‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 41 sur 42 · PIÈCES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIÈCES JUSTIFICATIVES

iBonfle entier à Tintérêt particulier du rétablissement (le la monarchie française,

a Vous avez parfaitement indiqué, monsieur, les principales causes qui concourent à faire craindre la prolongation de la puissance directoriale, et h rendre inutiles, même nuisibles, tous les moyens partiels que Ton chercherait à employer pour la combattre. Personne n'est plus persuadé que moi de Tinutilité et du danger de ces petites ressources isolées dont vous parlez; et autant qu'il sera en mon pouvoir, j'en écarterai remploi.

c( Mais si, d'un côté, je suis convaincu de la nécesrité de choisir avec sagesse le moment d'agir et de n'entreprendre qu'avec une grande apparence de succès, de l'autre, mon âme est trop frappée du danger général, et mon cœur trop vivement affecté des maux qui accablent ma patrie, pour ne pas saisir avec avidité tous les moyens qui peuvent en abréger la durée.

(c II en existe un très-puissant dont la réussite est loin d'être improbable, dont la tentative ne présente point d'inconvénients, et dont le succès serait aussi prompt que décisif. Il s'agit, avant tout, de persuader un gouvernement qui conserve encore une force et une énergie capables de sauver l'Europe, que ce n'est pas dans l'autorité actuelle du Directoire , tout imposante qu'elle paraisse, que réside le pouvoir véritable. Cette oligarchie despotique qui pèse sur la France, et qui étend ses branches sur les quatre parties du monde, est elle-même dépendante de la force militaire qui comprime au dedans, tandis qu'elle répand l'effroi et conquiert au dehors. Cette force a appartenu jusqu'à présent à la faction prédominante qui a pu la payer.

« Il faut la lui enlever : il faut que le gouvernement

britannique^ calculant noblement ses plus grands intérêts, remette entre les mains du roi de France une armée que les ennemis de l'humanité en ont arrachée pour troubler l'univers.

« C'est vers ce grand but que doivent tendre toutes les vues générales et particulières de ceux qui ont les moyens élémentaires suffisants pour y travailler; c'est à en démontrer l'importance, à en prouver la nécessité, que doivent s'attacher des hommes à qui la nature a donné, comme à vous, monsieur, cette éloquence nerveuse qui prête à la justesse des idées une puissance incalculable.

« Parlez, tonnez, ne craignez pas d'en trop dire à ' ' un cabinet qui sait apprécier votre opinion ; il sent le danger qui le menace, il a les yeux ouverts à la vérité; mais il a besoin de secousses pour sortir de sa sphère habituelle et pour s'élever à la hauteur des circonstances où il se trouve placé. Dites-lui, monsieur, que la révolution française ayant rompu toute espèce d'équilibre moral et politique, les choses en sont venues au point que l'Europe est perdue sans ressource si la monarchie n'est pas promptement rétablie en France; et qu'il n'y a que la force, et uniquement la force, qui puisse désormais opérer ce rétablissement. Tout autre genre de restauration est devenu plus qu'improbable ; et je ne crains pas d'ajouter qu'il serait un malheur pour la France et pour l'Europe entière. Ce n'est qu'en rentrant dans ses droits par la force des armes que le roi pourra conserver l'autorité nécessaire pour gouverner un grand peuple, et assurer en même temps à tous les Français le bienfait inestimable d'une bonne et sage constitution propre à faire le bonheur d'une longue suite de générations. Le souverain qui serait rétabli sur

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son trône par l'effet cl*une transaction quelconque , recevant la loi au lieu de la donner, n'aurait et n'acquerrait jamais assez de puissance pour en imposer à des factions mal éteintes. De nouvelles intrigues, de nouvelles prétentions, de nouveaux séditieux, s'élèveraient bientôt pour bouleverser encore le royaume et reporter le trouble dans les États voisins.

« De pareilles vérités sont bien faites pour frapper des ministres sages et éclairés; mais pour les ramener encore plus à l'intérêt direct de leur nation, dites-leur, monsieur, que l'Angleterre se trouve aujourd'hui dans la même position où l'éclat du règne de Louis XIV avait placé la France ; que l'adresse de nos ennemis communs a dirigé et dirige sans cesse toutes les idées des puissances continentales vers la crainte que l'empire des mers ne laisse à la Grande-Bretagne tout l'avantage de cette lutte épouvantable; et que, en supposant même que la guerre se renouvelle en Allemagne, les exemples du passé doivent prouver aux ministres britanniques qu'il n'est pas un cabinet de l'Europe sur lequel ils puissent solidement compter.

(c Ajoutez-leur encore, qu'il n'y a dans la circonstance d'autre allié fidèle et assuré pour l'Angleterre que le parti royaliste, sous quelque forme qu'il se présente. Lui seul a véritablement des intérêts communs avec ceux du gouvernement britannique. Mais pour tirer de ce parti tout l'effet qu'il est susceptible de produire, il faut adopter des principes et des plans tout différents de ceux qu'on a suivis depuis six ans. On a jusqu'ici tant fait pour le comprimer et l'affaiblir, qu'il faut maintenant employer plus d'efibrts pour lui rendre cette consistance, sans laquelle ses moyens isolés et disséminés ne peuvent rien. Un tel parti ne pouvait acqué-

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rir Tensemble nécessaire et agir uniformément^ d'après une volonté qui règle toutes les autres et les ramène au même but , sans un chef prédominant sous le chef légitime auquel il est lié par essence. Tout demeurera anarchique parmi les royalistes tant qu^une politique aveugle laissera sans consistance, sans appui fortement prononcé, un souverain privé de toutes propriétés, de tout pouvoir militaire et civil, relégué à six cents lieues de ses Etats , et sans aucun moyen quelconque de faire respecter et chérir ses volontés. Ce souverain, placé dans une situation si cruelle pour lui et si funeste pour la cause générale de tous les gouvernements, est cependant la pierre angulaire, la base fondamentale sur laquelle seule on peut établir Tunion, la force et la solidité de ce parti royaliste, de cet allié véritable de l'Angleterre, et de toutes les puissances qui voudraient (l'une manière efficace le rétablissement de la tranquillité en Europe.

« On ne peut espérer ce rétablissement de Tétat actuel des choses, et de la confusion que jettent nécessairement en France le choc continuel des différentes factions^ et le passage rapide d'une tyrannie à une autre. L'usurpation de la couronne par une branche hors de la ligne naturelle d'hérédité ne permettrait pas une paix plus solide, puisque les séditieux et les mécontents ne manqueraient pas de se saisir de cette illégalité pour en faire un étendard d'agitation qui rallumerait tout Tincendie.

(r La reconnaissance des droits de Louis XVIII, des témoignages publics de considération et d'intérêt donnés h ce monarque, sont donc les véritables moyens à prendre pour tout gouvernement qui voudra renverser le Directoire et détruire ce pouvoir monstrueux qui me-

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nace l'iiunianité des plus grands flëan\. Ce pouvoir, je Tai dit plus haut ^ n'est appuyé que sur Tarmée, quil tient encore dans sa dépendance par les moyens de finances.

(c L'esprit militaire j par sa nature ^ tend plus à la monarchie qu'au républicanisme, genre de gouvernement où en temps de paix le soldat devient suspect et ne jouit d'aucune considération. Les renseignements que je me suis procurés sur cette partie si importante, me donnent de fortes raisons pour croire que les armées françaises se réuniraient au monarque légitime , si elles le voyaient revêtu d'une grande existence politique, et assez pourvu de moyens pécuniaires pour assurer leur solde .pendant la durée de la lutte entre les factieux et lui.

(( Tel est, monsieur, le résumé de mes opinions et de mes idées sur la situation des affaires générales ; je vous le transmets avec confiance, et je recevrai avec le même sentiment les observations dont vous pouvez le juger susceptible, ainsi que les développements à votre premier travail, que le baron de Roll m'a annoncés de votre part.

« Je profite avec plaisir de cette occasion pour vous renouveler, monsieur, l'assurance de ma parfaite estime et de tous mes sentiments pour vous.

« Charles-Philippe. »

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