se plaignent des Babyloniens à qui ils doivent tout. Lorsqu'ils arrivèrent à Babylone pas un d'eux ne savait lire. »

Voltaire a mis à la mode l'esprit de secte , d'enrôlement dans les lettres, et a fait par là un grand mal.

Pendant la guerre de 1 778 , les Anglais prirent un vaisseau français sur lequel étaient plusieurs caisses à l'adresse de M. de Buffon, et d'autres à celle du roi de France. L'amirauté anglaise envoya à M. de Buffon ces caisses avec une lettre polie et confisqua celles du roi.

Lorsque M. Necker se laissa associer au ministère de M. de Maurepas comme président du conseil des finances, M. Dubucq lui dit : « Vous périrez par là loi de Moïse qui a dit : Vgus rH attellerez pas enserfible le bœuf et Fane, m ' ^ '

On lisait à M. de Sartine une lettre sur la baie d'Honduras qu'on projetait d'attaquer. Il demanda oîi était cette abbaye qu'il ne connaissait pas. Aussi M. de Maurepas disait-il : a Ne parlez plus de baies à M. de Sartine, il les prend pour des abbayes et les

462 MISGELLANÉES

demande pour ses parents. » Il ne savait pas ce qu'était la date de Thégire. M. de Choiseul ignorait la position du Sénégal.

Je ne sais quel personnage impatientant le baron de Breteuil , ce ministre lui dit : « S'il y avait en France trois hommes comme vous, je quitterais le ministère. — Si Votre Excellence veut attendre un instant , je vais lui chercher les deux autres. »

D' Alembert prétend que le roi de Prusse lui a écrit : (c Je ne venge pas mes propres injures , mais je venge celles de mes amis. Si vous le voulez je me fais fort d'enlever Linguet et de le confiner à Spandau. »

Sédaine, très -honnête homme. Sa mère vivait à Montbard , dans un couvent dont la sœur de M. de BufFon était supérieure : lui, apprenti tailleur de pierres, à Paris 9 gagnait trente à quarante sous par jour, et envoyait toutes les années quelques louis à sa mère de ses épargnes»

~ Fréron avait fait une comédie contre Voltaire. Il la présenta à M. de Sartine; celui-ci lui dit : « Renoncez à cela ; on a fait deux sottises, de permettre VÈcossaise et les Philosophes. — Eh bien, faites-en une troisième et nous serons tous contents. »

La reine avait reçu d'Helvétius son livre de fEspriiy et le lisait avec plaisir , lorsqu'on lui fit apercevoir le danger de cette lecture. On obligea Helvétius à se défaire de sa charge , et Servier le censeur perdit la sienne.

Un badaud titré se trouvait un jour chez M"* de M*** avec l'abbé de Mably . Le badaud revenait de Versailles,

et dans son enthousiasme il célébrait la cour et la famille royale : il dit quUl avait le cœur français et qu'il aimait son roi y etc. L'abbé , que ces balivernes avaient fort impatienté, se lève et dit au causeur : a Eh ! monsieur, de quoi diable vous mêlez-vous d'aimer le roi ; il ne vous aime pas ; les rois n'aiment personne. Allez loger dans la rue de la Limace. »

Après la suppression des jésuites on dit à Louis XV que le dauphin avait chez lui des Pères , et qu'ils y tenaient des assemblées. Louis XY avait toujours quelques soupçons dépuis son assassinat ; il dit qu'on l'avertît lorsque le dauphin en aurait chez lui.

Un jour on l'avisa ; mais comme on en instruisit le dauphin, le comité se dispersa, et le roi en entrant ne trouva que son fils . Il lui dit l'objet de sa visite et se plaignit ; le dauphin s'excusa , parla de son dévouement pour la Société, et dit qu'il était si plein de conBance en eux que s'ils lui disaient de descendre du trône il le ferait. Comment donc f dit le roi, et s'ils ifous ordonnaient dtjr monter ? Le dauphin tomba à la renverse dans un fauteuil.

Voltaire se disposait à acheter une maison à vie de M. de Villarceaux ; il alla trouver ce dernier chez M. Lecouteulx de Mole, où il soupait. En montant l'escalier il s'appuyait sur l'abbé Delille : a Vous me donnez , dit l'abbé, à porter un poids qui n'est pas lourd pour un homme qui va acheter une maison à vie. — Vous êtes un espiègle, reprit Voltaire, c'est un tombeau, monsieur, et non Une maison que j'achète. ))

J. J. Rousseau disait à M. Romilly : (( Je ne puis plus boire de vin qu'une fois par jour ; ma fortune m'empêche d'en avoir à dîner et à souper. »

Il avait fait une suite à^ Emile complète, qu'il brûla en Angleterre avec beaucoup d'autres papiers. Il ëtait si effrayé qu'il partit sans argent et paya sur sa route les postes, etc. , avec des morceaux de sa vaisselle qu il avait divisée par fragments.

Rousseau a été vraiment persécuté, même par lés philosophes. Ils ont nui à tous ceux qui Font défendu. Ils refusèrent le prix à M. Blin de Saint-Maur pour son épître de Racine. Depuis que Roucher Ta loué, il a été aussi déchiré par eux, et ils ont fait tomber son poëme.

M. de Buffon disait à propos du style trop bref de Montesquieu : (c Le président était presque aveugle , et il était si vif que la plupart du temps il oubliait ce qu'il voulait dicter, en sorte qu'il était obligé de se resserrer dans le moindre espace possible. »

J. J. Rousseau s'ouvrit un jour à M. Ducis sur les peines de sa situation et le pria de s'intéresser à lui faire avoir de l'autorité une prison oii il pût être tranquille et à l'abri , mais à son aise. M. Ducis en parla à M. de Roquelaure, évêque de Senlis. Celui-ci, touché, offrit une retraite agréable à Senlis, dans sa maison de campagne, avec tout ce qu'il lui faudrait. Rousseau accepta d'abord , puis, le lendemain , dit à M. Ducis : (c Non , mon cher Ducis , cela ne me convient pas. M. de Roquelaure est prélat , il est à la tête du clergé ; on le blâmerait de m'avoir donné asile. » Ducis s'adressa à M. d'Angevilliers, qui proposa Meudon alors inhabité. Rousseau refusa également.

Au milieu du salut dans l'église de Saint-Marc , tout le sénat s'étant agenouillé, un Anglais resta debout ; un sénateur, qui l'aperçut, lui ayant inutilement fait dire

de se mettre à genoux, vint lui-même a l'Anglais , qui objecta qu il ne croyait pas à la transsubstantiation. Ed anchè io, reprit le sénateur avec feu , perb ginoc-' ckione^ o fuor di chiesa !

Le chevalier d'Aumont , chargé d^afiaires à Dresde en l'absence du comte de Broglie , sous Auguste III , voyait souvent les ministres, et entre autres le comte de WaldstorflT, homme fin et très-instruit sous une enveloppe grossière. Il parlait un jour de ses voyages au chevalier, et de ses remarques sur l'Italie, l'Angleterre, l'Espagne, mais ne disait mot de la France. Le chevalier le lui fit remarquer, w Oh ! la France, dit le comte : il est dit dans notre Évangile, que lorsque Dieu créa la terre, et qu'il eut réuni la France entière en un seul empire, on lui représenta qu'elle engloutirait tous les autres États. Il répondit que sa volonté immuable ne pouvait être changée et que la France resterait telle, mais que , par compensation , tous ses habitants auraient la tête tournée. »

Le docteur Johnson haïssait cordialement Hume et ses opinions. « Quel homme, disait-il, qui fait tous ses efforts pour persuader à son ami qu'il a une pierre à côté de lui très-propre à lui casser la tête. »

Il ne voulut jamais voir l'abbé Raynal en Angleterre.

A son avis , la vie la plus heureuse était celle d'un homme d'affaires, qui mêlait à ses travaux quelques délassements littéraires, et nul n'était heureux ni vertueux s'il n'était complètement occupé.

Johnson disait de mistriss Siddons qu'elle était du petit nombre d'âmes que les deux grands corrupteurs H. 30

du monde, Targent et l'amour de la célébrité, n'avaient pas corrompues.

De Taveu de Johnson, il lui était arrivé souvent dans sa jeunesse d'errer, dans la nuit, avec Richard Savage, dans Grosvenor-Square, jusqu'à quatre heures du matin, réformant le globe, détrônant les princes, établissant de nouveaux gouvernements, donnant des lois à divers États. Accablés de fatigue, les deux législateurs allaient se rafraîchir avec une somme de quatre pences et demi qui faisait toute leur bourse.

On l'avait lié avec milord Chesterfield, qui devint son Mécène. Cette union était discordante. Un jour, le lord ayant quelqu'un dans son cabinet , fit attendre Johnson une heure dans l'antichambre. Au bout de ce temps, Johnson vit sortir de chez milord le comédien Cibber. Indigné, il prit la porte brusquement et ne remit plus le pied chez lord Chesterfield. Ce dernier disait que ce qu'il pouvait dire de plus avantageux du docteur, c'était de le considérer comme un respectable Hottentot.

L'évêque de Verdun, Nicolaî, premier aumônier de feu M"**" la dauphine de Saxe , était fier, ardent , ambitieux. « Vous sonnez le tocsin, lui dit un jour le mi-^ nistre. — Oui, monsieur, quand vous mettez le feu partout. »

La reine Anne avait demandé à Louis XIY la liberté de quelques ministres protestants mis aux galères, et les réclamait comme ses frères. L'ambassadeur de France fut chargé de lui dire que Louis XÏV ne pouvait faire d'autre réponse à cette demande, que celle que ferait la reine si le roi s'avisait de lui demander les crimiodi en-

fermés à Newgate. « M. Tambassadeur, répliqua la reine, les criminels de Newgate , oh I je suis prête à les envoyer à votre maître s'il les réclame comme ses frères. »

Les dépêches des ambassadeurs sont en général trèsmal rédigées. Ils traitent légèrement les choses les plus importantes , omettent les essentielles , quelquefois les dates, confondent les familles, se trompent sur les noms propres, etc.

Un conseiller du parlement de Toulouse disait au duc d'Ayen, à propos du jugement de. Calas, que le meilleur cheval était sujet à broncher. « Oui ; mais toute une écurie ! » reprit le duc.

Au commencement de la guerre, M. de Sartines avait fait au roi un petit appareil de marine. Louis XYI voulait savoir tous les noms baroques et les étudiait : perroquets de fougue, cargue-points , funins, bredindins, etc. Son valet de chambre lui dit un jour que cela lui cassait la tête : « Sire, on dit que Louis XIY ne savait ni bredindins, ni grelins, et ses flottes étaient victorieuses partout. »

Le valet de chambre de Louis XV avait oublié de lui mettre son col : il Tavait mis lui-même. Le valet revint confus. Le roi ôta son col, et lui dit : « Puisque voua avez la manie de mettre les cols, mettez-le. »

Voltaire se trouvant à Londres avec Bolingbroke, Pope , Swift , le docteur Young , etc. , débita force impiétés avec beaucoup d'esprit. Young, indigné, Tinterrcmipit et lui dit : « Vous avez de Tesprit, vous été».

maigre, vous êtes un scélérat. Je vois en vous la vie, le péché et la mort. »

Dorât écrivait fort naturellement ses lettres.

Latour faisait le portrait de Louis XY . Il était bavard et familier ; tout en barbouillant sa toile, il parlait de nouvelles politiques, et s'avisa de dire au roi : « Eh bien, sire, nous n'avons donc plus de marine? — Et Yernet?» répondit froidement le roi.

Piron tira un jour son chapeau devant le bon Dieu dans une procession. « Quoi, Piron, lui dit quelqu'un, vous lui tirez votre chapeau? — Oh! nous nous saluons,dit-il, mais nous ne nous parlons pas. »

Ce fut IVr^ de Boufflers qui pria Hume de conduire Rousseau à Londres ; elle était sa protectrice spéciale, elle r«ivait recommandé aux Luxembourg , au prince de Conti. Après l'affaire de Hume , il lui écrivit une lettre injurieuse. «Je pense que la tête lui a tourné, dit M"* de Boufflers ; j'aime mieux le croire fou qu'ingrat. »

Lorsqu'un de ses amis vint lui annoncer la mort de Louis XY, il s'écria : (c Ah! mon Dieu! que j'en suis fâché ? — Eh ! pourquoi ? Yous ne le connaissiez point. *-^Ah! répliqua Rousseau, il partageait la haine que la nation m'a jurée; je reste seul à la supporter. »

Rousseau jouit, jusqu'en 1771 , de la pension de cent louis que lui faisait le roi d'Angleterre. Hume, sur son premier refus, la redemanda à son insu pour lui, l'obtint et n'en dit mot. M. Dutems fut chargé de la lui offrir, il l'accepta. En 1771, il s'avisa de soupçonner

que si on avait su le mal qu'il avait dit des Anglais, on ne la lui eût pas donnée ; il écrivit donc à M. de Rochefort, en lui disant cpiMl avait dit telle chose des Anglais, qu'il Fen prévenait ; que si malgré cela on lui conservait sa pension , il la recevrait , mais qu'il regarderait son silence comme une preuve du retrait de sa pension , et ne la voudrait plus. Le ministre , occupé d'autres choses, le regarda comme un fou, ne lui écrivit point, et la pension fut refusée et supprimée.

Hiver de 1 784. — Des femmes opulentes ont l'insolence de faire chauffer leurs escaliers et leurs garderobes : c'est un gaspillage effréné de bois. M. Beaujon, au moment de la disette, en avait huit cents cordes dans ses caves. Le prince de Beauveau , au contraire, a éteint tous les feux de ses domestiques, et les a fait tous chauffer dans un grand poêle. Le prince de Condé a fait venir son bois de Saint-Maur.

Cinquante mille voies font la consommation de quinze jours dans un hiver rigoureux.

Le chevalier de BoufHers disait dans une assemblée où l'on discutait le mérite de M. de Richelieu : « C'est un fiacre qui s'est trouvé sur la place en temps d'orage, il était seul, on l'a employé. »

M. de Valons , ambassadeur de France à Berlin , était un jour à la comédie avec le roi de Prusse. En se baissant le rideau resta à moitié suspendu, en sorte qu'on ne voyait que les jambes des acteurs. « Je me figure, dit le roi à M. de Valons, que c'est là l'image du conseil de Versailles. — • Cela peutêtre , répondit le ministre , Votre Majesté sait par expérience que les jambes sont bonnes à quelque chose. »

Dans un des soupers de Louis XV, on agitait des questions politiques dangereuses. Le roi prit patience quelque temps, et dit enfin en frappant des deux poignets sur la table : u Silence ! voici le roi. » Cest le mot de rhuissier quand le roi approche.

Louis XV avait sa bourse particulière pour se më» nager des ressources en cas d^une subversion générale. M. Bertin était chargé de lui négocier ou agioter cet argent; il en plaça dans un des emprunts. « M. Bertin, lui dit le roi, est-il bien sûr cet emprunt? »

Voltaire a fait un fort mauvais raisonnement lorsqu^il a dit : « Ce n'est ni Montaigne, ni Spinosa, ni Hobbes, ni CoUins, ni Wollaston, ni Diderot, qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie, ce sont des théologiens qui ont eu Tambition d'être chefs de secte et bientôt celle d'être chefs de parti. » Que les philosophes soient autorisés par les lois de l'État à faire adorer leurs opinions, qu'ils partagent le pouvoir, et nous verrons s'ils ne surpasseront pas les théologiens.

Palissot écrivait à Voltaire : « Toutes les fois que les oies crient, il ne faut pas croire que le Capitole soit en danger. »

Le fils de Montesquieu, M. le baron de Secondât, a deux in-folio écrits tout entiers de la main du président avec ce titre sur le dos : Esprit français. C'est un reu cueil dé chansons choisies par lui-même.

Gresset avait dit que Rousseau était un ours. Celuici passant à Amiens, Gresset alla le voir et voulut l'engager à venir chez lui. Jean- Jacques ne répondit

que par monosyllabes et finit par lui dire : « Convenez, monsieur, qu*il est plus facile de faire parler un perroquet qu'un ours. >i

Le jeune Qiarles Lenox, fils de lord George Lenox, et neveu du duc de Richmond, dans un club où étaient le prince de Galles et d'autres membres de Top* position, fut invité, par un de ses amis, à boire un bumper ( rasade ) à la santé de Fox. Il se défendit, puis céda. Quand il eut fini, il invita, suivant la règle, son ami à boire à la santé qu'il lui porterait, et il porta celle de Pitt. Le prince de Galles, furieux, se leva, lui dit qu'il était un insolent d'oser porter la santé d'un drôle comme Pitt en sa présence, et le menaça de le frapper. M. Lenox se leva à son tour : ce Ne m'approchez pas, dit-il ; car, si vous portez la main sur moi, je vous tue. » On s'entremit pour apaiser la querelle. Le roi vient de donner à ce brave jeune homme une compagnie aux gardes dans le régiment même du duc d'York, qui a été furieux.

Lorsque les économistes s'assemblaient, le buste de Quesnay était dans la salle, et chacun faisait la révérence en passant. Ont affamé les provinces, en 1771 , 1 772 et 1 773, ont mystifié M. Turgot et la France ; n'ont tenu jamais aucun compte dans leurs systèmes des lois politiques; faiseurs de calembours économiques. Fréville, un de leurs trompettes, athée, et prêchant l'athéisme dans les cafés. L'abbé Saury s'avisa d'écrire que, lorsqu'on mourait de faim on devenait enragé, M. Turgot le fit mettre à la Bastille. Ces deux folies de Law et de Téconomisme ont désolé, l'une le commencement, l'autre la fin du règne de Louis XV. Ce sont les économistes qui donnèrent lieu au commerce des blés

472 MISCELLAI^ES.

que faisait ce prince. Jamais les inspires les plus fanatiques n'ont été plus absurdes. Ils débutaient comme Mahomet, il ne leur a manque que son sabre et son courage. Diderot , qui ne les aimait pas, disait : « que comme les médecins, ils travaillaient sur un cadavre. » Ils faillirent se brouiller avec la philosophie, parce que Tun d'eux s'était avisé de dire que les géomètres manquaient de génie.

M. de BufTon préfère Milton à tous les poètes épiques. Se fait friser en papillotes passées au fer tous les jours, et le faisait deux fois par jour dans un âge moins avancé.

Il nous racontait que s'étant trouvé avec M. de Trudaine et M. Turgot, le premier, seul administrateur instruit qu'on ait eu depuis longtemps, voulut faire sentir à M. Turgot le danger de la libre exportation des grains, la nécessité d'avoir des magasins, etc., etc.; d'ai^uments en arguments, M. Trudaine dit à M. Turgot : (c Vous courrez risque de faire mourir de faim la génération présente. — Tant mieux, répondit-il, si nous sommes sûrs de faire par là le bonheur des générations futures. »

La cour ne veut pas de M. de Condorcet à l'Académie, parce qu'il est athée. On parlait un jour à Diderot de quelques propos de Voltaire en faveur de la Divinité : « Eh! dit-il, ne me parlez pas de ce bigote là. »

L'abbé Maury, le premier prédicateur actuel, ne prêche plus à Versailles où sa hardiesse a déplu. Le roi dit : « Ce prédicateur me déplaît. »

Le marquis de Chauvelin, faisant le jeu du roi, prend une attaque d'apoplexie. Quelqu'un s'écrie : « M. de

MISGELLANÉES. 473

Chauvelin se trouve mal ! » Le roi se tourne et dit : ce II est mort, qu'on l'emporte : pique, etc.»

Après la mort de M°*' de Pompadour, ses restes furent emportés à son hôtel. Le corps étant parti, une demi-heure après le roi tire sa montre et dit : « S'ils sont allés vite, ils doivent être arrivés. »

On avait donné à M. de Yergennes, à Constantinople, une relique de la couronne d'épines de N. S. ; il la vendit cinquante mille écus à un couvent de Grecs.

Le roi de Prusse, Frédéric II, disait de l'inflexible Beaumont, archevêque de Paris : « C'est le seul général qui n'ait jamais reculé. » Ce prélat, à la suite des cérémonies et processions pour le jubilé, qui avaient fait grand effet sur le peuple, disait à M. de Monthyou : c< Ceci nous fait gagner cinquante ans sur les philosophes. »

A la création des boutiques du Palais-Royal, le roi demandait pourquoi on voyait si rarement le duc d'Orléans à Versailles. « Sire, répondit le comte d'Artois, depuis que mon cousin a pris boutique, il ne sort plusi que le dimanche. »

M. de Buffon avait un cachalot. M. de Lauraguais lui offrit deux cents louis du corset. M. de Buffon refusa et lui demanda ce qu'il en voulait faire. « Oh ! ditil, je voudrais en faire une caisse de cabriolet, cela serait nouveau , frais et élégant. »

On retrancha à l'impression ces deux vers à^Às^ tarbé :

La terreur, aujourd'hui, veille aux palais des rois; L'amour, le doux amour, les gardait autrefois.

De même, dans une autre pièce, on fit supprimer ce vers : Tacteur, en montrant un poignard, disait :

Tu vois

La ressource du peuple et la leçon des rois.

Dans une dispute littéraire, Mirabeau s'emporta contre Rivarol, et lui dit : « qu^l était une plaisante autorité, et qu'il devait observer la différence qu'il y avait entre leurs réputations. — Ahl monsieur le comte, reprit Rivarol, je n'eusse jamais osé vous le dire. »

Les hôpitaux militaires sont en France l'objet de la plus affreuse prévarication. M. le comte de Muy, dans une tournée qu'il avait faite pour les inspecter, arriva à Toulon, où l'hôpital était sous la direction de M. de H^^^ , aujourd'hui un des chefs de ces mêmes hôpitaux militaires. Il y avait un dépôt fermé que M. de Muy voulait visiter : on lui dit que M. de H*** avait la clef; ce qu'il avait vu dans l'hôpital lui donna des soupçons; il fît enfoncer la porte par six grenadiers : on trouva dans ce magasin trente corps morts dont on recevait depuis sept jours la pension du roi , et que par cette raison on avait suspendu d'enterrer. Chaque malade revient de huit à dix francs au roi par jour. — M. Leclercfut chargé par M. deMontbarey de faire une tournée pour le même objet : il trouva des abus énormes, donna un plan pour sauver au moins cinq cent mille livres , fit une très-belle ordonnance et finit par être éconduit par les intrigues de tous les fripons qu'il avait démasqués.

Clavièrealla voir Jean-Jacques Rousseau àBourgoin, avec des lettres de recommandation de M°*® Delessert. Il remit sans se nommer la lettre à Rousseau , qui , en

voyant le nom de Clavière, recula, et lui dit en se retirant qu'il lui souhaitait le bonsoir. Clavière lui demanda la grâce de croire qu'il était plein de vénération pour lui, qu'il était très-fâché de ce que les Représentants n'avaient pu faire pour lui, etc. « Monsieur, lui dit Rousseau en lui ouvrant la porte , la seule grâce que je vous demande est de ne me point faire de mal , » et il le mit dehors.

Lorsque la czarine s'empara de la Crimée , M. de Vergennes lui écrivit que « le roi ne voulait ni ne souffrirait que son armée passât le Dnieper. » L'impératrice répondit : « Ces mots ne i^ouloir ni ne souffrir ne sont pas conformes à la politesse d'un roi de France ; puisqu'il est dans l'impossibilité d'exécuter ses ordres, il est ridicule de me les annoncer. Mon armée marche. »

Voltaire disait à l'abbé Delille , en lui montrant le P. Adam : « Voilà le P. Adam , il a été jésuite, vous le voyez rire à toutes mes facéties sur l'infâme, eh bien , je soupçonne le coquin d'être chrétien , c'est un hypocrite. »

Lorsque M. Pitt entreprit la conquête du Canada , il fit venir à sa campagne le général Wolf , et lui dit qu'il l'avait choisi. Wolf répondit qu'il ne se chargerait de la commission qu'autant qu'on lui donnerait lord Townsend pour second. «Le roi Georges II, dit M. Pitt, le déteste , cela est impossible , réfléchissez. » Wolf persévéra ; Pitt en parla au conseil et l'on se décida à prendre Townsend. Lorsque le secrétaire de la guerre porta la commission de Wolf et de Townsend à signer à Georges II , il entra dans une fureur inexprimable, et refusa. Pitt alla vers lui et lui dit : « Il faut

signer, sire, cela est indispensable, il faut signer, » et il signa. Townsend avait fait sur lui une caricature.

Adam Smith demandait à Hume s^il avait lu la vie des peintres anglais , par Walpole : i< Non , dit-il , elle a trois volumes in-8^, et nous n^ avons pas eu un seul peintre. » Hume avait Tesprit de conversation, gai, lëger, jamais profond. Smith ëtait le contraire; a toujours joui de la réputation d'une exacte probité.

Lorsque Tabbé Galiani apprit Texpulsion des jésuites renvoyés d'Espagne en Italie, il dit : Gens inimica mihij T/rrhœrmm nangat œquor.

Il avait un singe très-adroit et chéri , qui lui décachetait ses lettres; Galiani disait : « C'est qu'il est membre du corps diplomatique. »

M*"® du Deffant se trouvait aux eaux de Plombières avec une présidente, belle et assez bête. Un jour, dans sa chambre, la présidente qui écrivait étant sortie, M°*® du Deffant eut l'indiscrétion de lire ce qu'elle avait écrit, c'était à son mari. Le soir, au cercle. M"** du Deffant dit (on parlait des maris absents) : (c J'ai un génie qui me fait deviner tous les noms tendres que les femmes donnent à leurs maris. — Oh I je gage que vous ne devineriez pas le mien, dit la présidente. — Peut-être , madame , il en est de très-bizarres et difficiles. Que sais-je ? peut-être l'appelez-vous mon cher Tampon. — Eh oui I madame, dit la présidente en rougissant, c'est mon cher Tampon. »

C'est M"* du Deffant , devenue aveugle , qui entendant parler longtemps un ennuyeux, dit : « Oh ! mon

Dieu ! cessez de lire , fermez donc ce livre , il est trop ennuyeux. »

M. de Yergennes disait : « Après un auteur, ce que je méprise le plus, c'est un livre, m

Rousseau logea chez M. Servan trois semaines. Il lui faisait une querelle tous les matins.

Une belle et respectable dame de Gotha était au désespoir de la perte de sa fille unique. Helvétius va la voir, lui fait des apophthegmes, et lui propose une consolation; Cette femme le regarde en gémissant et avec défiance. « Madame , dit-il , faites égorger la première enfant qui passera dans la rue , et vous ne penserez plus à votre fille. »

Après la bataille de Zorndorf, un Danois à qui Ton racontait que le roi de Prusse avait assommé trente mille Russes dans cette action , dit : « Il n'y a pas de mal , il est si aisé à Dieu de refaire des Russes. »

Danchet devant complimenter le roi en 1728, sur le rétablissement de sa santé, avait fait huit vers, et commença à débiter au monarque : « Prince, l'Europe entière à tes jours..., à tes jours..., à tes jours... » II ne put aller plus loin. Le comte de Charolais qui était présent dit au roi : a Sire , M. Danchet boit à votre santé. » Danchet resta muet et prit une maladie de l'aventure.

Le comte de Vaudreuil avait fait une demande importante par le canal de M. le comte d'Artois. Cela traînait; il recommanda de nouveau l'affaire au prince,

478 MISCELLAl^ÉES.

en lui écrivant par son valet de chambre. Le prince fit entrer celui-ci et lui dit : « Dites à votre maître qu^il est un sot : est-ce qu'un Bourbon a jamais dit : Je veux ? »

M°** Geoffrin disait que M^ Necker avait non-sealement la faim, mais la famine de Tesprit.

L'abbé Beauregard, dans un de ses sermons à Notre- Dame, avant la révolution, s'écria prophétiquement : « Ces autels seront souillés, ces colonnes renversées, ces temples détruits, et l'impudique Vénus remplacera dans ce sanctuaire la sainte mère du Dieu vivant ! » — • D'Alembert, après l'avoir entendu , dit : «II faut convenir que ces gens-là ont une rude agonie. »

Piron disait en parlant de la Métromanie : « C'est un monstre qui dévore tous mes autres enfants. »

Belle harangue des quakers à Jacques II. « Nous sommes venus témoigner notre tristesse sur la mort de notre bon ami Charles, et notre joie de te voir gouverner. On nous a dit que tu n'étais pas de l'Église anglicane, non plus que nous ; ainsi nous espérons que tu nous accorderas la même liberté que tu t'accordes à toi-même. »

Après le retour du cardinal Mazarin, un frondeur lui tomba sous la main , et chercha à excuser le parti qu'il avait embrassé. «Oui, monsieur, lui répondit le cardinal, je vous comprends. Il n'est point de mauvaise cause qui ne trouve des défenseurs. Lorsque Judas trahit Notre- Seigneur, il raisonnait ainsi : Ou il est un Dieu, ou c'est un imposteur ; s'il est Dieu il saura bien se tirer d'affaire, si c'est un imposteur, je fais bien de le trahir, n

Philippe IV^ roi d'Espagne ^ assista à une tragédie (farce burlesque) de la mort de Gustave- Adolphe, dont la représentation dura douze jours.

M. de Paw écrivit au roi de Prusse qu'on avait perdu Tanneau de Saturne. Cela bouleversa toutes les idées du roi, son arrangement du grand tout, l'œuvre de la nature ; il commençait à croire en Dieu. Quand on eut retrouvé l'anneau , il reprit son athéisme.

J'ai dîné le 23 avec le bonhomme La Place. Il a quatre-vingt-deux ans; sa mémoire, sa présence d'esprit, sa vivacité, sa gaieté, sont étonnantes. U regorge d'anecdotes et il n'a pas imprimé toutes celles qu'il a dans la tête. Il m'a conté qu'il avait un oncle capitaine de vaisseau, qui le voyant étudier et philosopher, lui dit : u Tu n'es qu'un sot avec tes études : je n'ai jamais rien lu qu'un volume de Moréri, que tu m'as prêté. Eh bien ! je suis plus heureux que toi. Avise- toi de raisonner et tu ne le seras jamais. » Quand il mourut il dit à La Place qu'il était fort tranquille et que Dieu était trop honnête homme pour le damner.

Favier passait pour le premier publiciste de France. Ses mœurs étaient très-dissolues. Il faisait nombre de mémoires pour les affaires étrangères. Lorsqu'on ne les lui payait pas bien, il disait au ministre : « Je vous déclare que je dirai dans les cafés, les sociétés, etc., que tel mémoire est de moi, et qu'il m'a été volé par le mi*nistre. »

Il était grand, gros, fort, sarcastique. M. deChoiseul , après sa retraite , s'étant plaint à Favier d'un mémoire qu'on lui attribuait contre l'archevêque de

480 MISCELLANÉËS.

Cambray^ frère du duc, et où le duc était maltraité , Favier lui répondit : w M. le duc, je ne travaille pas sur les cadavres. »

1774. — M. de Voltaire m'a dit que la reine Anne d'Autriche était accouchée du Masque de fer entre les mains de M*"* de Beauvais, à Saint-Germain. C'était un aîné de Louis XIV. M. de Caumartin dit à M. de N.... que Mazarin l'avait avoué à Louis XIV en mourant, et que dès lors date l'emprisonnement du Masque de fer.

1 791 • -^ Toutes les hypothèses sur ce fameux prisonnier, publiées jusqu'à ce JQur, ne seraient que des romans. Le chevalier de Tau)|è#, ci-devant employé aux Affaires étrangères, m'a lu, en 1 791 , un mémoire démonstratif qui contient la clef de cette anecdote. Il en puisa la première notion dans un bouquin acheté sur les quais, les Mémoires du marquis de Bonnac pendant son ambassade à la Porte; il chercha ensuite les développements et les preuves au dépôt des affaires étrangères, et les trouva dans les dépêches officielles du temps, ainsi que dans celles de Louis XIV même.

Voici le précis du Mémoire et du passage des Mé^ moires de Bonnac (rédigés en 1724).

« Avedik, patriarche des Arméniens schismatiques , était ennemi mortel des catholiques, des jésuites, et avait fait souffrir aux x\rméniens catholiques la plus cruelle persécution. Les jésuites, à force d'argent, obtinrent du divan son exil à Chio. Les pères Braconnier et Torillon, jésuites, qui étaient sur les lieux, imaginèrent, pour plus de sûreté, de gagner le chiaoux qui transportait Avedik à Chio ; on fit trouver une barque française à la hauteur de cette île, elle enleva Avedik et

le conduisit en France^ aux iles Sainte-Marguerite^ d'où il fut transféré à la Bastille, en 1698.

« Le fait est du commencement de cette année 1 698 ; la translation à la Bastille, du mois de septembre de la même année.

(( Avedik ayant disparu , les Arméniens attaquèrent ' le Chiaoux ; le grand vizir le fit mettre à la question , il avoua tout. Le consul française Chio, aussi arrêté et **

interrogé, se défendit mieux et nia tout. M. de Féréol, « .^* j*

ambassadeur de France à la Porte à cette époque, fut menacé , essuya des plaintes, des désagréments, des demandes sans nombre. La Porte réclama formellement Avedik, avec énergie et à plusieurs instances; le gouvernement français, subjugué par le^ jésuites , nia constamment avoir connaissance de Tenlèvement.

(( La cour asservie à la Société , la cour embarrassée dans une guerre avec la moitié de l'Europe , craignit de rompre avec la Porte et que celle-ci n'en vint aux hostilités, et jeta tous les voiles possibles pour ensevelir cette détention. La Porte ne l'oublia que vers 1710.

« Le nom de Mar-Kialf , sous le nom duquel l'homme au Masque de fer fut enterré à Saint-Paul , est composé de deux mots, Mar qui signifie saint ^ est affecté dans le Levant au patriarche des Arméniens, et Kialjj diminutif de Michel en arménien. En effet, Avedik s'appelait Michel.

(( On lui laissa le choix ou de couper sa barbe , ou de porter un masque : il préféra ce dernier parti ; cette particularité et son teint basané l'eussent fait connaître pour Levantin, ainsi que son accent et son langage.

r( Le vertueux abbé de Nolhac, massacré à Avignon par Jourdan, et ci-devant recteur du noviciat des jésuites II. 3i

à Toulouse, a dit au chevalier de Taules , que le Père Layre, âgé de quatre-vingt-dix ans, lui avait dit dans ce temps , à propos des discussions sur ie prisonnier masqué qui occupaient le public vers 1 750 : « Que ce « fait était bien loin de valoir la peine qu'on se don- « nait pour le découvrir, qu'il n'intéressait personne en ce France , et qu'il n'avait rapport qu'aux missions des a jésuites dans le Levant. »

Un autre jésuite avait dit la même chose à Duclos.

Le père Griffet avait été chargé par sa société et par la cour, de donner le change au public par de fausses dates et de fausses conjectures , pour dérouter les recherches. C'est ce qu'il a fait.

Une révolution populaire est affreuse et illimitée lorsqu'on attache le peuple à des principes et non à des hommes. Soumettez-le à Calvin, à Luther, à Mahomet, à Cromwell, il n'ira jamais plus loin que ses chefs et leur doctrine sera la sienne ; mais si vous l'abandonnez à des opinions qu'il conçoit, interprète, étend, applique de mille manières et toujours avec dérèglement, tout est perdu : il faut conduire le peuple par des sentiments et non par des idées.

Il s'est fait deux révolutions, l'une morale, dans les esprits qu'elle a pénétrés de vérités et de demi-vérités dont le fondement restera; l'autre, scélérate et barbare ^ sera la plus facile à extirper une fois la force tombée de ses mains.

Diderot avait dit : a Avec une seule idée fausse on peut devenir barbare. » La révolution a fourni mille exemples

MISCELLAINÉES. 483

de la justesse de cette maxime ; des âmes douces, des caractères honnêtes, ont été dénaturés par les erreurs de Tesprit et poussés au dernier point de la férocité. On commence par être insensé, on finit par devenir atroce.

On parle sans cesse de constitution. Le besoin de gouvernement est beaucoup plus pressant : c'est le gouvernement qui fait le sort du peuple, et qui assure la véritable liberté par le maintien des lois.

Toute constitution qui exige dans son conducteur plus qu'une portion médiocre d'esprit, d'expérience et de vertu, ne mérite pas d'être regardée comme un établissement. An Essay ofthe constitution of Englandj par Ramsay.

Il est très-remarquable d'entendre le déclamateur Pastoret faire des lieux communs et s'attendrir sur les descendants des religionnaires, tandis qu'on laisse souffrir, qu'on persécute de la manière la plus horrible une portion immense de Français vivants. Les religionnaires étaient des émigrés qui combattirent contre leur patrie dans la guerre de la succession, qui inondèrent l'Europe de libelles contre le gouvernement de leur patrie. Il est curieux de les voir aujourd'hui protégés par les tyrans des émigrés politiques , par ceux qui les ont proscrits, dépouillés et qui les fusillent. I^a comparaison des émigrés religieux et politiques est juste en tous points.

Tant que le trône est vacant, tous les ambitieux déchaînés le convoitent et le heurtent : sous l'etnpire d'une souveraineté fausse il n'y a point de projets chimériques. Les poltrons qui repoussent le roi de peur

484 MISCELLANEES.

de la guerre civile en préparent justement les matériaux. C'est parce qu'ils veulent follement le repos et la constitution^ qu'ils n'auront ni le repos ni la constitution.

Le caractère national semble pousser le Français à ne reconnaître pour supérieur que celui qui ne fut jamais son égal.

Quelqu'un a dit justement que les ligues, dans leurs plans, ressemblent à VAi^are de Molière, et disent comme lui : « Je donne un et je retiens trois. »

Fontenelle disait : « On ne parle en temps de guerre que de l'équilibre de l'Europe : il y a un autre équilibre aussi efBcace pour le moins et aussi propre à conserver chaque puissance, c'est l'équilibre des sottises. »

De grandes conquêtes, l'établissement de grandes souverainetés nouvelles , furent constamment précédés et suivis de grandes révolutions religieuses ou de nouveaux systèmes politiques ; mais les révolutions françaises se font suivre du néant en matière de religion et d'abstractions métaphysiques en politique.

Louis XYI rendit à la France ses assemblées nationales. La première de ces assemblées le priva de son autorité; la seconde de sa liberté, et la troisième de la vie.

Les roués de boudoir ont amené les roués de révolution.

Malouet m'écrivait , en 1 791 , une pensée juste et profonde : » Nous qui raisonnons juste, nous ne ren-

controns presque jamais avec précision aucun événementy parce que les actions des hommes ont fort peu de ressemblance aux bons raisonnements. Si vous signalez un scélérat habile, audacieux, vous préjugez sa conduite d'après toutes les règles de Thabileté et de Taudace : point du tout, il s'y trouve aussi de la sottise et de r inconséquence. De même pour les sots et les lâches : ils ont des moments lumineux et des accès de courage. »

Mably, l'un des plus ardents précurseurs de la révolution, ne pouvait supporter que le gouvernement fît des réformes et opérât le bien. « Tant pis, disait-il, si l'on fait quelque bien, cela soutiendra quelque temps la vieille machine qu'il faut renverser. »

J'ai parlé plus haut (Voy. les Mémoires, t. I, p. 249) de la démarche que firent, le 29 septembre 1789, MM. l'évêque de Langres, Malouet et Redon, qui furent députés auprès de M. de Montmorin par un grand nombre de leurs collègues, pour avertir le gouvernement des projets médités par Versailles, et solliciter le départ du roi, ainsi que le rassemblement de la majorité des députés dans un autre lieu. M. de Montmorin porta la chose au conseil, qui en délibéra, et après longs débats le parti de la faiblesse prévalut. Durant la délibération, le roi, présent, s'endormit et ronfla une demi-heure.

Lord Robert Fitz-Gérald a protesté à Mounier (en octobre 1794) que, pendant sa mission à Paris, de 1789 et 1790, il n'avait jamais reçu ni livré une obole de son gouvernement pour servir la révolution.

M. Waker de Bath, qui fut consulté, en 1 790, à Paris,

486 MISCELLAI^ÉES.

par les constitutionnels et qui leur avait donné un plan de jurés, répondit au comité de constitution^ qui lui demanda son avis sur la constitution • « Messieurs, il y reste beaucoup de chose à faire^ beaucoup à refaire et beaucoup à défaire. Vous y avez mis trop de principes républicains pour une monarchie, et encore trop de monarchie pour une république. »

Un jour il représentait à Baumetz qu^ils devraient donner au roi le droit de faire grâce. « Oh! répliqua Baumetz, ne nous parlez pas du roi, il est fini. »

Cesi M. de Staël qui disait de La Fayette et de Bailly, après le sac de Thôtel de Castries : « Ces messieurs ressemblent à Tarc-en-ciel , ils arrivent toujours après l'orage. »

On m'a certifié que lors du procès de Favras, M. de La Fayette avait écrit au Châtelet, qui paraissait balancer, qu'il ne répondrait pas de leur vie, et serait forcé de les livrer au peuple s'ils ne condamnaient pas à mort. J'ignore la vérité du fait.

M. Burke a fait sa profession politique à Cazalès, en lui disant ; (( J'aime assez peu les rois, et je déteste le peuple. »

La vieille M*"^ de Mackau a dit au baron de Gilliers, en 1790, que, dix ans auparavant, le roi, entrant un matin chez la reine, elle M*"^ de Mackau présente, il dit qu'il avait été tourmenté par un rêve affreux, qu'il avait songé qu'on l'enlevait de Yersailles et qu'on le faisait mourir sur un échafaud. « Je crains, ajouta-t-il, pour cette monarchie ; elle périra par mon trop de bonté. »

L'abbé Delille disait aux Lameth et à Barnave qui lui parlaient, en 1791^ de leur désir de raffermir la

royauté: « Ah! j^entends, vous ressemblez au géant de l'Arioste qui court après sa tête. Dans cette tête était un cheveu que son ennemi voulait avoir, il prit le parti de couper la tête pour l'obtenir. Eh bien, messieurs, l'abus était ce cheveu-là ! »

Il leur disait aussi : « Vous me rappelez Thistoire d'un Sicilien fort simple, à qui Ton vint apprendre que le vice-roi était mort. — Ah ! mon Dieu ! dit-il, le viceroi est mort. Ah! mon Dieii ! quel malheur! Qu'allonsnous devenir? — Le lendemain, on vient lui apprendre une seconde nouvelle plus fâcheuse. — • Eh ! quoi! l'archevêque est mort ! -—^ Il tombe dans le désespoir, se regarde comme perdu et ne voit plus de salut pour la Sicile. Enfin, le troisième jour, on lui annonce la mort du pape. Oh! pour le coup, il pâlit, les bras lui tombent, il perd la parole, va se coucher, ferme ses rideaux et ses volets, et attend la fin du monde. Au bout de vingt-quatre heures, il entend le bruit d'un moulin de vermicelle, il croit se tromper, il prête une oreille attentive. — Quoi! dit-il, le vice-roi est mort, l'archer vêque est mort, le pape est mort, et l'on fait du vermicelle ! cela n'est pas possible. — Pour s'en assurer, il entr'ouvre ses rideaux et ses volets^ regarde dans la rue, voit passer des voitures comme à l'ordinaire, et un marchand, son voisin, chez qui l'on venait acheter, aussi comme à l'ordinaire. Alors il réfléchit, et finit par dire : — Mais il serait bien possible que ces personnes qui viennent de mourir ne fussent pas des choses nécessaires. »

D'André m'a avoué que les constitutionnels n'avaient jamais eu aucun plan, qu'ils vivaient du jour à la journée et de motions en motions. Ils se réunissaient en comité chez le duc de La Rochefoucauld. La Fayette,

488 MISGËLLANEES.

d'André^ Chapelier, Tévêque d'Autun, Émery, Beaumetz , Grillon , Liancourt, Montmorency, Toulongeon formaient ce comité. Chapelier, au bout d'un quart

d'heure, se levait et allait chez une m L'évê-

que d'Autun s'endormait : on ne résolvait jamais rien ; on y était jaloux du pouvoir de La Fayette , on l'y regardait presque comme un imbécile qui ne savait que faire des révérences à la garde nationale.

La cabale des Lameth, Duport, Barnave et La Borde était plus serrée et plus systématique. Son but unique était de rester maîtresse.

A l'affaire de Mons, les officiers et soldats artilleurs français pointèrent en l'air. Cette bonne volonté sauva Beaulieu.

Dumas^ de l'Assemblée législative, m'a dit que, rentré pour quelques jours 'à l'Assemblée, vers la fin d'août, et alors président du comité militaire, il trouva les Girondins consternés des progrès des Prussiens. Brissot, Rersaint et autres l'invitèrent à se rendre au comité. Là ils lui demandèrent des cartes détaillées du cours de l'Aisne, où était l'ennemi : il les envoya chercher au dépôt de la guerre. Il leur dit, la carte sous les yeux, que Taffaire de la Groix-aux-Bois était décisive, que Dumouriez ayant laissé échapper ce poste le plus important et qu'il aurait dû défendre en personne, il se trouvait coupé de Paris par l'armée prussienne qui le forcerait, avec deux manœuvres, à se jeter dans le Barrois; qu'on ne pourrait plus alors défendre la capitale; et, qu'en quatre marches, les vedettes ennemies seraient aux portes; qu'il ne fallait rien espérer des départements du nord, lesquels, s'ils étaient bien traités, seconderaient l'ennemi. La faction intimidée se rejeta

MISCELLANÉËS. 489

sur le dessein d'abandonner Paris, de passer la Loire, d'emmener le roi, et de faire une campagne d'hiver.

Le cardinal de La Rochefoucauld , Tabbé de Pradt et d'autres ecclésiastiques émigrés ont été voir les prisonniers français à Maestricht, les consoler, leur porter de l'argent, du linge, des secours. Il régnait parmi ces malheureux , la plupart abîmés par la débauche , une fièvre maligne qui emporta l'abbé Fontan , réchappé des Carmes, sauvé à Maestricht, et qui soignait les prisonniers avec zèle et assiduité. Plusieurs d'entre ces captifs étaient repentants , d'autres disaient s'être enrôlés sans savoir ce qu'ils faisaient ou par misère , de troisièmes étaient amplement pervertis. L'abbé de Pradt ayant demandé à un blessé de ces derniers, comment il avait pu continuer à servir depuis la mort du roi r « F...., monsieur, répondit-il, pourquoi a-t-il fait tirer sur nous , le 1 0 août ? »

Septembre 1793. — Drouet de Sainte-Menehould , pris en sortant de Maubeuge avec quatre-vingts dragons , est arrivé enchaîné à Bruxelles , le dimanche 6 octobre. Plusieurs personnes ont été le voira l'ancien hôtel des finances où il est emprisonné. Rencontré par un détachement de cavalerie autrichienne , son escorte se dispersa ; il se sauva lui comme il put à travers champ ; son cheval culbuta dans un fossé et lui meurtrit la cuisse : il se releva, et poursuivi dans des labours , le cheval tomba une seconde fois dans une coupure. Drouet se blottit à terre : un parti des hussards de Blanckenstein le découvrit et le prit. Il a répondu à M. de Caraman, qui lui reprochait l'arrestation du roi: « Monsieur, tout cela dépend de l'opinion ; c'était un acte de vertu en France, ici c'est un crime . » A M. Ribes,

490 MISCELLANBES.

receveur général du Roussillon, il a dit l'équivalent, en ajoutant que j dans les révolutions j on savait bien comment on les commençait, mais qu^on ne savait pas comment on les finirait.

Les émigrés de la légion de la Châtre ont violemment insulté et menacé Dumouriez à Ostende j au moment de son retour d'Angleterre. Le général ayant, sur Pordre du commandant, décliné ses qualités, un de ces aigrefins lui dit : « Officier français ! cela n'est pas vrai, vous n'êtes pas officier français » , et mille autres impertinences. Dumouriez se contint et répliqua très-posément : (( !Nous ne sommes pas ici , monsieur, pour disputer des qualités.*»

L'armée de Dumouriez lui disait : » F , père général, obtenez un décret de la Convention pour marcher sur Paris et vous verrez comme nous nettoierons ces b.... de l'assemblée en capilotades.»

Dumouriez vit avec trois cuillerées de soupe et dort trois heures sur vingt-quatre , .couché sur un grabat. Personne n'est laborieux comme lui. Il lui arrive souvent de se faire mettre à coté de lui une pièce de viande, du pain et de l'eau , et de rester deux jours de suite à écrire sans débrider et sans idées. Il a la prétention du style et célèbre plus ses proclamations que sa victoire de Jemmapes. C'est un peloton de salpêtre.

On retrouve dans Dumouriez beaucoup de trsuts du caractère et du talent du comte de Broglie , même de ses défauts. On sait qu'il fut élevé à cette école et employé par le comte.

Le 12 juillet 1793 j'ai été présenté à l'archiduc Charles, gouverneur général des Pays-Bas. Ce prince

MISCELLANEES. 49i

intéressant a le jugement d'un Allemand , la pénétration d'un Italien et Télévation d'âme d'un Espagnol. On sait qu'il participe de ces trois nations par ses père et mère et par sa naissance et son éducation en Toscane.

Au mois d'avril le roi de Prusse disait à un Anglais de mes amis : « Je ne conçois rien au duc de Brunswick, il lui manque toujours cinq cents hommes. Quoi qu'on lui ordonne, quelque expédition qu'on lui confie , il allègue toujours un déficit de force. Si je lui donnais deux cent mille hommes il me demanderait une seconde armée pour être en état de faire agir la première. »

Le duc de Brunswick avait fort incliné dans le principe à l'alliance de la Prusse et de l'Autriche. J'ai vu des lettres de lui qui en sont la preuve matérielle : il est resté dans ces sentiments jusqu'à l'automne dernier (i79S). Aujourd'hui (juillet 1793) il a reviré de bord et travaille sourdement à rompre l'alliance.

Au moment du jugement du roi, l'abbé Lajare fut chargé par M. de Malesherbes d'aller voir Sieyès, son ancien collègue à l'administration provinciale d'Orléans. Quand Sieyès le vit entrer il lui dit avant qu'il eût parlé : «Je vous entends, il est mort, mort : ne parlons plus de cela. »

Danton disait un jour à un de ses anciens confrères, avocat aux conseils, en 1 793 : « L'ancien régime a fait une grande faute. J'ai été élevé par lui dans une des bourses du collège du Plessis , j'y étais avec des grands seigneurs qui étaient mes camarades et vivaient avec moi dans la familiarité. Mes études finies , je n'avais rien , j'étais dans la misère, je cherchai un établissement, le barreau de Paris était inabordable et il fallait des efforts pour

y être reçu. Je ne pouvais entrer dans le militaire sans naissance ni protections ; TÉglise ne m'offrait aucune ressource ; je ne pouvais acheter une charge n'ayant pas le sou ; mes anciens camarades de collège me tournaient le dos : je restai sans état^ et ce ne fut qu'après longues années que je parvins à avoir de quoi acheter une charge d'avocat aux conseils. La révolution est arrivée^ moi et tous ceux qui me ressemblent nous y sommes jetés : l'ancien gouvernement nous y a forcés en nous faisant bien élever sans ouvrir aucun débouché à nos talents. »

Champcenetz mourut avec sa gaieté ordinaire. Lorsqu'on lui prononça sa sentence y il dit : « Ne peut-on pas se faire remplacer ici ? » Exécuté avec Parisot , ce dernier dit : « Je meurs républicain. — N'en croyez pas un mot y répliqua Champcenelz y c'est un charlatan , il est aristocrate comme moi. »

M. de Laverdy a été guillotiné parce que son fermier^ en vannant du blé, jeta dans un angle les fausses cosses des épis ; M. Duruey, pour une lettre où un père non émigré le priait de compter à Paris deux mille écus à son fils qui se rendait à Bordeaux, d'où ensuite il avait émigré ; le duc d'Orléans , jugé sur l'acte d'accusation de Brissot qui l'avait fait enfermer à Marseille, et jugé comme complice de ce Brissot. M"* de Marbeuf a été guillotinée pour avoir semé deux arpents de luzerne ; huit jours après le comité d'agriculture fit un rapport où il recommandait et encourageait la culture des prairies artificielles, comme la source nourricière de l'agriculture, etc. , etc.

Le duc de Biron , étant prisonnier au Luxembourg, quatre autres prisonniers de sa connaissance formèrent

un projet d'évasion et le lui proposèrent; il reçut cette proposition avec assez d'indifférence , fit quelques objections à leur plan, et finit par accepter quand on aurait levé les difficultés. Ses camarades corrigèrent le plan, firent le calcul delà dépense, lui portèrent note du tout quelques jours après, et lui dirent qu'il leur en coûterait mille écus à chacun. Biron , qui passait sa journée au lit à boire du vin de Bordeaux , répondit nonchalamment qu'il n'en était plus et que cette fuite ne lui convenait pas. On lui demanda ses raisons. (( Ma foi , dit-il , j'aime autant rester ici. Il faudra traverser une corniche où je me casserai le cou , autant vaut être guillotiné : puis ce ne sera pas le tout, il faudra sortir de Paris , rester dans le royaume, s'y cacher et craindre d'être repris; ou passer au dehors et être insulté par tous ceux que je rencontrerai ; il vaut mieux être guillotiné.» Les quatre captifs le laissèrent et réussirent à se sauver.

Lorsqu'il fut devant le tribunal révolutionnaire on lui demanda son nom, il répondit : « Chou, navet, Biron, comme vous voudrez, tout cela est fort égal. — Comment, dirent les juges, vous êtes un insolent. — Et vous des verbiageurs , allez au fait ; guillotiné , voilà tout ce que vous avez à dire, et moi je n'ai rien à répondre. » Cependant ils se mirent à l'interroger sur ses prétendues trahisons dans la Vendée, etc. «Vous ne savez ce que vous dites, vous êtes des ignorants qui n'entendez rien à la guerre : finissez vos questions, j'ai remis le compte de ma conduite au comité de salut public, qui l'approuva dans le temps : aujourd'hui il a changé et vous a ordonné de me faire périr, obéissez et ne perdons pas de temps. »

Biron demanda pardon à Dieu et au roi : jamais il

ne fut plus beau que sur la charrette. Le duc d^Orléans lisait un journal pendant qu'on l'interrogeait.

Dans la maison de santé de Charonne y chez Bel-* homme, et où étaient renfermés nombre de gens de qualité, il y avait des étiquettes, des rangs, des sociétés distinctes, comme à Versailles. M. de Boisgelin, guillotiné ensuite, ayant voulu recevoir chez lui un ancien intendant de Bretagne , qui avait eu des quef elles avec la province, M. de Noyan, vieillard breton dit : w Si M. de Boisgelin eût fait cela il se perdait sans ressources , et n'eût certainement pas eu la présidence aux prochains états de Bretagne. »

Chaumette avait été l'auteur du premier réquisitoire contre les suspects , où il embrassait tout le monde. Lorsque Robespierre l'eut fait arrêter, on le conduisit au Luxembourg, où la joie fut grande parmi les prisonniers. On proposa de lui envoyer une députation ; Parisot se mit à la tête , il passa devant Chaumette humilié des éclats de rire de la compagnie, et lui dit pour tout compliment ! « Je suis suspect , tu es suspect , il est suspect, nous sommes suspects, vous êtes suspects , ils sont suspects. »

On dit que M*"* de Lamballe périt pour avoir perdu la tête. Lorsqu'elle sortait, on lui cria de dire : « Vive la nation ! » Deux gardes nationaux la tenaient sous les bras. Frappée d'effroi à la vue des corps entassés et palpitants dans des ruisseaux de sang, elle s'affaiblit et dit : (( Ah ! quelle horreur ! » La nation crut qu'elle la maudissait. On lui porta les premiers coups, elle tomba et fut achevée en deux minutes.

C'est du Vaucel , fermier général qui sauva M"* de

Tarente, après avoir sauvé deux autres femmes moyennant trois cents louis donnés à Tun des Jacobins en chef. Celui-ci se défendit beaucoup lorsque duVaucellui proposa de sauver M"® de Tarente. Il lui dit : « Cela n'est pas possible j parce qu'elle a le secret de Lacroix , de Danton et des indépendants qui avaient traité avec la cour, et ils ont recommandé qu'elle pérît. » Enfin , moyennant cinq cents louis l'affaire réussit et la princesse fut épargnée.

Fouquier-Tainville recevait une pension de mille écus par mois de MM™^ de Boufflers , la pension augmentant d'un quart chaque mois, en raison de l'atrocité des circonstances. Cette méthode a sauvé ces dames, tandis que ceux qui ont donné des sommes en bloc se sont perdus.

D'autres ont péri pour avoir fait souvenir d'eux; entre autres, le vicomte de Saint-Priest , qui eut l'imprudence d'envoyer un mémoire à Robespierre.

Les Anglais ont rendu à la république les caisses d'histoire naturelle, recueillies par M. d'Entrecasteaux et prises dans l'Inde avec une partie de l'escadre de cet officier, tandis que la république confisque les cabinets des princes avec lesquels elle est en guerre.

Boissy-d'Anglas imprima le 12 messidor, an ii de la république , un Essai sur les fêles nationales , adressé à la Convention , où il disait : « Robespierre parlant de l'Etre suprême au peuple le plus éclairé du monde , me rappelait Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civilisation et de la morale, et j'éprouvais un plaisir inconcevable en l'écoutant. »

Le 8 juin, Chaumette, procureur de la commune, dit

en plein conseil général : « Il faut un dimanche, mais il ne faut pas qu'un dimanche soit sonillé par des superstitions. Nous aurons des fêtes sans doute, mais des fêtes morales. Nous aurons des fêtes civiques, et le peuple sera notre Dieu, il ne nous en faut pas d'autre. »

M""^ de Saint- Aignan, traduite au tribunal, Fouquier Taccusa, ainsi que son mari présent, d'avoir partagé les crimes de la cour, d'avoir été une sangsue du peuple , et d'avoir favorisé la corruption. Elle répondit avec sang-froid, qu'elle et son mari n'allaient jamais à la cour, qu'ils avaient trente mille livres de rente qui les dispensaient des grâces du roi, et qu'il suffisait de voir son mari pour être sûr qu'il était étranger aux galanteries de Versailles. Le peuple applaudit fort , et lui cria : « Va, tu peux t'en aller avec ton bossu. » Elle fut absoute.

Le chevalier du Barry, enfermé avec M. Frisching de Berne, à Toulouse, est mené à la guillotine. En sortant, il dit en riant à ses camarades de captivité : « Le bourreau sera bien attrapé, lorsqu'il voudra me prendre par les cheveux, car mon toupet lui restera à la main. »

M"* de Lavergne, femme du commandant de Longwy, était allée voir juger son mari , qu'elle croyait sauvé. Elle perdit la tête à l'instant où on le condamna et cria Vive le roi ! A ses cris redoublés pour mourir avec lui , le peuple touché lui disait de se taire ; elle fut exécutée avec son mari.

Avant le procès de la reine , les libellistes reprirent toutes les infamies sur cette princesse. On l'accusa d'avoir mangé à Trianon des pâtés de petits enfants; de coucher avec six hommes par jour, puis de les tuer, les

faire bouillir et disparaître; d'avoir envoyé deux cents millions par mois à son frère. Le peuple est resté persuadé de ces horreurs ; il accabla la reine d'outrages, lorsqu'elle alla au supplice.

La reine fit impression sur le peuple le premier jour de sa comparution au tribunal, nullement les deux autres. Au tournant de la rue Royale, il paraît qu'elle tomba dans une défaillance mortelle : elle arriva sans mouvement à l'échafaud. Le bourreau la secoua en lui disant de descendre. Elle reprit une palpitation purement physique : on fut obligé de la porter de la place sur la planche. Lorsque sa tête fut coupée, le sang bava et ne jaillit point; preuve que le mouvement vital avait cessé antérieurement. Trois mois auparavant on avait gagné Hébert et sa clique pour la sauver. En conséquence, il fit aux Jacobins la motion de la ramener de la Conciergerie au Temple. On renvoya la chose au comité de salut public, qui soupçonna Hébert et refusa. Alors ce dernier , voulant expier ce soupçon , se déchaîna avec fureur contre la reine et ne cessa de demander sa mort.

Camille Desmoulins avait pour cette princesse une espèce de passion ; il s'y était attaché ; il voulut la sauver. Hébert le lui reprocha. Ses efforts et ses discours le dépopularisèrent ; Robespierre le sacrifia. Dans sa lettre sur Arthur Dillon, l'un des pamphlets les plus piquants de la révolution, Camille Desmoulins appela le duc d'Orléans un Robespierre par assis et levé.

Personne n'est mort avec plus de fermeté, de grandeur d'«ime, de fierté que le duc d'Orléans ; il redevint prince du sang. Lorsqu'on lui demanda, au tribunal révolutionnaire , s'il n'avait rien à dire pour sa II. 32

498 MISCELLAI^ES.

défense, il répondit : « Mourir aujourd'hui plutôt que demain y délibérez là-dessus. » Cela fut accordé.

Custine se défendit avec talent, et mourut en enfant. Les députés, Merlin entre autres, pendant les séances, venaient exciter le tribunal contre lui.

Le représentant Dumont, qui a ravagé la Picardie, fait arrêter et périr le duc et la duchesse du Châtelet , était aux galères en 1791 pour vol avec effraction : Chabot l'en tira. Fouquier-Tinville , accusateur public , était le clerc d'un petit procureur. Il fut mis au pilori et chassé de l'étude pour avoir volé et vendu à la partie adverse une liasse de papiers ^ dans un procès que traitait le procureur. Danton lui avait procuré sa place; il l'a fait périr.

Il est sûr que Danton et son parti avaient le projet d'eu finir, de rétablir la monarchie, d'élire le jeune roi et de régner sans lui. Quant à Robespierre il visait réellement à rester seul maître de la France. Il avait espéré qu'on le proclamerait dictateur le jour de la fête de l'Être suprême, au moment où il alla brûler le mannequin de l'Athéisme , au milieu des bassins des Tuileries ; mais la multitude ne lui donna aucun applaudissement et cria : «Vive la nation! » Cette fête, par son ridicule, commença à le décréditer.... Lorsqu'il vit la Montagne s'élever contre lui le 9 thermidor et qu'elle le menaçait avec outrage, il se tourna vers le côté droit et lui dit : « Et vous aussi, honnêtes gens, vous m'abandonnez. »

Hérault de Séchelles , sûr qu'il n'échapperait pas , alla six semaines de suite, tous les jours, voir guillotiner, pour se familiariser avec ce supplice.

Hébert était blond , les yeux bleus, la figure la plus douce. Lors de ses intrigues pour sauver la reine, il dit à M"* de R.... : « Si je ne puis la sauver, je la ferai périr. » Il a tenu parole. Telle fut la marche de Danton avec le roi, telle fut leur marche à tous.

Cet Hébert a laissé plus de deux millions. La Feuille du Père Duchesne était si courue , qu'on la tirait à quatre-vingt mille exemplaires. Les bureaux en délivraient cinquante mille gratis aux «armées, aux municipalités, etc. Un jour, le maire de Caen, sollicité pour une affaire dont on voulait occuper la commune à Tinstant, répondit : (c Je ne puis, nous avons une assemblée ce matin pour lire le Père Duchesne, »

Saint-Just était le plus hardi et le plus fort talent du comité du salut public. Son audace passait toute idée. Donnant un jour un ordre à l'armée du Rhin, à Pichegru, ce général lui dit que dans un quart d'heure, cela serait fait, a Dans un quart d'heure , reprit Saint-Just, dans un quart d'heure, je réglerais l'Europe. » Cambacérès lui parlant à son retour, de l'idolâtrie du peuple, de l'enthousiasme pour la révolution : « Sot que tu es, répondit Saint-Just, tu verras bien d'autres acclamations de leur part lorsqu'on nous conduira au supplice. ))

L'abbé Delille avait eu une permission de Garât, ministre de Tintérieur, pour vendre ses meubles qu'il avait àMeudon, mêlés avec ceux de M. de Las-Cases. Il porte sa patente à un marchand de bois de Sèvres, procureur syndic du département de Versailles, qui, sans regarder la permission, demande de qui elle est. « De M. Garât, ministre de l'intérieur. — Du ministre de l'intérieur? S'il était parmi vos meubles, on le vendrait avec.

Allez; remportez votre permission, et adressez-vous au département de Tintérieur. »

M°* la duchesse d'Orléans a refusé pension , traitementSy à-compte de ses biens, disant que tout lui était dû, et qu^elle voulait son patrimoine, la liberté de ses enfants, ou rien. Ce n'est pas sans intention que les révolutionnaires tiennent les fils du duc d'Orléans enfermés et en France.

Février i 796. — Tallien dînant un jour chez M™® Panckoucke avec Fréron et d'autres, on parla du jeune roi. TaUien dit que sa mort serait nécessaire, et que la mort d'un enfant n'était pas à comparer avec le bonheur de vingt millions d'habitants. Sa femme lui dit qu'il était un monstre, passa dans une autre chambre et s'évanouit. Tallien, frappé de l'état de sa femme et de son imprudence, eut une attaque de haut mal. Il est épileptique.

Après la conspiration de Babeuf, découverte en mai 1796, le Directoire fit afficher un placard commençant par ces mots : « Un affreux complot doit éclater la nuit prochaine : on doit égorger le corps législatif, les membres du gouvernement, toutes les autorités constituées, et ensuite massacrer une partie des habitants et mettre la ville au pillage. » A cette lecture, le peuple, dans les marchés, disait : « Ne voilà-t-il pas grand mal ? ou en a bien égorgé d'autres ! »

FIN DF.S MISCELL1N£F.S.

Page 1