‹ Mémoirs; ou, Souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 1 sur 5 · Mémoirs; ou, Souvenirs et anecdotes · texte numérisé non relu

Mémoirs; ou, Souvenirs et anecdotes

nous ont tant agités; on veut rendre compte à soiipéme , à sa famille , et même au public, de la part que le sort nous a fait prendre à tant de passions^ à tant d evénemens , à tant de vicissitudes.

Se retracer ainsi tout ce qu'on a éprouvé , c'est reculer vers la jeunesse, c'est presque recommencer à vivre ; c'est un dernier plaisir d'autant plus pur, que notre expérience peut instruire ceux qui n'en ont pas.

Le dernier rayon de l'esprit de l'homme qui finit sa carrière , sert parfois d'utile fanal au jeune homme qui entre dans la sienne.

Plusieurs de mes amis m'ont souvent pressé d'écrire ce qu'ils m'avaient entendu raconter. Je cède à leurs conseils.

En lisant ces fragmens de Mémoires ou plutôt ces Souvenirs et Anecdotes , on verra que mon but a été, non de faire un tableau historique, mais de tracer une esquisse morale du temps où j'ai vécu.

J'ai espéré satisfaire la curiosité du lecteur et non sa malignité. On n'y trouvera point d'alimens pour le scandale ou pour les passions. Je désire que cette lecture amuse et intéresse ceux qui aiment la vérité, et qui cherchent avec modération à remonter aux vraies causes , souvent légères , des grands evénemens dont ils ont été les témoins.

Ma position, ma naissance , mes liaisons d'ami-

ou SOUVENIRS.

tié et de parenté avec toutes les personnes marquantes de la cour de Louis XV et de Ijouis XVI; le ministère de mon père ; mes voyages en Amérique , mes négociations en Russie et en Prusse ; l'avantage d'avoir connu , sous des rapports d'affaires et de société, Catherine II, Frédéric-le-Grand^ Potemkin , Joseph II , Gustave 111 , Washington , Kosciusko , La Fayette, Nassau , Mirabeau , Napo* léon , ainsi que les chefs des partis aristocratiques et démocratiques , et les plus illustres écrivains de mon temps; tout ce que j'ai vu, fait, éprouvé et souffert pendant la révolution; ces alternatives bizarres de bonheur et de malheur, de crédit et de disgrâce, de jouissances et de proscriptions, d'opulence et de pauvreté; tous les états différens que lé sort m'a forcé de remplir, m'ont persuadé que cette esquisse de ma vie pourrait être piquante et intéressante.

Puisque le hasard a voulu que je fusse succès- ^vement colonel, officier général, voyageur, navigateur, fils de ministre, ambassadeur, négociateur, courtisan, prisonnier, cultivateur, soldat, électeur, ppéte, auteur dramatique, collaborateur de journaux, publiciste, historien, député, conseiller d'État , sénateur , académicien et pair de France , j'ai dû voir les hommes et les objets sous presque toutes les faces , tantôt à travers le prisme du bonheijr , tantôt à travers le crêpe de l'infortune, et

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tardivement à la clarté du flambeau d'une douce philosophie.

Je ne veux publier, pour le moment, que la partie de mes Mémoires ou Souvenirs et Anecdotes relatives à mon voyage en Amérique et à ma mission en Russie. Elle sera seulement précédée par quelques souvenirs de ma jeunesse, ainsi que par le tableau des mœurs et des opinions de la cour et de Paris, telles que je les ai vues au moment où je suis entré dans le monde.

En écrivant llhistoire , il faut que l'auteur s'oublie si complètement qu'on puisse presque douter du temps où il a vécu, du rôle qu'il a joué, et du parti vers lequel il a incliné. Mais, quand on fait des Mémoires , et qu'on retrace les souvenirs de sa vie, on est forcé de parler de soi, de sa famille : car cette famille est le premier élément où l'on vit et le premier horizon qu'on aperçoit. Cependant, comme c'est à mon avis l'écueil et l'inconvénient de ce genre d'écrits , puisque ce qui n'intéresse que nous pourrait fort bien ennuyer les autres , je serai à cet égard sobre autant que possible.

Issu d'une famille noble , ancienne et militaire, j'appartiens aune branche de cette maison établie depuis long-temps en Périgord. Comme ma famille professa et conserva un long attachement pour la religion protestante , elle eut beaucoup à souffrir dans les guerres civiles, et ne participa point aux

ou souvEiriâs. 5

grâces que la cour répandit sur les catholiques.

Henri IV avait honoré de son amitié un de m^ aïeux, compagnon de sa jeunesse, et qui courut de grands risques le jour de la Saint-Barthélémy. Il le nomma son ambassadeur auprès de plusieurs princes d'Allemagne. Mais , depuis la mort de ce monarque^ toute faveur s'éloigna de nous; et, comme ma famille se trouva divisée en beaucoup de branches, elles devinrent presque toutes assez pauvres.

Mon bisaïeul releva notre fortune : s'étant distingué à la guerre, il devint officier général, eut une jambe emportée , et obtint le cordon rouge. Son fils, le comte de Ségur, mon grand-père, fut un militaire considéré : il commandait le corps d*armée destiné à soutenir Télécteur de Bavière, Charles Vn. Il fut pris à Lintz par les Autrichiens.

On Faccusa dans le temps , avec amertiune et injustice, de s'être imprudemment exposé à cet échec. Le roi de Prusse , Frédéric-le Grand , lui fsât de piquans reproches à ce sujet dans ses Mémoires , parce que ce malheur avait augmenté les embarras personnels du monarque.

Mais mon grand-père , abandonné^ par les Bavarois, et forcé, par des ordres supérieurs, à rester dans un poste ouvert et intenable, pouvait -il vaincre avec dix mille ho^nmes toutes les forces de l'Autriche ? La cour de France , plus impartiale et

pUis à portée d'être instruite, approuva sa cou* duite ; et le maréchal de Belle -Isle, dont le suffrage est d'un grand poids, lui donna les plus honorables éloges.

Il augmenta sa réputation pendant la défense

opiniâtre /de Prague, et se couvrit de gloire par

la belle et fameuse retraite de Pfafenhoffen , qu'il

fit avec dix mille hommes sans se laisser entamer ,

çt combattant toujours pendant cinquante lieues

contre l'armée de l'empereur* Il fut récompensé

de cette belle action, que l'on compara dans le

temps à la retraite des dix mille, par le comman*

dément des Trois-Évéchés et par le cordon bleu.

Son mérite lui avait donné de la réputation, des

grâces, des appointemens; mais il ix'avait pour tout

patrimoine que deux petites terres en Périgord.

M. le duc d'Orléaçs , régent de France, lui avait

promis la charge de premier écuyer du roi , mais

ce prince mourut d'apopleitie au moment même

où il montait chez le jeune monarque pour lui

faire signer son travail.

Mon père, le marquis de Ségur, compta moins sur la faveur des princes , et c^cula mieux : déjà distingué à vingt-deux ans , colonel et décoré de deux honorables blessures, il plut à une jeune et belle-créole de Saint-Domingue, madeiùoiselle de Vemon, et l'épousa. Elle avait une habitation de ^ent vingt mille livres de rentes ; ce qui procura

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a mon père la facilité de vivre, à la cour et à l'armée, convenablement au rang cjue lui donnaient sa naissance^ les services de son père et les siens.

Le roi Louis XV lui donna le cordon bleu ; il lui accorda aussi le gouvernement de la province de Foix, et la lieutenance générale dé Brie et de Champagne, que le régent avait fait obtenir à son père.

J'aurais beaucoup à dire si, en obéissant à mon jcœur, je voulais donner ici les détails de la vie glorieuse de celui de qui je tiens le jour. Mais la préface alors serait plus Idngiie qiie l'ouvrage. Ce sont mes propres souvenirs que j'écris , et je m« contente seulement de faire connaître de ma fa* mille ce qui est indispensable pour entrer eH matière. Ainsi , pour ce qui regarde mon père , je crois qu'il sufiBt de répéter ici ce que j'^ ai dit dans une notice rapide, publiée peu de jours après celiH où j'ai eu le malh^ir de le perdre.

Philippe-Henri de Ségur se distingua très jeune dans les guerres de Bohême et d'Italie ; il se fit r^xuurqiier par son courage pendant le siège de iVague» A dix^rieuf ans on le fit colonel, et, à la bataille de Rocoux, il eut la poitrine percée, de part en part , d'un cckip de fusil. A la bataille de Lawfeld , voulant raihenër à la charge son régi« ment qui avait été repoussé troià fois, il eut le bras fracassé; et, craignant que son absence ne

B M£MOIBES

ralentît l'ardeur de ses soldats, il continua de marcher, força les retranchemens, et ne quitta son poste qu'après la victoire. Louis XV, témoia de cette action, dit à son père ces paroles citées par Voltaire : Des hommes comme votre fils mériteraient d'être invulnérables.

Son avancement fut proportionné à ses services; il fut proraptement maréchal de camp et lieutenant général. Il sauva un corps d'armée à Varbourg, et ramena près de Minden, au duc d^ Brrssac, dix mille hommes d'infanterie qu'il croyait perdus, et qui avaient combattu contre trente ixûlle ennemis, pendant cinq heures^ sans être entamés.

A Ciostercamp il reçut un coup de baïonnette dans le cou, trois coups de sabre sur la tête, et fût fait prisonnier, après avoir résisté long-temps aux grenadiers qui l'entouraient. Depuis la paix, il fut inspecteur ^néral d'înfonterie, et s'attira la con» fiance des ministres par son activité, et l'estime de l'année par sa fermeté*

On lui donna le commandement de la Frandie^ Comté. Ce poste était difficile : les parlemens et l'autorité , la bourgeoisie et le militaire, y avaient toujours été en querelle. Sa justice, son espnt sage, conciliant, et siu*tout sa franchise, y rétablirent l'harmonie et la tranquillité.

Louis XVI l'appela au ministère de la guerre

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en 1780, et le fit maréchal de France en 1783. Il fut sept ans ministre, rétablit la discipline dans l'armée et l'ordre dans les dépenses. C'est à lui que les soldats durent le bienfait de n'être- plus entassés par trois dans un seul lit. Son ordonnance sur les hôpitaux, modèle parfait en ce genre , prouve à quel point il- s'occupait de tout régénérer dans cette partie trop négligée de l'administration militaire. Ce fut lui qui conçut l'idée d'un corps d'état-major dans l'armée, institution à laquelle nous devons peut-être aujourd'hui une grande partie des talens et des succès qui depuis ont illustré la France.

Il quitta le ministère lorsque le cardinal de Loménie et l'intrigue s'emparèrent des conseils. Depuis il vécut modeste et retiré dans le sein de sa famille. Les orages dé la révolution lui enlevèrent toute sa fortune qui consistait en pensions , ainsi que les grades et les décorations qu'il avait payés de son sang. La Convention poussa la rigueur et l'injustice , en le réduisant à la misère , jrisqu'à faire vendre publiquement ses meubles. Ce respectable guerrier vint chercher un asile dans mes bras, et, malgré ma pauvreté, le bonheur de le nourrir me parut une faveur de la fortune.

A soixante-dix ans, pauvre, infirme, dévoré par la goutte et privé d'un bras , on l'enferma à

lO MiMOiaES

la Force, lie fu^ aussi arrêté, mais sans pouvoir partager sa prison : car on ne permit ni à ses enfans ni à son domestique d'y rester avec lui. Il fut aussi courageux dans le malheur qu'il l'avait été dans le danger. Son langage conserva la même sagesse, son maintien la même sîmplicité>, son âme le même calme, qui l'avaient £ait respecter au Biîte des grandeurs.

< Il échappa heureusement au glaive funeste qui moissonnait tout; la tyrannie l'épargna parce qu'il n'avait plus rien qui tentât son avidité. Les derniers jours de sa vie furent tranquilles : le premier consul, informé de sa position, adoucit la fin de la carrière de ce vieux et respectable guerrier, qui, en le plaçant à l'École-Militaire , lui avait ouvert le chemin de la gloire. La dernière année de sa vie fut très-douloureuse; jamais pourtant il ne se permit aucune plainte. Il mourut comme il avait vécu, maître de lui, et combattant firoidement la douleur comme l'infortune.

Il fut puissant, et ne commit point d'injustice; il fut opprimé, et n'en aima pas moins sa patrie. Bon père, bon époux, bon général, brave soldat, juste et sage ministre, excellent citoyen, sa mémoire doit être révérée par l'armée et par tous les Français. Il mourut à Paris le 8 octobre 1801.

Le hasard a presque toujours plus d'influence sur notre sort que nos calculs et nos penchans. Je

ou" SOUVENIRS. II

me rappelle que l'un des hommes les plus connus pour avoir cherché toute sa vie à fixer la fortune par de profondes et savantes combinaisons, le maréchal de Castries, à Tépoque où, connue aide de camp , je le suivais en Bretagne , me dit que , pendant tout le cours de sa brillante carrière, les caprices du sort avaient souvent déjoué ses plus justes calculs; quil avait dû la plupart de ses succès et Faccomplissement des vœux de son ambition à des chances imprévues, à des événe* mens qu'il lui aurait été impossible de deviner , et quelquefois même, ajoutait^il en riant, à des fautes.

L'expérience m'a prouvé la vérité de cette observation^ qui m'a été confirmée par ime foule de faits. SI l'on y réfléchissait bien , cette vérité devrait rendre les hommes plus indulgens les uns pour le^ autres , plus modestes dans les succès et plus patiens dans les revers : car , dans le laby-' rinthe du monde, le chemin qu'on suit, la pente qui nous entraîne, Tissue qu'on trouve, et le but où l'on arrive , dépendent d'une infinité de petites causes où notre prévoyance et notre volonté ne sont pour rien.

Né avec une imagination vive, au milieu d'une cour et d'un siècle où l'on s'occupait plus des plaisirs que des affaires , des lettres que de la politique, des intrigues de la société que des in-

Il MEMOIRES

téréts des peuples; aimant avec passion la poésie, et <5ette philosophie nouvelle qui , soutenue par les armes brillantes des esprits les plus fins et des plus beaux génies, semblait devoir assurer le triomphe de la raison; entraîné parle tourbillon d'un monde vain , léger, spirituel et galant, je me vis tout d'un coup forcé , par l'élévation de mon père au ministère de la guerre , à faire un tout autre emploi de mon temps, à m'occuper des affaires publiques, à sortir du vague des salons pour entrer dans le réel du cabinet , et à rectifier , par la connaissance des hommes, par l'évidence des faits , les erreurs trop fréquentes de l'esprit de système et des théories sans expérience.

Ma famille , depuis plusieurs siècles, avait toujours suivi la carrière des armes ; ainsi la gloire militaire était l'unique objet de mes vœux. Comme mon père , estimé dans l'armée , couvert d'hono- ' râbles blessures , était ministre de la guerre , et devint, quelque temps après, maréchal de France, la fortune , d'accord avec mes sentimens , semblait m'ouvrir , dans le métier des armes, im chemin facile et une perspective brillante.

Ce fut cependant cette position même qui, donnant malgré moi une autre direction à ma destinée, changea mon sort, contraria mes inclinations , m'éloigna de la carrière des armes , et me fit entrer dans celle de la diplomatie^ qui n'était

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conforme ni à mes goûts ni à la franchise très vive de mon caractère.

Le désir ardent de faire la guerre m'entraîna en Amérique , et ce fut précisément ce voyage militaire, dont je retracerai quelques détails, qui devint la cause du changement de mon sort. Quelques lettres que j'écrivis sur la révolution opérée dans les États-Unis, et sur celle que la disposition des esprits dans l'Amérique du sud me fit prévoir et prédire , furent lues à Versailles dans le conseil du roi par M. le comte de Vergennes , ministre des affaires étrangères. Dès ce moment il résolut de me prendre dans son département ; en effet , à mon retour d'Amérique, il engagea le roi à me nommer ministre plénipotentiaire en Russie.

Avant de raconter ce que j'ai vu et feiit dans cet empire, si nouveau parmi les monarchies européennes , et devenu en peu de temps si formidable et si colossal, je crois devoir parler de ma course rapide en Amérique , puisqu'en peu de mois j'ai passé rapidement des zones les plus brûlantes aux contrées les plus froides du globe , et que j'ai vu successivement les deux foyers opposés du despotisme et de la liberté , géans rivaux qui se livrent aujourd'hui un combat à outrance dont la terre entière est le théâtre , et dont les peuples seront long - temps les victimes , quelle qu'en puisse être l'issue.

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Né en 1753, les premières années de mon en* fance et de ma jeunesse se sont écoulées sous le règne de Louis XV : ce monarque , bon et faible , fut dans sa jeunesse Tobjet d'un enthousiasme trop peu mérité; les reproches rigoureux adressée à sa vieillesse-ne furent pas moins exagérés. Héritier du pouvoir absolu de Ix>uis XIV , il régna soixante ans sans qu'on pût l'accuser d'un seul acte de cruauté , fait très rare et par là très reriiarquable dans les annales du pouvoir arbitraire.

Les victoires de Rocoux , de Lawfeld, de Fontenoy , signalèrent ses premières armes ; mais il ne faisait qu'assister à ces batailles, que déci* daient , livraient et gagnaient ses généraux.

Tenant d'une main faible les rênes de l'État , il fallait qu'il fut toujours gouverné ou par ses ministres ou par ses maîtresses. Le duc d'Orléatis , r^ent de France, le cardinal Dubois, M. le duc de Bourbon, le cardinal de Fleury , régirent long* temps rÉtat sous son nom. .

On ne peut raisonnablement lui reprocher le désordre des finances , causé par l'ambition de Louis XIV , et aggravé par les folies que l'Écossais Law fit faire au régent. L'enfance du roi doit le mettre également à l'abri du blâme que mérita l'excessive licence des mœurs dans le temps de la régence.

Cette licence pourrait même en quelque sorte

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expliquer ou excuser son penchant excessif pour les femmes , et les galanteries honteuses qui ternirent sa vie : car on ne trouve point de prince qui n'ait participé plus ou moins aux erreurs , aux faiblesses et aux folies de son siècle.

D'ailleurs ^ les Français se sont toujours montrés trop peu sévères sur ce genre de torts ; mais ils veulent au moins que ces taches disparaissent dans les rayons de quelque auréole de gloire : alors ils ne deviennent que trop indulgens , et se montrent presque panégyristes de ces mêmes êiutes , commises par le chevaleresque François P' , par le brave Henri, par le majestueux Louis XIV, tandis qu'ils les reprochent avec amertume au faible Louis XY.

Le ministère long et pacifique du cardinal de Fleury laissa jouir la France, dans l'intérieur, d'un repos nécessaire , cicatrisa quelques-unes de ses plaies, et valut au monarque l'amour du peuple.

La modération du gouvernement donna même quelque apparence de liberté à la sujétion. Les querelles théologiques avaient bien encore une sorte de vivacité : les jansénistes et les molinistes partageaient toujbiu:s les esprits ; mais peu à peu ces querelles étaient atteintes par l'arme invincible du ridicule, que lançait contr'elles une philosophie dont l'autorité s'efforçait vainement d'arrêter la marche et de retarder les progrès.

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La facilité des mœurs donnait mille moyens d'éluder la sévérité des lois ; les actes de rigueur des parlemens, contre les écrits philosophiques n'avaient d'autre effet que de les faire rechercher let lire plus avidement. L'opinion publique devenait une puissance d'opposition qui triomphait de tous les obstacles. La condamnation d'un livre était un titre de considération pour l'auteur ; et, sous le pouvoir d'un roi absolu , la liberté , devenant ime mode dans la capitale , y régnait plus que lui.

L'ardeur belliqueuse des Français ne fut que Êiiblement distraite de cet esprit d'innovation par la guerre de sept ans , guerre entreprise sans 'raison , conduite sans habileté , et terminée sans succès. Cependant les Français y maintinrent, par leur courage personnel , la gloire de nos armes ; plusieurs généraux , tels que les maréchaux d'Estrées, de Broglie, y acquirent une juste renommée. Le duc de Liévis en Amérique , et en Allemagne M. de Castries, M. de Rochambeau, et mon père , qui était déjà couvert de blessures, se distinguèrent et méritèrent ainsi d'avance , par de nobles actions, le bâton de maréchal, dont ils* furent depuis honorés sous un autre règne.

Le génie de Frédéric-le-Grand et la supériorité des forces navales de l'Angleterre , secondés par les fautes du ministère français , triomphèrent

ou SOUVEiriRS. !•)

enfin dés efforts réunis de la Russie , de l'Autriche et de la France. Nous nous vîmes forcés à conclure, en 1763, une paix déplorable par laquelle nous perdîmes de grandes et riches colonies. On nous imposa même l'humiliante condition de sou£ frir un commissaire anglais à Dunkerque, chargé de veiller à l'exécution d'une clause de ce traité qui nous défendait de relever les fortifications de cette ville.

La blessure que ces revers firent à Tamoufpropre national , fut vive et profonde. Les illusions de l'espérance avaient valu au roi dans sa jeunesse le titre de bien' aimé; étant vaincu , il le perdit. Les peuples changent avec la fortune : on ne doit pas s'en étonner ; ils aiment , méprisent ou haïssent l'autorité > selon le bien ou le mal qu'elle leur fait , et souvent ils prodiguent sans mesure leur admiration aux succès et leur mépris aux revers.

La fin du règne de ce monarque fut terne, oisive. Son indolence , ses faiblesses laissèrent tous les ressorts de l'État se détendre. Le pouvoir- restait arbitraire , et cependant l'autorité tombait ; l'opinion échappait , en raillant au despotisme : on ne possédait pas la liberté , mais la licence*

Le roi , préférant le repos à la dignité^ et même les basses voluptés à l'amour, languissait enchaîné dans les bras d'une courtisane, lien d'autant plu» I. a

scandaleux , que, loin de le cacher dans l'ombre^ on le rendait, et qu'une telle maîtresse, présentée à la cour , la flétrissait.

Le génie brillant et audacieux de M. le duc de Choiseul échoua contre ce méprisable écueil. Il avait répondu par un noble dédain aux avances de la favorite : elle le fit exiler. Mais alors l'opinion publique le consola; jetant pour la première fois un éclair d'existence et de liberté , elle déserta le palais du prince, et vint former une cour dans le château du ministre disgracié.

^ Toute défense fut vaine ; et le roi , presque isolé dans le boudoir de sa maîtresse , vit avec surprise tous les grands seigneurs et toutes les dames , qui précédemment l'entouraient de leurs hommages , devenir tout à coup , par une étrange métamorphose^ les courtisans de la disgrâce et du^malheur. Une colonne élevée à Chanteloup , et sur laquelle on inscri^^t les noms des nombreux visiteurs de ce lieu d'exil, servit de monument à cette nouvelle fronde. Les impressions de la jeunesse sont vives, et jamais je n'oublierai celle qiie me fit le plaisir de voir le nom de mon père et 1% mien tracés sur cette colonne d'opposition , présage d'autres résistances qui prirent dans la suit* une si grave importance.

M. le duc d'Aiguillon , ainsi que les ministres nommés au gré de la maîtresse du roi , étaient

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des hommes de talent; mais, obligés, pour conserver leur crédit , d'obéir aux caprices de ma- ÛMne du Barry , un tel appui les rappetissait et les ridiculisait, de sorte que, plus ils devenaient puissans , moins ils étaient considérés.

Le roi voulait le repos à tout prix ; les courtisans voulaient de l'argent à toute heure. Les grandes vues, les grands projets, les nobles pensées auraient inquiété , dérangé , attristé le vieux monai*que et sa jeune maîtresse.

Ainsi bientôt il n'y eut plus de dignité dans le gouvernement, d'ordre dans les finances, de fermeté dans la politique. La France perdit son influence en Europe.; l'Angleterre domina tranquillement sur les mers et conquit sans obstacle les Indes. Les puissances du Nord partagèrent la Pologne. L'équilibre établi par la paix de Westphalie fut rompu.

La monarchie française descendit du premier rang , et y laissa monter l'impératrice Catherine II, souveraine de cette Moscovie jusque-là presque ignorée sous les règnes de ses czars. Cet empire , récemment sorti des ténèbres de la barbarie par le génie de Pierre-le^îrand , après avoir été si longtemps rangé dans l'opinion au nombrç des peuples incultes de l'Asie, devint en un demi-siècle, d'abord par notre indolence , et plus tard par notre témérité, une puissance colossale, une domination

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dont le poids menace l'indépendance de tous les peuples du monde.

La honte attachée à cette léthargie royale , à cette décadence politique, à cette dégradation monarchique , blessa et réveilla la fierté française. On se fit, d'un bout de royaume à l'autre, un point d'honneur de l'opposition; elle parut un devoir aux esprits élevés , une vertu aux honnnes généreux , une arme utile aux philosophes pour recouvrer la liberté , enfin im moyen de briller ; et , pour ainsi dire , une mode que la jeunesse saisit avec ardeur.

Les parlemens firent des remontrances, les prêtres des sermons , les philosophes des livres , les jeunes courtisans des épigrammes. Chacun , sentant le gouvernail tenu par des mains malhabiles , brava un gouvernement qui n'inspirait plus de confiance ni de respect ; et , les barrières du pouvoir, usées, froissées, n'opposant plus d'obstacle solide aux ambitions privées , celles-ci prirent chacune leur essor , et coururent, sans s'entendre, au même but avec des vues différentes.

lies vieux seigneurs, honteux d'être asservis par une maîtresse subalterne et par des ministres sans gloire , regrettaient les temps de la féodalité , et leur puissance abattue depuis Richelieu. Le clergé se rappelait avec amertume son influence 60US le règne de madame deMaintenon. Les grands

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eorps de la magistrature opposaient au pouvoir arbitraire et à la dilapidation des finances une résistance qui les rendait populaires.

Tout semblait respirer l'esprit de la ligue et de la fronde, et, comme il Êiut à l'opinion générale^ quand elle veut se soulever, un point de ralliement, une sorte d'étendard, les philosophes le donnèrent. Les mots liberté ^ propriété ^ égalité^ furent prononcés. Ces paroles magiques retentirent au loin, et furent d'abord répétées avec enthousiasme par ceux-là même qui dans la suite leur attribuèrent toutes leurs infortunes.

Personne ne songeait à une révolution , quoiqu'elle se fît dans les opinions avec rapidité. Montesquieu avait rendu à la clarté du joiu» les titres des anciens droits des peuples , si long-temps enfouis dans les ténèbres. Les hommes mûrs étudiaient et enviaient les lois de l'Angleterre. Lea jeunes gens n'aimaient plus que les chevaux , les jockeys , les bottes et les fracs anglais.

Touis les préjugés étaient à la fois attaqués par l'esprit fin et brillant de Voltaire, par la logique éloquente de Rousseau , par l'arsenal encyclopédique de D'Alembert et de Diderot, par les véhémentes déclamations de Raynal; et, taïklis que cet éclat de lumières changeait ainsi soudainement les mœurs , toutes lès classes de l'ancien ordre ;SiOciaI , perdant y sans .s'en douser , leurs racine i

la MÉMOIRES

conservaient encore leur fierté native, leur spicn* deur apparente , leurs vieilles distinctions et tous les signes de la puissance. Elles étaient semblables 9 en ce point , à ces tableaux brillans , formés de mille couleurs et tracés avec du sable sur les cristaux de nos festins, où l'on admire de magnifiques châteaux , de rians paysages et de riches moissons que le plus léger souffle siiffit pour effacer et faire disparaître.

Le gouvernement, en butte à tant de traits qui Tattaquaieiit de toutes parts, sortit enfin tardivement de son sommeil ; et, violent comme l'est toujours la faiblesse irritée, il prit le parti témérmre d'exiler et de casser tous les parlemens : c'était porter lui-même la hache aux bases les plus solides de l'ancien édifice social, et se priver, dans cette crise imminente, de ses plus fermes appuis.

La haine contre le pouvoir s'en accrut : l'esprit national parut suivre dans leur exil les parlemens chassés. Ceux qui leur succédèrent n'obtinrent àucime considération. Le trône cessa d'être un objet de respect, ou du moitis ce respect et l'espérance publique ne se portèrent pliis que vers la partie du palais où vivaient modestement le jeune dàftiphin , depuis Louis XVI', et son épouse Marie- Antoinette d'Autriche.

Concentrant en eux seuls la dignité royale , les vertus publiques et privées, et l'amour du bien

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public , la pureté de leurs moeurs formait un contraste étonnant avec la licence qu'une courtisane audacieuse faisait régner dans le reste de la cour; la contagion du vice n'osait s'approcher de cet a^ile de la pudeur.

Là, chacun croyait pressentir pour la patrie l'avenir le plus heureux. Hélas ! nul ne pouvait prévoir que deux êtres, qui semblaient formés par la Providence pour faire notre bonheur et pour en jouir, dussent être un jour victunes des caprices de la fortune , et tomber sous les coups de la plus violente et de la plus sanglante anarchie !

Récemment présenté à la cour , traité avec faveur par le dauphin et la dauphine, je Êdsais partie de la jeunesse brillante qui les entourait. Comment craindre, à Taspect cl'une aurore si riante , de si prochaines et de si violentes tempêtes!

Le vieil édifice social était totalement miné dans ses bases profondes , sans qu'à la superficie aucun symptôme frappant annonçât sa chute prochaine. Le changement des mœurs était inaperçu, parce qu'il avait été graduel : l'étiquette était la même à la cour; on y voyait le même trône, les mêmes noms les mêmes distinctions de'rang , les mêmes formes.

La ville suivait l'exemple de la cour. L'antique usage laissait entre la noblesse et la bourgeoisie un immense intervalle , que les talens seuls les plus distingués franchissaient moins en réalité

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qu'en apparence : il y avait plus de familiarité que d'égalité.

Les parlemens, bravant le pouvoir , mais avec des formes respectueuses , étaient devenus presque républicains sans s'en douter, et ils sonnaient eux-mêmes l'heure des révolutions, en croyant ne suivre que les exemples de leurs prédécesseurs, lorsque ceux-ci résistaient au concordat de François P^ et au despotisme fiscal de Mazarin.

Les chefs des vieilles familles de la noblesse^ se croyant aussi inébranlables que la monarchie, dormaient sans crainte sur un volcan. L'exercice de leurs charges, les promotions , les faveurs ou les froideurs royales, les nominations ou les renvois de ministres, étaient les seuls objets de leur attention , les motifs de leurs mouvemens , les sujets de leurs entretiens. Indifférens aux vraiçs affaires de l'État comme aux leurs, ils laissaient gouverner les unes par les intendans de province, comme les autres par leurs propres intendans; seulement ils regardaient d'un œil chagrin et mé^ prisant les changemens de costumes qui s'introduisaient, l'abandon des livrées, la vogue des fracs et des modes anglaise.

Le clergé, fier de son crédit et de ses richesses, était loin de croire sod existence menacée ; mais il s'irritait contre la hardiesse des philosophes , ^t , quoiqu'une partie des membres de ce corps %

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se mêlant trop à la société, participât en quelque sorte aux mœurs nouvelles, ne se bornant pas à attaquer la licence , il s'efforçait inutilement de repousser "Ses vérités que la disparition des ténèbres rendait palpables à tous les yeux, et il s'obstinait à faire respecter de vieilles et puériles'superstitions , frappées à mort par le flambeau de la raison et par les armes légères du ridicule.

Au reste, comme chacun se ressent de l'atmosphère de son siècle , ce même clergé avait adouci ses austérités , qui rendaient la fin du règne de Louis XXy si triste ; il laissait tomber en désuétude les édits persécuteurs contre les protestans , cause de tant de honte et de dommage pour la France, et sçs débats acharnés sur Jansénius et Molina.

Pour nous, jeune noblesse française, sans regret pour le passé , sans inquiétude pour l'avenir, nous marchions gaîment sur un tapis de fleurs qui nous cachait un abîme. Rians frondeurs des modes anciennes , de l'orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui était antiqtie nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pesait. La philosophie riante de Voltaire nous entraînait en nous amusant. Sans approfondir celle des écrivains plus graves , nous l'admirions comme empreinte de courage et de résistance au pouvoir arbitraire,

St6 MEMOIRES

L'usage nouveau des cabriolets , des fracs , la simplicité des coutumes anglaises , nous charmaient , en nous permettant de dérober à un éclat gênant tous les détails de notre vie privée. Consacrant tout notre temps à la société, aux fêtes, aux plaisirs, aux devoirs peu assujettissans de la cour et des garnisons, nous jouissions à la fois avec incurie et des avantages que nous avaient transmis les anciennes institutions , et de la liberté que nous apportaient les nouvelles moeurs : ainsi ces deux régimes flattaient également , Tun notre vanité , l'autre nos penchans pour les plaisirs.

Retrouvant dans nos châteaux , avec nos paysans, nos gardes et nos baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir féodal, jouissant à la cour et à la ville des distinctions de la naissance, élevés par notre nom seul aux grades supérieurs dans les camps, et libres désormaisde nous mêler, sans faste et sans entraves, à tous nos concitoyens pour goûter les douceurs de l'égalité plébéienne , nous voyions s'écouler ces courtes années de notre printemps dans un cercle d'iliusions, et dans une sorte de bonheur qui , je crois , en aucun temps , n'avait été destiné qu'à nous. Liberté , royauté , aristocratie, démocratie, préjugés, raison, nouveauté, philosophie, tout se réunissait pour rendre nos jours heureux , et jamais réveil plus ter-

ou SOUVENIRS. a 7

rible ne fut précédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisans.

Mon enfance s^était écoulée sous la fin du règne de Louis XV. Je ne fus présenté à sa cour que trois ans avant sa mort. Cependant le hasard m'avait donné l'occasion de le voir et de l'appro* cher beaucoup plus tôt. En 1 767 , le roi avait rassemblé à Compiègne un camp de dix mille hommes pour y faire exécuter de grandes manoeuvres. Mon père commandait ces troupes , et , quoique je n'eusse alors que quatorze ans , il me permit de le suivre en qualité d'aide de camp.

Après les revues et les manœuvres, le roi fit à mon père l'honneur de venir souper chez lui. Suivant l'usage, celui qui recevait 4 sa table le monarque , devait se placer derrière son fauteuil et le servir. Mon père se disposait à suivre cette étiquette ; mais Louis XV lui dit: « Vous m'avez » assez long - temps servi à la guerre pour vous n reposer pendant la paix; asseyez- vous près de » moi, votre fils me servira. »

Comme on peut le croire , je pris l'assiette, la serviette , et je me plaçai derrière le roi avec la vivacité d une joie enfantine, qui au reste ne pouvait étonner personne : car depuis la chute des libertés du monde romain , dans toutes les monarchies modernes , le service domestique du prince a été regardé comme un honneur ; on l'a

^8 MIÉMOIRES

décoré du titre de charge et àe grande charge^ et les princes de la famille royale passent eux-mêmes la chemise au roi.

Les titres d'écuyer,de grand écuyer, de maîtred'hôtel, de grand-maître de la garde -robe, attestent encorda force et la durée de ces usages renouvelés des anciennes monarchies de l'Orient, usages qui ont résisté à la philosophie , tellement qu'on les voit encore en vigueur dans cette fière et libre Angleterre, où presque toujours on a lié les mains des princes qu'on Servait à genoux.

Le roi me parla plusieurs fois pendant ce repas, et je me rappelle, en tr'autres choses, qu'il me dit: « Vous serez heureux à* la guerre. » Je lui répondis « que tout ce que je désirais, c'était de me » voir bientôt à portée de vérifier la justesse de sa » prédiction. — Elle est certaine , me répliqua- 1- » il ; vous êtes d'une famille où les chances de » bonheur et de malheur sont alternatives. Tou- » jours, depuis plusieurs générations, l'un de vos » pères a été blessé, et son fils est sorti sain et » sauf de touts les affaires ; récemment encore » votre bisaïeul a perdu une jambe à la guerre; » votre grand-père a combattu toute sa vie sans » être atteint d'une balle ;^rotre père est criblé 90 des blessures qu'il a reçues : ainsi la bonne f> chance sera pour vous. »

A la fin du dîner, il me demanda quelle heuro

ou SOUVENIRS. ag

il était : je lui répondis que je n'en savais rien , n'ayant pas de montre. « Ségur, dit-il à mon » père, donnez sur-le-champ votre montre à votre » fils. » Il eût peut-être été plus naturel de me donner la sienne ; au reste , ce prince m'envoya le lendemain deux jolis chevaux de ses écuries , et certes c'était le présent le plus agréable qu'à mon âge on pût recevoir.

Je me souviens toujours d'un mot échappé à un grenadier pendant ce repas, et qui me frappa. La table était servie sous une immense tente ; elle était à peu près de cent couverts. Des grenadiers portaient les plats. L'odeur que répandaient ces soldats , dans un lieu étrbit et échauffé , blessa la délicatesse des organes du prince. « Ces braves i> gens , dit-il un peu trop haut, sentent diableî) ment le chausson. — C'est , répondit brusque- » ment im grenadier , parce que nous n'en avons » pas. » Un profond silence suivit cette réponse.

Avant que le camp se séparât, un déserteur, traduit devant le conseil de guerre, fut condamné à la mort : c'était la loi du temps. Ma mère courut se jeter aux pieds du roi et obtint la grâce du coupable. Sedaine me dit que ce fut à l'occasion de cet événement que, depuis, il fit l'opéra du Déserteur y dont Monsigny composa la musique.

Un souvenir d'un genre bien différent, un souvenu* feital, est resté profondément gravé dans

3o HJÊMOIRES

ma mémoire : à l'époque du mariage de Louis XVt avec Marie-Antoinette d'Autriche, mongouyemeur me conduisit avec mon frère sur les échafauds dressés dai» la place Louis XV, pour voir le feu d^artifice tiré sur le bord de la rivière.

Après ce feu d'artifice , la foule immense qui remplissait la place et les Champs-Elysées , voulut se porter tout à la fois du côté du boulevart, où une brillante illumination était préparée. Par un étrange concours de fautes et de négligences, ceux qui travaillaient à l'achèvement des colonnades, avaient laissé ouvertes dans la rue Royale, de profondes tranchées.

D'innombrables files de voitures, arrivant des deux extrémités de la rue Saint-Honoré, obstrué^ rent la communication de la place au boulevart.

Aucun soin n'avait été pris pour s'opposer au désordre; les archers du guet étaient en trop petit nombre pour résister. Le prévôt des marchands avait refusé , par lésinerie , mille écus demandés par le maréchal de Biron pour charger les gardes-françaises de veiller à la sûreté publique. Un grand nombre de filous, habiles à profiter de cette circonstance, formèrent des attroupemen$ et entravèrent la marche de tous ceux qui s'avan« çaient en foule dans la rue Royale.

Au milieu de cette confiision rapidement augmentée par la terreur^ pUiûeurs personnes tom^

ou SOUVENIRS. 3l

bèrent dans les tranchées ouvertes, qu'elles ne pouvaient éviter; d'autres victimes tombèrent sur elles : les flots de la foule s'aécroissant sans cesse dans un passage qui n'avait pas d'issue , on fut bientôt pressé, foulé, renversé, étoufifé.

Les premiers auteurs de ce tumulte , des scélérats gorgés de pillage , y périrent eux-mêmes > après avoir arraché aux hommes leurs bourses, leurs montres, aux femmes leurs bijoux, leurs diamans. U resta six cents morts sur cette arène sanglante ; un nombre à peu près égal de blessés et de mourans dut la vie à des secours tardifs.

Je crois encore entendre les cris des femmes , des vieillards, des enfans, qui périssaient entassés l'un sur l'autre : horrible catastrophe qui coûta la vie à tant de victimes, et qu'un siècle plus superstitieux aurait regardée comme un présage certain de l'aflreux malheur du jeune couple dont l'hymen avait été célébré sous de si sanglans auspices !

Il est certains rapports extraordinaires et fortuits qui semblent rendre excusables la faiblesse et la crédulité : comment ae défendre de croire aux pressentimens, lorsqu'on songe que cette même place deLopis XV, où tout Paris, accourant en fête, s'était vu tout à coup plongé dans le deuil , fut, peu d'années après, l'horrible théâtre où tombèrent les têtes des deux augustes époux, et

3st miSmoires

que ce crime atroce se commit au même lieu ou les fêtes de leur hyménée avaient été troublées par cet effroyable massacre !

Ce désastre consterna Paris; mais en même temps il augmenta l'affeètion deshabitans de cette capitale pour le dauphin et pour la dauphine, qui firent éclater dans cette circonstance la plus noble sensibilité et la plus active bienfaisance.

Bientôt un autre spectacle frappa mon jeune esprit, et lui donna matière à de bien graves réflexions, dans une cour et à un âge où les sensa* tions ne distrayaient que trop de la pensée.

Au mois d'avril 1 774 , Louis XV, allant à la chasse, rencontra tin convoi et s'approcha du cercueil. Comme il aimait à questionner, il demanda qui on enterrait. On lui dit que c'était une jeune fille morte de la petite vérole. Saisi d'une soudaine terreur, il rentra dans son palais et fut, deux jours après, atteint de cette cruelle maladie dont le nom seul l'avait effrayé. 11 était frappé à mort : son sang se décomposa; la gangrène se déclara; il mourut. On couvrit son corps de chaux, et on l'emporta sans aucune pérémonie à Saint- Denis. Quarante jours après , on célébra ses obsèques et ou le plaça avec pompe dans la tombe de ses aïeux.

Ébloui, dès mon enfance, par l'éclat du trône, par l'étendue de la puissance royale, témoin du

ou SOUVENIRS. 3Î

«tele apparent, de l'ardeur affectée, de Ferapressement continu des courtisans, et de ces hommages perpétuels qui ressemblaient à une sorte de culte, Tagonie et la mort du roi m'arrachaient des larmes. Quelle fut ma surprise, lorsqu'en accourant à Versailles je me promenai solitaire dans le palais, lorsque je vis régner partout, dans la ville, dans les jardins , ime indifférence générale et même une espèce de joie ! Le soleil couchant était oublié ; toutes les adorations se tournaient vers le soleil levant. Avant d'être dans la tombe , le vieux monarque étsftt déjà rangé au nombre de ses silencieux et immobiles prédécesseurs. Son règne était dès^lors une histoire ancienne : on ne s'occupait que de l'avenir; les vieux courtisans ne pensaient qu'à conserver leur crédit sous le nouveau règne, et les jeunes à les supplanter^

Le contre-poison des prestiges delà cour est un changement de règne : le cœur alors paraît à nu ; toute illusion cesse ; le roi mort n'est plus qu'un homme, et souvent moins. Il n'y a point de coup de théâtre plus moral et plus propre à faire réfléchir.

n est dans la destinée des peuples, comme dans

celle des individus , de vivre dans un état presque

perpétuel de souffrance; aussi les peuples , comme

les malades, aiment à changer de position : tout

mouvement leur donne l'espoir de se trouver

mieux.

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34 MJÉMOIRES

Cette fois tout semblait justifier une telle espérance : on voyait monter au trône un jeune prince qui s'était déjà fait connaître généralement par la bonté de son cœur, la justesse de son esprit et la simplicité de ses monirs. Il paraissait n'éprouver d'autre passion que celle de remplir ses devoirs et de rendre ses sujets heureux. Ennemi du faste, du luxe, de l'orgueil, de la flatterie, on eût dit que le ciel avait formé ce roi, non pour sa cour, mais pour son peuple.

La reine Marie-Antoinette , douée de tous les agrémens de son sexe , réunissait à la dignité du maintien, qui inspire le respect, la grâce qui adoucit la majesté. Ses traits sevls portaient quelque empreinte de la fierté autrichienne. Toutes ses manières et ses paroles étaient aimables , engageantes et françaises. Peut-être trop ennuyée de l'étiquette dont madame la maréchale de Mouchy, sa dame d'honneur, s'efforçait de lui fsdre stibir le joug, elle se plut trop à se dégager de ces liens incommodes pour jouir des douceurs de la vie privée; elle avait besoin d'amies, besoin qu'éprouvent bien rarement les personnes placées si haut

C'était une imprudence que d'écouter trop son cœur. Le peuple français, malgré la légèreté qu'on lui reproche , et peut-être même à cause de cette légèreté, cesse bientôt de respecter l'autorité qui

le gouverne des qu'il la voit dépouillée d'une certaine gravité. Il lui feiut une bonté sérieuse , qui le contienne et mette obstacle à la familiarité.

Un roi jeune, dont le défaut principal était de se méfier trop de lui-même, et de se montrer presque honteux de l'éducation négligée qu'il avait reçue; une reine spirituelle, mais un peu légère et inexpérimentée, pouvaient difficilement gouverner une nation mobile, ardente, avide de gloire et de nouveauté, dont les finances étaient en désordre et les esprits en agitation , qui brûlait de se venger des affronts d'une guerre malheureuse et de se relever de la honte d'un régné voluptueux. Une philosophie nouvelle la disposant à rompre tous les liens qu'un gouvernenieni arbitraire sans talens et une licence habituelle de mœurs lui faisaient regarder comme de gothiques chaînes.

Dans cette position critique , le jeune monarque comprit qu'il lui fallait un guide, un soutien , un premier ministre : il en choisit tm , et ce choix ne fut pas heureux. La reine, vivement pressée par les instances des nombreux amis du duc de Choiseul , se montrait assez favorable i son rappel ; mais le roi conservait contre ce ministre de fortes préventions qu'il tenait de son père et des personnes qui avaient présidé à son éducation.

36 MiMOIRES

Louis XVI prit d'abord la résolution de confier les rênes du gouvernement à M, de Machault, administrateur habile et magistrat sévère. La dépêche qui lui annonçait sa nomination était écrite^ on l'avait remise au courrier, lorsque toutà-coup le roi la reprit : il avait changé de dessein. L'austérité de M. de Machault alarmait le clergé , qu'il aurait voulu contenir rigoureusement dans les limites de l'autorité spirituelle.

Mesdames, tantes du monarque, le déterminèrent à nommer un autre premier ministre : ce fut le comte de Maurepas, qui, à peine au sortir de l'enfance , avait été ministre dans les derniers jours de Louis XIY. Son caractère facile, son esprit aimable et léger, lui donnaient beaucoup d'amis. Son penchant pour la raillerie lui avait attiré une longue disgrâce , qu'il supporta avec une insouciance qu'on prenait pour de la sagesse. Son grand âge lui faisait attribuer une expérience rassurante, et la frivolité, sous les cheveux blancs de la vieillesse, se trouva ainsi, par un caprice du sort , chargée de diriger le vaisseau de l'État au milieu des écueils qui l'entouraient, et à l'approche de l'époque des tempêtes.

M. de Maurepas, vieillard octogénaire, nommé ministre à l'âge de vingt ans, tombé depuis en disgrâce pour une chanson faite contre madame de Pompadour, maîtresse de Louis XV, chanson

ou SOUVENIRS. 37

qu'on lui imputait faussement, avait été vingtcinq ans exilé.

Ce ministre avait vécu et brillé sous la régence. On reconnaissait en lui , malgré les traces du temps et l'ennui d'une longue disgrâce, l'insouciance et la légèreté de l'époque de ses anciens succès. L'âge augmentait son penchant à l'égoïsme, et le seul but de son ministère fut d'éviter toute secousse, de s'abstenir de toute grande mesure qui aurait pu compromettre son repos. Il ne voulait que conserver tranquillement sa place j. et finir doucement sa vie. Prendre le temps et les hommes comme ils étaient, maintenir la paix au dehors et au dedans , telle fut toute sa politique ; elle ne nuisait, ne remédiait à rien , n'aggravait aucun dommage, ne réparait aucune ruine; c'était, pour les maux de l'État, plutôt uu calmant qu'un remède.

Il laissa donc paisiblement les vieilles idoles conserver leur culte, les innovateurs propager leurs opinions; toute carrière fiit laissée libre aux passions nouvelles , pourvu qu'elles agissent sans bruit. Sous la conduite de ce singulier mentor, le roi et la cour s'endormirent avec confiance sur le bord d'uu abîme que ce vieillard aimable et une société brillante semaient de fleurs.

Au moment où M. de Maurepas fut nommé, il queiîelle qui existait entre les anciens parfemens

38 mEMOlREÎJ

renvoyés et ceux qui les avaient remplacés , semblait le seul indice d'un orage prochain. M. de ÎMaurepas se hâta d'éteindre ce feu qui Talarmait. Il rappela les parlemens disgraciés; leur exil avait été im acte de tyrannie; leur rappel n'aurait pas dû être un triomphe pour eux : il le fut. On leur rendit , sans conditions , leur puissance , et cette victoire de l'indépendance de la haute magistrature sur l'autorité enhardit l'espMt de résistance et d'innovation. Une rigueur injuste avait fait naître l'esprit de liberté eh le comprimant; un acte de justice fait avec faiblesse lui donna un nouvel essor.

Il n'entre point dans mon dessein de peindre ici la politique et l'administration de ces premières années du régne de Ix^uis XVI. Ma jeunesse ne me permettait pas d'y jouer un rôle, et par conséquent d'en bien connaître les mouvemens. A mon âge je ne pouvais encore suivre et voir que la cour, les sociétés brillantes de Paris, leurs séduisantes superficies et le tourbillon de leurs plaisirs.

Tous ceux qui occupaient des places, des charges près du trônie, étaient d'un autre temps, d'un autre siècle que nous. Nous respections extérieurement les vieux débris d'un antique régime dont nous frondions, en riant, les mœurs, l'ignorance et les préjugés; ne songeant point à leur

ou SOUTENIRS. 3^

disputer le fardeau des affaires, nous ne pensions quànous amuser; et, guidés par le plaisir, c'était au milieu des bals, des fêtes, des chasses, des jeux et des concerts , que nous nous avancions gsument sans prévoir nos destinées.

Entravés dans cette marche légère par l'ancienne morgue de la vieille cour, par les ennuyeuses étiquettes du vieux régime, par la sévérité de l'ancien clergé, par Téloignement de nos pères pour nos modes nouvelles, pour nos costumes favorables à l'égalité, nous nous sentions disposés à suivre avec enthousiasme les doctrines philosophiques que professaient des littérateurs spirituels et hardis. Voltaire entraînait nos esprits; Rousseau touchait nos cœurs; nous sentions un secret plaisir à les voir attaquer un vieil échafaudage qui nous semblait gothique et ridicule.

Ainsi, quoique ce fussent nos rangs, nos privilèges , les débris de notre ancienne puissance qu'on minait sous nos pas, cette petite guerre nous plaisait : nous n'en éprouvions pas les atteintes^ nous n'en avions que le spectacle. Ce n'étaient que des combats de plume et de paroles, qui ne nous paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d'existence dont nous jouissions, et qu'une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable.

Les formes de Fédifice restant intacts, nou^ ne voyions pas qu'on le minait en dedans; nous riions des graves alarmes de la vieille cour et du clergé, qui tonnaient contre cet esprit d'innovation. Nous applaudissions les scènes républicaines de nos théâtres, les discours philosophiques de nos académies, les ouvrages hardis de nos littérateurs, et nous nous sentions en* courages dans ce penchant par la disposition des parlemens à fronder l'autorité , et par les nobles écrits d'hommes tels que Turgot et Malesherbes^ qui ne voulaient que de salutaires, d'indispensables réformes , mais dont nous confondions la sagesse réparatrice avec la témérité de ceux qui voulaient plutôt tout changer que tout corriger;

La liberté, quel que fût son langage, nous plaisait par son courage ; l'égalité , par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre taiit qu'on croit pouvoir remonter dès que l'on veut; et, sans prévoyance , nous goûtions tout à la fois les avantages du patrici^ et les douceurs d'une philosophie plébéienne.

Ce fut de cette sorte que s'établirent peu à peu, entre les mœurs delà vieille et de la jeune cour, la même rivalité et la même différence qui prélu-. daientaloKS dans les opinions, par des escarmouches légères, à ces terribles combats qui ont de-> puis changé la face du monde.

ou sotJVÈîmis. /fi

Cependant, nourris, dès notre enfance, des maximes de l'ancienne chevalerie, notre imagination regrettait ces temps héroïques et presque fabuleux. Aussi le premier combat qui se livra entre les vieux et les jeunes courtisans , fiit ime tentative de notre part, faite dans le dessein de reprendre Tusage des habillemens , des coutumes et des jeux de la cour de François I*', de Henri n, de Henri HI et deHehrilV.

Bientôt nous fîmes adopter ces idées par les frères du roi. Monsieur et M. le comte d* Artois, qui favorisèrent nos projets avec autant d'ardeur que d'activité. Nous eûmes d'abord un brillant succès : peu s'en fallut qu'il ne fût complet et que la révolution des modes ne devînt totale. Mais notre triomphe n'eut que la durée d'un carnaval ; dès qu'il fut fini, les vieux seigneurs reprirent leur empire; les usages de Louis XIV et de Louis XV ^ leur puisssance; et nous allâmes oublier dans nos garnisons, sous les règles de la dbcipKne nouvelle , nos rêves trop courts de chevaliers et de paladins.

Cette faveur passagère et cet essai d^innovations avaient commencé très-gaîment par des balletst et par des quadrilles. MM. de Noailles , d'Havre , de Guémené, deDurfort, deCoigny,les deuxDiHon, le comte, aujourd'hui duc de Grammont, le comte de Lamarck, mon frère et moi, La Fayette ^ une

troupe choisie de jeunes dames, composaient ces quadrilles.

La nécessité de faire des répétitions, avant d'exécuter ces ballets , nous avait donné un libre et fréquent accès chez la reine, chez les princesses et dans Tintérieur des appartemens des princes. La gaîté qui présidait à ces répétitions et à ces amusemens,Jes multiplia. La gravité des vieux courtisans qui possédaient les grandes charges , ne permettait guère de les y admettre. Leur présence et leurs formes cérémonieuses auraient attristé notre joie.

Les costumes divers que nous prenions nous paraissaient aussi gracieux , aussi nobles et pittoresques que l'habillement français moderne nous semblait ridicule. Nous recherchâmes celui de tous qui convenait le mieux à une cour chevaleresque, galante <et belliqueuse. Les princes choisirent celui d'Henri IV, et, après l'avoir porté dans quelques quadrilles qui furent fort applaudis nous obtînmes une décision qui obligeait tous les hommes invités au bal de la reine à se revêtir de cet ancien costume.

Il convenait admirablement à la jeunesse, mais il allait fort mal aux hommes d'un âgo mûr et d'une taille courte et épaisse. Ces manteaux de soie, ces panaches, ces rubans et leurs vives couleurs rendaient ridicules tous ceux que

ou SOUVENIRS. 43

^a nature avait privés de grâces, et l'âge de fraîcheur.

Au milieu de nos jeux , de nos bals , de nos répétitions , la politique osa pénétrer en riant et en ne se montrant d'abord que sous les traits de la folie. Le rappel des pariemens occupait alors les esprits. Nous parodiâmes les séances de ce» graves assemblées. Un des princes joua le rôle de -premier président; d'autres, ceux d'avocat, de procureurs - généraux ^ de conseillers ; et ce qui aujourd'hui pourra peut - être sembler assez pi»quant , c'est que La Fayette , dans une de ces joyeuses audiences , remplit les fonctions de procureur-général.

Le mécontement que l'intimité accordée par les princes à quelques jeunes courtisans inspirait aux grandes chargés, aux représentans de la vieille cour , éclatait fréquemment ; ils cherchaient avec une humeur active l'occasion d'éloigner ce jeune essaim de favoris. Nous sûmes bientôt qu^ils voulaient profiter de notre étourderie, et qu'ils avaient fait sentir à M. de Mau repas l'inconvénient de laisser les princes entourés de jeunes et légers courtisans qui s'étaient permis de parodier ainsi les pariemens et la magistrature.

Pour détourner l'orage qui nous menaçait , il me vint l'idée de prévenir adroitement le coup qu'on voulait nous porter. Me trouvant au cou-

cher du roi , je m'approchai d'un de mes amis ^ et , en hii parlant d'une de nos joyeuses séances ^ j'eus soin de rire avec une indiscrétion qui me fit remarquer par le roi.

Venant alors à moi , il me demanda le sujet de cette bruyante gaîté. Après m'étre défendu quelques momens d'en avouer tout haut le motif, comme il me dit de le suivre , je m'approchai d'une fenêtre , et là je lui contai tout ce qui s'était passé dans une de nos séances parlementaires^ en donnant à ce récit les formes , la variété et les couleurs qui pouvaient le rendre amusant pour sa majesté. Le roi m'écouta avec plaisir et rit beaucoup.

Le lendemain , je sus qu'au moment où M. le comte de INTaurepas avait voulut provoquer contre nous la sévérité royale , et s'efforçait de lui montrer les conséquences d'un travestissement qui livrait au ridicule d'une jeune cour la dignité du parlement , le roi lui répondit : « Cela suffit : on » y songera pour l'avenir ; mais à présent il n'y a » rien à faire : car je suis presque moi-même au » nombre des coupables. J'ai tout su ; mais , loin » de m'en fâcher , j'en ai ri. »

Nous ne recommençâmes plus ; cependant nos quadrilles continuèrent, et, malgré le mécontententement de la vieille cour, notre faveur dura autant que le carnaval: Mais , dès que l'heure des

ou souvEinas. 45

m^térités eut succédé à celle des plaisirs , la grave étiquette nous interdit toute entrée familière ; les occupations sérieuses prirent la place des amuse-* mens.^Le vieil habit de cour triompha de nos costumes chevaleresques ; et , recevant , pour notre profit, une utile leçon sur les vicissitudes de. la. fortune, nous nous vîmes retomber du faîte d'une faveur qui, malgré sa frivolité et sa brièveté , avait fait tant de jaloux , dans la foule des courtisans ; apprenant de bonne heure , par là , que la faveur a des ailes comme le plaisir.

L'hiver suivant , le sort m'offrit , par un caprice assez bizarre, une étrange occasion de retrouver les bontés de l'un de nos princes. C'était encore dans ce temps de plaisirs si favorable à la jeunesse : une imprudente vivacité me valut alors une faveur précieuse qui se montra constante plusieurs années , et qu'interrompirent seuls les grands événemens qui firent bien d'autres changemens dans le monde.

J'étais au bal.de l'Opéra, à visage découvert , et je me promenais en donnant le bras à un n)asqu# aimable sous lequel se cachait une femme du rang le plus distingué. Tout à coup je vois im homme masqué et en domino s'approcher de nous, et m'enlever sans façon le bras de la dame que j'accompagnais. Étonné de cette liberté , je repris brusquement le J:)ras de cette dame? en exprimant,

46 MÉMOUIES

sans ménagement , àTinconnu le mécontentement et la surprise que m'inspirait son audace.

Il me répondit sur le même ton ; et , comme je voulais répliquer , il s'approcha de mon oreille, et me dit : « Ne faisons point de bruit ici , je vous » rendrai raison autre part. — La partie n'est » pas égale , lui répondis- je , vous savez qui je » suis et vous m'êtes inconnu; nommez- vous. — » Cela n'est pas nécessaire , reprit-il ; allez - vous » demain au bal de la reine ? — Oui , lui répli- » quai-je. — Eh bien, dit- il, je vous y trouverai. » A ces mots il s'éloigna.

Ce qui m'étonna le plus , c'était de voir que la dame , témoin et sujet de cette querelle , loin d'en paraître alarmée , en riait et semblait , sans vouloir la nommer , connaître la personne qui m'avait si ïestemetit enlevé son bras.

On peut facilement penser que le lendemain je me rendis un des premiers à Versailles , au bai de la reine. J'allai au devant de chaque individu qui arrivait , croyant ^ue c'était celui auquel j'avai> eu affaire ; mais leur abord amical ou insigni* fiant faisait promptement évanouir cette idée. Enfin la salle du b^l se remplit totalement sans que personne vînt me donner l'explication que j'attendais.

Bientôt les portes intérieures s'ouvrent: la cour paraît ; les membres de la famille royale prennent

ou SOUVEiriRS. 4?

îeurs places ; ensuite , avant de commencer les conlre- danses , les princes s'avancent de notre côté, et adressent successivement la parole à ceux qu'ils veulent honorer de cette faveur.

L'un deux s'approche de moi et me dit : « Mon- » sieur de Ségur , où logez-vous à Versailles ? » Je lui répondis que je demeurais à l'hôtel d'Orléans , et je pris la liberté <le lui demander le motif de cette question. « C'est, me dit-il tout bas, w pour vous donner une petite explication relative » à ce qui s'est passé hier au bal de l'Opéra entre » vous et un masque. Je suis prêt à vous en feire » raison , et vous laisse le choix des armes , de* » puis l'épingle jusqu'au canon, à moins que vous » n'aimiez mieux recevoir le titre de mon frère » d armes , qui sera le gage de mon amitié. » Je me confondis alors en exfcuses et en remercîmens y aussi étonné que satisfait de voir ime telle aventure terminée par un dénouement si heureux et si imprévu.

Depuis , ce prince ne cessa point de me traiter avec une extrême bonté; il me fit jouir souvenjt de son entretien , dans lequel on remarquait ime instruction étendue et un esprit aimable. U me permit de lire des vers qu'il avait composés , et daigna jeter les yeux sur quelques - ims des^ miens; il me décora de l'ordre royal dont il était grand-maître, après mon retour d'Amérique et

au moment où j'allais partir pour la Russie.

A Pétersbourg , je reçus plusieurs lettres de lui, dans lesquelles il me dontiait toujours le titre qui m'avait inspiré tant de reconnaissance. Mais malheureusement , à la fin de cinq années de ma mission 9 la France fut bouleversée; tout changea. A mon retour à Paris , je vis rarement ce prince auguste , que les^ malheurs du temps forcèrent bientôt de quitter précipitamment sa patrie.

Ma position , ma famille et mes opinions me décidèrent à demeurer dans les rangs de ceux qui espéraient sauver leur pays en y jrestant- Ainsi* ces orages politiques qui ébranlèrent tous les trônes, qui créèrent , détruisirent tant d'illusions ^ et qui firent éclater tant de crimes , de gloire et de vertus, me séparèrent nécessairement du prince dont les bontés m'avaient donné tant d'espoir. Je ne le revis qu'à la restaui'ation , et il ne m'est resté d% cet heureux lien que le souvenir et la reconnaissance.

Si ce prince vivait encore , et s'il eût jeté ses regards sur ces lignes , il aurait souri et m'aurait pardonné l'hommage respectueux que je lui rends , en osant rappeler un des traits de sa jeunesse qui honorent également les grâces de son esprit etUaménité de son caractère.

Au reste , dans ces premières années , tout souriait à ma jeunesse. On dirait que la fortune est

ou souvENins. 49

comme la nature et qu'elle réserve toutes ses fleurs pour le printemps. Mon avancement militaire était rapide : nommé sous -lieutenant ^1 1769, dans le régiment mestre de câmp général de la cavalerie ^ sous les ordres de M. de Ca stries, ami intime de mon père , je fus deux ans après promu au grade de capitaine. £n 1776, sur la demande de M. le duc d'Orléans , le roi me nomma colonel en second du régiment d'Orléans-dragons. A peu près dans ce temps, le hasard m'avait admis dans la société intime de la comtesse Jules de Polignac. Rien ne semblait devoir être plus étranger à ma jeune ambition que cette douce liai^ son avec ime famille illustre par sa naissance, mais alors éloignée de toutes les grandeurs.

Madame la comtesse Jules et son mari, ainsi que la comtesse Diane de Polignac , sa belle-sœur , vivaient modestement loin de la cour , où ils allaient rarement. Leur goût , leur caractère les priaient à préférer les douceurs de la vie privée aux orages de la vie publique.

U était impossible de trouver une personne qui réunît plus d'agrémens dans la figure , plus de douceur dans les regards, plus de charmes dans la voix, plus d'aimables qualités de cœur et d'esprit, que la comtesse Jules.

Les comtesses de Châlons et d'Andlaw, ses parentes; le comte de Yaudreuil, le duc de Coigny ; I. 4

50 H3ÊHOIRES

un homme distingué par l'originalité de son esprit, M. Delille; le baron de Besenval, dont la légèreté toute française feisait oublier qu'il était né Suisse , formaient des réunions charmantes où les heures passaient comme des minutes.

Leur agrément fut augmenté par l'admission d'un homme, qui, d'un état subalterne, fut porté rapidement par le sort à une haute fortune. Il avait été long- temps connu sous le nom de Montfalcon ', simple lieutenant et aide-major dans un régiment d'infanterie, sa belle figure et sa valeur bouillante le firent remarquer à l'affaire de Warbourg par mon père et par M. de Castries.

Dans cette affaire, où dix mille Français luttèrent avec opiniâtreté contre toute l'armée du duc de Brunswck , quelques-uns de nos bataillons , après avoir pris, perdu et repris trois fois un poste important, se retiraient. Le jeune Montfalcon, l'épée nue, l'œil ardent, les cheveux en désordre, embelli par son courage, court, appelle, exhorte, rallie les soldats, se précicite avec eux dans la mêlée, triomphe et reste maître de la colline disputée.

Les deux généraux, témoins de sa vaillance , sollicitèrent pour lui des récompenses ; mais, comme il était sans faveur , sans fortune et sans liaisons , il n'obtint que la croix de Saint-Louis et une place de majora dans une petite ville : c'était plutôt lui donner sa retraite que le récompenser.

on souvEirm*. 5i

Toute carrière semblait désormais fermée pour lui, lorsque, par im hasard singulier, il trouva, dans la solitude, la fortune qu'il avait vainement cherchée dans les camps. Allant fréquemment habiter le petit château d'une vieille tante dont la vie monotone ne pouvait lui offrir aucun plaisir ,' il s'amusa à parcourir les nombreux et antiques parchemins déposés dans les archives de ce castel, et, à sa grande surprisse, il y trouva des titres qui prouvaient évidemment sa descendance de l'ancienne maison d'Âdhémar , que généralement alors on crovait éteinte.

Muni de ces pièces, il accourt à Paris, et fait part de sa découverte à mon père et à M. de Castries, ses protecteurs; ils en rirent d'abord et crurent son espérance chimérique. Cependant, d'après leurs conseils , il porta ces papiers chez le généalogiste Chérin, juge.érudit dans cette matière, et incorruptible ;<i'ailleurs un pauvre major de place n'aurait pas certainement trouvé le ipoyen de le corrompre.

Chérin , après un long examen , déclara l'authenticité des titres; et le nouveau comte d'Adhémar , reconnu , ayant pbtenu , par l'intervention de mon père et de M. de Castries, la place de colonel commandant du régiment de Chartres-infanterie, fut présenté à la cour.

Une veuye qui possédait quarante mille livres

Sa tf^oiREs

de rentes, madame de yalbeUe,dame du palais de la rein^, éprise du noiiyeaU colonel et espérant efFacer Finégalité d^s âges par le don de ses richesses , Fépousa. M. d'Adhémar joignait à la régularité des traits un esprit aimable et une voix charmante. lié avec le comte de Vaudreuil , il fut présenté par lui à la comtesse Jules, et bientôt compté au nombre de ses amis.

Tous se réunissaient quelquefois chez madame la duchesse de Bourbon, où se doînnai^it de petits concerta dans lesquels brillaient les talent de la comtesse Juleç , de la comtesse Àlnélie de Boufflers, de MM, d-A-dhémai" de Vaudreuil, et du duc de Guinée , qui jouait supérieurement de la flûte.

Là , bà était loin de^ penser aux ^ifËiires , et il jurait été difficile de prévoir que, peu de temps après , la famille dés Polignac et leuf s amis parviendraient au faite de la fiatteut-, et s^élèveraient au-dessus de tous ces courtisans* nés dati^ le palais et vieillis dans les cours.

J'ai dit que la jeune reine avait un coeur fait pour aimer. Elle cherchait ime amiç qui fut at^ tirée par sa grâce plutôt que par sa puissance, et qui l'aimât pour elle. Frappée par la figure' de la comtesse Jules , par la douce expression de ses^ yeux , par la sensibilité modeste et franche que décelait son attrayante physionomie, elle conçut pour elle une amitié qui dura jusqu'à sa mort.

on souvciriRS. 6%

Ses instances yainquirent la modestie de madame de Polignac; elle viiità la cour et s'y ^ablit en ÊtToiite.

La reine nomma son mart premier écuye^. La comtesse Diane fut placée pi^ès de madame Jl^lisabeth y comme dame d'honneur; M. de Yaudreuil reçut la charge die grsai<i«&ucoùiiier;M. d'Adhé* mar, nonuné chevalier d'honneur de madame Elisabeth, obtint le poste de ministre du roi à Bruxelles, et, peu d'années après, Fai^obassade d*Ang^eterpe.

On peut bien croire que ces £»vëurs nouvelles excitèrent d'abord la surprisé et bientôt l'^dVie; mais cette envie elle-même se voyait jNSBsque tou* jours désarmée par la douceur, par la modestie, par le désintéressement de la Êivorite. Jamais il n'en ait de moins avide et de inoins égoïste; et véritablement , loin d'accaparer les grAces , les pensions, les emplois, elle aimait mieux les Êiire obtenir que les receveur»

On en vit plus tard une prieuvi^ éclatante , k l'époque où un grand scandale fit perdra une grande place à l'illustre fanàille des Rohan ; le prince de Guémené fit une banqueroute de vingt millions, et la princesse sa femme , qui était gouversante des eâ£aais de Fraqde, se trouva dans la nécessité de quitter cette charge importante.

La reine voi:^^ ^^ confier l'éducation de ses

e^fans à son amie. Elle se vit obligée d'employer beaucoup d'efforts pour vaincre sa résistance et pour la contraindre à recevoir d'elle cette haute marque de faveur, et cette grande charge, l'une des premières du royaimie.

M«s liaisons intimes avec madame la comtesse Jules , qui devint duchesse de Polignac, et avec ses ami3, me firent prendre part à sa fortune. La reine , qui mê voyait souvent dans cette société que sa présence embellissait fréquemment , et avec laquelle elle passait ordinairement ses soirées, s'accoutiuna à me traiter avec une bonté particulière, et son influence contribua beaucoup, quelques aimées après, à la nomination de mon père au ministère de la guerre.

: M. d'Adhémar , dont j'ai parlé plus haut , avait bien voulu , à la prière de mon père , se charger de me conduire à Strasbourg pour y suivre un cours de droit public. Son régiment y était, et ce fut là que nous nous formâmes k l'étude de la diplomatie , qui jusqu'alors m'avait été aussi étrangère qu'à lui.

Revenu à Paris , je me trouvai dans le même tourbillon de fêtes, de sociétés, de bals, de plaisirs de tous gelures. Toujours de mieux en mieux traité à la cour, mon père était tenté de faire quelques démarches pour m'obtenir une place dans les maisons royales j mais je m'y opposai : ce genr«

ou SOUTENIRS. 55

de service me déplaisait. Les rêves de l'ambition ne me tourmentaient point encore ; je préférais ma liberté à un servage brillant , mais gênant. Par devoir j'allais à Versailles , mais par penchant je restais à Paris.

Malgré mon âge , ce n'étaient pas les galanteries et les amusemens d'une jeunesse frivole qui prenaient la plus grande part de mon temps : je cherchais avidement la société des personnes qui réunissaient chez elles les savans et les hommes de lettres les plus distingués ; j'allais souvent chez madame Geoffrin et madame du Deffant. IVailleurs je trouvais dans quelques grandes maisons, telles que celles de madame la princesse de Beauvau , de madame la duchesse de ChoLseul , de madame la maréchale de Luxembourg, de madame la duchesse de GramnK>nt , de madame de Montesson , mariée secrètement alors à M. le duc d'Orléans , de madame la duchesse d'Anville , de madame la comtesse de Tessé, et chez ma mère, des entretiens tantôt profonds , tantôt légers , toujours à la fois instructifs et agréables , et dont on ne retrouve plus aujourd'hui le charme.

On y voyait un mélange indéfinissable de simplicité et d'élévation , de grâce et de raison , de critique et d'urbanité. On y apprenait, sans s*en douter, l'histoire et la politique des temps anciens et modernes , mille anecdotes sur la cour , depuis

celle de Louis XIV jusqu'à la cour du roi régiuuity et par là on parcourait une galerie aussi instruc* tive , aussi variée en événemens et en portraits que celle qui nous est offerte dans les inimitables lettres de madame de Sévigné.

On recherchait avec empressement toutes les productions nouvelles des génies transcendans et et des briUans esprits qui faisaient alors l'orne-^ ment de la France. Les ouvrages de Bernardin de Saint -Pierre , d'Helvétius, de Rousseau , de Dudos , de Voltaire, de Diderot, de Marmontd, donnaient un aliment perpétuel à ces conversa-^ tions, où presque tous les jugemais sonblaienl dictés à la fois par la raison et par lé bon goût.

On y discutait avec douceur ; on n'y disputait presque jamais ; et , comme un tact fin y rendait savant dans l'art de plaire , pn y évitait l'ennui en ne s'appesantissant sur rien. Le pr^c^te alors le mieux pratiqué était celui de Boile^iu , qui en^ seigne â passer sans cesse du graue au doux y du plaisant au sévère. Aussi très souvent, dans une même soirée , on parlait alternativement de VEs' prit des lois et des contes de Voltaire , de la pWlosophie d'Helvétius et des opéras de Sedaine ou de Marmontel , des tragédie? de I^ Harpe et des contes licencieux de l'abbé de Volsenon , des dé* couvertes dans les Indes par Fabbé Raynal et des chansons de Collé, de la politique de Mably et

ou soiJVEiriiis. 57

des Te)r$ charmans de Saint-Lambert ou de l'abbé Delille.

I.es bomm^s de lettres les plus distingués étaient admis avec faveur dans les maisons de la haute noblesse. Ce mélange des hommes de cour et des hommes lettrés donnaient aux qns plus de lu-^ mianes , aux autres plus de goût. Jamais Paris ne iut plus sanblable à la célèbre Athènes.

Ma vive passion pour lesletti*es tne valut, quoique je fiisse bien jeune» l'amitié de D^Alembert , de Tabbé Ray nal , du comte de Guibert , de Champfort , de Suard^ de Yshbé Arnault, de Rulhière, du chevalier de BoufQers , du chevalier de Chas« tellux , de l'abbé Barthélémy , de Tabbé Delille , les bontés dç M. de Malesherbes , les conseib du célèbre comte d'Arapda. La Harpe et Marmontel ra'éclairèrent par leurs sages avis et protégèrent mes premiers essais.

Des succès d'abord légers , mais assez brillans 1 encouragèrent mon amour-propre, et m'inspi» rèrent le constant désir d'en mériter de plus solides. En soumettant mes premiers ouvrages à d'aussi bons juges , j'apprenais par eux combien l'art d'écrire est difficile.

Les entretiens des hommes qui ont obtenu une célébrité méritée , nous éclairent encore mieux que leurs livres. Ils nous font connaître mille règles de tact et de goût, et une foule d'observations, de

nuances qu'il serait presque impossible tf expliquer par écrit.

Aucun livre n'aurait pu m'apprendre ce que me faisaient connaître, en peu de conversations, Marmontel et La Harpe sur les formes du style , sur les moyens secrets de l'éloquence , Boufflers sur l'art d'amener naturellement un trait piquant et heureux , M. de Beauvau et Suard sur la correction du style , le duc de Nivernais sur la finesse du tact, sur les nuances de la grâce, sur la délicatesse du goût , et l'abbé Delille sur les moyens de saisir dans notre imagination cette baguette magique qui sait tout animer.

Je ne citerai à cette occasion qu'un seul exemple , déjà connu et toujours bon à répéter. On soutenait, devant l'abbé Delille, que la langue française, n'ayant pas, comme les langues latine et grecque, des brèves et des longues, n'était pas susceptible comme elles de peindre par son accent, et qu'en un mot elle manquait d'harmonie imitative.

L'abbé prétendait , au contraire , que notre heureux langage donnait au vrai talent toutes les ressources qu'il pouvait désirer, et que son harmonie imitative pouvait peindre non-seulement les différences , mais encore les nuances des objets; et, pour le prouver , il cita ses propres vers:

Peins-nous légèrement l'amant léger de Flore ;

Qu'un doux ruisseau munnureen T«rf plus doux encore.

ou souvEirnis. 59

ntend-on de la mer les ondes bouilloQDer ? Le vers, comme. un torrent^ en roulant doit tonner. ^ Qu'Ajax soulève un roc, et l'arrache avec peine, Chaque syllahe est lourde et pesamment se traîne. Mais vois d'un pied léger Camille effleurer Teau : Le vers yole et la suit, aussi prompt qu'un oiseau.

, L'abbé Delille ajoutait au charme de ses vers celui de les lire avec une séduisante perfection.

L'art de bien lire est le plus rare en France : on ne sait pas y varier ses intonations , leur donner de la justesse , de la force et du naturel* Cet art, si connu des anciens, compose cependant une grande partie du talent de l'orateur et du poëte. Tout le monde sait que la plus belle scène mal déclamée ne produit aucun effet ; et cependant on conserve dans l'habitude de la vi^ une prononciation monotone qui abrège tout , mange la moitié des mots , ne caractérise rien , donne à tout une physionomie uniforme , et prive ainsi la raison de sa force et l'esprit de sa grâce.

Frappé de ces vérités , je suivis les conseils de La Harpe , de Delille , de ma mère , dont le jugegement était toujours éclairé. par un goût aussi sûr que délicat , et je pris Icmg- temps des leçons du célèbre jacteur Le Rain , pour apprendre à bien lire et à bien dire.

Presque toujours l'amour-propre le plus an^bi*

6o MJÊHOIRU

tieux ne se dirige que vers un seul but , c^i qu« lui indiquent sa position, ses moyens, ses penchans et les mœurs de son siècle. Ainsi , chez les anciens , la tribune aux harangues , les palmes de l'éloquence , les lauriers cueillis à la guerre, d'autres lauriers offerts au talens par les muses, voilà ce qui poussait au mouvement toute la jeunesse: tels'étaient les motife de son ardeur et ks prix ambitionnés par elle.

Plus tard, la plupart des esprits se détachèrent de la terre pour se diriger vers le ciel. La gloire des saints Ait préférée à celle des héros ; on quitta les camps pour les monastères, la tribune pour la chaire, la pourpre pour le cilice. L'enthou* siasme religiieUx succéda aux passions littéraires ou belliqueuses,

BiaEitât l'ambition, prompte à entrer dans tous les chemins qui mènent à la considération , prit avec empressement le masque de la piété. La politique se couvrit d'un voile religieux; et chaque courtisan affecta une piété qui, par une feinte re« nonciation aux biens lêerrestres et aux plaisirs mondains, lui ouvrit toutes les sources de la fortune et du pouvoir.

Chez les peuples modernes, long<>temps on vit subsister le mélange constant de la superstition, du fanatisme, triste héritage des Romains corrompus, ^vec l'ardeur belliqueuse des anciens

ou souvEiriRs. 6i

Francs et Germains, qui neoonnaisi^ientde droit que la force, de plaisir qaé la guerre^ et qui croyaient le ciel fermé auiL lâches et ouvert aux braves.

Chez ces peuples nouveaux , et surtout parmi nous, la religion et la gloire se montrèrent induis gentes pour Tainour; de sorte que le caractère français, jusqu'au XVn* siècle, reste à la fois dé* Yot, galant et belliqueux.

C'étaient les mœurs féodales ou dstevaleresques : tout jeune noble, en sortant de l'enfance, n'était animé que du triplé désir de servir son Dieu, de se battre pour son roi et de plaire à sa dame; et, si l'on en excepte la classe que la pauvreté con<^ damne au travail et à l'ignorance, toute la nation était plus ou mpîns animée de ces sentimens che-* valeresques.

Mais , au moment où j'entrais dans le monde , ces sentimens , dont on retrouvait encore des traces, avaient déjà subi de grandes altérations. Depuis la découverte de l'imprimerie et la réforme de Luther , on avait voulu tout examiner, tout analyser. L'esprit, sortant des ténèbres antiques^ était ébloui de cette nouvelle lumière, et cherchait par elle à distinguer la vérité de l'erreur, atout connaître et à toiU; perfectionner.

Honteux de l'ignpraxice de nos pères, noii*seu-< lement nous voulions nous approprier les trésors

6a MIÉMOI&ES

de la science des anciens, mais nous prétendions même les égaler, et bientôt les surpasser, dans la carrière des arts, de la législation, de la littérature et de la philosophie.

Cette révolution , opérée graduellement parles découvertes du XV« siècle, par les guerres de religion, par l'affranchissement de quelques républiques qui avaient brisé le joug du pouvoir arbitraire, et qui s'étaient délivrées de celui de Rome, enfin par la gloire des grands écrivains du siècle de Louis XIV, et ensuite par la philosophie épicurienne de la régence ; cette révolution , disje , avait exercé une influence si générale sur la jeunesse qui s'élevait en France à l'époque où' liouis XVI commençait son règne, que chacun de' BOUS pouvait offrira l'attention d'un observateur éclairé le mélange le plus singulier des mœurs grecques , romaines, gauloises, françaises j chevaleresques et philosophiques.

. Nourris dans les principes d'une monarchie militaire, élevés dans l'orgueil d'une noblesse privilégiée, dans les prestiges de la cour, dans les maximes delà piété, et, d'autre part, entraînés par la licence du siècle , par une galanterie dont on faisait trophée ; excités à la libéré par les écrits des philosophes, par les discoiu*sdes parle mens, au lieu d'avoir un but certain, des principes assurés , nous voulions à la fois jouir des

on souvENins. 63

iaVeurs de la cour, des plaisirs delà ville, de l'approbation du clergé, de l'affection populaire, des applaudissemens des philosophes, de la renommée que donnent les succès littéraires , de la faveur des daines et de l'estime des hommes vertueux; de sorte qu'un jeune courtisan français, animé de .ce désir de réputation qui sépare du vulgaire les hommes distingués , pensait , parlait et agissait tour à tour i^omme un habitant d'Athènes , dé Rome, deLutèce, comme un paladin, un croisé, im courtisan, et comme un sectateur de Platon, d% Socrate, ou d'Épicure.

Cette divergence d'idées produisait nécessairement une confusion qui se répandit jusqu'au sein de la cour. Les tantes du roi y rappelaient les coutumes pieuses et sévères de la fin de Louis XIV; M. de Maurepas, le mol épicurianisme de la régence ; le comte du Muy , ministre de la guêtre, le courage, la sévérité et la dévotion des anciens preux; M. de Miroméml,garde-des -sceaux, la dépendance ancienne et presque sèrvile de quelques magistrats sous des règnes absolus ; M. Turgot ; l'esprit de ces sages philantropes , citoyens et non courtisans, qui voulaient, par de grandes réformes , soulager les peuplés opprimés , et faire triompher l'intérêt général des intérêts privés, la justice de l'arbitraire, et les principes des préjugés.

Lès souvenirs de la ligue se retraçaient encore

64 MJÊMOIRXS

SOUS là forme de partis parlementaires^ dans les opinions de quelques pairs y de plusieurs magi»* trats y et même d'un prince du sang , le vieux prince de Conti. Le parti de la dévotion et du despotisme y conservait aussi des défensears, tels que les Marsan , les d'Aiguillon ; celui du duc de Choiseul réunissait à la fois sous ses étendards tout ce qu'il y avait de plus brillant dans le système de l'ancienne monarchie et dans ceux des innovateurs.

Au milieu de cet ébranlement général et de ce choc d'opinions opposées , le bon roi Louis XVI et la jeune reine cherchaient la vérité , voulaient le bien , et rêvaient le bonheur public y sans prévoir leur fatale destinée.

Louis XVI était le plus homme de bien de son royaume ; la force seule manquait à ses rares qualités; et, au milieu de tant de passions fermentantes, de tant de projet^ d'innovajtions, et d'un besoin si général de changement , sa facile bonté l'entraîna trop rapidement vers les nombreux écueils sortis de. cette mer agitée , et sur lesquels devait inévitablement se briser notre antique monarchie.

Chacun ne voulait que réparer ce vieil édifice, et tous, en y portant la main , le renversèrent. Trop de gens apportèrent des lumières, et firent par là éclater un embrasement. Aussi la vie tour-

ou sou VX KIRS. 65

menté^de chacun de nous a été, depuis- cinquante années, un rêve alternativement monarchique^ républicain , belliqueux et phi:losof>hique.

Malgré l'amitié qui me liait à la société des " nouveaux favoris de la cour , je continuais à préférer Paris à Versailles : Famour des lettres et celui des plaisirs m'y retawiient invinciblement > Tété seul et mes devoirs m'en éloignaient. Mais , dans les garnisons , je consacrais habituellement à l'étude les heures de liberté que me laissait le service..

Là, s'ofîraient un autre tableau etplusde vesti* ges de nos anciennes coutumes chevaleresques* Par un effet des moeurs du temps , par une suite des anciens préjugés qui se mêlaient aux idées nouvelles, le sort m'obligea de tirer mon épée: car l'usage des duelis^survivant presque seul aux autres préjugés gothiques, avait constamment résisté, comme il résiste encore, à la reUgion, à la raison, à la philosophie et aux lois. Aussi, quoique nos rois jurassent à leur sacre de ne point pardonner au coupable, on ne se donnait guère la peine <^ se cacher d'un duel , et le mien , qui eut à Lille ime grande publicité , loin de m'attirer quelque disgrâce , me donna plus de vogue et de succès à la cour, ainsi qu'à la ville. Je rempUs une de mes vues en le racontant : car on y verra un exemple du singulier mélange de vivacité , de courtoisie 1. 5

et de légèreté , qui cai-actérisait les mœurs françaises à cette époque.

L'armée alors pessemblait peu à celle d'aujourd'hui : on y voyait bien régner le même désir de se distinguer , le même zèle pour servir la patrie et le roi ; les officiers y montraient ,1a même assiduité aux * exercices et aux devoirs militaires; mais la composition était différente , et les liens de la subordination étaient beaucoup moins resserré§ qu'ils ne le sont aujourd'hui.

Les régimens ne se complétaient que par enrôlement^ de sorte qu'au lieu de voir sous les drapeaux les fils de famille de toutes les classer, appelés par la conscription et par une foi générale, on n'y comptait que des jeunes gens dont la plupart ne se décidaient à s'enrôler qu'à la suite de quelques dél'angemens ou par oisiveté. Aucune perspective d'avancement ne leur était offerte , et rien n'était plus rare que de voir des soldats ou dessous-officiers devenir officiers. Le petit nombre de ceux que le hasard élevait ainsi , n'y arrivait qu'après de longues années de service. Le nom qu'on leur donnait indiquait assez la rareté de ces chances favorables : on les appelait officiers de Jortime. Les nobles seuls avaient ie droit d'entrer au' service comme sous-lieutenans.

Cet usage antique venait du régime féodal, et du préjugé, conservé jusqu'à cette époque, qui

ou SOUVENIRS. 67

fennait aux gentilshommes français toute autre carrière que celle des armes , de la diplotîiatie et de la magistrature.

Il résultait de ce reste de nos vieilles coutumes une grande difficulté pour maintenir une subordination complète entre des officiers , séparés , il est vrai , par la hiérarchie des grades , mais qui , en qualité de nobles ^ se regardaient tous comme égaux.

Chacun respectait son chef à la manœuvre, à la parade, dans les heures de service ; mais, en tout autre temps et partout ailleurs , on voyait peu de traces, de subordination. Revenus à la ville ou à la cour , il arrivait nécessairement qu'on s'y retrouvait en ordre inverse, et qu'un colonel gentilhonmie de province , s'y voyait en infériorité à l'égard de ses jeunes capitaines ou sous-lieutenans qui possédaient des charges, ou étaient décorés de noms illustres, tels que les Montmorency, les Rohan^ les Grillon, etc.

Le régiment où je servais en offirait une preuve frappante. Le colonel qui le commandait, sous les ordres de M. de Castries, était un pauvre gentilhomme gascon , nommé le chevalier Dabeins , vieilli dans les grades inférieurs; il comptait sous ses étendards , indépendamment des officiers en pied de ce coirps^ dix-sept sous-Iieutenans à la suite 9 tels que le prince de Laimbesc, de la maison

68 MÉIHOIBES

de Lorraine, grand-écuyer de France; le fils du duG de Fleury, premier gentilhomme de la^ chambre; les comtes de Matignon, de Roncheroles, de Balbi ; enfin la jeunesse la plus brillante de la cour.

M. Dabeins savait à mervdlle contenir notre turbulence, et même parfois humilier notre va- Tîité : aussi très souvent, aux grandes manoeuvres , devant un public assez nombreux , il se plaisait à nous traiter légèrement, en nous parlant ainsi : K Monsieur Fleury, monsieur I^ambesc , monsieur » Ségur, vous manœuvrez commte des étourdis; » je vous enverrai à l'ombre mûrir vos cervdles. » Et en même temps, s'adressant à des officiers de fortune, autrefois cavaliers, il leijr disait: « Mon- » sieur de Carré, monsieur de Créplot, monsieur » de Roger, vous avez fort bien exécuté mes 3» ordres ; on voit que vous savez commander >^ comme obéir. 3» Communénaent ses louanges et ses reproches n'étaient pas trop justém^it distribués; mais le résultat en était toujours assez bon, puisqu'il relevait les humbles et abaissait les isiuperbes.

On sent bien que , malgré la sévérité de quel^ ques chefs, hors du service il devenait bien difficile de maintenir la subordination entre tant de jeunes nobles, habitués dèsl'enfance à se regarder comme égaux entr'eux , et qui se croyaient faits

oc SOUVENIRS. 69

pour commander aux autres. La bourgeoisie avait souvent à se plaindre de leur orgueil , dans les garnisons et dans les quartiers.

Cependant, depuis quelques années; Tesprit d'égalilê , né des lumières , avait commencé à se répandre dans la nation ; auisi dans beaucoup de villes, telles que Toul^Ktse, Lyon, Besançon, Strasbourg , la bravoure d'un grand nombre de jeunes étudians avait forfcé, par beaucoup de duels, les patriciens à reconnaître qu'on peut rétablir par r^épée le niveau , quand l'honneur le réclaitie «t que la justice ne l'accorde pas.

En général > dans ce temps j c'était moins des grands seigneurs et des hommes de la cour qu'on avait à se plaindre qufe de la noblesse de province, pauvre et p«eu éclairée ; et c'est ce qui ne doit pas surpri^wife : car celle-ci n'avait de jouissance que cette de ses titres , qfu'elle 6J>poi5aît sans cesse à la supériorité rééXé d'une classe de bourgeoisie, dont la richesse et l'instruction la gênaient et rfaomiliaient.

A son urbani téon reconnaissait presque toujours un homme de la cour , et c'était parmi les jeunes gentilshommes campagnards qu'on rencontrait le plus souvent la morgue et la susceptibilité. Ces esprits querelleurs étaient les plus difficiles à gouverner; craints dans les sociétés bourgeoises, inoccupés dans leur chambre après l'heure des

exercices , ils passaient tout leur temps au café , au billard et au spectacle.

Dans la ville de Lille on avait une })onne troupe d'acteiirs: les jeunes lieutenans et sous-lieutenans^ de la garnison se rendaient de si bonne heure et si assidûment à la coniédie, que les capitaines et les officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places aux premières loges en y arrivant.

Le lieutenant -de-roi de la place de Lille, instruit de ce qui se passait , prit contré sa coutume une mesure peu réfléchie ; il défendit aux lieutenans et sous-ïieutenans de se placer dans les premières loges avant la fin du premier acte du spectacle- Un pareil ordre étonna et mécontenta tout le monde. Les capitaines de la garnison convinrent tous , pour consoler leurs jeunes camarades , de partager leur sort et de ne point prendre les places qu'on défendait à ceux-ci d'occuper.

I^tant depuis quelques jours à la campagne , j'ignorais totalement et Tordre donné et l'effet qu'il avait produit. J'arrive à Lille à l'heure où le spectacle allait commencer ; j'entre dans une première loge , un peu surpris de la trouver vide , ainsi que toutes celles du même rang. Ma surprise augmente en voyant des chapeaux sur toutes les chaises de ces loges. C'étaient ceux des lieutenai^s et sous - lieutenans qui , pour

ou SOUVEITIRS. Jt

éluder l'ordre, faisaient ainsi retenir leurs places.

Comme la loge où j'entrai était large, j'avançai une chaise entre deux de celles qui étaient sur le devant, et je m'assis, toujours fort surpris du vide de cette première enceinte tandis que tout le reste de la salle était rempli.

Autre étonnement! dès que le premier acte est joué, toutes les portes des premières loges s'ouvrent , et une foule d'officiers y entrent.

L'un d'eux , M. de La Villeneuve , lieutenant de chasseurs dans le régiment Dauphin-infanterie, prend place à côté de moi et me dit : « Monsieur, » vous avez fait tomber mon chapeau qui était » sur cette chaise. » En effet, sans y prendre ga,rde, je l'avais fait tomber en m'asseyant. Je lui fis une excuse polie; mais il me répondit, avec une humeur inconcevable, qu^une telle impertinence ne se réparait pas par une mauvaise excuse. Je lui répliquai qu'après le spectacle, il aurait une explication sérieuse et peut-être moins satisfaisante pour lui.

Nous étant ainsi entendus, il garda le silence; mais , conune il était jeune et impatient, il ne put attendre la fin de la représentation. Après la première pièce, il se leva, et me fit signe de le suivre. Au moment où je sortais, un jeune lieutenant de mon régiment, le comte d'Assas, qui se trouvait derrière moi , et qui voulait ma place si je ne

^a MÉMOIRES

rentrais pas , me dit en me répétant ces vers d'un opéra comique qu'on jouait : « Ségur, tu t*^n vas,

» Pour ne revenir jamais, pour nfe revenir jamais. »

«Tu te trompes peut-être, » lui népondis-je.

Dès que j'eus rejoint, au bas de l'escalier, mon lieutenant tapageur, nous sortîmes ensemble de la salle , et, lorsque nous fômes sur la place d ar* mes , comme réell^ient il avait le cœUr aussi bon que l'esprit vif et léger, il me dit après quelques momens de rêverie : <i En vérité, uotis sommes de 7^ grands fous ; nous allons nous couper la gorge ^ pour une bagatelle qiû n'en vaut pas assurément » la peine, pour vm cbapeau tombé! — Cette ré- V flexion est juste, lui dis-je, mais im peu trop tar- » dive. Je n'ai pas l'bonneur de vousconnaître; le î> vin est tiré, il faut le boire. — Comn^e vous vou- » drez, répliqua-t-il; sortoois donc de la ville. — » Non, lui dÊs-je ; il est tard, «t celui ite mnis ^deux » qui sera blessé ne dmt pas rester se«i sans se- » cours dans un champ; allons nous battre $ur im » bastion. » lime fit observer que c*était sévèrement défendu et solisdespdnes graves. «Bon, re- » pris-je, qu'importe k défense! en fait de folies^ « les plus courtes sont les m^eilleures; ce sera bien- 9 tôt fait : marchons. »

Arrivés dans l'intérieur d'un bastion , nous quittâmes nos habits et nous tirâmes nos épées ;

ou SOUVENIRS. 73

comme mon adversaire était ardent et, leste, il s'élança sur moi, par un seid bond, si promptetement, que je n'eus pas le temps de parer; je me sentis le côté frappé ; heureusement , par impétuosité il avait manqué mon corps , et c'était la garde de son glaive qui m'avait touché. » Ma » foi! dis -je en moi-même, d^Assas a pensé prédire » juste. »

Je chargeai à mon tour mon adversaire , et lui donnai, en plongeant, un coup d'épée; la pointé pénétra dans son corps, et s'arrêta sur un os. Il voulait continuer, mais la douleur l'empêchait de se tenir ferme sur ses jambes, ce qui me donnait trop d'avantage: je lui proposai de cesser le combat. Il y consentit et accepta mon bras pour marcher.

Nous rentrâmes dans la ville ; à la lueur d'un réverbère je le vis inondé de sang, et je réfléchis tristement sur la cruauté de nos préjugés. Bientôt nous trouvâmes un fiacre , je l'y fis monter avec assez de peine , et je voulus y prendre place à côte de lui; mais il le refusa absolument.

Attribuant ce refiis à un ressentiment prolongé, je lui en montrai ma surprise. « Vous mç jugez » mal , me dît- il ; je suis étourdi , un peu bizarre, » passablement entêté même , mais je suis bien » loin de vous en vouloir ; au contraire , je veux » me punir plus que vous ne l'avez fait : tout le

74 Mli3I01RES

» tort est de mon côté ; je vous ai provoqué sans » raison , et j'exige , quand ce ne serait même que » pour dix minutes , que vous alliez; reprendre à » la comédie la maudite place qui a été le sujet » de notre dispute. Après cela vous viendrez me - » soigner si vous le voulez , j'en serai honoré et » ravi ; autrement, j'y suis décidé , nous ne nous » reverrons plus. » J'eus beau lui dire que je ne pouvais le laisser seul dans l'état où il était, ignorant si la blessure était mortelle ou non; il ferma la portière et me donna son adresse.

Pour le satisfaire , j'allai à la comédie; je repris à d'Assas ma place, en lui racontant mon aventure et en lui rappelant la belle prédiction qu'il m'avait faite sans s'en douter , et dont il parut tout attristé. Un quart d'heure après , j'allai chez mon lieutenant blessé , que je trouvai très souffrant , mais sans danger. Au bout de trois semaines il fut guéri ; il avait fait le récit de cette affaire à tous ses camarades. Elle eut un, singulier réstdtat : l'ordre fut retiré ; les querelles pour les places cessèrent , et la bonne intelligence se rétablit entre les officiers des différens grades.

Cinq ans après, passant à Nantes, lorsque j'allais m'embarquer pour l'Amérique , j'y retrouvai le régiment Dauphin. Mon lieutenant de chasseurs, instruit de mon passage, m'invita à dîner avec tous les jeunes gens de la garnison. Pour cette fois il

ou SOUVENIRS. 75

n'y eut de choc qu'entre les verres ; la gaîté fut cordiale et vive. Je n'ai rappelé cette anecdote que parce qu'elle me paraît propre à peindre l'esprit de notre âge et les mœurs de notre temps.

Cette aventure termina mon séjour à Lille : car, trois semaines après, je reçus à la fois et la nouvelle de ma nomination à la place de colonel en second au régiment d'Orléans-dragons , et un ordre que m'envoyait mon père de le rejoindre en Franche Comté, province dopt il était commandant.

J'éprouvai une bien douce jouissance, en voyant la vénération qu'inspirait mon père dans son commandement , et à quel point àa noble franchise , secondée par l'esprit et par la, grâce de ma mère, avait su , en peu de temps , rétablir le calme dans un pays jusque-là toujours agité , concilier les intérêts opposés , et faire régner , au moins en apparence, la plus sati^isante harmonie entre les corps militaires , la magistrature , l'administration et la bourgeoisie.^ - .

Cet exemple et plusieurs autres m'ont prouvé que , malgré la légèreté de notre nation , ou peutêtre à cause de cette légèreté même, les qualités les plus nécessaires pour la gouverner facilement sont la gravité , la justice , la bonne foi et la fermeté. U faut de plus y joindre une politesse qui , sans nuire à la dignité ,. ménage l'amour -propre

y6 MÉMOIRES

de toutes les classes : car en France l'amour-propre , ou si on le veut , la vanité , est de toutes les passions la plus irritable ; et c'est ce qui fait que depuis trente ans on y a toujours plus vivement et plus constamment défendu l'égalité que la liberté. Aux yeux de quelques - uns même , une servitude de plain-pied , et pesant également sur tout le monde, paraîtrait plus supportable qu'une liberté solide construite par étages et avec 4es différences de classes et de rangs.

Cette même année je fis une course aux eaux de Spa, qui dans ce temps étaient très fréquentées et très à la mode. Spa était le café de l'Europe : on s'y rendait en foule de tous les pays , sous le prétexte d'y retrouver !a santé , mais dans le but réel d'y chercber le plaisir. On y jouissait d'une liberté plus étendue que dans aucune contrée du monde. L'évêque de Liège , souverain de ce pays, était un trop petit printe pour imposer aux voyageurs ses lois et ses usages Son exemple n'était compté pour rien , et ufie centaine d'invalides k sa solde ne pouvait être un frein bien respectable: atfêsi, Rrançais, Anglais, Hollandais, Allemands, Russes, Suédois, Italiens, Espagnols et Forti^is, chacun y vivait selon les mœurs de son pays, et cette variété d'usages avait un charme singulier.

Ce fut lii que j'appris ^ pour la première fois ,

ou SOUVENIRS. 77

les événemens qui annonçaient en Amérique une prochaine et grande révolution. Le premier théâtre de cette lutte sanglante entre la Grande- Bretagne et ses colonies , fut la ville de Boston. Le premier coup de canon tiré daos ee nouvel hémisphère pour défendre l'étendard de là liberté, retentit dans toute l'Europe avec la rapidité de la foudre.

Je me souviens qu'on appelait alors les Américains insurgés > -^t Bostoniens ; leur courageuse audace électrisa tous Içs esprits, excita une admiration générale , surtout parmi la jeunesse, amie des nouveautés et avide de combats. Et dans cette petite ville de Spa où se trouvaient tant de voyageurs , ou députés accidentels et volontaires de toutes les monarchies de l'Europe, je fus singiilièrement frappé de voir éclater unanimement un si vif et si général intérêt pour la révolte d'un peuple contre un rai.

L'insurrection américaine prit partout comme ime mode : le savant jeu anglais , le wisk , s^ vit tout à coup remplacé dans tous les salons par un jeu non moins graye q^'on nomoia le bostom Co mouvement, quoiqu'il semble bien léger, était un n^otable présage des grandes convulsions aux* quelles le monde entier ne devait pas tarder à être livré, et j'étais bien loin d'être le seul dont le cœur alors palpitât an bruit du réveil naissant

de la liberté, cherchant à secouer le joug dupou" voir arbitraire.

Ceux qui nous en blâmèrent depuis , devrsdent se rappeler qu'alors ils partageaient notre enthousiasme , et semblaient se retracer avec plaisir les vieux souvenirs de la ligue et de la fronde , temps bien différent, causes bien diverses, mais que leur esprit frondeur ne savait alors ni distinguer ni séparer.

Comment d'ailleurs les gouvérnemens monarchiques de l'Europe pouvaient- ils s'étonner de voir éclater l'amour de la liberté dans les esprits ardens d'une jeunesse, que partout on élevait dans l'admiraticnrdçs héros de la Grèce et de Rome, devant laquelle on avait constamment loué avec enthousiasme l'affranchissement de là Suisse et de la Hollande, et qui n'apprenait à lire et à penser, qu'en étudiant sans cesse les ouvrages des républicains les plus célèores dans l'antiquité ?

Mais tel était l'aveuglement des princes et des grands : ils avaient favorisé les progrès des lumières , et voulaient une obéissance passive qui ne peut exister qu'avec les ténèbres. Ils prétendaient jouir de tout le luxe des arts et de la civilisation, sans permettre aux savans^ aux artistes, à tous les plébéiens éclairés , de sortir d'une condition presque servile. Enfin ils pensaient , chose impossible, que les lumières de la raison pouvaient

ou SOUVENIRS. 79

briller et s'étendre sans dissiper les nuages des préjugés nés dans les siècles de la barbarie.

Dn'existait pas une doctrine en éducation, un progrès en philosophie, un succès enjlittérature, un applaudissement au théâtre, qui ne dût avertir les puissances qu'une grande époque était arrivée, qu'il fallait un autre art pour gouverner les hommes, et qu'on ne pouvait plus leur refuser la jouissance de leurs droits long-temps perdus, mais que des hommes tels que l'immortel Montesquieu leur avaient fait reconnaître et retrouver.

Lorsque je fus de retour à Paris , mes regards y furent frappés par la même agitation des esprits. Personne ne s'y montrait favorable à la cause des Anglais , et chacun y faisait publiquement des vœux pour celle des Bostoniens.

Cependant, malgré cet amour de la liberté qui se manifestait en France , l'inégalité existait encore tout entière par le droit, par les lois, par les les privilèges; mais de fait elle s'atténuait, chaque jour : les institutions étaient monarchiques , et les moeurs républicaines. Les charges, les fonctions publiques, continuaient à être le partage de certaines classes; mais, hors de l'exercice de ces foi^ctions, l'égalité commençait à régner dans les sociétés. Les titres littéraires avaient même, en beaucoup d'occasions, la préférence sur les titres de noblesse , et ce n'était pas seulement aux

8o MÉMOIRES

hommes 4e génie qu'on rendait des hommages qui faisaient disparaître pour eux toute trace d'infériorité : car on voyait fréqueniment , dans le monde , des homiafies de lettres du second et du troisième ordre, être accueillis et traités avec des égards que n'obtenaient pas les nobles de province.

I^ cour seule conservait son habituelle supériorité ; mais , comme les courtisans en France fiont encore plus les serviteurs de la mode que les serviteurs du prince, ils trouvaient de bon air de descendre de leur rang, et menaient faire leur cour à^Marmontel, à D'Alembert, à Raynal, avec l'espoir de s'élever, par ce rapprochement, dans l'opinion publique.

C'était cet esprit d'égalité qui faisait alors le charme des sociétés de Paris , et qui y attirait en foule les étrangers de tous les pays. Partout ailleurs, si ce n'est en Angleterre , on ne savait pas jouir de la vie privée 5 ou ignorait les dou* ceurs d'une société sans morgue, sans gêne, d'une <^nversation sans déguisement et sans entrave. Autre part , la séparation e^tre les castes étant constante et inviolable, chacim ne vivait qu'avec ses pairs, et il n'existait aucun commerce d'échange entre les esprits et les intérêts des diverses fractions de la population éclairée.

Chez nous, au contraire, ces communications

dlT SOUVENIRS. 9t

fréquentes des divers étages de la société, ces liaisons mutuelles , ces égards réciproques , ces échanges de pensées, î^ccroissaient la richesse de notre civilisation, et, dans ces rapports nouveaux, les nobles acquéraient les connaissances et les lumières de tout genre dont ils étaient auparavant privés , tandis que les hommes éclairés des classes inférieures y puisaient des leçons de ce goût fin, de ce tact délicat^ de cette grâce élégante , fleur légère, mais charmante, et qu on ne trouve qu'au sein d'une cour polie.

Il faut avouer aussi que, depuis long-temps, cet esprit d'égalité, avant de s'étendre jusqu'au tiersétat , avait jeté de profondes racines dans la noblesse française. La hiérarchie féodale était oubliée. On avait entendu Henri IV dire <c qu'il regardait » comme son plus beau titre d'honneur d'être le » premier des gentilshommes français. » Les pairs avaient bien seuls droit de séance au parlement et les honneurs du Louvre. Les duchesses jouissaient de la prérogative d'être assises sur im tabouret cheîE la reine; mais, hors de ces circonstances très rares, les nobles se croyaient tous parfaitement égaux entr'eux.

Au mariage de Marie-Antoinette, la noblesse,

qui ne voulait pas reconnaître la supériorité des

ducs^ c'est-à-dire des hommes titrés, s'opposa

même vivement aux droits que la reine voulait

8a M^MOIRHS

établir en faveur de la maison de Lorraine, et menaçait de ne pas se trouver au bal paré, si la princesse Charlotte de Ix)rraine ouvrait ce bal. Comme la résistance était opiniâtre, la négociation sur ce point frivole fut difficile. Enfin il fut décidé que la princesse jouirait de la faveur qu'on voulait lui accorder, mais sans conséquence pour l'avenir, et uniquement parce qu elle était parente de la reine.

La fierté des princes de la Germanie, de ce dernier temple de l'étiquette, de ce dernier asile de Fancien système féodal, était obligée en venant en France de se soumettre à ce niveau social. Tous les princes allauands, souverains chez eux, n'étaient traités à Paris par les gentilshommes français que comme leurs égaux. Il n'existait aucune différence, par exemple, entre le prince Max de Deux-Ponts , aujourd'hui roi de Bavière , et les gentilshommes français qui servaient ou vi* vaient en société avec lui; car ce prince étaitalors entré au service de France.

Lies électeurs et quelques souverains, même du troisième ordre , comme le duc de Deux-Ponts , qui n'auraient pas voulu reconnaître cette égalité et qui voulaient cependant jouir des plaisirs que leur ofifrait le séjour de Paris, éludaient toute difficulté en voyageant incognito : c'est pour cette raison que le duc de Deux -Ponts y prenait le nom de comte de Sponheim.

ou SOUVENIRS. 83

I.,es électeurs formaient à la vérité des prétentions plus hautes : ils croyaient devoir jouir partout des honneurs royaux ; ils ne voulaient point céder le pas, même aux princes du sang royal. Aussi les vit-on très rarement en France, et leur séjour y devint l'objet de vives contestations à la cour.

Ce que je viens de dire des princes allemands me rappelle encore une aventure qui m'arriva à la suite d'une querelle que me fit sans sujet le prince de Nassau, à un diner que nous donnait le prince de Deux-Ponts , logé modestement alors à l'botel du Parlement d'Angleterre, rue Coq-Héron .

Pour mieux expliquer les motife de cette querelle, il feiut remonter un peu plus haut.

Un ou deux ans environ avant l'époque dont je parle, je rencontrai le prince de Nassau un matin sur la teirasse des Feuillans , aux Tuileries ; il marchait yit« , et je voulus en vain l'arrêter. « Je » suis très pr^sé, dit-^il; le prince F... de S... m'a » choisi pour témoin d'un duel qui doit avoir lieu » tout à l'heure aux Champs-Elysées entre lui et » le chevalier de L.*... Tous deux ayant été obUgés » de promettre au tribunal des maréchaux de ne » point s'envoyer de cartel et voulant cependant » se battre, il faut que laur duel ait l'air de l'effet 3» du hasard et d'une rencontre à la promenade. » Si tu veux voir ce combat, viens avec moi. »

84 KJÎMOIRES

J'y consentis , car j'étais assez curieux de voir sur le pré ce prince qui , par sa lenteur à se dé* cider dans ces sortes d'affaires , avait trouvé le moyen de se donner une réputation assez douteuse du côté de la bravoure , quoiqu'il n'y eût peut-être pas d'homme de son temps qui se fut battu plus souvent que lui.

Nous sortîmes donc des Tuileries et nous entrâmes dans la grande allée des Champs-Elysées, Devant nous^ à une assez grande distance, nous vîmes deux voitures s'arrêter, et nos deux champions en descendre avec leurs épées. Ils marché* rent , et nous hâtâmes le pas pour les rejoindre. Mais la distance était assez grande , et il y avait ce jour-là des promeneurs. Avant d'approcherdu lieu où ils s'arrêtèrent, une foule assez nombreuse nous en sépara.

Nous entendînies alors un grand tumulte; nous courûmes, et, en arrivant, nous vîmes le dénouement très singulier de ce combat : l'un des deux combattans tenait à la main le tronçon de son épée brisée, l'autre le frappait avec la sienne. Tous deux s'accusaient réciproquement d'avoir violé les usages et les règles du duel. L'un prétendait qu'étant tombé parce que le pied lui avait glissé , et que son épée s'étant rompue , son adversaire, était venu pour le percer, quoiqu'il fût désarmé; ce qu'il aurait fait si sion valet de chambre ne fût

oir soirvEiriRS. 85

ifenu le secourir. L'autre soutenait que son ennemi^ sans attendre qu'il fut en garde, l'avait légèrement blessé dans les reins, et qu'ensuite le valet de chambre de ce même ennemi était venu, contre toute convenance, se mêler au combat.

La foule qui les entourait était trop partagée d'opinion pour nous éclairer. De toutes parts on criait au meurtre! à V assassinat! sans désigner le coupable. Cette foule s'accroissait à chaque instant, et les derniers arrivans, qui n'avaient rien vu, n'étaient pas ceux qui criaient le moins haut.

Les deux témoins de chaque combattant défendaient, avec une vivacité un peu partiale, chacun la cause de son ami. Enfin les exhortations de quelques spectateurs plus sages persuadèrent aux deux adversaires et à leurs amis de terminer ce scandale. Tous deux étaient blessés. Les témoins les reconduisirent dans leurs voitures , et ils se séparèrent.

Cette aventure , comme on le croit bien , fit un grand bruit ; on ne parlait d'autre chose dans

Paris. Le soir , le vieux père du prince F

m'écrivit qu'ayant su que j'avais été à portée de voir ce qui s'était passé, il me priait de lui écrire mon opinion à ce sujet, persuadé qu'elle serait favorable à l'honneur de son fils.

Le prince de Nassau me pressa vivement, mais an vain , d'acquiescer à cette demande. Je m'y re»

86 Ml^MOIBis

fusai 9 aHégiiant pour excuse que c'était aux témoins choisis par les deux parties à déposer sur une si étrange affaire, et que, le hasard seul m'en ayant rendu spectateur, je ne voulais point, étant arrivé tard et au milieu de ce grand tumulte, émettre , sur ce que j'avais très confusément vu et très vaguement entendu, une opinion qui pourrait être désavantageuse à l'une ou à l'autre des parties. Cette réponse mécontenta Nassau, et depuis ce jour, il avait existé une assez grande froideur entre nous.

Noits étions encore dans cette disposition réciproque, lorsqu'un jour nous dînâmes ensemble, avec environ vingt autres convive, chez le prince Max de Deux-Ponts. Le repas était fort avancé, quand un des invités, M. de S... B..., jeune homme doué d'un très h<m cœur et d'un excellent esprit, mais qui avait alors toute l'ardeur et la légèreté de son âge, entra dans la salle à manger, et, après quelques excuses faites au maître de la maison sur son retard^ alla se placer à c6té du prince de Nassau.

Celui-ci le railla sur sa paresse; M. de S*.. B .. lui répondit, sûr le même ton, que ce qui l'avait retardé était une querelle qu'il venait d'avoir avec un prince allemand, et quHl avait été au moment de jeter ce prince par la fenêtre.

Nassau, naturellement très colère, au lieu de

ou souvsmKs. 87

rire de cette léga'eté si singulière à la table d'un prince all^nand , et à côté d'un prince du mètoe pays, s'en fâcha sérieusement^ déclarant que, lorsqu'on tenait un pareil propos , il fallait aii moins nommer le prince dont on voulait parler. Mi de S... B... répliqua qu'il s'agissait d'une querelle survenue entre lui et le prince F... de S. .

Comme je voyais le visage de Nassau s'enflaihmer, je crus pouvoir apaiser cette altercation naissante en m'y interposant. « Monsieur de S.,* » B..., dis-je alors , vous avez tort. Le prince F... » ne se serait pas laissé malmener aussi facilement » que vous le croyez. Je l'ai vu contenir un cotù^ » bat très vif, il y a qudques mois^ aux Champs- » Élysées. »

Ces paroles, au Heu d'apaiser la colère de Nassau, comme je l'espérais, ne firent que la détourner sur moi. « Monsieur, me dit-il a^ez haut, » vous n'avez point voulu parler sur cette affaire » quand on vous en priait : ainsi, à présent, vous 3» feriez mieux de vous taire. » Je lui répliquai que ce ne serait jamais lui qui pourrait m'imposer silence. Ijes personnes qui étaient entre nous s'empressèrent d'étouffer nos voix et d'interrompre cette conversation.

Après'le dîner, je m'aj^prochai sans affectation de Nassau, et je lui dis: « Vous m'avez tenu un » propos offensant, parce que votre emportement

88 MEAÎOIRES^

30 VOUS a ôté toute réflexion. Vous avez dix ans de » plus que moi. Vôtre réputation est faite et trop » faite par vingt combats; la mienne ne fait que » s'établir. Vous sentez qu'il me faut une satis- » faction, et il en est de deux genres: vous pouvez » tout finir, si vous le voulez, en disant devant » nos convives , qui sont tous vosamis, que vous » voUs reprochez votre vivacité, n'ayant eu aucune 3> intention de m'offenser; si je n'obtiens pas » cette satisfaction , vous savez qu'il m'en faudra » une autre. »

« Je n'en ai point à vous donner, » reprit-il brusquement. « Eh bien, lui répondis-je, demain » à sept heures du matin , j'irai chez vous pour » vous demander raison d'une si étrange con- »duite. » Après ce peu de paroles échangées , nous nous quittâmes.

Pour éviter d'être retenu par aucun obstacle imprévu, je me gardai bien de rentrer chez mesparens , et je leur écrivis que j'étais obligé de partir pour Saint-Germain. Le vicomte de Noailles avait été présenta cette scène; je le choisis pour témoin et j'allai demander asile à un autre de mes amis, le duc de Castries, qui me fit coucher chez lui. Le vicomte de Noailles, qui devait me servir de témoin, vint me chercher le lendemain à six heures et demie, pour m'accompagner chez le prince de Nassau.

ou SOUVENIRS. 89

Lorsque nous y arrivâmes , tout le monde dormait dans sa maison. Maître et valets, tous étaient plongés dans le plus profond sommeil. Nous eûmes beaucoup de peine à réveiller le suisse, à nous faire ouvrir et à pénétrer dans la chambre du prince, que notre brusque entrée éveilla en sursaut.

Il avait perdu toute idée de ce qui s'était passé la veille; ce souvenir s'était effacé de son cerveau avec les fumées du vin de Champagne qu'il avait bu. « Par quel hasard, messieurs, nous dit-il, me ^ faites-vous une visite si matinale ? — Vous devez » le savoir, lui répondis^je, puisque c'est vous qui » l'avez voulu. — Parbleu, reprit-il, je me donne j» au diable si j'en sais un mot. »

Je fus donc obligé de lui rappeler en peu de paroles le propos insolent qu'il m'avait tenu. «Tu » as raison, dit-il, je me suis conduit comme un fou, » le vin m'avait troublé la tête; mais il n'y faut plus » penser , et, puisque tu m'as amené le vicomte » de Noailles, je te déclare devant lui que je suis » tcm serviteur, ton ami, et qu'il n'a jamais été dans » mon intention de te faire la moindre offense. »

« C'est bien, dis-je à mon tour, mais c'est trop » tard, j'aurais voulu pour toute chose au monde » recevoir hier de toi cette réparation; mais les y> vingt convives qui dînaient avec nous ne peu- » vent^n être témoins, et elle ne me suffit plus, »

ÇÔ MEMOIRES

«Allons, arjoiita-t-il , tu as encore raison: eh M bien ! nous nous battrons; mais au moins, je te » prie , qu'il n'entre point de ressentiment dans » ce combat, et que ce ne soit simplement qu'un y> sacrifice que nous faisons aux préjugés et au » point d'honneur. » Je lui serrai la main arnica* lement, et il se leva. ,

Il mè proposa de déjeuner; mais comme je lui dis que je ne déjeûnerais qu'après le combat, il me répliqua d'un air un peu piqué: « La réponse » n'est pas mal présomptueuse! nous verrons qiii j» des deux, après cette affaire, pourra déjeûner. »

Dès qu'il fut habillé , nous sortîmes. Je lui demandai où il voulait aller, a Ah ! reprit-il, j'ai non » loin d'ici un endroit très commode pour ce » genre d'exercice. » Je repartis « qu'on voyait bien » qu'il était coutumier du fait. » .

M aiTêtant alors, je lui fis remarquier que j'étais accompagné d'un témoin, et qu'il n'en avait pas, ce qui était contre la règle. « Bon ! me dit il * » Noailles est notre ami et homme d'honneur ; je » 1e choisis aussi pour témoin , il en vaut bien » deux. »

Nous continuâmes notre marche. Arrivés dans ime petite ruelle entre deux murs de jardin, nous nous mîmes lestement en chemise et en garde. A peine nos fers étaient-ils croisés que , jetant les yeux sur un ruban, couleur de rose, attaché à la

ou SbuvEîTîfts. 91

garde de mon épée , il s'écria : a Voilà une noii- "> veile feveur d^ quelque belle! je crains bien » qu'elle Bfe te porte bonheur. — C'est ce que » nous verrons bientôt,» repris-je. Alors nous nous attaquâmes vivement.

Le prince ne se battait pas comme un autre: il ne suivait aucune des règles de l'escrime; mais, confine il était singulièrement nerveux et agile , tantôt il s'élançait sur son ennemi avec la rapidité ♦d'un cerf, et tantôt il sautait en arrière avec la même vék>cité, de sorte qu'il était également difficile de parer ses coups rapides et de l'atteindre dans sa prompte retraite.

Ce jeu, qui m'étonnait fort, lui avait réussi dans presque toutes les affiiires que sa vivacité lui avait fréquemment attirées. Aussi, malgré mon attention et mon sang-froid, il perça plusieurs fois ma chemise , mais heureusement sans me toucher , et moi je m'étendais inutilement pour frapper à mon tour.

Cependaftt, au bout de quelques secondes, mon épée l'atteignit à la main et son sang coula. Je hii demandai alors s'il était content et s'il voulait s'arrêter. « Content ! dit-il un peu vivement , je » l'étais tout à l'heure, mais à présent je ne le suis » plus ; continuons. »

Le combat recommença ; son fer , dirigé trop impétueusement , manqua et dépassa plusieurs

91 MÏMOTRES

fois mon corps; enfin mon épée perça son bras et se brisa au moment où je voulais parer un coup qu'il me ripostait. « Allons , lui dis-je en ce «moment, il faut envoyer chercher une autre » épée. »

« Vous êtes deux insensés, s'écria le vicomte de » Noailles;pour un propos trop vif, mais qui n*é- » tait point une injure, c'est, ma foi, bien assez de » deux blessures reçues et d'une épée rompue. Je » vous déclare que dorénavant celui qui ne voudra » pas cesser de combattre , aura affaire à moi. »

Nous rîmes de cette saillie. « Parbleu, dit Nassau, » il a raison, et je le sens d'autant mieux que ma » main commence à ne pouvoir plus tenir mon » épée. -—Eh bien! repris-je, veux-tu que nous » nous enibrassions et que tout soit fini? — J'y » consens, repartit-il, à condition de jurer sur » notre honneur que, quoi qu'il arrive, nous ne » combattrons jamais l'un contre l'autre , et que M nous serons frères d'armes, pour la vie. » Nous nous embrassâmes : ainsi tout fut terminé. , Je ne serais pas entré dans les détails de cette affaire , qui ne concerne que moi seul , si elle n'eût été, par la suite, une des causes d'événemens assez singuliers: car on verra, en poursuivant la lecture de ces Mémoires , que Nassau étant en Pologne lorsque j'étais en Russie, fidèle à la fraternité jurée, j'obtins pour lui de l'impératrice, qu'ij

ou sotrvEiaRS. 93

n'avait jamais viie et qui était même prévenue contre lui, le don d'une terre en Crimée et la permission de porter sous pavillon russe, dans la mer Noire, les productions de ses domaines en Polo(i;ne. Par reconnaissance , il offrit à l'impératrice de la servir contre les Turcs : élevé par elle au cfDmmandement de ses flottes, il brûla dans le Boristhène celle du capitan-pacha , et battit dans le Nord les escadres du roi de Suède : tant il est vrai que les plus'^ands événemens sont souvent produits par les plus petites causes !

Ce prince, par l'originalité de son caractère, était un vrai phénomène au milieu d'un temps et d'un pays, où l'effet d'une longue civilisation était de donner à tous les esprits une uniforme ressemblance, au moins pour le langage et pour la forme. ^

Dans nos brillantes sociétés surtout , par un mélange et par un frottement continuels, les empreintes natives de chaque caractère s'effaçaient; comme tout était de mode, tout était semblable. Les opinions, les paroles, se pliaient sous le niveau de l'usage; langage, conduite, tout était de convention; et, si l'intérieur . différait, chacun au dehors prenait le même masque, le même ton et la même apparence

Le prince de Nassau, au contraire, offrait à nos regards un mélange bizarre des qualités les plus

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opposées , et ne ressemblait qu'à lui-même. Son esprit était peu cultivé ; il manquait d'imagination, parlait peu et semblait au premier abord d'une froideur extrême. Cependant nul n'était plus propre à réussir dans tout ce qu'il voulait, parce qu'il voulait très fortement et avait une invariable suite dans ses démarches et dans ses projets.

Il avait toujours besoin d'argent, le prodiguait sans mesure, et n'en gardait jamais; trois fois il se ruina , mais son bonheur et sou courage relevèrent trois fois sa fortune.

Cet homme , d'un maintien si froid , s'irritait au moindre mot; sa douceur apparente se changeait avec rapidité en colère. Passionné pour les femmes , pour le jeu , pour le luxe, pour tous les plaisirs de la capitale, il les quittait sans regret au moindre bruit de trompettes et de guerre. Préférant Paris à tout autre séjour , il s'en éloignait sans cesse pour parcourir les quatre parties du monde ^ dont il fit le tour avec Bougainville.

Voluptueux avec recherche , il supportait sans peine les rigueurs de tous les cUroats, les fatigues de tous les genres , les privations de toute espèce. Partout où l'on s'amusait et où l'on se battait, on. était sûr de le rencontrer. C'était le courtisan de de toutes les cours, le guerrier de tous les camps, le chevalier de toutes les aventures.

ou SpUV£]fIRS> 95

On le vit successivement combattre les tigres dans im autre hémisphère , attaquer les Anglais à Gibraltar , s'élancer à la nage après Vincendie de sa batterie flottante, détruire une encadre turque près d'Oczakow , guerroyer contre les Suédois dans les mers glacées du Nord ^ avec des fortunes diverses , et ensuite porter en Allemagne ses armes et son argent au secours des émigrés.

Enfin , pour compléter les contrastes , ce caractère si haut , si fier , si aventureux lorsqu'il était animé par la gloire ou par le simple point d'honneur , devenait trop flexible et trop souple à la cour ; et le paladin , pour gagner la Êiveur des princes , retombait alors dans la foule des coiu*tisans.

La révolution l'empêcha d'achever le rôle auquel la nature l'avait destiné ; il ne put y briller ni dans l'un ni dans l'autre parti. U s'y trouvait en effet dans une fausse position : car son amour pour les aventures et pour les dangers , ainsi que son ardeur impétueuse , auraient dû le classer au premier rang des Français , des républicains et des impériaux , tandis que son nom ^ son rang^ ses habitudes et ses préjugés le retenaient au milieu des coalisés, dont la lenteur méthodique était incompatible avec son humeur entreprenante.

Deux jours après notre combat , le prince de Nassau vint au bal de la reine avec une écharpe

qui soutenait son bras. Notre aventure se répandit; et, comme ce temps bicarré était un constant mélange de galanterie , de che\'alerie et de philosophie , cette petite affaire me fit honneur dans l'esprit des hommes qui se vantaient le plus de~ combatre les préjugés , et les dames aie firent fête.

Nous passâmes l'hiver en jeux , en bals et en plaisirs : tous les Français ressemblaient alors à ces jeunes Napolitains qui rient, chantent et s'endorment,sans inquiétude, sur la lave et au bord d'un volcan. Comment prévoir d'horribles malheurs au sein de la paix et de la prospérité ! Comment craindre ce débordement de passions et de crimes, à une époque où tous les écrits , toutes les paroles , toutes les actions , n'avaient pour but que l'extirpation des vices , la propagation des vertus , l'abolition de tout arbitraire , le soulagement des peuples , l'amélioration du commerce et de l'agriculture , enfin le perfectionnement des sociétés humaines ! ^

Un roi jeune, vertueux, bienfaisant , qui n'avait d'autre pensée que celle du bonheur de ses sujets, et qui ne voulait d'autre autorité que celle de la justice , donnait par son exemple un nouvel essor à toutes ces idées généreuses et philantropiques.'

Il avait pris pour ministre les deux hommes que la voix publique désignait comme les plus instruits^ les plus désintéressés, les plus vertueux. Toutes

ou SOUVENIRS. 97

les idées de tolérance et de sage liberté étaient accueillies et encouragées par eux. Amis constans des principes, ennemis courageux des abus, ils réalisaient avec leur monarque les veux de cet ancien sage qui disait que le bonheur ri existerait sur la terre ^ qu'au moment oie la vraie philosophie s'assiérait sur le trône.

Partout l'injuste persécution des protestans cessait; on supprimait . la fiscalité des corporations; la corvée était détruite ; les traces de toute servitude disparaissaient ; les privilèges humilians n*osaient plus se montrer et s'exercer; enfin on vouait à l'oubli cette antique maxime féodale qui disait qu aucun noble riest tenu de payer taille^ ni de j aire de viles cors^ées ; et que nul riest corvéable s^il n'est vilain et taillable.

Avec de tels ministres, une réforme douce, graduelle et salutaire nous aurait mis à l'abri d'une révolution; mais une telle philosophie peut rarement se montrer avec impunité aux regards des classes puissantes, qui ne vivent que d'abus, n'existent que par des privilèges, et qui perdraient presque toutes leurs jouissances et leur éclat , si le mérite seul menait au crédit et si la justice remplaçait l'arbitraire.

La cour, presque toujours plus puissante que la royauté, s'alarma des projets des deux ministres, et les attaqua avec toutes les armes que I. 7

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l'intérêt et l'intrigue savent si bien fournir aux passions.

Le roi était bon , mais faible : partageant les pensées et les sentimens de Turgot , il n'eut pas la force de le soutenir; il le renvoya et en gémit* Malesherbes voulut partager le sort d'un collègue si digne de lui, et donna sa démission. Cependant, parmi les ministres qui les remplaçaient , on ne vit que des hommes de mérite : car on n'osait pas en proposer d'autres à un prince tel que Louis XVI.

Le choix de M. Necker , comme directeur-géiiéral des finances , fut une grande et très remarquable innovation; elle portait l'empreinte de l'esprit du siècle , et c'était la première fois, depuis Henri IV , qu'on voyait un protestant siéger dans les conseils de nos rois.

L'envie la plus haineuse ne saurait, par aucun prétexte plausible, refuser à M. Necker le plus noble caractère , une âme élevée , un extr^Me amour du bien public , des intentions toujours piu*es, un esprit très étendu et une brillante éloquence ; mais il était, d'une autre part , ainsi que le roi, plus fort en principes qu'en actions.

Tous deux, jugeant les hommes comme ils devraient être, et non comme ils sont, se persuadaient trop facilement qu'il suffisait de vouloir le bien pour le faire, et de mériter l'amour des

ou sauvKKins* 59

peuples pour l'obtenir. Ils ignoraient la logique des passions ; ils ne savaient pas que , chez la plupart des hommes , rien n'est pliis opposé k leur intérêt bien entendu que leur égoïsmc.

Admis dans l'intimité de M. Necker et de sa femme, quoique bien jeune encore, je puis assurer que jamais on ne pouvait l'entendre sans être touché de ses sentimens, et frappé de respect pour son caractère. On respirait dans cette maison un air de simplicité et de vertu , tout-à-fait étranger au milieu d'une cour brillante et d'une capitale corrompue.

A cette époque si différente du temps présent,

im long usage excluait la jeunesse des affaires;

îl fallait , pour oser se mêler de politique et de

législation , cette maturité d'âge qui ne donne pas

toujours la raison, mais qui au moins la suppose.

Ainsi , dans ces souvenirs que je retrace , on né

doit point s'attendre à me voir comme acteur au

milieu de tous ces divers événemens qui se pré-»

paraient, se succédaient, et qui, en nous doonafit

Tespoir de tant de bonheur, nous conduisirent à

tant de cfiJamités. ^

Dans la plus grande partie de ces scènes politi« ques qui ont fini par bouleverser l'Europe, j'étais placé , non sur le théâtre , mais au premier rang des spectateurs; j'avais toute Tillusion de la scène. L'enthousiasme excité par les nouvelles idées de

lOO MEMOIRES

réformes, d'améliorations, de liberté, de tolérance et d'une égalité légale, me ravissait.

Le sort me mit cependant à portée plusieurs fois de voir de très près les principaux personnages et l'intérieur même des coulisses ; mais ce hasard, loin de dissiper mon illusion, y ajoutait; et il était en effet impossible de passer les soirées chez D'Alembert, d'aller à l'hôtel de La Rochefoucauld , chez les amis de Turgot , d'assister au déjeûner de l'abbé Raynal, d'être admis dans la société et dans la famille de M. de Malesherbes, enfin d'approcher de la reine la plus aimable et du roi le plus vertueux , sans croire que nous entrions dans une sorte d'âge d'or , dont les siècles précédens ne nous donnaient aucune idée.

Cependant des faits mieux observés, et qui ne tardèrent pas à se multiplier , auraient dû dessiller les yeux de spectateurs plus expérimentés, et ime suite d'événemens qui se succédèrent avec rajndité ne devaient manifester que trop clairement à nos yeux , d'un côté, l'imminence de la crise qui approchait, la fougue des passions innovatrices qui se propageaient , l'effrayante jalousie qui animait l'ordre plébéien contre les ordres de la noblesse et du clergé, l'irritation de ceux-; ci, et, de l'autre côté , la faiblesse des pilotes chargés de nous diriger entre tant d'écueils.

©U SOUVENIRS. lOI

En effet, déjà par sa faiblesse le ministère de Louis XV avait laissé honteusement nartager la Pologne par la Russie, la Prusse et l'Auriche : partage funeste ! car il eut le double inconvénient, i' de rompre l'équilibre établi par le traité de Westphalie , d'augmenter considérablement la force de trois puissances déjà formidables, tandis que l'Angleterre, d'un autre côté, avait acquis la plus grande prépondérance par la conquête de l'Inde : ce qui rabaissait la France au second rang des monarchies, elle qui jusque-là avait occupé le premier ; 2*" de substituer le droit de convenance au droit de#gens, puisque sans prétexte on avait démembré une puissance inoffensive, et par cette injustice ouvert la porte à la violation de tous les engageiùens, de tous les droits et de toutes les propriétés.

La même faiblesse semblait toujours paralyser nos conseils au dedans et au dehors. La Russie, active et constante dans son ambition, envahit bientôt la Crimée. Vainement l'Autriche s'efforça , pour la seconde fois, d'engager la France à opposer une digue à tant d'accroissemens. Vainement l'empereur Joseph, lorsqu'il vint à Paris, redoubla ses instances , et annonça le péril dont la gigantesque grandeur du colosse russe menaçait l'Europe. L'amour du repos, le désordre des finances >ct la timidité qui empêchait de les rétablir en

lOS MEMOIRES

imposant le clergé , l'emportèrent sur toute autre considération.

Il en résulta que F Autriche, ne se trouvant pas en état de lutter seule contre la Russie, changea de système et resserra ses liens avec le cabinet de Pétersbiçwtit^g : ce qui nous fit perdre en grande partie notre prépondérance en Allemagne , ^t Vinflueûce que nous étions habitués à exercer sur les puissances des deuxième et troisième ordres , qui jusqu'alors avaient compté sur notre protection.

Pendant ce temps la liberté , assoupie dans le monde civilisé depuis tant de siècles, se réveillait dans un autre hémisphère, et luttait glorieusement contre une antique domination, armée de$ forces les plus redoutables.

Inutilement l'Angleterre, fière de son pouvoir, de ses nombreuses flottes et de ses richesses, avait soldé et envoyé quarante mille hommes en Amérique pour étouffer cette liberté dans son berceau» Une naticm tout entière qui veut être libre est difficilement vaincue.

Le courage de ces nouveaux républicains leur attirait partout en Europe l'estime, les vœux des amis de la justice et de l'humanité. La jeunesse surtout, par un singulier contraste , élevée au sein des monarchies , dans l'admimtion des grands écrivams comme des héros de la Grèce et de Rome^

ou SOUVENIRS. io3

portait jusqu'à l'enthousiasme l'intérêt que lui inspirait l'insun^ection américaine.

Le gouvernement français, qui désirait l'affaiblissement de la puissance anglaise^ était insensiblement entraîné par cette opinion libérale qui se déclarait avec tant de vivacité. Il donnait même secrètement ou laissait donner , par son commerce, des secours en armes, en munitions et en argent, aux Américains. Mais , par une suite de sa faiblesse, il n'osait se prononcer ouvertement , affectait au contraire en apparence une impartiale neutralité , et s'aveuglait au p oint de croire que ses démarches secrètes ne seraient pas devinées , et qu'il pourrait ruiner sa rivale sans courir le dangei" de se mesurer avec elle, tlne telle illusion devait peu durer , et le cabinet anglais était trop clairvoyant pour laisser ainsi recueillir au nôtre les avantages de la guerre , sans en courir les chances.

Le voile dont on se couvrait devenait de jour en jour plus transparent : bientôt on vit arriver à Paris les députés américains, SileasDeane et Arthur Lee. Peu de temps après, le célèbre Benjamin Franklin vint les rejoindre. Il serait difficile d'exprimer avec quel empressement, avec quelle faveur furent accueillis en France, au sein d'une vieille monarchie , ces envoyés d'un peuple ^n insurrection contre son monarque.

Rien n'était plus surprenant que le contraste du luxe de notre capitale, de l'élégance de nos modes, de la magnificence de Versailles, de toutes ces traces vivantes de la fierté monarchique de Louis XrV, de la hauteur polie, mais superbe de nos grands, avec l'habillement presque rustique, le maintien simple, mais fier, le langage libre et sans détour, la chevelure sans apprêts et sans poudre , enfin avec cet air antique qui semblait transporter tout à coup dans nos murs, au milieu de la civilisation amollie et servile du XVII* siècle , quelques sages contemporains de Platon , ou des républicains du temps de Caton et de Fabius.

Ce spectacle inattendu nous ravissait d'autant plus qu'il était nouveau, et qu'il arrivait justement à l'époque où la littérature et la philosophie répandaient universellement parmi nous le désir des réformes, le penchant aux innovations, et les germes d'un vif amour pour la liberté.

Le bruit des armes excitait encore davantage l'ardeur d'ime jeunesse belliqueuse : la lente circonspection de nos ministres nous irritait ; nous étions fatigués de la longueur d'une paix qui durait depuis plus de dix ans , et chacun brûlait du désir de réparer les affronts de la dernière guerre, de combattre les Anglais et de voler au secours des Américains.

ou souvEwiRs. io5

Cette impatience , contenue par le gouvernement , s'en accroissait encore : car on fortifie presque toujours ce que l'on comprime. Bientôt^ appuyés par l'autorité d'un long usage et par le souvenir de nos ancêtres qu'on avait vu souvent, tandis que nos rois restaient en paix , chercher partout la guerre et les aventures , et faire briller leurs épées tantôt dans les camps espagnols , ita. liens , pour combattre les Sarrasins , tantôt dans les armées autrichiennes , pour répousser les invasions des Ottomans, nous cherchâmes les moyens de traverser individuellemen;t l'Océan, pour nous ranger sous les drapeaux de la liberté américaine. Les commissaires du congrès n'étaient point encore reconnus officiellement comme agens diplomatiques : ils n'avaient point obtenu d'audience du monarque ; c'était par des intermédiaires que ^e ministère négociait avec eux. Mais , dans leurs maisons , on voyait chaque jour accourir avec empressement les hommes les plus distingués de la capitale et de la cour , ainsi que, tous les philosophes , les savans et les littérateurs les plus célèbres. Ceux-ci attribuaient à leurs propres écrits et à leur influence les progrès et les succès des doctrines libérales dans un autre monde , et leur désir secret était de se voir un jour législateurs en Europe , comme leurs émules l'étaient en Amérique.

io6 MÉMOIRES ,

Conduits par un autre motif, les jeunes officiers français , qui ne respiraient que la guerre s'empressaient de venir chez les commissaires américains et de les questionner sur la situation de leurs affaires , sur les forces du congrès , sur leurs moyens de défense , et sur les nouvelles diverses qu'on recevait incessamment de ce grand théâtre, où l'on voyait la liberté combattre si vaillamment contre la tyrannie britannique.

Ce qui ajoutait encore à notre estime , à notre confiance', à notre admiration^ c'étaient la bonne foi et la simplicité avec lesquelles ces envoyés , dédaignant tout artifice diplomatique , nous racontaient les revers fréquens et successifs que leurs miUces encore inexpérimentées venaient d'éprouver: car, dans ces premiers temps, le nombre et la tactique des Anglais leur donnaient des triomphes momentanés sur la vaillance des cultivateurs américains , novices dans le métier des armes.

Sileas Deane et Arthur Lee ne nous dissimulèrent point que le secours de quelques officiers instruits leur serait aussi agréable qu'utile. Ils nous dirent même qu'ils étaient autorisés à promettre , à ceux de nous qui voudraient embrasser leur cause , des grades proportionnés à leurs services.

Les troupes américaines comptaient déjà dans leurs rangs plusieurs volontaires européens, que

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Famour de la gloire et de l'indépendance y avait conduits. On y distinguait surtout deux Polonais dont l'histoire conservera les noms , le brave Pulawski, et l'illustre Kosciusko , qui, depuis, brisa momentanément les fers de sa patrie , et ne succomba qu'après avoir ébranlé , par de nombreux combats et d'éclatans triomphes , la puissance du colosse qui l'attaquait ; enfin le major Fleury , qui honora notre patrie par son heureuse audace et par ses talens.

Les trois premiers Français, distingués par leur rang à la cour , qui offrirent le secours de leurs épées aux Américains , furent le marquis de La Fayette, le vicomte de Noailles et moi. Nous étions depuis long-temps unis par l'amitié , nous l'étions encore par une grande conformité de sentimens , et nous le fumes bientôt par les nœuds du sang. La Fayette et le vicomte de Noailles avaient épousé deux filles du duc de Noailles , nommé alors duc d'Ayen ; leur mère, la duchesse d'Ayen , était fille du premier lit de M. D'Aguesseau, conseiller d'État et fils du chancelier D'Aguesseau. Il avait eu , d'un second Ut , vingt ans après , plusieurs enfans , dont l'un était M. D'Aguesseau , aujourd'hui pair de France , une fille mariée à M. de Saron , premier président du parlement de Paris, et enfin une autre fille que j'épousai au printemps de l'année 1 777, de sorte que par cette

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Io8 MÉMOIRES

alliance, je devins l'oncle de mes deux ami$«, Nous nous promîmes tous trois le secret sur nos arrangemens avec les commissaires américains, afin de nous donner le temps de sonder les dispositions de notre cour , et de rassembler les moyens nécessaires à l'exécution de nos projets, La conformité de nos sentimens , de nos opinions , de nos désirs , n'existait malheureusement pas alors dans nos fortunes : le vicomte de Noailles et moi nous dépendions de nos parens, et nous ne jouissions que de la pension qu'ils nous donnaient. La Fayette , au contraire , quoique plus jeune et moins avancé en grade que nous , se trouvait, par un singidier hasard, à l'âge de dix -neuf ans, maître de son bien , de sa personne, et possesseur indépendant de cent mille livres de rentes.

Notre ardeur était trop vive pour être longtemps discrète. Nous confiâmes notre dessein à quelques jeunes gens que nous espérions engager dans notre entreprise. La cour en eut connaissance ; et le ministère , qui craignait que le départ pour l'Amérique de volontaires d'un rang distingué, qu'on ne croirait pas possible sans son autorisation , ne découvrît aux yeux des Anglais les vues qu'il voulait encore leur cacher , nous enjoignit formellement de renoncer à notre dessein.

Nos parens, qui l'avaient ignora jusque-là.

ou SODVElfTRS. I09

prirent Talanne et nous reprochèrent vivement notre aventureuse légèreté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la suprise qu'en témoigna la famille de La Fayette. Elle me parut d'autant plus plaisante, qu'elle m'apprit à quel point ses grands parens avaient jusqu'alors mal jugé et mal connu son caractère.

La Fayette eut de tout temps, et surtout quand il était jeune, un maintien froid, grave, et qui annonçait même très faussement une apparence d'embarras et de timidité. Ce froid extérieur et son peu d'empressement à parler , faisaient un contraste singulier avec la pétulance, la légèreté et la loquacité brillante des personnes de son âge; mais cette enveloppe, si froide aux regards, cachait l'esprit le plus actif, le caractère le plus ferme, et l'âme la plus brûlante.

J'avais été mieux que personne à portée de l'apprécier : car, l'hiver précédent, amoureux d'une dame aimable autant que belle, il m'avait cru mal à propos son rival, et, malgré notre amitié, dans un accès de jalousie , il avait passé presque toute une nuit chez moi pour me persuader de disputer contre lui , l'épée à la main , le cœur d'une beauté sur laquelle je n'avais pas la moindre prétention.

Quelques jours après notre querelle et notre réconciliation, je ne pus m'empécher de rire en

IIO MiMOIA£S

écoutant le maréchal de Noailles, et d'autres personnes de sa Êimille, me prier d'user de mon influence sur lui pour échauffer sa froideur, pour le réveiller de son indolence , et pour communiquer un peu de feu à son caractère^ Jugez donc quel dut être leur étonnement, lorsqu'ils apprirent tout à coup que ce jeune sage de dix-neuf ans , si froid, si insouciant, emporté par la passion de la gloire et des périls , voulait franchir l'Océan pour combattre en faveur de la liberté américaine!

Au reste , la défense que nous avions reçue de tenter cette grande aventure, produisit naturellement sur nous des effets tout différens : elle consterna le vicomte de Noailles et moi, parce qu'elle nous ôtait absolument toute liberté et tout moyen d'agir, et elle irrita La Fayette, qui résolut de l'enfreindre , assuré de ne manquer d'aucun des moyens nécessaires à la réussite de son dessein.

Cependant il dissimula et parut d'abord obéir comme nous à l'ordre que nous avions reçu ; mais deux mois après, un matin, à sept^heures, il entre brusquement dans ma chambre, en ferme hermé^ tiquement la porte, et, s'asseyant près de laaon lit , me dit : « Je pars pour l'Amérique; tout le » mond^ l'ignore , mais je t'aime trop pour avoir » voulu partir sans te confier mon secret. — Et

ou SOUVEiriRS. I I I

31 quel moyen, lui répondis-je, as- tu pris pour » assurer ton embarquement ? »

J'appris alors de lui qu'ayant, sous un prétexte plausible, fait un voyage hors de France, il avait acheté un vaisseau , qui devait l'attendre dans un port d'Espagne; il l'avait armé, s'était procuré un bon équipage , et avait rempli ce navire non- seulement d'armes et de munitions, mais encore d'im assez grand nombre d'officiers qui avaient consenti à partager son sort. Parmi ces officiers se trouvaient M. de Ternan, militaire brave et instruit^ et M- de Valfort , recommandable par sa longue expérience , par sa sévère probité, par ses profondes études : depuis, mon père lui confia la survrillance de l'École-Militaire, de sorte qu'il devint le principal instituteur de Napoléon Bona<parte. Ces deux officiers avaient été indiqués à La Fayette par M. le comte de Broglie, auquel il avait confié scai projet *. •

Je n'eus pas besoin d'exprimer longuement à mon ami le chagrin que j'avais de ne pouvoir Fac- OHupagner , il le sentait aussi vivement que moi ; mais nous ccrnservions l'espoir que la guerre éclaterait bientôt entre l'Angleterre et la France, et qu'alors rien ne s'qpposerait à notre réunion.

* MM. Dnportailyde Goovû», Oimât, de Pontjbtut, faisaient par* tie du nombre des offidert qui smyir^at M. de la Fayette.

La Fayette, après avoir fait la même confidence au vicomte de Noailles, s'éloigna promptement de Paris. Son départ jeta dans l'affliction sa famille, qui le voyait avec une peine extrême nonseulement courir tant de dangers de tout genre , mais encore sacrifier à la cause d'un pays si lointain une grande partie de sa fortune. Sa femme seule, quoique la plus affligée, l'aimait trop pour ne pas partager ses sentimens et approuver sa généreuse résolution.

La cour, promptement informée de sa désobéissance, envoya pour l'arrêter des ordres quifiirent exécutés. Ainsi mon malheureux ami, après tant de sacrifices, se vit privé de sa liberté, au moment où il partait pour défendre celle d'un autre hémisphère.

Heureusement, peu de jours après, ayant trompé la vigilance de ses surveillans , il s'échappa, franchit les Pyrénées, et retrouva sur la côte espagnole son vaisseau ainsi que ses compagnons d'armes, qui déjà désespéraient de le revoir. Il mit à la voile , arriva sans accident ei> Amérique, et reçut l'accueil que méritait sa noble et généreuse audace.

Se montrant ensuite aussi modeste qu'ardent , et aussi prudent qu'intrépide , il s'attira de la part des Américains l'estime et la confiax^ce générales, à un tel degré que son âge parut oublié , que ses

ou SOUVENIRS. I I 3

qualités seules furent comptées, et que, peu d'années après, Washington, qui l'avait deviné ^ lui confia le conunandement d'un corps d'armée et le soin défaire, à la tête de ce corps, une campagne défensive , genre de guerre qui demande le plus d'expérience, de sagesse et d'habileté.

Cependant, avant de le favoriser ainsi, la fortune l'avait sévèrement éprouvé : car, à sondébut, elle ne lui avait fait connaître que ses rigueurs» La prepiière bataille à laquelle il se distingua , fut une bataille perdue, celle de Brandy-Wine. Il y reçut une blessure grave : une balle traversa sa jambe^ ce qui ne l'empêcha pas de continuer quelque temps ses efforts héroïques pour rallier les Américains.

Bientôt il vit Philadelphie au pouvoir des Anglais; mais il était doué de ces qualités qui seules rendent la célébrité durable : la fermeté dans les revers , la constance dans les résolutions et la confiance dans l'avenir. Comme Washington, son maître, il pouvait être vaincu^ mais non découragé*

Je le retrouvai tout entier dans les lettres qu'il m'écrivit après ce commencement malen* contreux d'une carrière si brillante. Cependant sous les drapeaux de la liberté , dans les camps répubUcains, et presque sous les yeux des sages du congrès, il montra une seule fois, par.um

ii4 M^Momrs

trait de bravoure purement chevaleresque, qu'il ne s'était pas totalement désaccoutumé des habitudes et des mœurs de nos jeunes paladins français.

Le comte de Carlisle avait publié en Amérique une proclamation qui contenait des expressions injurieuses pour la France : La Fayette, en champion de rhonneur français , envoya un cartel au comte et le défia au combat. Lord Carlisle répondit avec sagesse, en refusant ce défi, « que les » querelles des nations entraîneraient à leur suite » trop de désordres, si elles excitaient des haines 1» individuelles. »

Lorsque Paris retentit du bruit des premiers combats^ où La Fayette et ses compagnons d'armes avaient fait briller le nom français, l'approbation fut générale; les personnes méme^ qui avaient le plus blâmé sa téméraire entreprise , l'applaudirent; la cour s'en montrait presque enorgueillie , et toute la jeunesse l'enviait. Ainsi l'opinion publique , se déclarant de plus en plus pour la guerre, la rendait inévitable, et entraînait nécessairement un gouvernement trop faible pour résister à une telle impulsion.

Aussi le vieux comte de Maurepas, premier ministre, dit plusieurs fois à mon père, que c'était l'ardeur impétueuse des jeunes courtisans et des guerriers français, qui avait étourdi la sagesse du

ou souvumits. ii5

conseil, et forcé, pour ainsi dire, le gouvernement à la guerre.

Quoi qu'il en soit, pendant long-temps encore la lente circonspection des ministres déçut notre attente, et ils continuèrent, selon leur coutume, à tenir à Londres un langage pacifique, tandis qu'ils négociaient secrètement avec les commis^ saires américains.

Ces longueurs et cette indécision me désolaient, ainsi que ceux qui partageaient me3 sentimens. Heureusement, à vingt-trois an$ et dans Paris, le tourbillon du monde, les devoirs militaires et des occupations aussi variées que nombreuses , offrent une foule de moyens pour supporter les contrariétés.

Au printemps de la vie, tout chagrin est léger , parce qu'on voit tout au travers du prisn^e dç l'espérance, qui répand sur l'aveiiir les plus riantes couleurs.

Je quittai, pendant l'hiver, la capitale pour jouir du plaisir, nouveau pour moi, de connaître et de commander le régiment de dragons dont j'étais le colonel en second.

La vue de nos armes et les exercices militaires me présentaient une image de la guerre, et in'aidalent ài en atteiEidre la réalité. Un autre soin plus pressant ocaipa bientôt toutes mes pensées^ Le 3o avril 1777, j'épmisai mademoisflte D'Ai-

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guesseau, et mes idées de gloire se. calmèrent facilement, avec l'aide d'impressions plus douces et non moins vives»

Mon mariage, quelque charme qu'il eût pour moi y ne pouvait me faire oublier mes devoirs militaires, et je me rendis dès la fin de mai à Douai, où le régiment d'Orléans était alors en garnison.

Depuis quelques années, l'esprit d'innovation , de réforme et d'amélioration^ s'étendait sur l'armée^ sur son administration et sur sa tactique ^ comme sur tout autre objet.

Ce n'est point ici le lieu de tracer une histoire des dévolutions successives du système militaire dans l'Europe moderne. Je dirai seulement > en peu de mots , que long-temps les Francs , nos aïeux, empruntant des Gaulois vaincus la tactique romaine, durent à cette science, qui régularisait leurs mouvemens et dirigeait leur courage , leur premier, leur capital succès à Tolbiac, et, depuis, leurs victoires nombreuses contre les Allemands, les Sarrasins et les Saxons, qui tour à tours'efiforcèrent d'envahir la France.

L'histoire de Charlemagne nous apprend même que , s'il n eut point conservé quelques traces de cet ancien système militaire , l'opiniâtre et féroce vaillance des Saxons aurait lassé son génie. Il oonquit presque toute l'Europe ^ parce qu'il était

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à cette époque, non le plus brave, mais le plus habile des guerriers.

Cependant la richesse des princes, des ducs» des comtes, des leudes, avait déjà apporté un notable changement dans la manière de faire la guerre; la plupart, dédaignant de combattre à pied , la cavalerie l'emportait dans l'opinion sur rin£mterie. Ainsi la guerre changea, et les ar« mées perdirent peu à peu leulr principale force, celle de ^infanterie.

Sous les siiccesseurs de Charles, ce mépris pour rin£mterie s'accrut journellement; on oublia toute règle de tactique ; quelques paysans et bourgeois , mal armés , composaient seuls cette misérable infanterie, qui ne comptait presque plus poiu* rien dans les batailles. Les Seigneurs , leurs vassaux et arrière»vassaux, les chevaliers, leurs écuyers , leurs hommes d'armes composaient une cavalerie nombreuse, fière et magnifique; elle faisait la guerre sans plan et combattait sans ordre. Le courage personnel était tout, et l'habileté rien.

Ojk pouvait décrire un gnuid combat par le Mmple récit de dix mille duels simultanés. On faisait des invasions, des excursions, plutôt que des campagnes. Le service obhgé n'était que de quarante jour^ ; aucune grande conquête n'était possible, et, tant que ce^^haos féodal dura, chaque

Il 8 MÉMOIRES ^

uatioh, «n profe à des guerres privées, fiit peu redoutable pour les autres.

Le fanatisme seul créa, grossit et versa dans rOrient, uû immense torretit de guerriers qui, de toutes les contrées de l'Europe , se répandit avec fîireur sur TAsie. Plusieurs millions d'hommes y péririent, et ikn petit nombre d'illustres iavent^uriérs y conquirent, seuls, quelques principautés, que, peu de tem{» après, les Satrasins leur enlevèrent*

Constantinoplé , perdue par la faiblesse d'un lâche despote , et prised'assaut par nos chevaliers, ne resta que cinquante ans sous l'empire des I^atins , que d'irréguiières milices féodales ne purent défendre.

Snfin, nos rois, ks de tant de désordres, et devenus puissans en domaines que désolaient les courses des brigands, les révoltes des villes, les discordes des grands et les invasions anglaises, provoquées par des vassaux infidèles, levèrent et soldèrent des compagnies d'hommes d'armes.

Bientôt la découverte de la poudre changea forcément la tactique et lé destin des peuples. Une laÊm^rie redoutable reparut dans nos armées. Les révoltes devinrent presque impossibles. Les villes fortifiées auraient seules pu résister avec succès à Vaiitorité, mais la plupart appartenaient au souverain. Les grands perdirent peu à peu

OV, SOUVENIIIS. III)

celles qu Us tenaient encore. Tous les pouvoirs «e centralisèrent, jet se réunirent dans la main du monarque.

Les exploits des Lansquenets ^ et surtout, ceux des Suisses, démontrèrent avec évidence les innombrables avantages d^utie in&nterie, si long-temps dédaignée. Enfin il parut un grand homme dans le Nord , Gustave- Adolphe : il fit une révolution dans la tactique. Ce génie profond et ardent sut, avec quioze liiille hommes, par l'habileté de sç^ manœuvres , par la savante ordonnance de ses bataillons , conquérir en peu de temps presque toute la belliqueuse Germanie. L'infanterie suédoise acquit alors la mên^e célébrité que,, dans les temps antiques, mérita la phalange ih^cédonienne.

Aprè^ la mort de Gustave , tous les pripces de l'Europe s'approprièrent sa législation milit^ir^. Lés grands hommes qui illustrèrent le réglée glorieux de Louis XIV , perfectionnèrent cttte tactique. Yauban porta au plus haut degré la science des sièges et de la défense des places^ Condé, Turenne, Luiçembourg et Villars excitèrent autant d'admiration par la sagesse de leurs plans de campagne, et par F habileté de leurs manoeuvres, que par leur audace et leur rapidité.

En vain cependant Folard, Feuquière, Vaubau, Montécuculli, Puységiir, traçaient savamment les

règles que mettaient si brillamment en pratique tant de grands capitaines; vainement, de toutes parts, les arts et -les sciences contribuaient par leurs découvertes au progrès méthodique de cette science de guerre et de destruction , nos armées «étaient encore bien loin de ressembler à celles qui étonnent aujourd'hui l'Europe.

Il restait trop de traces des mœurs et du désordre de l'ancien temps. Les armées étaient peu nombreuses; pourtant les trésors des rois suffisaient à peine pour les payer : dans les grandes crises , on était encore obligé d'avoir recours au ban et à l'arrière-ban , dernière image de la féodalité.

Pédant la jeunesse de Louis XV, Thabillement de^ troupes n'était pas uniforme; plus tard même nous vîmes des maréchaux, tels que M. le maréchal de Contades , en habit de ville et portant une grande perruque. L'obligation stricte de l'uniforme fut établie depuis; néanmoins nous avons encore vu les officiers des gardes-françaises monter la garde, à Versailles, en habit noir avec le hausse-col sur la poitrine. ,

Il était difficile que la discipline fut rigoureuse et l'instruction profonde i les emplois d'officiers appartenaient de droit aux gentilshommes de province, très fiers,* assez insubbrdoni)iés et ooiAmunément dépourvus d'instruction,

ou SOUVtNlRS. 121

Les emplois supérieurs étaient réservés, à bien peu d'exceptions près^ pour les fils des grands seigneurs et des nobles de cour, qu'on appelait hommes de qualité. Loin cféxigeT d'eux, pour les oJ)t€nir, quelques études et quelque expérience, on les faisait colonels lorsqu'ils étaient encore enfans.

Mon père , alors l'un des moins favorisés , fut à dix-neuf ans cplonel du régiment de Soissonnais, et fut blessé, en le commandant, à la bataille de Rocoux. Le duc de fî'ronsac , fils du maréchal de Richelieu, fut nommé à ^ept ans colonel du régiment de Septimanie. Son major n'avait que cinq années de plus que lui.

Cependant il faut dire que, pour l'ordinaire, les places de lieutenant - colonel et de major étaient données à des capitaines qui s'étaieut distingués par leur intelligence. A proprement parler, il n'e^^istail point d'administration gêné* raie dans les Corps; chaque capitaine était chargé de celle de sa compagnie, qu'il recrutait, équir pait et gouvernât^ suivant son intelligence.

. Les rçvecs de la guerre de sept ans nous ouvrirent tardivement les yeux, et le gouvernement sentit la nécessité d'adopter les règles d'une administration et d'une tactique, par lesquelles le grand Frédéric avait su triompher des trois plus grandes pui3^npes de l'Europe.

lia BiiiiiomBS

Les ordonnances de M. le duc de Choisétil firent disparaître la plupart des anciens abus. Nos manœuvres devinrent régulières ; une instruction, plus étendue fut exigée des officiers ; on nous sou«> mit k la plus sévère discipline et à la plus stricte subordination. Une sage administration remédia au désordre: elle établit, pour l'équipement, le recrutement, l'armement, les remontes, une utile économie, et dans Thabillement une parfaite uni' formité. Tel était le nouvel ordre de choses , au moment où j'entrai au service.

La Êiveur accordée aux colonels dont les régimens étaient les mieux instruits et les mieux disciplinés , et l'avancement obtenu par les officiers <|ui se distii^mient dans les écoles de théorie et dans les exercices, excitaient, dans toute laFrancet une émulation générale , et chacun se disputait k l'envi ce nouveau genre de palme.

Tous les colonels cherchaient à se surpasser mutuellement par la belle tenue de leurs troupes , ainsi c|ue par la régularité et la promptitude de belles manœuvres , dont la pluj^.art étaient peutêtre au fond plus propres à briller dansi des revues de parade^ qu'à conduire à la victoire sur les diainps de bataille.

L'amour - propre exagère tout, l^usieurs che& de corps, que nous appelions les faiseurs, tourmentaient les soldats par des détails minutieux et

OV SOUVENIRS. ia3

les officiers par une sévérité plus dure que juste. Ea tout on n'avait pris de INécole de Frédéric que ses leçons les plus faciles à saisir et les moins es* sentielles. On en avait bien appris les petits secrets qui instruisent et font mouvoir luie troupe peu nombreuse , mais on n'avait pas aperçu les grands principes qui donnent un grand ensemble et une jsûre direction aux mouvemens d'une aninée.

M., le comte du Muy , vénérable par ses vertus , par sa juste rigidité , s'était borné à maintenir sévèrement l'ordre qu'il trouvait établi. Son successeur ^ le <pomte de Saint-Germain , ennemi des abus du luke et des caprices de la faveur , attaqua la cotir^ fflipprima les corps privilégiés, lourds pour le trésor , rarement utiles à la guerre, mais chers à la noblesse, parce (ju'ils lui étaient avantageux.

Voulant établir dans nos camps une discipline allemande , incompatible avec nos mœurs , il soumit le soldat français à l'humiliante punition des coups de plat de sabre; on obéit avec répugnance et incomplètement Je me souviens même d'avoir vu à Lille des grenadiers d'un régiment de quatre bataillons, répandre au pied de jbeurs drapeaux des pleurs de rage , et le duc de La Vauguyon , leur colonel , mêler ses larmes aux leurs.

Ce mécontentement devint général. Le ministre

fîit renversé par l'opinion publique , qui devenait déjà une puissance. Le prinoe de Montbarrey prit sa place , et n'y fit rien d'utile. Sa Êdblesse même laissa commettre des déprédations , quHl ignorait peut-être.

Mon père , comme on le Verra bientôt , lui succéda ; mais ce fut dans les dernières années qi^i précédèrent sa nomination^ que commencèrent à se nianifester toutes les idées de réforme , d'innovation et de perfectionnement y qui semblai^t être devenues un besoin pour les Français.

Le comte de Guibert , militaire plein de feu , d'âme et de connaissances ; brûlant du désir dé la gloire dans tous les genres, parvenu très jeune, par son activité , aux grades supérieurs , et , par ses talens, à l'Académi^Française, publia un Essai sur la tactique , dont les idées grandes et nouvelles acquirent une rapide célébrité.

Dans le même temps , un major prussien , nommé le baron de Pjrrch , vint en France , et offrit au ministre de nous enseigner , dans tous leurs développemens, les règles de l'exercice prussien , et celles des grandes manoeuvres de Frédéric.

A la même époque, un autre officier, nommé le baron de MesniUDurand , professant une nouvelle théorie , celle de Y ordre profond , attaqua celle de ï ordre minée, qui était universellement adoptée depuis long-temps par les armées euro*

ou souvEiriRS. ia5

péennes^ il voulut nous diviser en tiroirs , en /Tion^ ches 9 en manipuléB et en tranches^

Tous ces différens systèmes , accueillis par leur nouveauté , devinrent l'objet d'une grande curiosité et même de querelles assez vives ; le gouvernement alimenta ce feu par les ordres qu'il donna, pour essayer et juger chacune de ces méthodes.

On voit par là qu'une gi*ande fermentation remuait tout, que de grandes disputes s'élevaient de tous cotés sur la philosophie , la religion , le pouvoir , la liberté , la tactique ; enfin la musique même fit éclater une sorte de guerre assez animée, entre les écoles française et italienne , et Paris fut im moment divisé en deux Êictions acharnées l'une contre l'autre , celle des Gluckistes et celle des Piccinnistes.

U n'était rien qui ne fut remis en question « et c'était par cette agitation de tous genres, qu'on préludait aux terribles mouvemens, qui ébranlèrent et ébranlent encore le monde entier.

Lorsqu'on voit régner tant de calme et , pour ainsi dire,^ tant de léthargie chez tous les peuples à certaines époques, tandis qu'à d'autres ils s'a* gitent, ils fermentent et paraissent , pour ainsi dire, en firénésie , on pourrait croire qu'il existe, dans le monde moral, des paralysies et des fièvres ardentes, comme dans le monde physique*

A la fin du XYIII^ siècle, la France était visi-

im6 M^MOinss

blement tourmentée dé cette inquiétade*", de ce malaise, de cette ardeur violente, qui précèdent et annoncent les grandes crises morales, religieuses et politiques.

Quand je me rappelle l'incroyable activité d'esprit avec laquelle, de toutes parts, on provoquait, on multipliait, on combattait les plus légères innovations comme les plus grandes, et rimjportance que chacun y attachait alors, j'en conclus qu'aux yeux dé froids spectateurs, avant de devenir aussi dramatiques 9 aussi tragiques, aussi terribles que nous l'avons été plus tard, nous devions paraître assez, fious, et passablement ridicules.

Une petite anecdote en pourra donner une idée : lorsqu'il parut une ordonnance de M. de Saint-Germain, qui changeait la discipline et infligeait aux soIdatSufirànçais le châtiment des coups de plat de sabre, la cour, la ville et Farmée disputaient avec acharnement pour et contre cette innovation: les uns la vantaient, les autres la blâmaient avec emportement; le bourgeois, le militaire, les abbés ^ les femmes même, dhacoh dissertait et controversait isur ce sujet.

Toi» ceux qui :s'étatent engoués de la discipline allemande avec tout autant de dûdeùr qu'ils s'é-» taient précédemment enthousiasmés pour Icis modes anjglaises, stnxtenaient qpt'aviec des coups de plat de si^re^ notre armée égalerait prompte-

ou souvinfiRs. 1217

ment en perfection celle du grand Frédéric; les autres n'y voyaiait qu'une humiliante dégradation incompatible avec l'honneur française. Un tiers* parti s'étonnait et doutait « Le bâton, disait-il > userait humiliant; mais le sabre est l'arme de » l'honneur , et cette punition militaire n'a rien » de déshonorant; il faut examiner seulement , si 2> elle n'est pas préférable à la prisoia et à la salle 3» de discipline, qui nuisent à la santé et corromx> peut les mœurs» » Enfin on dissertait gravement pour savoir jusqu'à quel point cette punition physique pouvait agir sur les sens du soldat, pour le forcer, par la douleur, à se corriger de ses vices, de sa paresse ou de son insubordination.

Un matin , je vis entrer dans ma diambre un jeune homme des premières familles de la cour; j'étais, dès mon enfonce, lié d'amitié avec lui. Long-temps, haïssant l'étude, il n'avait soi^é qu'ans: plaisirs, au jeu, aux femmes ; mais, di^uis peu, l'ardeur militaire s'était emparée de lui: il ne rêvait qu'armes , chevaux , école de théorie , ei^erdces et discipline allemande.

£n entrant chez moi , il avait Tair profondé* mei^t sérieux^ il me pria de renvoyer mon valet dt chambre. Quand nous fumes seuls: «c Que signi^ » fient, hii disrje , mon cher vicomte^ une visite si )» matinale et un si grave début? Est-il question dé » quekpie nouvelle affaire d'honiiear oud^amoûr?

I a8 MEMOIRES

» Nullement ^ dit-il , mais il s'agit d*mi objet » très important, et d'mie épreuve que je suis ab* » solument résolu deiiaire; elle te paraîtra 5ans ' » doute bien étrange , mais il me la faut pour » achever de m'éclairer sur la grande discussion ji qui nous occupe tous. On pe juge bien que ce » qu'on a connu et éprouvé par soi-même* En te » communiquant mon projet, tu sentiras tout de » suite que c'est à |pon meilleur ami seul^ que je » pouvais le confier, et que c'est lui seul,, qui peut » m'aider à l'exécuter. En deux mots, voici le fedt 2 » je veux savoir positivement l'impression que » peuvent Caire les coups de plat de sabre sur un » homme fort, courageux, bien constitué, et jus- » qu'à quel point son opiniâtreté pourrait^ sans » Êiiblir, supporter ce châtiment; je te prie donc » de m'en frapper jusqu'à ce que je dise, c'est » assez. »

Éclatant de rire à ce propos, je fis l'impossible pour le détourner de ce bizarre dessein , et poin* le convaincre de la folie de sa proposition; mais il n'y eut pas moyen: il insista, me pria, me conjura de lui faire ce plaisir^ avec autant d'instances que s'il eût été question d'obtenir de moi le plus grand service.

Enfin j'y consentis, résolu, pour le punir de sa fantaisie , d'y aller bon jeu , bon argent. Je me mis donc à l'œuvre; mais, à mon grand étonne*

ou -souvENins. lag

:ment, le patient, méditant froidement sur l'impression de chaque coup, et rassemblant tout son courage pour les supporter, ne disait mot et s'effor^it de se montrer impassible ; de sorte que ce ne fut qu'après m'avoir laissé répéter une vingtaine de fois cette épreuve, qu'il me dit : <c Ami, » c'est assez^ je suis content, et je comprends à » présent que, pour vaincre beaucoup de défauts, j> ce remède doit être efficace. »

Je croyais tout fini, et jusque-là cette scène n'avait rien eu poiîr moi que de plaisant; mais, au moment où j'allais sonner mon valet de chambre afin de m'habiller, le vicomte, en m'arrétant tout à coup, me dit : « Un instant, de grâce, tout » n'est pas achevé ; il est bon aussi que tu fasses » cette épreuve à ton tour. »

Je l'assurai que je n'en avais nulle envie , et qu'elle ne changerait rien à mon opinion, qui était absolument contraire à une innovation si peu française.

a Fort bien , répondit-il ; mais , si ce n'est pas » pour toi , c'est pour moi que je te le demande : )i je te connais; quoique tu sois un parfait ami, )» tu es très gai , un peu railleur , et tu ferais peut- » être, à mes dépens avec tes dames, un récit très » plaisant de ce qui vient de se passer entre nous. » a Mais ma parole ne te suffit-elle-pas ? repris-je* » — Oui, dit-il, sur tout autre point plus sérieuxj

l3o MiMOTRES

9 mais enfin , quand je n'aurais que lâ peur d'une » indiscré^on, c'est encore trop* Ainsi , au nom t> de l'amitié, je t'en conjure, rassure-moi com- » plètement à cet égard , en recevant à ton tour » ce que tu m'as bien voulu prêter de si bonne » grâce. D'ailleurs, je te le répète, crois-moi, ta y » gagneras , et tu seras bien aise d'avoir jugé par » toi-même cette nouvelle méthode sur laquelle » on dispute tant. ï^

Vaincu par ses prières j je lui laissai prendre l'arme fatale; mais, après le premier coup qu'il m'eut donné, loin d'imiter sa constance obstinée, je me haAai de m'êcrier que c'était assez, et que je The tenais pour suffisamment éclairé siïr cette grave question. G6 fet ainsi que se terminât cette folle scène. Nous noits embrassâmes en nous séparant, et, quelque eiivie que j'eusse de raconter le fait , je lui gardai le secret aussi long-temps qu'il le voulut.

Ce jeune homme , alors si léger , fit depuis tine chose très rare et très difficile : à l'âge où l'éducation est faite , il était très ptn instruit; rttaîs, enflammé par le désir d^afcqyérîr de te renonimée; il refit lui-même son éducàtionf, ^itta les plaisirs, les frivolités, s'acharna à l'étiide, apprit en quatre années les mathématiques^ le latin , Fhis toire, plusieurs larigi^s, la logique et la rhétorique ; enfin il se dtstingua^ èè la tribune , dans

ou souvÉmiis* ï3i

nos camps , et mourut glorieusement en Amérique, au champ d'honneur, à l'instant où il veliait de prendre à l'abordage un bâtiment anglais.

L'été se passa, pour notre jeunesse, en exercices fré(Jnens, en discussions perpétuelles sur les nouveaux systèmes de tactique , en petites guerres et en combats simulés, et surtout en vœux inquiets et ardens potir une rupture avec l'Angleterre, qui devait changer nos feints combats en batailles réelles, substituer une pratiqué glorieuse à de froides théories , et contraindre nos pédahs et minutieux y«/^e^r^ à céder la place aux officiers véritablement militaires et habiles.

Comme c'était pour la liberté que la guerre se Élisait alors entré lés Américains et les Anglais , cette même liberté s'offrait à nous avec tous les attraits de ta gloire; et, tandis que des hornmes plus mûrs et lés partisans dé ïa philosophie ne voyaient, dans cette grande querelle, qu'une favora[ble occasion pôUr faire adopter leurs principes, pour mettre des limites au pouvoir arbitraire, et pour donner la liberté à là France, en faisant recouvrer aux peuplés des droits qu'ils croyaient imprescriptibles, nous, plus jeunes, plus légers et plils àtdens , nous ne nous enrôlions sous les enseignes de la philosophie, cftie dans l'espoir dé guerroyer , dé nous distinguer , d'acquérir dé Fhonneùr et des gradés ; enfiii c'était comme

l3a MEMOIRES

paladins que nous nous montrions philosophes.

Mais il arriva tout naturellement qu'en nous déclarant ainsi, par une humeur d'abord purement belliqueuse , les partisans et les champions de la liberté, nous finîmes par nous enflammer de très bonne foi pour elle.

Après avoir lu avidement tous les livres, tous les écrits qui se publiaient alors en faveur des nouvelles doctrines, nous devînmes les disciples zélés de ceux qui les professaient , et les adversaires des preneurs de l'ancien temps, dont les préjugés , la pédanterie et les vieilles coutumes nous semblaient alors ridicules.

Nous ne nous lassions pas d'en rire avec Voltaire, d'en gémir avec Rousseau; les discours académiques de Thomas, de D'Alembert et de leurs émules, exaltaient notre imagination; YEsprit des Lois de Montesquieu excitait en nous une profonde admiration, et, si nous croyions retrouver dans son livre les droits des peuples longtermps perdus, ses Lettres Persanes nous rendaient presque honteux des moeurs de notre temps, par la peinture spirituelle et satirique que" cet éloquent écrivain en avait faite.

D'ailleurs nous nous ennuyions d'entendre nos vieillards nous donner des leçons sévères, comme si nous ignorions tout ce que leur jeunesse et leur maturité avaient vu , souffert et même trop sou-

ou SOUVEPTIRS. l33

vent fait de scandaleux, à l'époque de la régence et pendant le règne long, faible et licencieux de Louis XV.

Nous étions peu dociles aux prédications et peu touchés des alarmes d'un clergé, honoré certainement par des vertus éclatantes, mais dans lequel on avait compté tant de prélats mondains , tant d'abbés à bonnes fortunes , et surtout un premier ministre, le cardinal Dubois , dont le nom et la vie avaient été un opprobre pour son ordre^ pour le gouvernement et pour la nation.

On avait tant mêlé d'erreurs superstitieuses aux vérités de la religion; les écrivains du jour, en nous déroulant nos tristes annales, nous montraient tant de guerres civiles , tant de massacres inhumains , tant de persécutions , tant de princes déposés, tant de sorciers brûlés par le fanatisme, tant de peuples opprimés par les préjugés, par l'ignorance et par la tyrannie du système féodal; l'expulsion et la spoliation d'un million de Français, pour cause d'hérésie, étaient si récentes ; les querelles encore existantes contre les jansénistes et les molinistes, et celles des billets de confession, nous semblaient si ridicules, qu'il nous était impossible de ne pas saisir avec enthousiasme l'espé-rance , peut-etre trop illusoire , que des hommes de génie nous donnaient alors d'un avenir où la raison, l'humanité, la tolérance et la liberté de-

] 34 N^MOIHES

valent régner $ur les derniers débfis des erreurs, des- folies et dç$ préjugés qui avaient si long-temps asservi et ensanglanté le monde.

Ce qui aiguillonnait encore notre yiye impatience, c'était la comparaisoi^ ^e notre sitii^tion présjBi^te avec pelle des Aftgkis. M pnteçquieu pous avait quyert les yeux sur les av^^ntag^s d^s institutions britanniques; les coipmunipatipns PWtre les deux peuples étaijent devenues bcaucppp plu^ fréquentes ; la vie J^rill^nte , î^ais frivole dp notre noblesse , à la pour et à la ville , ne pouvait plu$ satisfaire notre amour-propre, Iprsqnje nou5 p^nsion^ à la 4ig"ité , à i'indéppndanpç , k Xexistmc^ utile et importante d'nn pair d'Angleterre, d*W mem|)re de la chanibf e dp3 pQmn^nne;^ 9 J^t ^ 1^ liberté, aus^î tranqnil)e qne ftère, de tpu§ les pitojens de la Grande-Çretagnp,

Aussi j'ai tonjç^ur^ ét^ surpris quenptre gquvernement pÇ nos boinnies d'Çta|; , ^u lieu de bjgnier, conime frivole, folle et pen française, la pgssiqu qni s'était Xç\\t à popp répaniiup en Frappe pour les modes anglaises, n'y aient pas vu]^ désir d'une iinitation d'un autre genre, et les germes d'uï?^ grande révolution dans IfBs e§prit§ ; ils ^p sç doutaient pas qu'en bpuleyersjint dans nos parps \ç^ allées droites , les caj^^^s synàétriqne§ , les af7|:)f ef taillés en boule et le? charnaiUes uniformes, pour les transformer en jardins ^ng^^ j nous anj^onr

ou SOUVEKIRS. l35

cions notre désir de nous rapproidxer , sur d'autres points y delà nature et de la raison.

Us ne voyaieQt pas que les fracs , remplaçant les amples et impo^ans vêtemens de l'ancienne cour, présageaient un penchant général pour l'égi^Ut^, et que, ne pouvant encore briller dans des assemblées comme des lords et des députés anglais, 910U3 ypulion^ au moins nous distinguer comme eux par U ^imgnificence de nos cirques, par le lu:çede nos p^rcs, et par la rapidité de nos coursiers.

Cependant r^i^ i^'était plus facile k deviner, et il $u0i6ait 4'en tendre parler ceux qui les premiers^ notis avaient apporté ces modes, le comte de Lauraguais, le duc de Lauzun, le duc de Chartres, h marquis d« Gonflans, et beaucoup d'autres, pour coinprendre que ce n'était pas à de si superficielles imitations qu'ils prétendaient borner leurs vœux.

Quoi qu'il en jsoit, tout ce qui était jeune à la cour , et les princes mêmes , se laissèrent entraîner par ce torrent. La reine montra le plus grand ennui de l'étiquette, le goût le plus vif pour les jardins anglais, le penchant le plus marqué pour les courses de chevaux ; elle honorait celles-ci de sa présence , et, par là, encourageait la foUe des parieur^ , qui s'y ruinaient.

Quelques vieux seigneurs blâmaient , il est vrai,

l36 M^^MOIRESr

cette manie, mais seulement parce qu'elle était nouvelle. Le bon roi Louis XVI seul la désapprouvait hautement, non comnoe indice d'innovations daiigereuses, mais comme un luxe ridicule, scandaleux, et conmie une préférence humiliante, donnée aux usages d'un pays étranger sur ceux du nôtre.

Tandis qu'on faisait à l'ènvi, dans ces courses,, des gageures énormes, le roi, pressé de parier, ne voulut mettre au jeu qu'im écu : la leçon fut inutile ; l'opinion était déjà plus forte que l'autorité et que l'exemple. Malheureusement, sur tous les points, on sentait trop clairement la violence de l'agitation des flots et la fsiiblesse du pilote.

On peut en juger par une anecdote : le comte de Lauraguais, fameux par son enthousiasme pour les institutions, les mœurs et les usages de l'Angleterre, par l'éclat de ses aventures galantes ^ par sa philosophie un peu cynique, et par un luxe qui consomma toute sa fortune, s'était at* tiré, par la hardiesse de ses paroles et par l'originalité audacieuse de ses écrits, un assez grand nombre de lettres de cachet, qu'il appelait un jour plaisamment devant moi sa correspondance avec le roL

Je me rappelle que, le sachant exilé loin de Paris par une de ces lettres , je le vis se promener

ou SOUVENIRS. iSj

tranquillement dans le lieu où Fon faisait une course , et où se trouvait, comme à l'ordinaire, toute la cour ; je voulus lui faire sentir le danger de son imprudence , il n'en fit que rire. Cette es-' capade ne put être ignorée, et resta cependant impiuiie. L'arbitraire était plutôt toléré que res- . pecté , et si , au lieu de fermer les yeux sur une telle désobéissance, on eût sévi, je ne sais trop si l'opinion publique, en effervescence, n'aurait pas donné à cette affaire beaucoup plus d'éclat' et de gravité qu'elle n'en avait réellement.

Le comte de Lauraguais , depuis duc de Brancas , et qui vient de mourir à l'âge de quatijevingt-onze ans, a certainement été l'un des hommes les plus singuliers de son temps ; il réunissait dans sa personne des qualités et des défauts dont la moindre partie aurait suffi pour marquer tout individu de l'empreinte d'une grande originalité.

Aimant à Texcès le tourbillon et les plaisirs du monde, il s'adonna aux sciences, et fit en chimie quelques découvertes auxquelles il dut son admission dans l'Académie des Sciences. Cest à lui que l'on doit l'art de perfectionner la porcelaine* Il fit des expérience» sur l'éther et sur sa miscibilité dans l'eau, ainsi quedes découvertes moins utiles, relativement à la dissolution des diamans^ Ces dernières ne profitèrent à personne et contri-

1 38 ItfijI^QlBES

buèrent à sa ruine. Original et passionné dans ses gpûts, on ne saurait dire combien i} prodigua d'argent pour acketer des diamans , dont une partie enrichit d'ingrates beautés, et dont Tautre se fondit dans ses fourneaux de porcelaine.

Il fiit un des premiers qui , bravant la pédanterie de la magistrature et les superstitions de la §orbonne , favorisa en France l'inoculation.

Le célèbre grammairien Dumarsais, dont la science honorait sa patrie , languissait dan$ la pauvreté parce qu'on le croyait janséniste. M. de Lauraguais, en faisant généreusement une pension à cet illustre grammairien , le vçi^gea des persécutions de Rome et de l'injustice de la cour.

Long-temps on le vit le plus fastueux , le plus magnifique , le plus galaqt des grands seigneurs ; mais plus loi>g-temps encore on le vit, depuis, mal vêtu, mal peigné, et affectait la simplicité du paysan du Danube.

Je me souvieqs qu'un jour il vint chez moi le naatin dans ce costi^me cynique, mais avec une physionomie rayonnapte d^ plaisir.* Eh! d'où t« » vient, lui dis- je, cjBtte joie inaccoutumée? — » Mon ami j uie répondit-ril , jç suis le plus heureux » des homm<^s : me voilà complètement ruiné. — » Ma foi ! repris-je , c'est un étrange bonheur et y> pour lequel il y aurait de quoi se pendre. —^ » Tu te trompes, mon cher, répliqua t-il; tant

ou souvKNms. iSg

» que je n'ai été que dérangé, jfè me vpy^is aeica- » blé d afï^iriBS , persécuté , ballotté entre 1^ » crainte et Tespérance ; aujourd'hui que je suis w ruiné, je me trouve indépendant, tranquille, » délivré de toute inquiétude et de tous ^ouicis* »

A l'éppque pu , p^r l'effet d'une civilisation concentrée, les règles dis ce qu'on appelait alors bon ton et bopne comp^ni^, obligeaient tout le monde de se soujjiettre , pour le goût , pour les ppipigns, pour |e langage et pour la manière de vivre, à upe monptpne unifprmité , M. de Lauraguais, secojLi^ptce jpug, suivait en tout genre ses fantaisies , ^t professait hautement les plus hardis systèpaes.

Nos théâtres lui dpiyent une grande révolur tion : i| nous fit sentir le premier combien il était" ridicule , et contraire à l'illusion de la scène , de souffrif que le§ élégans de la cour et de la ville fussent as^is sur des banquettes , des de}i% côtés du théâtre, en avant des coulisses. D'après ses conseils , les acteurs cessèrent aussi de r.eprésen-r ter îps personnages antiques en habit moderne. Ce fut grâce à lui que npu^ ne vîipes plus Néron, Brutus , Thésée en habit à grapdes basques avec vme écharpe et des nœuds d'épaule , Phèdre et Mérope en cheveux bouclés , poudrés , et en robes à grands paniers.

Vivement épris d'une actrice , mademoiselle

1 4o MÉMOIRES

Arnould, et ennuyé de la présence assidue d'uni homme de la cour, le prince D..., très peu spirituel , le comte de Lauraguais alla gravement chez: un médecin et lui demanda s'il était possible de mourir d'ennui. « Cet effet de l'ennui , répondit » le docteur , serait bien étrange et bien rare. » — Je vous demande, reprit le comte, s'il est pos- » sible. » Le médecin ayant répondu, qu'à la vérité, un trop long ennui pourrait donner une maladie telle que la consomption , et par là causer la mort du malade , il exigea et paya cette consultation signée. Delà il se rendit chez un avocat^ et lui demanda s'il pouvait accuser en justice un homme qui aurait formé le dessein , par quelque moyen que ce fût , de le faire mourir. L'avocat dit que le fait n'était pas douteux, et sur ces instances, écrivit et signa cette déclaration. Muni de ces deux pièces, le comte de Lauraguais porta devant la justice une plainte criminelle contre le prince D..., qui voulait, disait-il, le faire mourir d'ennui , ainsi que mademoiselle Arnould. Cette bizarre affaire n'eut aucune suite; mais, comme on le croit bien, elle fit beaucoup de bruit

Pendant la guerre de îiept ans, M. de Lauraguais , au milieu d'une bataille sanglante , avait chargé trois fois l'ennemi à la tête du régiment qu'il commandait, et s'était distingué par la plus froide et la plus brillante intrépidité. Lorsque le

ou SQUvEirms. i4ï

combat eut cessé , rassemblant ses officiers et leur ayant distribué de justes éloges , il leur demanda s'ils étaient satisfaits de sa conduite ; on lui répondit par une acclamation unanime, a Je suis » bien aise, reprit le comte, que vous soyez con- » tens de votre colonel; mais moi , je ne le suis » nullement du. métier que nous faisons, et je le » quitte. » En efifet, après la campagne , il quitta le service.

A cette occasion il composa les vers suivans, où se mêle à la peinture de son propre caractère , une épigramme un peu vive contre un de ses contemporains , le duc de la Vallière , qui n'eut jamais d'autre activité que celle de courtisan.

J'ai vu périr Gisors *, et perdre une victoire Où j'ai manqué cent fois de périr à mon tour ; Mon gang sur mes lauriers coulait à mon retour, Ce qui m'en dégoûta plus qu'on ne saurait croire.

Qu'on en jase tant qu'on voudra :

Apollon peut rayer mon nom de son grimoire ;

Et les neuf filles de Mémoire, Ami, n'en valent pas une de l'Opéra.

Je ne veux que chasser, rire, chanter et boire , Ainsi que La Vallière, en cet heureux séjour. * Quand on est riche et duc, et qu'on rampe à la cour.

On a toujours assez de gloire.

Ce fut M. le comte de Lauraguais qui, le pre-

* Le comte de Gisors , fils du maréchal de BelleJsle , jeune homme de la plus haute espérance.

14^ MiMOIHES

mier, fit voir aux Parisiens, danà la plaine des Sablons , une course avec des chevaux et des jockeys anglais.

Quand les idées de liberté se propagèrent , lé conïte de Lauraguais fut im des partisans leà plus zélés dés grandes innovations qui se préparaient. Il se voyait déjà remplir, dans un pafleniènt français , le rôle des Walpole , des Chatam et des Fox ; mais notre tempête révolutionnaire déçut ses espérances, comme tant d'autres, et ce ne fut qu'après la restauration qu'il vint siéger à la chairihte des pairs, où son âge avancé ne lui permit de paraître que peu de temps.

Cependant, dès le moment où la ville et la cour , contre les anciennes coutumes , s'étaient livrées avec fureur à la discussion des affairés publiques , discussion dont lé signal fut c(onné par la publication toute nouvelle du compte des finances rendu par M. Necker, ouvrage qit'oto trouvait non-seulement chez tous les hôinmes d'État, mais dans la poche de tous les abbés et sur la toilette de toutes les dames , M. de Lauraguais , donnant le ipremier l'exémfp'lé d'ûhè ôfïpôsîtion hardie, écrivît contré ïe liiinistré dés pamphlets sur les finances , composés avec talent , et dont Toriginaiité satîi'ique hii attira dé riouvelles disgrâces et quelques légers supplémens à sa correspondance ai^ec le roi.

ou souvEnriRs. î43

Si M. de Lauraguais se permettait les libertés les plus étranges en paradoxe , en ironie, en raillerie, surtout lorsqu'il écrivait , d'un autre côté son commerce en société était très agréable et très piquant. Seulement on le trouvait beaucoup moins aimable lorsqu'il voulait dogmatiser en finances et en politique, au milieu d'un monde léger dont l'usage était de ne pas souffrir, pour Tintirêt de la conversation, qu'on s'appesantit trop sur aucun sujet : car alors, pour plaire, il fallait dans le fnoride cacher son savoir et tout effleurer.

Parfois M. de Lauraguais voulut être poète; mais il ne fut pas heureux dans ce genre, qui ne paraît que trop facile à beaucoup de gens , et qui demandé de longues études, un travail assidu ^ travail sans lequel on ne produit rien de bon , et qui cependant doit être si bien caché qu'on ne le sente pas.

Je me souviens* qu'un matin , le comte de Lauraguais vint me lire une tragédie de sa composition , et dont Jocaste était le titre. Me defnandant ensuite mon aVis , je m'amusai à lui répondre en plaisantant , ce qui était fort de son goût, qu'il y avait certainement des beautés rfans sa pièce, mais que malheureusement je n^y avais trouvé de bien clair que les vers du Sphinx, a C^est, répondit-il , que tu les as mal écoutés. »

j44 memoibbs

« levais te prouver le contraire, repris-je ^ tar » en voilà que j'ai retenus :

« Oui , Phorbas à l'instant, dana le temple inspiré,

« M'a révélé ce qu'il ignore encor lui-même.

» — Ah! qu*a-t-ildit ? Parlez : ma surprise est extrême. »

a Tu es un mauvais railleur, répondit le comte; » ton esprit n'est pas à la hauteur de mon talent » ni du siècle, puisque tu ne vois pas que dans cet » ouvrage je donne à l'Europe le bilan de mon » génie. — Prends garde , lui dis-je , au mot bilan ; » il est de mauvais augure. **

Au fond, M. de Lauraguais, dont les sarcasmes, quand il écrivait ^ semblaient annoncer un esprit méchant, avait le meilleur cœur du monde, était obligeant , serviable, bon ami , prodigue de tout ce qu'il avait , sachant se passer de tout ce qu'il n'avait pas ; nul ne sut mieux que lui abuser sans mesure de la fortune , et supporter philosophiquement la pauvreté.

Une de ses maîtresses racontait quHl l'avait logée dans sa serre- chaude, la nourrissant très mal, et ne lui donnant presque que des fruits de cUmats étrangers. Comme elle le lui reprochait : c< Peux-tu te plaindre, ingrate , lui disait-il , de » manquer du nécessaire, chose triviale, lorsque » tu jouis abondamment du superflu, que tout le^ » monde désire ? »

ou sotJVEifias. 145

Pendant quelque temps il eut de hautes prétentions en métaphysique , et donna un jour rendez-vous au chevalier de Boufflers et à moi pour BOUS expliquer l'obscure doctrine renfermée et cachée dans le livre intitulé : Des erreurs et de la Write ^ ouvrage composé par le célèbre Saint^Martin , chef de la secte des illuminés.

Après l'avoir entendu patiemment disserter deux heures sur ce sujet , Boufflers et mpi nous lui dîmes d'un commun accord, que jusqu'à ce jour nous avions cru saisir le sens et la clef de quelques passages de ce livre énigmatique , mais que, depuis sa savante explication, nous: n'y comprenions plus rien du tout. Il rit comme nous de sa présomption , de la nôtre et du temp^ que nous avions perdu.

Telle était la singularité de ce siècle qu'au mo«ment où l'incrédulité était eh vogue, où l'on regardait presque tous les liens comme des chaînes, où la philosophie traitait de préjugés toutes les anciennes croyances et toutes les vieilles coutumes, une grande partie de ces jeunes et. nouveaux sages s'engouait , les uns de la manie des illuminés, des doctrines de Shwedemburg, de Saint-Martin , de la commimication possible e^tre les hommes et les esprits célestes , tandis que beaucoup d'autres , s'empressant autour du baquet de Mesmer , croyaient à l'efficacité univerj. 10

1 46 xiiMomEs

selle du magnétisme, étaient peranadés de Tinkillibilité des oracle da MMnnambuHame^ et ne se doutaient pas des rapports qui existaient entr» ce baquet magique , dont ils étaient enthouâastes^ et le tombeau miraculeux de Péris y dont ils s'é* taient tant moqués.

Jamais on ne vit plus de contraste dans les c^* nions, dans les goûts et dans les moeurs : ausein des académies , on applaudissait les maximes de la philantiiropie , les diatribes contre ^ vaine gloire, les vœux pour la paix perpétudUe; mais , en sortant, on s'agitait, o» intriguait, on déclamait pour entraîner le gouremement à la guerre. Chacun s'efforçait d'éclipser les autres par scm luxe, à l'instant même où l'on parlait en rèpablicain et où l'on prêchait l'égalité. Jamais il n'y eut à la cour plus de magnificence, de vanité , et moins de pouvoir. On frc^idait les puissances de Versailles, et on faisait sa cour à cdles de XEncy^ çlopédie.

Nous préférions un mot d'éloge de D'Alooibert, de Diderot, à la faveur la plus signalée d'mi prince. Galanterie, ambition, philosophie, tout était entremêlé et confondu; les prélats quil^* taient leui^ diocèses pour briguer des ministères; les abbés faisaient des vers et des contes licoi*cieux.

On applaudissait à la cour les maximes repu*

ou souvsniRS. 147

blici^es de BnUus; lés monarques se disposaient à embrasser la cause d'un peuple révolté contre s<M3 roi; enfin on parlait d'indépendance dans les camps, de démocratie chez les nobles, de philo* ^(^phie dans les bala, de morale dans les boudoirs.

Au reste , ce qu'on peut avec raison regretter . de cette époque qui ne renaîtra plus, c'étût^ au milieu de ce conflit entre des opinions, des systèmeSf des goûts et des vceux si <^posés, une douceur, une tolérance dans la société, qui en hv^ raient le charme.

Toutes ces luttes entre les anciennes et les fiouveUes doctrines ne s'exerçaient encore qu'en conversations, et ne se traitaient que comme des théories. Le temps n'était pas arrivé où leur pratique et leur action devaient répandre parmi nous la discorde et la haine. Jours heureux où les opi-> nions n'influaient pas sur les sentimens , et où Ton savait aimer toujours ceux qui ne pensaient pas comme nous!

Je n'oublierai jamais lea délicieuses et fré« quentes réunions où se trouvaient ensemble les financiers, les magistrats, les courtisans, les poëtes, les phiIoso{dies les plus aimables et les plus dis* tingués, et ces conversations au Mont-Parnasse, diez le comte de Choisenl-Gouffier , où brillaient tour à tour Boufflers^ Delille, Knlhière, Saint^ Lambert, Chamfort, La Harpe, Marmontel ,

i43 it^oinss

Panchaud ^ Raynal , l'abbé de Périgord , depuis prince de Talleyrand ; mon frère , Tun des plus aimables hommes de son temps ; M. de Saisseval ; le prince de Ligne , nduveau chevalier de Gram-» mont de tous les pays, favori de tous les rois,courtisan de toutes les cours, ami de tous les philosophes, et le duc de Lauzun, qui, cherchant partout la gloire^ n'en eut que les illusions, et dont la plupart des aventures furent plus imaginaires que réelles.

Dans quelques autres centres de réunion, on entendait avec un plaisir mêlé de vénération le simple 9 le laborieux, l'éloquent et savant abbé Barthélémy; Malesherbes, l'un des plus populaires des hommes illustres , le plus juste des ministres, le plus intègre des magistrats , le moins flatteur des courtisans ; cet immortel Malesherbes qui pensait en philosophe, agissait en sage , et charmait par la fécondité de sa mémoire , par la multiplicité de ses anecdotes , ceux qu'il instraisait par la moralité de ses discours et par l'universalité de ses connaissances; le duc de Nivernais , aussi distingué par la délicatesse de son goût et par l'urbanité de son ton que par la finesse et les agrémens de son esprit : il savait alKer la noblesse de l'antique cour à l'esprit philosophique de la nouvelle ; il réunissait en lui l'image et l'esprit de deux si^les différens.

ou sOuvEiriRS. ''149

^ chez la princesse de Beauvau, modèle d'amé- .nité et d'art pour soutenir et varier la conversa" tion , on se plaisait à voirrla réunion et la représentation de tout ce qu'il y avait de mieux et de plus délicat^ dans la cour de Louis XY , sans jamais y rencontrer ce qu'une juste sévérité reprochait à la licence de ce temps.

On aiu*ait pu retrouver aussi quelques traces, quelques souvenirs de la vieille époque de la régence chez la maréchale de Luxembourg; mais Yêigey le repentir, et le besoin de la considération, effaçant ces vestiges, n'y laissaient presque plus entrevoir que l'importance et la dignité imprimées sur les noms qui rappelaient le règne de Louis XIV.

Je quittais avec empressement les compagnons de ma jeunesse et les amusemens de mon âge, pour entendre des entretiens, et pour suivre des sociétés qui forms^ient à la fois ma raison^ mon esprit et mon goût.

Destiné aux emplois pubUcs par ma position dans le monde et par mon penchant à cultiver les études de l'histoire et de la politique, je sentais combien était précieux pour moi l'avantage de me lier avec tous ceux qu orf pouvait sans vanité regarder comme l'élite des sociétés humaines.

En effet, on trouvait alors à l'hôtel de La Ror.

1 5o MÈMOIKES

chefoucauld, chez D'Alembcrt, chez madame Geoffrin , les littérateurs , les philosophes les plus distingués, et cet esprit de liberté qui devait changer la face du monde enFédairant, et malheureusement aussi ébranler toutes ses bases en voulant lui en donner de nouvelles.

Dans les réunions qui avaient lieu chez mesdames la maréchale de Luxembourg, de La Vallière, à l'hôtel de Choiseul^ on revoyait tout ce que le r^;ne de Louis XV avait offert de personnages marquans parleur rang, parleur urbanité, par leur galanterie. Chez madame du Deffant , on était certain de rencontrer leà étrangers les plus célèbres, attirés par la curiosité de connaître cette France, ancienne et nouvelle, que, chez eux, ils dénigraient avec pesanteur et accusaient de frivolité, mais qui , dans tous les temps, fut, est et sera Fobjct de leur jalousie*

Quoique bien jeune , porté naturellement à la réflexion , je me convainquis bientôt, dans ces écoles brillantes de civilisation, des causes qui donnaient, en Europe, des avsmtages presque universels à nos politiques et à nos littérateurs sur ceux de tous les autres pays, en en exceptant l'Angleterre, qui nous dispute cette prééminence.

Ces causes sont les mêmes que celles qui donnent aux historiens de l'antiquité une supériorité évidente sur la plupart des historiens modernes.

on souTsiriRS. iSc

Ea effet , poiu* traita avec lés hommes et pour les petndre, il £Mit les étudier, les connaître, et cette comiaissance profonde ne peut s'acquérir qu'an milieu d'une dvilisatian pi^fectionnée, et dans une position où la pratique du monde substitue la réalité aux iqqparences et rexpériènce aux systèmes*

Pourquoi trou¥ona*nous si froids la plupart des historiens de l'Europe moderne ? c'est qu avec beaucoup d'érudition et souvent même d'es- {mt, leurs rédts sont aeea, manquent d'intérêt dramatique, et que leurs réflexions^ la plupart du temps très Idngueei, ne sont que des Ueux communs de morale rebattus à^la chaire ou dans les collèges.

Ce qui fsit an contraim que les ouvrages des Xéqophon, des Tilelive, desPolyhe, desSalluste, des Tacite, sont his a^ec intérêt, rthis avec avidité , et ont traversé les siàdes , c'^esC que ces grands écrivains avaient été acteurs dans ks scènes qu'ils retraçaient, ou dans dea scènes semblables.

Ce n'étaient poiiit des abbés, des professeurs , des sairans séparés du monde par leurs yooiul, par leurs études ou par leur obscurité, qui ré|)andaient de si vives lumières siu* le jeu des passions humaines : c'étaient des hommes qui les avaient éprouvées ^ combattues. Ces. illustres écrivains

réunissaient le triple avantage d^étre à Isl&sSs hommes de lettres ^ hommes du monde et honmies d'État, et, par là, possédaient le triple miéritede l'art du style d'un littérateur , de la finesse de goût d'un homme de la haute société y et de l'har : bileté d'un politique expérimenté.

Aussi, dans l'Europe nouvelle, on doit remar-

'quer que les hommes dont les écrits politiques

on historiques excitent le plus constsonment

-notre intérêt, sont les- écrivains trfs que le

président de Thou^.le dué^de Sully , le cardinal

de Retz.

Si Montesquiett n'«ût -été qu'un savant professeur, son génie: ne nous eût -donné que des dissertations froides sur les lois. Il nous. en a donné ' l'esprit, parce qu'il connaissait le monde , les affailres, les hommes .de toutes les .classes:^ les sociétféis de toutes les nuances. . -,

Ce >qtii ' fait le charme des M^noires , écrits même I avec le plus de négligence, c'est que ceux - qui les ont composés s'y montrent en acteurs plus qu'en auteurs. Cependant, s'ils ont le mérite du naturel, l'art leur manque trop souvent, ainsi que l'impartialité; ils ne vous montrent qu'un coin du tableau et dénué d'ornemens, tandis que, de tous les genres d'éloquence , l'histoire et la politique sont ceux où il est le plus nécessaire d'offrir le mélange indispensable d'élégance, de simpli-

OV BOfUWTBmKS. l55

cité, dé variété, de profondeur , de pratique des hommes et d'habitude des affaires.

£d Angleterre, les institutions ont été plus &• Yorables àce^enre de talent que celles des autres gouvernemens, les affaires y sont vraiment pur bliques, ce sont celles de tous; chacun les connaît, s'y mêle, y pr^id part; on n'y sépare point la théorie de la pratique; le ciment de la liberté y a établi des liens et des commimications entre tous les rangs et toutes les classes : aussi ime gloire solide est attachée aux noms des écrivains, des hommes d'État, des orateurs de ce pays, tels que Hume, Clarendon, Littleton, Rqbertson , Chesterfield, etc.

Nous nous dégagerons comme eux des entraves où nous retenaient le pouvoir féodal, l'autorité arbitraire, les préjugés scolastiques, la superstition^ r^loignement forcé des affaires pour presque toutes les da$ses de la société., le dédain antique et vaniteux des classes privilégiées pour les lettres; alors la niuse de l'histoire et de la poUtique reprendra dans notre patrie le rang élevé qui lui est dû.

Ce qu'il y avait au reste de plus singulier et de plus remarquable à l'époque dont je parle , c'est que, à la cour connue à la ville, chez les grands comme chez les bourgeois , parmi les militaires comme parmi les financiers, au seii^ d'une vaste

iS4 Bnbmmts

monardiie , saBCtuaire antique des privil^es nobiliaires, pariemeotaires, ecclésiastiques; ma^ré rhabitude d'une longue obéissance au pouToir arbitraire , la cause des Amériofiins insurgés fixait toutes les attentions, et exâtatt un intérêt général.

De toutes parts l'opinion pressait le gouvernement royal de se déclarer pour la liberté répu^ blicaine, et sen^lait lui reprocher sa lenteur et sa timidité. Les ministres, entraînés peu à peu par le torrent, craignaient cepeudant encore de rompre avec ks Anglais et d'entreprendre ime -guerre ruineuse ; de plus ils étaient retenus par la sévère probité de Louis XTI ^ te plus moral des hommes de son temps.

La neutralité paraîssatt nn devoir à ce monarque, parce qu'aucune agression anglaise ne justifiait à ses yeux une démarche hostile contre ia couronne britannique. Ce n'^itpas U crainte des frais et des diances 4e la guerre qui le frappait : c'était sa ccmscience qui lui Élisait regarde^ comnie une perfidie, la violation des traités et de l'état de paix, sans autre motif que celui d'abaisser une puissance rivajie.

Ainsi le gouvernement, froissé entre la volonté du prince et le vceu général , fiiisaît par faiblesse ce qu'il y a de pire en poUtique : il encourageait secrètement le commerce français à donner aux

OH sùfPntvtÊtB. i55

Américains des secours eh anâes et en munitions; il accueillsttt favorablement, mais mystérieusement, les envoyés américains; il flattait par ses discours Te^Kiir et l'ardeur impatiente d'une jeunesse belliqueuse; il laissait circuler les écrits des partisans de la liberté américaine, et, en même temps, il chargeait notre ambassadeur à Londres de calmer les alarmes du ministère anglais, de lui renouveler fréquemment l'assurance du maintien de la paix, par l'observation de la plus stricte neutralité.

Par cette conduite peu loyale , il perdait égaler ment les avantages d'un système pacifique , sin* cère, et ceux d'une guerre déclarée; il s'exposait aux inconvéniens de ces deux partis, pard^ qu'il n'en savait suivre aucun.

Cependant l'orage croissait ; après quelques revers éprouvés par les Américains, la fortune commençait à se déclarer poiu* eux. La passion de la liberté, l'amour de la patrie triomphaienî de tous les obstacles. La tactique et la discipline anglaises n'étonnaient plus le courage irréguUer des nouveaux républicains. Le congrès , vivante image du sénat smtique de Renne, délibérait froidement, et faisait de sages lois au milieu du tumulte des armes. •

Vainement un électeur de l'empire germanique fortifia l'armée anglaise par des troupes auxi-

756 iic]£]!fom£&

liaires , et par un traité honteux , puisqu'il conte* nait un tarif exact des sommes qu'on devait lui payer pour la mort, pour les mutilations, pour les blessures graves ou légères des sujets et des soldats qu'il vendait.

. Les armées américaines faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Enfin on sut qu'une armée anglaise tout entière, commandée par le général Burgoyne, s'était vue investie par les milices insurgées ^ privée de vivres, de communications, réduite à l'impossibilité de combattre ou de fuir, et forcée, à Saratoga, de déposer ses armes aux piçd$ de ces cultivateurs pauvres, mais fiers, inex* perts^ mais vaillans, et dont elle avait jusque-là tant dédaigné la simplicité, l'indiscipline, ledénùment^ et l'ignorance des évolutions militaires. ; Cette victoire fit pencher les balances de la politique ; une prompte renommée répandit dans^ toute l'Europe l'éclat de ce triomphe. En tout temps le bonheur donne des amis, et l'Amérique eut bientôt des alliés.

'. La nouvelle de ce succès redoubla notre ardeur dt notre impatience. Les ministres pressés par nous et rassurés par la fortune, dissimulèrent moins leur but, et persuadèrent au roi qu'on pouvait, pour l'intérêt delà France, former des Ueus de commerce avec les Américains sans rompre avec l'Angleterre.

OV SOUVENIRS. ï57

En conséquence, ils reçurent plus ouvertement les commissaires de FAmérique, négocièrent avec eux, et, dans le mois de décembre 1777 , signèrent ensemble les articles préliminaires d'un traité de commerce et d'amitié.

Il en résulta ce qu'ils n'avaient pas prévu, et ce qui pourtant devait nécessairement arriver. Les ministres anglais éclatèrent en repioches contre nous , regardant comme une rupture buverte ce nouveau lien formé avec leurs provinces rebelles.

' Inutilement notre ambassadeur voulut alléguer nos intérêts commerciaux et protester de notre amour pour la paix : les Anglais étaient décidés à la guerre ; en même temps , se croyant autorisés par notre conduite, qu'ils regardaient conmie une agression, à l'oubli et à l'infraction du droit des gens, ils avaient envoyé des ordres secrets à leurs amiraux. Aussi nous sûmes bientôt que. sans aucune déclaration de guerre de leur part et sans aucune hostilité de la nôtre, ils s'étaient emparés sur mer de plusieurs vaisseaux marchands qui nous appartenaient, et qu'ils avaient attaqué dans l'Inde nos possessions.

Le traité définitif avec l'Amérique fut bientôt conclu. Notre ambassadeur quitta Londres. Chaciui courut aux armes. Les désirs de notre ardente jeunesse furent comblés, et la guerre ne

lâ8 UiMOlKES

taitla pas à écbter dans les deux hémisphères.

11 H^était plus question alors de tenter individueUeme&t des aventures et de partir comme Tolontaires pour rAmérique, puisque la guerre retenait chacun de nœts sous ses étendards, et nous £ûsait espér» des oceasioQs prochaÎBes ée nous distinguer en serrant notre patrie.

Cepa^lant, comme nous étions trop pressés d'agir pour attendre ces occasions^ et que, la guerre contre les Anglais étant essentiellement maritime , on pouvait prévoir facilement qu'il y aurait p^i d'expéditions pour les troupes de terre, et que celles qu'on y emploierait seraient peu nombreuses ^ je renouvelai mes démarches pour (^>tenir la permission d'aller rejoindre La Fayette au camp de Washington.

Tout ce <pi'il m'écrivait sur les mœurs , l'en* ^ousiasme , la constance et le courage héroïque des Américains, redoublait mon ardeur pour servir leur cause.

Je siqipliai la reine d'appuyer et de favoriser ma demande, en lui Élisant observer que j'étais colonel de dragons, que probablement dans cette guerre on embarquerait peu de cavalerie, et qu'âdnsi je pouvais m'absenter de mon régiment sans nuire au service.

Gcunme tout sentiment élevé plaisait à celt^ princesse , elle m'approuva; mais, peu de joui^

après, elle me dit c^ taon exeiii{)le, si on cédait à mes iastances, attirerait d'autres demandes IMireiïles, aurait par là beaucoup d'ioconvétiiens, %t que le roi ne voulait point que les chefr des corps les quittassent

Je n'avais fondé aucun espoir sur Tassistanoe de mon père, pmttsan sévère d'une marche mé» thodique et d'une stricte discipline; U se serait exposé k mon dessein plutôt qu'il ne l'aurait favorisé. Il &llut donc me résigner à tout attendre de la fortune, et, dans celte circonstance, elle ne me fut pas favorable.

Bientôt cq>endant on put croire, par des symptômes très marquans, qu'une guerre générale allait embraser tcmte l'Europe , et étendre ses ravages dans le mcmde entier. Les vues anddi«> lieuses de l'impératrice Catherine, et son refus de rendre la Crimée , armaient les Turcs contr'elle. L'électeur palatin mourut; son testament et les prétentions de l'Autriche sur son héritage exd« tèrent , entre la cour de Vienne et celle de Ber* lin, des contestations promptement suivies d'unf rupture.

L'Ë^gne cherchait encore , il est vrai , à nous réconcilier avec les Anglais , par sa médmtion ; mais le succès était impossible. On pouvait £aci* lement prévoir déjà que cet^ puissance serait promptement entraînée à faire cause ccHsimune

l6o MEMOIRES

avec nons, pour enlever, la domination des mei^ à notre ancienne rivale.

Enfin la Hollande même , malgré le penchant du stathouder pour TAngleterre , 'laissa réveiller chez elle quelque dernier sentimait de liberté , et un parti nombreux s'y montra décidé à forcer son gouvernement de se déclarer pour la cause américain^.

Dans cet état de choses si alarmant pour les amis de la paix et de l'humanité, notre jeunesse, impatiente de guerre , trouvait de quoi flatter tous ses désirs et nourrir toutes ses espérances.

Il arriva pourtant tout le contraire de ce qu'on prévoyait : l'Ocëan , l'Amérique et les Indes furent seuls le tl^âtre d'une guerre vive et réelle. L'incendie qui menaçait le continent européen s'éteignit tout à coup. Les Turcs se résignèrent à leur sort. La Prusse et l'Autriche ne firent qu'une campagne sans résultat. La médiation pacifique de la France et la médiation armée de la Russie apaisèrent les différends survenus entre les cabinets de Vienne et de Berlin, que termina une prompte paix conclue à Teschen.

Ainsi , avant l'espace d'ime année révolue, l'Angleterre seule , avec la faible assistance du Portugal, resta en guerre contre les Américains, les Français , les Espagnols et les Hollandais.

De cette manière, une grande partie de nosfu«»

ou SOUVEHIKS. l6i

mées de gloire s'évanouit. Nos marins seuls , une douzaine de généraux et une vingtaine de régimens obtinrent la faveur enviée de combattre sur le continent américain, dans les Antilles ^ et , en Asie, dans les Indes orientales.

Nous ne gardâmes qu'un seul espoir, celui d'une descente en Angleterre : vaste dessein dont notre ardeur sollicitait et pressait à grands cris l'exécution , mais que la circonspection de nos ministres n'adopta qu'avec timidité , et ne forma qu'avec cette hésitation et cette lenteur qui rendent tout succès impossible.

Nos armées navales étaient nombreuses ; nos marins avaient autant d'instruction que d'intrépidité ; nos troupes de terre étaient animées du meilleur esprit, et enflammées de cet amour de gloire qui annonce et promet de grahds exploits. L'habileté de M. Necker fournissait au trésor tous les moyens nécessaires à de hautes entreprises. I^ France trouvait enfin l'occasion d'abattre la puissance de son étemelle rivale. Pour y parvenir, nos forces sufi&saient; nos ministres n'étaient pas sans talent, mais le génie leur manqua.

Cependant, par la force des choses, par la constance des Américains, par la bravoure de nos troupes, et par quelques heureuses combinaisons de nouveaux ministres qui dirigèrent nos dernières opérations, le résultat de cette guerre fiit I. II

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102 MIÎHOIRES

glorieux pour nous et désastreux pour les Anglais, puisqu'ils perdirent dans l'autre hémisphère treize grandes provinces.

Notre traité avec les Américains contenait de* stipulations offensives, dont l'exécution ne devait avoir lieu qu'en cas de inipture avec l'Angleterre. La probité du roi le déterminait, malgré les conseils de ses ministres, à ne point, le premier, prononcer le mot terrible de guerre. Il ne se croyait pas autorisé, par les fréquens exemples, des Anglais, à enfreindre sans scrupule le droit des gens ; et, loin de profiter du moment où la Grande-Bretagne n'avait pas encore réwii tous ses moyens pour la défense de ses côtes et pour la protection de son vaste commerce , il attendit qu'elle commit les première hostilités , se croyant pf^r là mpii^s re^poosable de toutes les calamité^ qu'une semblable guerre devait entraîner.

Ce furent en effet les Apglais qjiii, les premiers, rpn;ipirent ouvertement la puix : uâ de leurs bâtimens de gaerr^jrjréthusey attaqua une firégate française , la Belle^Poule. M. de la. Clocheterie , qui commandait celle-ci, soutint avec éclat l'honneur de notre |>aTiUon< Le combat fut long, opir niâtreet sanglant. VAréthwe^ vaincue, prit la flûte, et le commandant français ramena dans nos ports sa frégate criblée de boulets, et un équi-

ou soirvEWiRS. l'os

page dont le feu avait moissonné k moitié. Il fut reçu en triomphe par une population immense , /qui jouissait avec transport de ce premier et brillant succès , le regardant comme un présage assuré de fortune et de gloire.

Alors Louis XVI consentit à faire agir toutes les forces que son ministère avait armées. Le comte d'Esta'tng, commandant une escadre française, se dirigea sur les côtes de l'Amérique. Son apparition sur ces côtes intimida le général Clinton, qui investissait alors Philadelphie. Ce général se retira du côté de New- York. Les Américains reprirent l'offensive, suivirent l'ennemi dans sa retraite, et lui livrèrent, à Monmouth, un combat où leurs armes eurent Tavantage, sans cependant obtenir un succès décisif.

Un plénipotentiaire français, M. Gérard de Rajmeval, embarqué sur la flotte du comte d'Estaing, avait été envoyé au congrès américain pour reconnaître formellement son indépendance, et former avec lui les nœuds d'une alliance offensive et défensive. Les généraux Washington , La Fayette et Sulivan avaient concerté un plan habilement conçu; leur but était la conquête de Rhode-Island.

Notre amiral dirigea sa flotte vers cette île ; mais, au lieu d'y faire débarquer ses troupes , comme les Américains l'en pressaient, le désir et l'espoir

l64 lt£llIOIlt£S

de combattre et de détruire une escadre anglaisé qui s'approchait, le firent renoncer à tout autre dessein. U courut au devant de la flotte ennemie.

Le combat s'engagea; mais un coup de vent terrible sépara les deux armées : les vents et les flots déchaînés dispersèrent tous leurs vaisseaux , dont une grande partie fut excessivement maltraitée ; deux des nôtres , entièrement dégréés et démâtés, se virent, par un étrange caprice du sort, au moment d'être pris par des bâtimens de force inférieure qui les rencontrèrent. Heureusement le comte d'Çstaing arriva assez à temps pour les délivrer. De son côté , l'escadre anglaise reçut des renforts , et , l'exécution du plan con* certé étant ainsi manquée , le comte d'Ëstaing changea de direction , et forma d'autres desseins , pour couvrir, par quelqu'action d'éclat, le peu de succès de cette première expédition.

Il était résulté de ce malheiu*, ou de cette faute, quelques germes de mésintelligence entre les Américains et les Français. Mais, d'un autre côté, Washington en tira habilement un avantage , celui de persuader aux milices américaines que c'était principalement sur leur propre courage , leur constance et leur force , qu'elles devaient compter , sans trop se reposer sur l'assistance, sans doute très utile, mais parfois incertaine^ d'alliés éloignés, et qu'il fallait se mettre en état

ou SOUVENIRS. l65

de vaincre sans secours, pour être plus certain d'en recevoir.

A l'autre extrémité du monde , dans tes Indes , notre lenteur et la timide circonspection du gouvernement français nous causèrent d'immenses préjudices. Une armée navale, envoyée à temps dans ces parages , aurait pu y changer facilement la face des affaires, et y porter un coup fatal à la puissance anglaise; mais nos ministres , sans prévoyance, n'avaient rien préparé de ce côté, ni pour l'attaque, ni pour la défense.

Nous avions donné secrètement, dans l'Inde , des officiers , des secours et des conseils au fameux Hyder-Ali-Kan, prince indien, qui s'efforçait alors de secouer le joug de l'Angleterre. En encourageant ainsi un ennemi redoutable pour les Anglais, nous devions prévoir qu'ils s'en vengeraient sur notre commerce^et sur nos possessions.

Nous fumes punis de cette négligence. Les Anglais attaquèrent Pondichéiy , Chandérnagor , et bientôt nous perdîmes ces riches comptoirs, sans autre dédommagement que l'honneur, dont \è courage héroïque et l'habileté de Tàmiral comte de Suffren couvrirent nos armes trois ans après.

Tandis que tous ces grands événemens, précurseurs de tant d'orages, occupaient les ministres de tous les cabinets ^ et les nouvelUstcg de toutes

les classes , depuis les personnages les plus importans de la cour jusqu'aux oisifs les plus bavards de la terrasse des Tuileries ,^de la grande allée du Palais-Royal et des cafés de Paris, un nouveau spectacle vint s'emparer de la curiosité des Parisiens çt la fixer.

Voltaire, le prince des poètes, le patriarche des philosophes, la gloire de son siècle et de la France, se trouvait, depuis un grand nombre d'années, exilé de sa patrie. Tous les Français lisaient avec délices ses ouvrages , et presque aucun d'eux ne l'avait vu. Ses contemporains étaient pour ^ui, si on ose le dire ainsi, comme une sorte de postérité.

L admiration , pour son génie universel, était, dans beaucoup d'esprits , une espèce de culte et d'adoration; ses écrits ornaient toutes les bibliothèques; son nom était présent à toutes les pensées , et ses traits absens de tous les regards. Son esprit dominait, dirigeait, modifiait tous les esprits de son temps; mais, excepté un petit nombre d'hommes qui avaient été admis à Fcrney dans son sanctuaire philosophique, il régnait, pour le reste de ses concitoyens, comme une puissance invisible.

Jamais peut être aucun mortel n'opéra d'aussi grands changemens que lui dans les opinions et dans les mœurs de sou siècle. Jamais aucufi chef

' ou SOUVENIRS» 167

de secte ne combattit et ne vainquit à la fois , sans paraître dans la mêlée, plus d'ennemis qui se croyaient invincibles, plus d'erreurs consacrées parle temps, plus de préjugés enracinés par de vieilles coutiunes.

Cependant, sans nsing, sans naissance, sans autorité, ses forces ne se composaient que de la clarté de sa raison, de l'éloquence variée de son style, et du charme entraînant de sa grâce ; enfin, pour terrasser les vieux et redoutables colosses contre lesquels il luttait, il ne se servit la plupart du temps , au lieu de massue , que de l'arme légère du ridicule et de l'ironie. Il est vrai que jamais personne ne la mania plus adroitement que lui , et ne fit avec elle des blessures plus profondes et plus incurables.

Profitant de quelques imprudences ipexcusablés, de quelques écrits contraires aux mœurs, de quelques taches enfin qui ternissaient légèrement le disque de cet astre brillant de notre littérature, le clergé par son influence, quelques vieux parlementaires enclins à la sévérité, un petit nombre d'anciens courtisans, partisans des antiques abus du pouvoir, avaient obtenu contre lui, non ime condamnation ou même un ordre officiel de bannissement, mais des insinuations assez efficaces pour l'obliger à chercher son repos et sa sûreté dans Texil.

l68 BIEMOIRES

Son retour fut, comme sa disgrâce, une preure de la faiblesse de Fautorité. L'opinion philosophique remportait tellement alors dans les esprits, et intimidait à tel point le pouvoir, qu'on le laissa revenir dans son pays sans le lui permettre. La. cour refusa de le recevoir, et la ville entière sembla voler au devant de lui. On ne voulut point lui accorder ime légère grâce, et on le laissa jouir d'un triomphe éclatant.

La reine, entraînée par le tourbillon, fit de vaines tentatives pour obtenir du roi la permission d'admettre chez elle cet homme célèbre, objet d'une si universelle admiration. Louis XVI, par scrupule de conscience, crut qu'il ne devait point laisser approcher de lui un écrivain dont les coups téméraires, ne s'arrêtant point aux abus, avaient souvent porté atteinte à des croyances antiques^ à des doctrines vénérées. L'enceinte du trône resta donc fermée à celui auquel, dans les transports de son admiration, la nation rendait une sorte de culte.

Les rivaux de ce grand homme furent consternés; le clergé s'indigna, mais se tut; les parlemens gardèrent le silence , et la puissance des philosophes s'accrut par la présence et par le triomphe de leur chef.

Il faut avoir vu à cette époque la joie publique, l'impatiente curiosité et l'empressement tumul*

ou SOUVEITIRS. 169

tueux d'une foule admiratrice, pour entendre, pour envisager , et même pour apercevoir ce vieillard célèbre, contemporain de deux siècles, qui avait hérité de l'éclat de l'un et fait la gloire de l'autre ; il faut, dis-je, en avoir été témoin pour s'en Élire une juste idée.

C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant; il disait au peuple, avec autant de raison que d'attendrissement : « Vous voulez donc me » Êdre mourir de plaisir ?» En effet, la jouissance de si noipbreux et de si touchans hommages était au-dessus de ses forces; il y succomba, et l'autel qu'on lui dressait, se changea promptement en tombeau.

Aussi avide d'admirer de près cet homme il* lustre, mais plus heureux que les autres, sans avoir besoin de percer la foule de tous ceux qui cherchaient à s'approcher de lui, j'eus le bonheur de le voir à mon aise deux ou trois fois chez mes parens, avec lesquels, dans sa jeunesse, il avait eu des liaisons assez intimes.

Ma mère était alors attaquée d'une maladie cruelle qui, depuis deux ans, consumait, dans des douleurs insupportables , ses forces et sa vie. Elle ne pouvait plus sortir de son lit. On peut juger de son extrême faiblesse puisqu'un mois après l'époque dont je parle , elle rendit le dernier soupir. ^

IJO MÉMOIRES

Elle avait toujours été considérée ccmiine une des femmes de Paris les plus distinguées , par la finesse , par la justesse de son goût et de son esprit, par la rectitude de sa raison , par l'élégance de son langage et de ses manières ; remarquable dans sa jeunesse par les agrémens de sa figure, elle passait pour un modèle du meilleur ton et de la plus attrayante urbanité.

Voltaire ne l'avait point oubliée; il demanda instamment à la voir, et quoiqu'elle fût à peine en état de le regarder, de l'entendre et de lui répondre , elle le reçut.

Souvent il nous arrive de nous foire des hommes, des lieux et des choses qu'on n'a pas vus et dont notre imagination n'a été frappée que de loin , une idée toute différente de la réalité. Je l'avais éprouvé maintes fois; mais lorsque je vis Voltaire, il me parut absolument tel que je me l'étais représenté.

Sa maigreur me retraçait ses longs travaux ; son costume antique et singulier me rappelait le dernier témoin du siècle de Louis XIV, l'historien de ce siècle, et le peintre immortel de Henri IV. Son œil perçant étincelait de génie et de malice; on y voyait à la fois le poëte tragique , l'auteur à'OEdipe et de Mahomet ^ le philosophe J)rofond, le conteur malin et ingénieux , l'esprit observateur et satirique du genre humain; son corps

ou SOUVENIRS. lyr

mince et voûté n'était plus qu une enveloppe légère, presque transparente, et au travers de laquelle il semblait qu'on vît apparaître son âme et son génie.

J'étais saisi de plaisir et d'admiration , comme quelqu'un à qui il serait permis tout à coup de se transporter 'dans les temps reculés , et de voir face à face Homère, Platon, Virgile ou Cicéron. Peut-être comprendrait-on difficilement aujourd'hui une telle impression ; nous avons vu tant d'événemens , d'hommes et de choses , que nous sommes blasés sur tout; et, pour concevoir ce que j'éprouvais alors, il faudrait être dans l'atmosphère où je vivais : c'était celle de l'exaltation.

Nous ne connaissiôhs pas ces tristes fruits des longs orages et des discordes politiques , l'enyie , l'égoïsme, le besoin du repos, l'insouciance produite par la lassitude , la froideur qui suit le triste réveil des illusions déçues. Nous étions éblouis par le prisme des idées et des doctrines nouvelles, rayonnans d'espérance, brùlans d'ardeur pour toutes les gloires , d'enthousiasme pour tou^ les talens . et bercés par les rêves séduisans d'une philosophie qui voulait assurer le bonheur du gei>q^ humain , en chassant avec son flambeau les triâtes et longues ténèbres qui, depuis tant de ^ècles f l'avaient, retenu dans les chaînes de la su^

171 M^MOÎHIS

perstition et du despotisme. Loin de prévoir des malheurs, des excès, des crimes, des renversemens de trônes et de principes , nous ne voyions dans l'avenir que tous les biens qui pouvaient être assurés à l'humanité par le règne de la raison.

Jugez , d'après ces dispositions , quel devait être, sur notre esprit, l'effet de la vue de l'homme illustre que nos plus grands écrivains et nos plus célèbres philosophes regardaient alors comm« leur modèle et comme leur maître !

J'étais tout yeux , tout oreilles en m'approchant de Voltaire, comme si j'attendais à chaque instant qu'il sortît de sa bouche quelque oracle. Cependant ce n'était ni le temps ni le lieu d'en prononcer , quand il eût été Apollon lui-même ; cap il se trouvait près du lit d'une mourante, dont l'aspect ne pouvait inspirer que des idées tristes. Elle ne semblait plus susceptible ni d'admiratioi^ ni même de consolations. Néanmoins elle fit un grand effort pour vaincre la nature; ses yeux reprirent quelque éclat , sa voix quelque force.

Voltaire, cherchant avec délicatesse à la dis>traire du présent par le souvenir. du passé, lui fit peu de questions sur son état : il lui dit seulement, en peu de mots , qu'ayant été plusieurs fois aussi souffrant , aussi épuisé, il avait cependant, par le même courage qu'elle montrait , triomphé de ses maux et recouvré la santé. « Les n^decins, disait*

ou SOUVENIRS. 173

» il, font peu de miracles; mais la nature £siit » beaucoup de prodiges , surtout pour ceux à qui » elle a donné ce principe vital qui brille encore » dans vos regards. »

Il lui rappela ensuite beaucoup d'anecdotes de la société dans laquelle ils vivaient ensemble autrefois, et il le fit avec une vivacité d'esprit, une fraîcheur de mémoire , une variété de tournures et une abondanx^e de saillies, qui auraient fait oublier son âge, si ses traits et sa voix ne nous avaient pas rappelé qu'il était octogénaire.

Il ne pouvait guérir une malade telle que celle qui l'écoutait; mais il la ranima. Elle parut quelques instans ne plus sentir ni sa faiblesse, ni ses souffrances; elle soutint assez vivement la conversation, me fit illusion à moi-même, et me donna ainsi un faible et dernier rayon d'espoir.

Peu de jours après , Voltaire revint encore la voir : comme elle se trouvait par hasard , ce jourlà, un peu plus de force qu'à l'ordinaire, elle prit une part plus active à l'entretien , et reprocha même avec douceur , mais avec assez d'énergie , au vieux philosophe, Fopiniâtreté avec laquelle il s'acharnait, dans ses nombreux écrits, à foudroyer , à ridiculiser l'Église et tous ses membres^ enfin la religion même, sous le prétexte de combattre de vieilles erreurs, d'absurdes superstitions et de dangereux fanatiques.

a Soyez donc, lui disait-elle, généreux et mo-*" » déré après la victoire; que pouvez-vous craindre » à présent de tels adversaires? Les fanatiques sont » à terre ; ils ne peuvent plus nuire , leur règne » est passé. — Vous êtes dans Terreur, répondit » avec fougue Voltaire ; c'est un feu couvert et >i non éteint. Ces fanatiques, ces tartufes sont des >> chiens enragés; on lésa muselés ; mais ils con- » servent leurs dents; ils ne mordent plus, il est j^ vrai; mais, à la première occasion, si on ne » leur arrache pas ces dents, vous verrez s'ils sau- » ront mordre. >»

Le feu de la colère éclatait dans ses yeux, et la passion qui Tanimait, lui faisait perdre alors cette décence, cette mesure dans les expressions, que prescrivent la raison comme le bon goût, et dont il se montrait si habituellement le plus inimitable modèle.

Le désir de voir cet homme extraordinaire avait attiré chez ma mère cinquante ou soixante personnes qui faisaient foule dans son salon, s'entassaient sur plusieurs rangs près de son lit, alongeant le cou, se levant sur la pointe de leurs pieds ^ et qui^ sans faire le moindre bruit, prêtaient une oreille attentive à tout ce qui sortait de la bouche de Voltaire, tant ils étaient avides de saisir la moindre de ses paroles et le plus léger mouvement de sa physionomie.

ou souvEimis. ijS

Là , je vis à quel point la prévention et l'enthousiasme , même parmi la classe la plus éclairée, ressemblent à la superstition et s'approchent du ridicule. Ma mère , questionnée par Voltaire sur les détails de l'état de sa santé, lui dit que sa souffrance la plus douloureuse était la destruction de son estomac et la difficulté de trouver un aKment quelconque qu'il pût supporter.

Voltaire la plaignit; et^ cherchant à la consoler, il lui raconta qu'il s'était vu, pendant près d'une année, dans la même langueur, qu'on croyait incurable , et que cependant un moyen bien simple l'avait guéri : il consistait à ne prendre pour toute nourriture que des jaunes d'œufs délayés avec de la farine de pomme de terre et de l'eau.

Certes il ne pouvait être question de saillies ingénieuses ni d'éclairs d'esprit dans un tel sujet d'entretien , et pourtant à peine avait-il prononcé ces' derniers mots de jaunes d'œufs et Ae farine de ponmie de terre y qu'un de mes voisins, très connu, il est vrai, par son excessive disposition à l'engouement et par la médiocrité de son esprit, 6xa sur moi son œil ardent, et , me pressant vivement le bras, me dit avec un cri d'admiration : Quel homme ! quel homme ! pas un mot sans un trait!

Vous rirez de cette absurdité qui semble passer

la vraisemblance, et cependant, pour vous convaincre qu'elle n est pas rare, observez, dans tout pays, dans tout temps, la multitude empressée qui vient entourer non-seulement le siège d'un homme de génie , ou le trône d'un grand roi , mais la chaire d'im prédicateur énergumène , le fauteuil même où joue un prince k peine sorti du berceau, et vous verrez que, paimi les nombreux et serviles hommages dictés par la flatterie, il en est beaucoup , et ce sont les plus absurdes, qui sont de bonne foi et qui naissent d'une sorte d'idolâtrie qu'inspire à une foule de gens toute élévation : car ce n'est pas toujoiu*s par crainte , mais par sottise, qu'on a fait en tout genre, au propre comme au figuré , tant de demi-dieux. -

Jusque là je m'étais tenu modestement, comme je le devais , au dernier rang de ceux qui contemplaient Voltaire ; mais , à la fin de sa seconde visite , lorsqu'il sortit de la chambre de ma mère et passa dans une autre pièce , je lui fus présenté. Plusieurs de ses amis , le comte d'Argentai , le chevalier de Chastellux, le duc de Nivernais, le comte de Guibert, le chevalier de BoufiQers , Marmontel et D'AIembert, qui me jugeaient tous sans doute trop favorablement , lui avaient parlé de moi ayec beaucoup d'éloges.

Je ne les devais certainement qu'à une très grande bienveillance , puisque je n'étais alors

ou SOUVENIRS. 177

connu que par quelques productions légères , quelques contes, quelques fables, quelques romances^ dont le succès dans la société dépend des caprices de la mode , et n'a souvent pas plus de durée qu'elle.

Dans le fond je ne m'étais rendu digne de leur affection, que par l'empressement avec lequel je cherchais assidûment à former mon goût et mon esprit dans leurs entretiens , et à m'éclairer par leurs lumières : ainsi c'était plutôt le zèle d'un dis-* ciple que le talent naissant d'un écrivain qu'ils louaient en moi.

Quoi qu'il en soit , Voltaire charma mon amour propre en me parlant avec grâce et finesse de ma passion pour les lettres et de mes premiers essais; il m'encouragea par quelques conseils: « N'ou- » bliez pas, me dit-il , que vous avez mérité le » bien qu'on dit de vous , en mêlant avec soin , » dans les plus légers morceaux de poésie, quel- » qiies réalités aux images , un peu de morale aux » sentimens, quelques grains de philosophie à la » gaîté. Méfiez-vous cependant de votre penchant » pour la poésie; vous pouvez le suivre, mais non » vous y laisser entraîner. D'après ce qu'on m'a » dît , et dans votre position , vous êtes destiné » à de plus graves occupations. Vous avez bien » fait de commencer à vous exercer en écrivant » des vers : car il est bien difficile que celui qui 1. la

1^8 MEMOIRKà

* ne les a point aimés , et qui n'en connaît ni fart » ni le charme , puisse jamais parfaitement écrire » en prose. Allez, jeune homme ; recevez les vœux » d'un vieillard qui vous prédit d'heureux destins; » mais souvenez- vous que la poésie , toute divine » qu'elle est , est une sirène. »

Je le remerciai de la bénédiction littéraire qu'il me donnait , « me ressouvenant , lui dis-je , en » cette occasion , avec un vif plaisir , qu'autrefois » les mots de grand poète et de prophète (vates) y^ étaient synonymes. »

Depuis ce moment je ne revis plus Voltaire qu'au Théâtre-Français, le jour de la représentation d'Irène , jour de triomphe qui prouva , par les nombreux applaudissemens donnés à la plus médiocre tragédie , Texcès de l'enthousiasme que son auteur inspirait au publié; ,'

On pouvait dire qu'alors il y avait, pendant quelques semaines, deux cours en France, celle du roi à Versailles et celle de Voltaire à Paris : la ^première, où le bon roi Louis XVI, sans faste, vivait avec simplicité, ne rêvant qu'à la réforme des abus et au bonheur d'un peuple trop sensible à l'éclat pour bien apprécier ses modestes vertus » la première, dis-je, paraissait l'asile paisible d'un sage , en comparaison de cet hôtel situé sur le quai des Théatins, où toute la journée l'on en tendait les cris et les acclamations d'une foule

' ou SOtJVENIRS. 1 79

iftimense et idolâtre , qui venait rendre avec empressement ses hommages au plus grand génie de l'Europe.

Jusque-là on avait vu des triomphes décernés avec justice aux grands hommes par le gouvernement de leur pays ; le triomphe de Voltaire était d'un nouveau genre : il était décerné par l'opinion publique , qui bravait en cette occasion , pour ainsi dire, le pouvoir des magistrats, les foudres de l'Église et l'autorité du monarque.

Le vengeur de Calas, l'apôtre de la liberté, le constant ennemi et l'heureux vainqueur des préjugés et du fanatisme, après soixante ans de guerre, rentrait triomphant dans Paris.

L'Académie-Française, dans le sein de laquelle il se rendit , alla au devant de lui , et , après cet hommage public qu'aucun prince n'avait jamais reçu', ce prince des lettres présida le sénat littéraire de la France , et la réunion de tous ces talens divers dans chacun desquels son génie avait éclaté par des chefs-d'œuvre.

Kevenu dans sa maison qu'on eut dit alors transformée en palais par sa présence , assis au milieu d'une sorte de conseil composé d«s philo sophes, des écrivains les plus hardis et les plus célèbres de ce siècle , ses courtisans étaient les hcnnmes les plus marquans de toutes les classes , les étrangers les plus distingués de tous les pays.

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1 8o ^ÉMOUIES

Il ne manquait à cette sorte de royauté que des gardes, et réellement il lui en aurait fallu pour le mettre en sûreté contre l'empressement de cette multitude qui , de toutes parts, acqourait pour le voir, assiégeait sa porte , Tentourait^ll^ qu'il sortait, et laissait à peine à ses chevaux lapossibilité de s'ouvrir un passage.

Son couronnement eut lieu aq palais des Tui^ leries, dans la salle du Théâtre-Français: on ne peut peindre l'ivresse avec laquelle cet illustre vieillard fut accueilli par un public qw remplissait à flots pressés tous les bancs, tout^ ^es loges, tous les corridors , toutes les issues de cette enceinte. En aucun temps > la reconnaissance :d'une nation n'éclata avec de plus vifs transports.

Je n'oublierai jamais cette sc^ne, et je ne conçois pas comment Voltaire put encore trouver e» lui assez de force pour la soutenir Dès qu'iï parut, l'acteur Brizard vin^ poser sur satéCe ufie^ couronne de lauriers qu'il voulut ptompl^nènt ôter, et que les cris du peuple l'invitaieilt à garder. Au miliieu des p^us vives acclamations^ on -répétait de toutes parts les titres , les noms de tous ses • ouvrages. .

Long-temps après qu'on eut levé la toile, il fuiimpossible de commencer la représentatioi^s tout le monde, dans la salle, était trop occupîé -à voir, k contempler Voltaire, à lui adresser de bruyans

ou SOUVENlilS. l8l

liommages^ diacun enfin était en ce moment trop actenr^ouf écouter ceux du théâtre?

Dès que la lassitude générale eut permis à ceui'-ci d'entrer en scène, ils se virent à tout mooient interrompus par la tunuikueuse agitation des spectateurs. « Jamais , disait avec iç^Lison « M, Grimm, en parlant de cette représentation » di Irène , jamais pièce ne fut plus mal jouée , ïi plus applaudie et moins écoutée. » ..

Lorsqu'elle fut finie, on plaça sur Tavant-scène le buste de Voltaire; il était entouré par tous les acteurs de la tragédie , portant encore l'habit de leurs rôles , par les gardes qui figuraient dans la pièce , par la foule de tous ceux des spectateurs qui avaient pu s'introduire sur le théâtre ; et ce qu'il y eut d'assez singulier, c'est que l'acteur qui vint poser une couronne sur le buste de cet opiniâtre ennemi de la superstition, était encore avec le costume d'un moine , celui de Léonce, person* nage de la tragédie.

Ce buste resta sur le théâtre pendant tout fe t^tnps qu'on joua la petite pièce : c'était léonine ; on ne l'écouta pas plus et on ne l'applaudit pas moins qu'/rèw^. Pour compléter cette glorieuse journée , Voltaire vit entrer dans sa loge un capitaine des gardes d'un de nos princes ; il vint lui dire avec quelle joie ce prince s'associait aux justes hommages rendus à son génie par la France.

l82 MÉMOIIUEIS,

Il s'en était peu fallu ^ quelques jours aupara* vaut , qu'une mort imprévue ne privât Voltaire de cet éclatant triomphe: une hémorragie violente l'avait mis en grand danger.

Le clergé, qui n*osait plus le combattre, avait espéré le convertir. D'abord Voltaire céda , reçut l'abbé Gauthier, se confessa et écrivit une pro^ fession de foi qui ne satisfit pas pleinement les prêtres, et qui mécontenta beaucoup les philoi' sophes.

Échappé au péril, il oublia ses craintes et sa prudence : quelques semaines après, retombé plus gravement malade, il refusa de voir aucun prêtre , et termina, avec ujie apparente insensibilité, une si longue vie, agitée par tant de travaux, par tant d'orages , et rayonnante de tant de gloire.

Ceux qui n'avaient pas eu le pouvoir de s'op^poser à son triomphe, lui refiisèrent une place au milieu des tombeaux du peuple parisien. L'un de ses parens, conseiller au parlement, enleva son corps et le porta rapidement dans l'abbaye de ScelUères , où il ftit inhumé avant que le curé du lieu eût reçu la défense de lui donner la sépulture, défense qui lui arriva trois heures trop tard. Sans le zèle de cet ami , les restes mortels de l'un de nos plus grands hommes, et de celui dont la gloire remplissait le monde, n'awraient pas obtenu quelques pieds de terre pour les couvrir.

ou SOUVENIRS. i83

Malgré tous les efforts du clergé, des magistrats et de l'autorité, qui défendirent pour quelque temps au théâtre de jouer les pièces de Voltaire, et aux journaux de parler de sa mort, Paris fut inondé d'un déluge de vers, de pamphlets et d'épigrammes^ seules armes dont l'opinion pût $e servir pour venger cet outrage fait à la mémoire d'un hoiQme qui avait illustré sa patrie et son siècle.

De tous ces écrits, celui qui me frappa le plus alors , fut une pièce de vers composée par la marquise de BoufiQers, mère de ce chevalier de Boufflers, le Chaulieu et l'Anacréoa de notre, temps ;

Dieu fait Bien ce qu'il fait, La Fontaine Ta dit ; Si j^'étais cependant Fauteur d'un si grand œuyre y Voltaire eut conservé ses sens et son esprit; Te me serais gardé de briser mon chef-d*œuTre«

Celui que dans Athène eût adoré la Grèce , Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir , Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas voulu le voir > £t monsieur de Beaumont lui refuse une messe.

Oui y TOUS ayez raison , monsieur de Saint-Sulpice : Eh ! pourquoi l'enterrer ? n'est-il pas immortel ? A ce divin génie on peut , sans injustice , Refuser un tombeau , mais non pas un autel.

Madame de Boufflers, par un de ces vers en

parlant des Césars , faisait allusion à Tcmpereur Joseph IL

Ce monarque était venu Tannée précédente en France, sous le nom de comte de Falkenstein ? il avait étonné la cour par la simplicité de ses manières , les philosophes et les savans par son instruction , le peuple par son affabilité : moins il montrait de morgue, plus on lui trouvait de grandeur et de vraie dignité. Sa popularité faisait, avec l'étiquette im peu orientale de notre cour, \m contraste qui n'échappait pas à l'opinion publique; il se montrait favorable aux opinions nou-r velles , autant qu'ennemi des vieilles routines et de la superstition.

En lui le prince disparaissait tellement sous l'apparence d'un sage qui voyage pour recueillir des lumières, que les amis ardens de la révolution américaine furent tentés de le croire démocrate comme eux. Une femme , passionnée pour cette cause , le pressa un jour étourdiment de dire son avis sur la lutte établie entre le roi d'Angleterre et les provinces en insurrection : « Madame, ré^ » pondit-il im peu sèchement, mon rôle est d'être » royaliste. »

Ce monarque, dont je pus alors très rarement m'approcher, mais que depuis j'eus l'occasion de voir en Russie fréquemment, offrait en sa personne wn mélange assez bizarre d'ambition belliqueuse.

ou SOUVENIRS. i85

de prétentions à la philosophie, de penchant pour les innovations et de jalousie pour son autorité. Si nos princes, mal conseillés, risquèrent leur trône en voulant trop résister au torrent de l'esprit du siècle, Joseph, pour avoir vpulu le devancer , perdit momentanément une partie de ses États.

Au reste l'empereur, qui s'était fait admirer et chérir à Paris, ne porta pas le même e$prit et ne fit pas la niême impression dans nos provinces. La beauté de nos ports, la force de notre marine, la richesse de nos villes de commerce et l'activité de •los manufactures excitèrent sa jalousie ; il ne sut pas la dissimuler. Enfin, passant près de Ferney, il dédaigna de voir Voltaire. On blâma également, avec raison , et l'indifférepce de la puissance pour le génie , et la faiblesse du grand poète et du philosophe, dont l'amour-propre parut trop sensible à cette légère blessure.

La même année qui nous enleva Voltaire vit aussi périr Roussçau. Ces deux flainbeaux s'éteignirent presqii'à la fois, et ils disparurent de la terre au moment où leurs doctrines , mal interprétées par les passions de leurs disciples et de leurs ennemis , allaient ébranler l'Europe jusque dans ses fondemens.

Voltaire avait vu à Paris le célèbre Franklin jouir de son triomphe. Le vieillard français binit

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le fils du vieillard américain. Les voeux de tous, deux pour leur patrie étaient semblables, mais le résultat dans lés deux contrées fut très différent. Le vaste Océan, Timmense étendue du continent des États-Unis , l'absence dés plus, redoutables, écueils dé tous gouvernemens , c'est-à-dire des classes privilégiées et des prolétaires, protégèrent en Amérique les semences de la liberté , tandis qu'en France elle ne put planter ses faibles racines que sur un terrain inondé de sang , et tourmenté par tous les élén^ns de la haine et de la discorde.

La mort dé Voltaire eut le même éclat que sa. vie. La fin de Rousseau fiit triste , silencieuse.. Cet ami de la nature fuyait les hommes^ qu'il croyait ses ennemis, et l'homme qui avait répandu tant dé lumières dans le monde ,, disparut dans. Fombre des bois, où il se plaisait à terminer pai-siblement une existence douloureuse.

La mort de ces deux chefs dé la philosophie moderne excita une joie bien trompeuse parmi leurs adversaires. Ceux-ci crurent un moment avoir triomphé , oubliant sans doute que , si les hommes de génie ipeurent, leurs pensées sont immortelles.

Au reste, on fut promptement distrait en France de ces événemens siimportans pour la république des lettres , et les événemens de la guerre qui ve-

ou SOUVENIRS. 187

naît d'éclater , occupèrent tous les esprits , parce qu'ils mettaient en jeu tous les intérêts.

A la grande surprise de l'Europe, qui ne croyait pas que notre marine , détruite dans la dernière guerre , pût ressusciter si promptement, on vit, indépendamment de la flotte' de M. d'Estaing envoyée en Amérique , une armée navale de trente^ deux vaisseaux et de quinze frégates sortir du port de Brest , sous les ordres du comte d'Orvil* liers. Ces trois divisions étaient commandées par les amiraux de Guichen , Duchafaut et Lamotte- Piquet. Celui-ci dirigeait par ses conseils l'ardeur de M. le duc de Chartres, premier prince du sang, embarqué sur son vaisseau.

L'amiral Keppel, à la tête d*une armée non moins forte, vint au-devant des Français. Il connaissait leur bravoure ; mais il vit avec étonnement la régularité de notre ordre de bataille, l'habileté de nos manœuvres et les progrès rapides de notre instruction.

La bataille fut vive et sanglante; beaucoup de vaisseaux éprouvèrent, dans leurs équipages, dans leurs mâtures, dans leurs agrès, des pertes considérables; mais, comme de part et d'autre aucun bâtiment ne fut pris, on se sépara sans résultat définitif.^ L'Angleterre , trop accoutumée aux triomphes maritimes , se crut défaite parce que ](Xous n'avions pas été vaincus , et la France s'at-

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tribua la victoire parce (ju'elle n'avait pas reçu d échec.

M. le duc de Chartres , rentré avec la flotte dans le port, revint trop promptement à Paris. Dans Jes prem'^rs momens, il fut entouré d'éloges; au spectacle on lui jetait des couronnes de lauriers. Partout rjetentissaient des chants de victoire. La cour et la ville semblaient dans Tivresse.

Mais bientôt les nouvelles détaillées arrivèrent • l'enthousiasme s'évanouit ; les éloges firent place aux épigrammes. On accusa le comte d'Qrvilliers de trop de circonspection; on reprocha au duc de Chartres l'inexécution d'un ordre qui aurait pu lui faire couper la ligne ennemie. On l'irrita , en lui retirant son commandement pour le nommer colopel-général des hussards ; et ce désagrément, qui lui sembla un affront, fut peut-être legertne qui produisit plus tard tant de fautes et de malheurs.

De son côté l'Angleterre mit en jugement les généraux Kepp^ et Palisser ; mais ce procès fut sans résultî^t , comme le combat qui y avait donné lieu.

Le comte d'Orvilliers et son ennemi reparurent encore sur la mer; mais, soit par Tinconstance des vents, soit par une erreur des chefs, les deux armées semblèrent plutôt s'éviter que se chercher.

ou souvEmRs. 189

Pendant ce temps notre commerce souffrait, et , comme nos ministres avaient négligé les précautions nécessaires pour le protéger, les Anglais firent beaucoup de prises; de là naquirent des plaintes bruyantes, vives et universelles, de la marine marchande contre la marine royale , préludes des violens débats qui devaient bientôt s'élever, sur terre comme sur l'Océan, entre la démocratie et Faristocratie.

Notre amour- propre reçut pourtant quelque dédommagement. Plusieurs de nos frégates se signalèFcnt dans des combats particuliers, et un officier de marine, M. Fabry, s'empara de plusieurs convois anglais; "*

A la même époque on faisait filer sur nos côtes un graud nombre dé régimens; Ces mouvemens alimentaient nos atdentes espérances ; cependant, en approchant de TOèéafn, riôus fr émisisiôns d'impâtîence à la vue de cette barrière redoutable qui arrêtait nros pas. TÏbus avions cru que nos armées navales nous en ouvriraient le passage, raâîs leur rentrée dans nos ports nous jetâît dans le décôùrâgerûent.

C'était un assez singulier contraste alors que dé voir, d'un côté, k gravité de nôtre jeunesse, discutant avec des sages leli hautes questions de la philosophie , la sérieuse importance que nous attachions atnt'moindres évéïienléns de la guerre,

190 MjSMoirës

la force de nos passions pour tout ce qui nous offrait l'image de la gloire ou de la liberté , et , d'une autre part, l'insouciance et la frivolité du premier ministre octogénaire qui gouvernait alors l'État.

Au moment où chacun, à la ville comme à la cour, accusait ou défendait, avec le plus de chaleur, la conduite des chefs de nos armées navales, et tandis qu'on s'affligeait profondément du peu de résultat de leurs efforts, M. de Maurepas, plus jeune que nous^ plaisantait sur ces graves matières , sujet inépuisable pour lui de jeux 4,ç mots et de quolibets.

a Savez-vous, disait-il, ce que c'est qu'un combat » naval ? Je vais vous le dire : deux escadres sor- » tent de deux ports opposés; on manoeuvre, on » se rencontre, on se tire des coups de canon, » on abat quelques mâts, on déchire quelques » voiles, on tue quelques hommes; on use beau- » coup de poudre et de boulets; puis chacune des » deux armées se relire, prétendant être restée » maîtresse du champ de bataille; elles s'attribuent y> toutes deux la victoire; on chante de part et » d'autre le Te Deum, et la mer n'en reste pas » moins salée. » Heureusement les autres ministres traitaient les grandes affaires un peu plus sérieusement.

Toutes mes tentatives pour être employé dans

o'D souvEinRs. 191

^relqliè expédition demeuraient toujoulrs sans succès, et je me dépitais contre le sort, qui m'obligeait à rester colonel de dragons, dans une guerre où l'infanterie, seule embarquée, pouvait trouver des occasions de combattre.

Quelques-uns de mes amis , les uns plus âgés que moi, les autres de mon âge, furent plus heureux et excitèrent mon envie: le duc de Lauzun, embarqué avec le marquis de Vaudreuil, descendit en Afrique et conquit le ÎSénégaL Arthur et Edouard Dillon, le marquis de Coigny, le vicomte de Noaille^ , servirent sous les ordres de MM. de Bouille et d'Estaing. Le premier s'empara de la Dominique et ensuite de File de Sainte- Lucie par surprise. Le comte deLamarck, prince d'Aremberg , fut envoyé avec son régiment dans rinde, où il fut blessé.

L'amiral Byron , que le comte d'Estaing s'était vainement efforcé de combattre près de Rhode- Island , étant arrivé dans les Antilles , changea momentanément la fortune , et nous enleva cette même île de Sainte-Lucie dont nous venions de nous rendre maîtres. Mais, quelque temps après, le comte d'Estaing, qui s'était éloigné alors des États-Unis, malgré les instances de Washington , de La Fayette, et les reproches amers du général Sulivan, arriva dans le port de la Martinique.

Delà, fortifié par une escadre et par des troupes

iga MiMOIRES

qu*on lui avait envoyées de France, il attaqua Sainte-Lucie , mais sans pouvoir en forcer le port. Débarqué dans TUe , ses vailians efforts n'eurent pas plus de succès. Il perdit beaucoup de monde, et fut repoussé.

Enfin la fortune , qui jusque-là lui avait été si défavorable , offrit à son courage les moyens de réparer ses revers : il reprit l'offensive , s'empara de Saint- Vincent , et descendit dans l'île de la Grenade avec trois mille hommes. Le général Macartney la défendait avec mille hommes d'élite et de nombreuses milices.

La ville de la Grenade était située sur un morne escarpé. M. d'Estaing , marchant sur trois colon es , ordonna l'assaut , et , malgré la plus vigoureuse résistance , emporta de vive force les retranchemens , le morne et la ville.

Le vicomte de Noailles et Edouard Dillon , à la tête de deux de nos colonnes, se distinguèrent brillamment. M. d'Estaing reçut une blessure, et ne s'arrêta qu'après la victoire. Le comte Edouard Dillon reçut dans ce combat un coup qui lui fracassa I é bras.

L*amiral Byron était accouru pour s'opposer à ce triomphe ; mais il arriva trop tai'd, la Grenade était conquise. M. d^Estaing, remonté sur sa flotte , combattit celle des Anglais , dégréa trois de leurs vaisseaux , et poursuivit l'escadre enne*

ou SOUVENIRS. 193

mie, sans pouvoir Tatteindre, jusqu'au port de rîle de Saint-Christophe , où elle s'était réfugiée.

Nous restâmes ainsi maîtres des Antilles. Le comte Théodore de Lameth, qui s'était distingué dans cette attaque, apporta en France la nouvelle de la prise de la Grenade, et ce premier exploit, grossi par la renommée , causa autant d'enthousiasme à Paris , qu'autrefois les plus éclatantes victoires en avaient excité.

Pendant ce temps, les Anglais ^ portant leurs armes dans les provinces méridionales des États- Unis , s'étaient emparés de Savannah , d^ns la Géorgie. Le comte d'Estaing conçut l'espoir de eur enlever cette importante conquête.

Favorisé dans son débarquement par les troupes américaines, il composa de ses forces réunies aux leur&nn^corp&dehuit mille hommes, marcha avec célérité contre Savannah, et somma la garnison de se rendre.

Le gouverneur anglais, dont les moyens de dé-' fense n'étaient pas prêts, feignit de capituler, ga* gna du temps, reçut des secours, et acheva de fortifier ses retranchemens.

D'Estaing, furieux de se voir dupe de cette ruse, résolut d'emporter la place d'assaut. Les assaillans et les assiégés déployèrent dans ce; combat sanglant une vaillance opiniâtre. Deux fois quelques braves Français et Américains franchirent 1. i3

ig4 MJ^MOlREfr

les retrâochemens ; mais la mitraille les moissonna^ Là périt Pulawski , cet intrépide Polonais qui défendait, dans un autre monde, cette même liberté qu'on avait arrachée à sa patrie.

Après plusieurs attaques réitérées sans succès^ où les Américains et les Français perdirent près de douze cents hommes, le comte d'Estaing, étant blessé, ordonna la retraite, se rembarqua, revint aux Antilles et retourna promptement en France avec un vaisseau , laissant les autres sous les ordres du comte de Grasse et des généraux Vaudreuil et Lamotte-Piquet.

M. d'Estaing fut honorablement accueilli en France ; l'opinion publique s'y montra juste pour lui , et l'éclat de son courage fit fermer les yeux sur les fautes commises par son impétuosité ; de sorte que, malgré les rigueurs de la fortune, il conserva sa gloire,

M. le comte de Vergennès, ministre des affaire» étrangères, obtint cette année d'assez grands succès par la sagesse et par l'habileté de sa politique. L'Espagne et la Hollande se lièrent étroitement à notre cause , et l'impératrice de Russie , par une déclaration de neutralité armée à laquelle accédèrent les rois de Suède et de Danemarck, fit sentir aux Anglais qu'ils étaient en danger de perdre la domination ou plutôt la tyrannie des mers.

ou SOUVEICIRS. 195

Tous ces événemens militaires et politiques maintenaient dans un grand mouvement Fesprit public : car cet esjwrit se ixiauifestait alors peutêtre avec plœ de chaleur et d'indépendance, qu'il n'en a montré depuis sous des institutions libérales de nom , mais que la passion de chaque parti , dominant à son tour , n'a jusqu'à présent rendues que trop illusoires.

Nous n'avions, il est vrai, ni élections, ni parlement national : par de vieilles coutumes , le prince était seul législateur; mais l'autorité trou'vait, dans les cours souveraines, dans les ordres privilégiés eux-mêmes, et dans toutes les classes de la société, un point d'honneur et une franchise d'opinion qui résistaient plus efficacement que des lois au joug de l'arbitraire : on était sujet dç droit, mais citoyen de fait

Chacun s'occupait de la chose publique , et, en voyant à quel point , sous des formes monarchiques, les mœurs étaient devenues républicaines^ il ne fut pas difficile à Rousseau de prédire Rapproche de Tépoque des grandes révolutions* Ce célèbre écrivain ce montrait par cette prédiction plus clairvoyant que l'impératrice de Russie, que les rois d'Espagne et deFrance, qui ne voyaient, dans cette guerre des Américains insurgés, que l'abaissement de l'Angleterre, sans s'ajpercevoir que ce jeune aiglç de la liberté^ planant stir. mi. autre

196 MJÉHOmES

hémisphère^ ne tarderait pas à étendre ses ailes sur l'Europe.

Frédéric Uii-méme blâmait dans ses écrits la conduite arbitraire du gouvernement anglais , et approuvait hautement les principes par lesquels le congrès des États-Unis proclamait le droit qu'un peuple avait de se séparer de son gouvernement, lorsque celui-ci, au lieu de protéger son bonheur et ses libertés, les lui enlevait.

L'année 1778 ranima, dès sa naissance, notre espoir de ne plus rester spectateurs oisifs de la guerre. Le roi rassembla des troupes nombreuses sur les côtes de l'Océan. On forma deux camps, l'un à Vaussieux en Normandie , l'autre à Paramé en Bretagne : le premier était sous les ordres du maréchal de Broglie, le second sous ceux de M. de Castries. Les bureaux du ministère étaient assiégés par toute notre jeunesse, qui désirait ardemment être comprise au nombre des troupes destinées à servir dans ces camps.

On regardait comme le plus grand malheur de rester inactif dans les garnisons, tandis qu'on se préparait à Êdre une descente en Angleterre. Ce n'était plus pour solliciter des grâces que les appartemens de Versailles se trouvaient remplis de courtisans empressés ; on y rencontrait en fouie des solliciteurs ^ mais c'étaient des solliciteurs de périls et de gloire.

ou SOUVENIRS. 197

J'étais du nombre des malheureux qui voyaient leurs régimens condamnés à l'inaction. 11 ne res* tait qu'une espérance , celle d'entrer dans l'étatmaJQr des armées des côtes ; mais cette voie était étroite , et il fallait beaucoup de faveur pour en profiter.

Le ministre ne savait comment refuser tant de demandes, appuyées si vivement par les personnages les plus puissans et même par la £amilie royale. On ne pouvait cependant contenter tout le monde. Bientôt le nombre des emplois dLspolûbles fut complet, à la réserve d'un ou deux, et chacun se les disputait avec acharnement.

Enfin, ce qui prouve quelle était alors la Êûbless^ de l'autorité contre les plaintes et contre l'ardeur des jeunes et belliqueux courtisans qui l'entouraient, c'e^t qu'ayant, à force de sollicita, lions et avec Fappui de la reine, ot^tenu de servir jau campée Paramé, en qualité d'aide maréchal général de logis, M. de Maurepas ^gea ma pa*rôle d'honnçur de ei'^ rien dire, d^ partir sans bruit et de <aicher cette faveur jusqu'au mùment où je serais arrivé au quartier-général de M. de Castries»

, Je gardai fidèlement ce secret ; mais „ en arrivant au camp de Paramé , je trouvai que M. de Castries n'était pas lui-même informé de ma nomination ; et comme je n'avais pas les lettres de

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service qu'on m'avait protnises, mon embarras fut grand. M. de Castries m'en tira ; il me permit de prendre l'habit d'aide de camp , et d'en faire le service auprès de lui. Enfin , au bout de quelques jours , je reçus la lettre du ministre et pris l'habit ainsi que les fonctions d'officier de l'état-major.

La fortune trompa notre attente. Au camp de Vaussieux , l'armée n'eut d'autre occupation que celle d'essais infructueux, tentés par M. le maré<chai de Broglie pour faire réussir un nouveau système de tactique inventé par M. de Mesnil- Durand, et pour donner l'avantage à ce qu'cMi appelait V ordre profond^ sur Yordrç mince en usagé alors dans toutes le^ armées de l'Eui^ope.

On ne sait pourquoi cet illustre maréchal, si grand sur les champs de bataille, s'était si opiniâtrement dédaré pour cette iftHiveJlc méthode qui exposait de profondes colonnes à une artillerie meurtrière, et ne présentait pour le dévelopena^nt de ces mêmes colonnes qtte des moyens très coitt^liquéft. »Le nifeii^êthal de Rochambeau dit, daôs' ses Mémoires , qtie M. le maréchal de BrogUe était entraîné à cette innovation par une suite de son inimitié pour lé duc de Choiseul , et par l'espoir d'anéantir l'ordonnance de ce ministre.

Quoi qu'il e^ soit, M. de Broglie, partageant son armée en deux corps, prit le commandement

ou SOUVENIRS. 199

de Vun , et, l'organisant suivant les principes de Tordre profond , dirigea plusieurs attaques simulées contre Tautre corps qu'il avait mis sous les ordres de M. de Rochambeau. Ce dernier manœuvrait sdon les règles établies par l'ancienne ordonnance.

Cet essai ne fiit pas heureux pour M. le maréchal de Broglie. Dans tout ce simulacre de guerre et pendant toutes ces manoeuvres, M. de Rochambeau eut un avantage marqué sur son adversaire, par la rapidité et la facilité de ses mouvemens.

Ce mauvais succès irrita M* de Broglie^ dont la ténacité déplut à la cour; et, lorsque le camp fut levé, le roi donna à M. le maréchal de Vaux le commandement des troupes qui restèrent sur les côtes, et qu'on destinait à opérer une descente en Angleterre.

Au camp de Paramé , les essais que nous fîmes du système de M. de Mesnil-Durand nous agitèrent moins , parce que M. de Castries y attacl^t peu d'importance*

Nos journées se passaient eu exercices, en évolutions, en simulacres d'attaque, de défense, de débarquement, de reconnaissances militaires. Ces ombres , ces images de la guerre , nous faisaient attendre avec plus d'impatience ses réalités. Au reste , nos jeux guerriers étaient de véritables

fêtes: on accourait de toutes les villes pour y assister ; plusieui's belles dames de Paris y vinrent même jouir de ce spectacle.

moyre brillante jeunesse avait alors beaucoup de vivacité et peu de subordination ; on en pourra juger par un seul trait. Pendant une de lios gran«' des manoeuvres, on avait réservé sur une colline un certain nombre de places distinguées pour les femmes. Deux colonels de notre armée , donnant le bras à deux dames de la cour récemment arrivées, traversèrent un peu légèrement la foule, et, pour placer les dames qu'ils conduisaient, s'emparèrent de quelques sièges que prétendaient avoir plusieurs dames bretonnes: une altercation s'en suivit.

Le lendemain , le bruit de cette querelle se répandit dans tout le camp. Or, on avait laissé exister depuis très long-temps un étrange abus dans tous nos corps militaires : c'était ime association de jeunes lieutenans et sous-lieutenans^ nommée la calotte; elle avait ses assemblées, ses officiers, son général, une police bizarre, mais ^sévère; elle prétendait ne connaître aucune supériorité , aucune distinction de grades. Cette puissance turbulente et ridicule, mais redoutable, ne voulait obéit que sous les armes, et punissait sans pitié par des châtimens comiques, tels que la bas-cule ou les sauts sur la couverte , tous ceux qu'il

ou souvEîJins. îio I

lui plaisait de reconnaître coupables d'un délit contre les convenances , contre la politesse et contre sa capricieuse législation.

Dans l'intervalle des exercices, tous les jeunes g&as de l'armée se rassemblaient souvent pour jouer aux: barres, et attiraient une foule immense de spectateurs. Un jour, comme on s'était déjà réuni pour commencer ces jeux, deux officiers de mes amis vinrent m'avertir qu'une exécution scandaleuse allait avoir lieu , la calotte ayant solennellement décidé que les deux colonels dont j'ai parlé plus haut, seraient publiquement bernés pour venger l'offense faite aux dames bretonnes.

Il n'y avait pas une minute à perdre. Les jeux commençaient, et l'arrêt devait être à Finstant exécuté. N'ayant alors la possibilité ni le temps de consulter personne, j'ordonnai à des tambours de battre la générale. Aussitôt les jeux cessèrent; le bruit fit place au silence , le désordre à la règle. Chacun courut à son drapeau, et, en un clin d'oeil, on se mit en l^taille.

Pendant ce temps, je courus chercher M. de Castries , que je trouvai , comme on le croit bien, fort surpris de cette alerte imprévue. Je lui en expliquai la cause: il m'approuva, commanda des inariœuvres , et , quand la retraite fut sonnée , chacun resta persuadé que c'était le général qui

d03 HiMOIRES

avait votdu s'assurer de la promptitude avec laquelle les troupes pouvaient reprendre leurs armes, leurs raqgs et leur ordre.

Le lendemain , les hommes sages négocièrent^ les têtes effervescentes se calmèrent , et des orl dres sévères arrêtèrent la licence des tribunaux de la calotte.

Au milieu de nos exercices, de nos fêtes et de nos jeux, distractions impuissantes pour calmer notre impatience , nos esprits n'étaient sérieuse** ment occupés que d'une seule pensée, d'une seule volonté, celle de voir arriver le moment de notre embarquement, pour nous élancer sur la cote d'Angleterre; toutes les apparences semblaient se réunir pour fortifier nos espérances.

Le général La Fayette, persuadé que cette descente devait avoir lieu , avait quitté les drapeaux de Wadiington pour venir se ranger sous ceux de sa patrie» On lui avait donné l'emploi de major-général de l'armée du maréchal de Broglie.

Au moment d'agir , les cabinets de France et d'Espagne se ressouvinrent, comme par hasarda qu'ils disaient depuis long-temps la guerre sans l'avoir déclarée , et ce fut cette année que leur manifeste parut.

Cependant l'été se passa sans recevoir le signal espéré. La rentrée de nos armées navales fit ajourner le projet de descente; notre camp fut levé ;

ou souvÉïciRS. ao3

jô revins à Pariis avec les généraux et lés états* majors ; et bientôt nous inspirâmes dans toute la capitale le mécontentement qu'excitait en nous , avec raison, le triste dénouement d'une scène ou* verte aivec tant d'éclat.

Dès le printemps de l'année suivante, nos espérances se ranimèrent. On ne forma point de camp; mais les troupes destinées aux débàrquemens étaient cantonnées sur les côtes de Bretagne et de Normandie.

Le 3 juin 1779, trenite-deux vaisseaux français sortirent de Brest , et trente-quatre bàtiméns espagnols de Cadix.

L'amiral anglais Charles Hardy ^ commandant uneesc^re de trente^huit vaisseaux, se hâta inu* tilement de mettre à la voile pour s'opposer à la jonction des flottes alliées. Cette réunion eut lieu le a5 juin. Leurs forces combinées composaient une armée de soixante-six vaisseaux de guerre, et d'un grand nombre de frégates, sous les ordres de l'amiral d'Orvilliers et du général espagnol don Gaston. En même temps , nos côtes étaient couvertes de bâtimens de transport , dont la vue nous remplissait d'ardeur et d'espoir.

Jamais on ne dut se croire plus près d'un noble but, et jamais attente ne fut mieux troitipée : l'armée alliée poursuivit l'amiral Hardy sans l'atteindre 9 et se présenta ensuite devant Plymouth dans

ao4 MÉMomi:s

le dessein de s'en emparer. Un vaisseau anglais de soixante - quatre canons, qui sortait de ce port, fut pris par les nôtres.

Les ordres étaient donnés: l'attaque allait com. mencer, lorsqu'un vent furieux s'éleva et dispersa nos bâtimens. L'amiral Hardy , qui jusque-là n'avait osé tenter aucun effort pour secourir la rade de Plymouth , parvint à y rentrer à la faveur d« cette tempête. Lorsque le vent se fut apaisé', nos amiraux s'efforcèrent inutilement d'attirer Hardy au combat; il se tint constamment à Tabri de nos atteintes.

Bientôt les maladies contagieuses se répandirent sur nos flottes , et le découragement parmi leurs équipages. Les amiraux d'Orvilliers , Guichen , Gaston et Gordova , s'avouant vaincus non par les ennemis , mais par les élémens , regagnèrent leurs ports respectife, et firent ainsi , par leur retraite , évanouir toutes nos chimères de combats et de gloire. Nous étions indignés.

Depuis long -temps les étrangers nous accusaient d'une excessive légèreté , parce que , dans les circonstances les plus graves, notre opposition et nos reproches contre le gouvernement se manifestaient plutôt par des satires , par des bons mots^ par 4/es épigrammes et même par des dian«* sons , que par une courageuse résistance. Mais pn aurait dû penser que cette s^parente légèreté

ou souvEiriRS. ao5

était l'effet inévitable de la destruction graduelle de nos libertés. Le pouvoir, étant devenu absolu, ne nous laissait plus d'autre arme que celle du ridicule , dont la puissance est plus grande qu'on ne le croit.

En d'autres pays , on ne se borne pas à ployer sous le joug du despotisme ministériel ; nonseulement on y rampe avec servilité , mais on y garde un honteux silence. En France , au contraire , si l'on était parvenu par la force à nous empêcher d'agir , jamais au moins il ne fut pos. sible d'enchaîner nos esprits et de leur impo- ' ser silence ; de sorte que , si le gouvernement jouissait pleinement de l'autorité d'action , nous savions nous emparer de l'autorité d'opinion , autorité si gî^ande et tellement fortifiée par le point d'honneur , qu'elle fut souvent un contrepoids suffisant pour arrêter l'arbitraire dans sa marche.

Il est vrai que ceux qui osaient ainsi se permettre contre l'autorité de piquantes saillies , en étaient par fois punis par quelques disgrâces , et, comme l'abeille qui laisse son aiguillon dans la plaie, ils souffraient eux-mêmes quelque temps de la bbessure qu'il avaient faite.

M. de ^urepas avait été vingt -cinq ans exilé pour une chanson. La même cause empêcha longtemps le dievalier de Boufflers d'obtenir l'avan-' cernent qu'il méritait.

ao6 miSmoiiies

Cependant tous ces inconvéniens disparaissaietit il nos yeux , et nous les bravions pour céder au plaisir d'attaquer l'injustice , la déraison ou l'ineptie du pouvoir , par les seuls moyens dont nous pussions disposer. Faute de tribune , les salons étaient nos champs de bataille , et , ne pouvant livrer de combats réguliers , c'était par des escarmouches légères, que notre liberté comprimée montrait encore que son feu était plutôt couvert qu'éteint.

Au moment où l'opinion générale venait d'exhaler son mécontentement contre la conduite du ministère dans cette campagne, si majestueuse à son début et si ridicule à son dénouement , il avait plu de toutes parts des pamphlets et des épigrammes; je m'étais permis moi- même , au camp de Paramé , contre le ministre de la marine , quelques couplets qui eurent beaucoup de succès , non parce qu'ils étaient bons , mais parce qu'ils étaient gais , malins et conformes à l'esprit du moment. On citait alors un mot de M. le duc de Choiseul : il avait dit que les montres de nos ministres retardaient toujours de six mois , et je pris ce mot pour refrain de mes couplets.

Qudques jours après mon retour à Paris , me trouvant à la chasse du roi , ce prince m'appela près de lui. On sait que la bonté, et, on peut même le dire , la bonhomie du caractère de c«

ou SOUVENIRS. 207

monarque , se cachait assez ordinairement sous tme enveloppe un peu rude, un regard assez dur et un ton très brusque. <c On m'a appris, me dit- » il d'un air 'qui me parut fort sévère , que vous » vous êtes permis de faire des couplets très map lins, très gais, mais un peu scandaleux, et qu'on » ne peut trop avouer. »

IVfefForçant de surmonter mon embarras, je lui répondis que le dépit de rester oisif au milieu d'un camp, d'où j'espérais sortir pour porter &eg armes en Angleterre , 'm'avait mis dans la nécessité de chercher quelques distractions à mes ennuis, ce Eh bien ! reprit-il^ voyons cette chanson ; 9 dites-la«moi. »

J'étais au moment de lui obéir, et de me jeter précisément par là sur l'écueil que je voulais éviter; heureusement une réflexion soudaine m'arrêta fort à propos. « Sire, lui dis-je, j'ai fait mal- » heureusement beaucoup de chansons ; aussi j% » ne sais pas trop quelle est celle dont votr« » majesté veut me parler. — Ce sont, répliqua 1^ » roi, des couplets un peu licencieux sur les ja^ 9 loux trompés. »

Alors mon trouble se dissipa ; je lui chantai tout bas ces couplets, qui ne contenaient assurément rien de politique. Il en rit beaucoup^ et ine laissa fort content de m'être ainsi tiré> par kasard, d'un pas un peu glissant dans lequel j'a-

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vais failli m'engager , et qui m'atirait probablement attiré le désagrément d'un séjour forcé de deux ou trois mois dans une garnison.

, L'année 1780 parut, dès son début, nous annoncer des événemens plus importans et plus décisifs : le stathouder chercha en vain à calmer le mécontentement qu'inspirait au gouvernement britannique le parti républicain. Les Anglais, menaçant les possessions hollandaises dans l'Inde, dont ils convoitaient la conquête, forcèrent bientôt la Hollande à grossir le nombre de leurs ennemis. Les Espagnols et les Français formèrent le siège de Gibraltar; mais l'amiral Rodney parvint à ravitailler cette place, malgré les efforts de l'amiral espagnol don Juan de Langara.

Aux Antilles, le comte de Guichen, qui avait remplacé le comte d'Ëstaing, soutint avec éclat l'honneur de nos armes; il y commandait vingtdeux vaisseaux. L'amiral Rodney, son adversaire, en amena vingt contre lui. Us se Hvrèrent bataille à trois reprises différentes. Jamais Rodney ne put couper notre ligne. Les pertes éprouvées de part et d'autre furent à peu près égales. Cependant, dans ces trois combats, les Anglais se virent obligés de se retirer , et perdirent un vaisseau de guerre qui avait été criblé de boulets.

Une escadre espagnole vint alors rejoindre la »5lre et lui<bimer une supériorité incontestable;

ou souvEiriRS. acK)

leur jonction eut lieu entre la Martinique et la Guadeloupe, malgré tous les mouvemens de Rodney.

Le comte de Guichen se croyait déjà certain de conquérir la Jamaïque et d'autres îles; mais jamais lui et don Solano ne purent s'accorder sur leur plan d'attaque.

Les Anglais connaissaient seuls alors ces salutaires précautions, qu'enseigne Ja science de l'hygiène, pour conserver la santé des équipages. Nos ministres étaient, à cet égard, dans la plus fatale incurie. Une maladie contagieuse infecta nos flottes , et les mit dans l'impossibilité de former aucune entreprise importante.

Pendant ce temps, les Américains nous adressaient de justes reproches sur l'oubli de nos promesses et sur l'abandon où nous les laissions, dans tme crise qui devenait pour eux de plus en plus imminente.

. Les suites de nôtre échec près de Savannah avaient été funestes : lord Cornwallis s'était emparé de la Géorgie et des deux Carolines; bientôt il se rendit msutre de Charlestown. Le parti des royalistes, qu'on appelait les torys, se relevait.

Les patriotes semblaient consternés. Les levées ne fournissaient plus d'hommes. On crut même lin instant que les provinces méridionales allaient tomber sans ressource et sans résistance sous le pouvoir de l'Angleterre.

Heureusement le courage héroïque des femmes de ces contrées releva celui de leurs époux^ de leurs pères et de leurs fils; elles réveillèrent leur patriotisme par leurs prières, par leurs reproches et même par leur exemple.

Bientôt, de toutes parts, on courut aux am^es, et les républicains, par un redoublement d'ardeur et de fermeté , se montrèrent si dignes des secours qu'ils demandaient à la France, que notre ministère, sortant de son indolence, se détermina enfin à leur en envoyer*

Dans le nord, Washington, inébranlable au milieu des revers, toujours ferme lorsque tout semblait autour de lui découragé, rassurait le congrès, maintenait la discipline dans son armée, contenait, sans se compromettre, les forces re-^ doutables de Clinton. La patrie repuisait sans cesse^ dans sa grande âme, le courage et l'ardeur nécessaires pour surmonter tant d'obstacles et pour résister à de si puissans ainemis.

Enfin la fortune vint seconder son génie : il vit arriver sur ces côtes M. dé La Luzerne, nommé ministre de France, et M. de La Fayette, qui l*eve«naient, chargés par notre g6uvemeri!ient d'annoncer au congrès l'arrivée prochaine d'une armée française, commandée par le comte de Rochsanbeau.

Cette nouvelle , qui ne se vérifia que quelques

ou SOUVENIRS. a I I

mois après, changea la face des affaires , et lord Cornwallis , qui en fut instruit par Clinton , se vit tout à coup arrêté dans le cours de ses vastes projets.

M. le chevalier de Temay , commandant une escadre de sept vaisseaux et un grand nombre de bâtimens marchands, destinés à porter Tarmée française en Amérique, mit à la voile de Brest au mois de mai.

La marine, qui avait épuisé tous ses moyens pour envoyer avec M. de Guichen des forces considérables aux Antilles , ne put embarquer les douze mille hommes que commandait M, le comte deRochambeau. Ainsi ce général nepartitquavec une première division composée de six mille hommes. On lui promit que la seconde ne tarderait pas à le suivre; mats cette promesse ne fut jamais remplie.

^ L'escadre de M. de Ternay fut retardée dans sa marche par un coup de vent qui dispersa pendant quatre jotirs son convoi ; il le raMia promptement, et continua sa roiite.

Au sud des Bennudes, A rencontra six vaisseaux anglais : on se canonna de part et d'autre jusqu'au soir, et M. de Ternay, préférant l'exécution de ses ordres à la médiocre gloire de prendre un vaisseau anglais qui s'était compromis, continua sa marche et arriva sur les côtes de la Virginie.

ai 2 MEKOIRES

Là, il sut que Charlestown était pris par les Anglais, que Cornwallis avait reçu cinq mille hommes de renfort, que l'amiral Arbuthnot croisait dans ces parages et attendait l'escadre de l'amiral Graves qui devait le rejoindre. M. de Ternay s'éloigna de la baie deChesapeak, et entra le 17 juillet dans le port de Rhode-Island, après soixante-dix jours de navigation.

Depuis l'expédition de M. d'Estaing, les Anglais avaient évacué cette île. L'armée française y débarqua et campa près de New-Port , sa capitale. M. de Rochambeau fit promptement fortifier tous les points sur lesquels les Anglais pouvaient débarquer.

Le général Clinton, renfermé dans New- York, ayant appris l'arrivée de l'armée française , en informa par un prompt avis lord Cornwallis, et cette' nouvelle l'arrêta au moment où ce général se croyait sûr de conquérir toute la Virginie.

Le débarquement de l'armée française releva les espérances de Washington et du congrès. Le moment était critique: le papier-monnaie américain tombait rapidement; les levées se £sdsaient avec lenteur ; l'esprit de révolte se manifestait dans l'armée, et Washington, qui avait envoyé une partie de ses troupes dans le midi , se trouvait réduit à la défensive dans les Jerseys.

Bientôt vingt vaisseaux anglais se présentèrent

ou SOUVEN IliS. 2 1 3

pour attaquer Tescadre française dans son mouillage ; mais ils la trouvèrent en si bonne position qu'ils renoncèrent à leur attaque. Clinton s'était embarqué avec dix mille hommes pour descendre à Rhode-Island. Mais l'armée française, renforcée par trois mille Américains que La Fayette et le général Heats lui amenèrent, s'était mise en telle mesure de se défendre , que Clinton ne persista pas dans un projet dont il fut d'ailleurs détourné, en apprenant la marche du général Washington, qui se rapprochait de New- York.

Quelques contestations s'élevèrent entre M. de Rochambeau et les généraux américains : ceux-ci voulaient que l'armée sortît de Rhode-Island pour se réunir à l'année de Washington, dans le but de faire le siège de New- York.

M. de Rochambeau parvint avec peine à dissuader Washington d'une entreprise si téméraire, qui assurait la perte de Rhode-Island , sans espoir de succès contre une ville aussi bien fortifiée que New- York jt et défendue par quatorze mille homines.

Ce fiit à cette époque qu*6n apprit la défaite du général Gates, qui avait été complètement battu à Campden, dans le sud, par lord Cornwallis.

L'amiral Rodney vint bientôt avec toutes ses forces à New - York , tripler celles de Graves.

a 1 4 MEMOIRES

Ainsi notre armée resta totalement bloquée à Rhode*Islaud.

Dans le n;iéme temps la trahison d'Arnold éclata : ce général américain , qui s'était précédemment couvert de gloire, vendant alors sa conscience et sa patrie aux Anglais , voulait leur livrer la forteresse de West-Point sur la rivière d'Hudson. Cette place était le dépôt des munitions américaines, et on la regardait comme la clef des États-Unis.

L'imprudence d'un jeune officier anglais, le major André, découvrit cette intrigue; il fut arrêté et condamné à mort comme espion. Malheureusement le traître Arnold , instruit à temps , trouva le moyen de s'échapper et de se rendre à New-York , où il offrit aux Anglais son coupable courage et sa perfide épée.

L'amiral Rodney repartit au mois de novembre pour les îles. Arbuthnot, avec douze vaisseaux, continua le blocus de Rhode-Island pendant tout l'hiver.

Washington envoya le général Green dans la Virginie , afin d'y rassembler les débris de l'armée de Gates.

Le chevalier de Ternay mourut à New-Port, et le chevalier Destouches , le plus ancien après lui, prit le commandement de l'escadre française.

Notre stagnation forcée, et les revers des Américains dans le midi, décoiu*agèrent ime grande

ou souvKsriRs. ' ai5

partie de Farmée de Washington ; elle se mutina ouTertementy et le héros de F Amérique, pour ramener les rebelles à l'ordre, déploya un rare mélange de douceur et de fermeté, qui contribua autant à sa gloire que ses plus brillans succès militaires.

Cependant le traître Arnold, à la tété de quelques troupes anglaises , s'embarqua à New- York , descendit en Virginie dans la baie de Chesapeak, et commit dans cette contrée les plus affreux excès. Ses talens militaires , éprouvés plus noblem^ent ailleurs, ne rencontrèrent dans la Virginie que des milices mal organisées qui ne pouvaient lui résister.

Dans cette détresse, le congrès envoya en France le colonel Lawrens, aide de camp de Washington. Le père de cet officier, après avoir présidé le congrès, avait été pris et renfermé dans la tour de Londres. L'objet de la mission du colonel était d'apprendre à la cour de Versailles l'état critique de sa patrie, et de solliciter pour elle de prompts secours.

Malgré tous les désavantages de la position de l'armée française, le chevalier Destouches, dans l'espoir ^arrêter les funestes opérations d'Arnold en Virginie, forma une petite escadre, composée d'un vaisseau de ligne et de trois frégates, sous les ordres de M. de Tilly.

Celui - ci remplit en partie sa mission : ayant appareillé la nuit secrètement, il arriva à Tembouchiire de la rivière Elisabeth , la remonta , fit plusieurs prises , et s'empara du vaisseau le Romidusy de quarante canons. Un terrible coup de vent, qui survint à cette époque, démâta deux vaisseaux anglais ,, et en jeta deux autres à la côte»

MM. de Rochambeau et Destouches, informés de ce désastre, en profitèrent, et, tandis que le général Washington envoyait La Fayette avec mille hommes pour se réunir contre Arnold aux milices de Virginie , M. de Rochambeau chargea M. Destouches de conduire un détachement de la même force , afin de le réimir à celui de La Fayette pour attaquer Arnold dans Portsmouth. M. de Vioménil commandait cette expédition. M. Destouches partit avec huit vaisseaux, et rencontra près de la baie de Chesapeak Fescadre anglaise de l'amiral Graves. Les deux armées étaient d'égales forces : le combat s'engagea. Il fut vif et meurtrier. MM. de Marigny et de La Clocheterie s'y distinguèrent. Trois vaisseaux anglais et deux français furent totalement dégréés. Le marquis de Laval fut blessé dans cette action. L'escadre anglaise s'éloigna la première du champ de bataille. M. Destouches et M. de Vioménil revinrent à New-Port.

On apprit, quelque t^raps après, que le général Green, qui se battait vaillamment en Virginie

ou SOUVENIllS. 2 1 7

contre lord Rawdon et lord Cornwallis, les contenait toujours par d'habiles mouvemens , quoiqu'il eût été trois fois forcé à la retraite dans trois combats où la gloire du vaincu avait égalé celle <iu vainqueur.

M. de Rochambeau ne tarda pas à recevoir des nouvelles de France. Le ministère était changé : M. de Castries avait le département de la marine^ et, peu de temps après, mon père remplaça M. de Montbarrey dans celui de la guerre.

M. de la Peyrouse apporta sur une frégate , à M. de Rochambeau, quinze cent mille francs et l'espérance de nouveaux secours.

< Dans le midi , la Fayette , réuni en Virginie au baron de Stuben et aux milices virginiennes , harcela coi^tinuellement l'ennemi , l'attaquant à Timproviste, évitant son atteinte par des retraites habiles , et trouvant moyen de l'arrêter en occupant de fortes positions.

Ge fut alors que les généraux Washington et Rochambeau conçurent, le projet de se réunir près de la rivière d'Hudson , de menacfr New- York , afin de pouvoir ensuite , si les circonstances le permettaient, marcher au secours de la Virginie.

Washington , en attendant le moment propice à l'exécution de ce dessein , envoya le général Vaine , avec la ligne de Pensylvanie , pour renforcer l'armée du général La Fayette.

mS KEMOIEES

Au début de cette campa^e difficile , Tannée de La Fayette manquait de tout , argent , habits , linge et tentes. Le patriotique mémorable des dames de Baltimore pourvut à tous ces besoins.

Bientôt on vit arriver à Boston le chef d'escadre Barras, destiné à remplacer le djevalierde Temay. Il apprit à M. de Rochambeau que M. de Su£fren était parti de France pour aller aux Indes, et que M. le annte de Grasse, avec une forte armée , devait se rendre d'abord aux Antilles , et venir ensuite , sur les côtes des États - Unis , dégager notre escadre que les Anglais bloquaient presque constamment.

Le ministère français laissait au comte de Ro. chambeau la liberté de combiner avec Washing?ton et k comte de Grasse les expéditions qu'il jugerait convenable de tenter, soit dans le nord , soit dans le sud de l'Amérique. Ainsi , conformérment aux dépêches de M. de Castries et de mon père, il se tint une conférence, à Wether-Field , entre les généraux Rochambeau , Washington , Knox et Chastellux. Une apparition de l'escadre anglaise empêcha le chef d escadre Barras de se trouver à cette conférence.

Washington , soit dans le dessein de tromper Clinton , soit que ce fût réellement son opinion , fit résoudre qu'on se disposerait à attaquer New- York , quoique M. de Rochambeau eût d'abord

ou soirvEKiits. ^19

proposé de diriger les armées alliées sur la Chesapeak.

On expédia un ai^iâo k M. de Grasse afin de lui apprendre le plan qu'on venait de former , et pour le prier de coopérer par ses foixes à son succès. On verra bientôt que le projet relatif à l'expédition de la Virginie prévalut.

Au moment où M. de Rochambeau et son armée avaient reçu Tordre de partir pour l'Amérique , le vicomte de Noailles, mon neveu , avait trouvé , par son crédit et par celui de sa famille , le moyen de parvenir à son but; et, nommé à l'emploi de colonel en second du régiment de Soissonnais , il s'était embarqué à la tête de ce corps pour les États-Unis.

Ainsi, des trois amis qui, les premiers en * France, avaient formé le dessein de combattre pour la cau^ américaine , je restais le seul que la fortime s'obstinait à enchaîner dans nos garnisons. J'en étais désolé; mais le soudain changement qui s'opéra dans notre gouvernement, vint ^soutenir mon courage et ressusciter mon espoir.

L'opinion générale s'était si clairement manifestée contre deux de nos ministres , que la cour sentit la nécessité de choisir des hommes assez habiles pour diriger la guerre avec l'activité qu'elle exigeait. Ce fut dans cette circonstance que le roi confia à mon père le ministère de la

%1kO M]ÉM01RES

guerre et donna celui de la marine au iaarquî& de Castries.

La nominsrtion de M. de Castries précéda cependant de quelques mois celle de mon père. On était généralement alors très mécontent de la conduite du prince de Montbarrey et de celle de M. de Sartines.

Celui-ci s'était à la vérité distingué par unegrande habileté dans Tadministration delà police; mais ce n'était pas une raison pour qu'il devînt un bon ministre de la marine, et certes la légèreté seule de M. de Maurepas pouvmt expliquer un pareil choix.

Cependant comme il Tavait fait nommer , il le soutint quelque temps contre l'opinion publique^ Mais , M. Necker ayant déclaré que l'administra^ tion de ce département se trouvait grevée d^une* dette de vingt millions , le roi se décida à renvoyer M. de Sartines.

Je ne sais trop par quel motif nos rois n'ont presque jamais voulu confier le gouvernement de la marine à im marin ; mais les Êiits prouvent que chez eux ce préjugé ou ce principe a toujours été constant.

Dans ce temps la reine exerçait une grande influence sur son époux, et cherchait de bonne foi à n'user de son crédit que pour le bien général r aussi elle consultait autant qu'elle le pouvait

ou SOUVENIRS. 221

l'opinion publique ; et , malgré toutes les calomnies inventées par une basse envie , madame de Pûlignac, son amie, lui disait la vérité ^ et lui conseillait de ne porter son intérêt que sur des personnes universellement estimées.

La cause en était toute naturelle : madame de Polignac ne ressemblait à aucune des favorites dont l'histoire a tracé les poVtralts. Elle était sans ambition pour sa famille , sans avidité pour ellemême ; les honneurs , qu'elle avait fuis , étaient venus la chercher. Il fallait la forcer à recevoir quelques bienfaits. Amie sincère , c'était Marie* Antoinette et non la reine qu'elle aimait; et, dans tous les conseils qu elle lui donnait , elle n'avait pour but que sa considération et sa gloire.

Les hommes de sa société intime n'étaient exempts ni d'intrigue ni d'ambition ; mais ils n'auraient pas été liés avec elle, s'ils n'eussent été distingués par un honneur délicat, et par des sentimens élevés. Ainsi, par leurs qualités, ik secondaient les vues honnêtes et utiles de madame de Polignac, tandis que de son côté elle parvenait , par sa douceur et par sa raison, à modérer leur caractère et à retenir dans de justes limites leur ambition personnelle.

Le but de la reine était de lutter contre le crédit de M. de Maurepas^ trop disposé^ par son esprit léger et par de vieilles habitudes, à se lais-

â9a MlÉMOIRrS

ser plutôt diriger dans ses choix par l'intrigue que par le mérite.

M. de Castries avait mérité et obtenu l'estime générale par sa probité, par son instruction , par son activité , par son courage ; on le regardait comme un de nos meilleurs officiers généraux; il ne brillait point par un génie vaste et éclatant; mais par une raison ferme, froide, éclairée, qualité bien préférable pour un administrateur à celle d'un esprit plus brillant et moins réglé.

La reine, excitée par son amie, proposa au roi la nomination de M. de Castries. M. Necker seconda puissamment ses vues, et M. de Maurepas, cette fois, leur opposa peu de résistance.

Il n'en fut pas de même à l'égard de la nomination de mon père. Le premier ministre, non par force, mais plutôt par faiblesse, soutenait avec ténacité M. fe prince de Montbairey, qui n'avait du son élévation au ministère de la guerre qu'à l'amitté , aux instances et au crédit de madame de Maurepas.

M. de Montbarrey, offîder-général très brave et spirituel, n'aimait point le travail, ne savait point résister aux sollicitations des femmes , et se laissait gouverner par ses bureaux; partout on se plaignait avec raison du relâchement que sa Êdblesse aoufirait dans la discipUne.

U voidait le bten, tnsàs û n'avait pas la fermeté

ou SOUVENIRS. aaS

de le Élire. Cédant aux importunités v aux sollicitations des courtisans, il échouait contre un écueil où se brisèrent et se briseront tant de ministres qui oublient que la justice, Tordre et la règle sont les meilleurs remparts pour défendre leur considération et leur place. Ils ignorent que ceuxlà mêmes qui les engagent et les forcent à sacrifier l'intérêt général à Tlntérêt privé , les en puniront promptement et se rallieront avec ingratitude à l'opinion publique qui les renversera.

Le poids de cette opinion amena la chute de M. de Montbarrey, malgré tous les efforts de M. de Maurepas. Mais, si l'on était d'accord à la cour pour l'éloigner^ on fut, pendant quelques mois, loin de s'entendre pour lui donner un successeur.

La reine avait su, par les personnes qu'elle consultait , que mon père jouissait dans toute l'armée d\ine considération méritée par ses longs services, par ses nombreuses blessures, par son applications étudier, à connaître toutes les parties de l'art de la guerre et de l'administration militaire. On vantait sa justice inflexible, sa mode* ration, son zèle pour la discipline, et son désin* téressement.

Il lui manquait, à la vérité, deux qualités bien néc^saires pour arriver à une haute fortune : il n'était ni adroit comme courtisan , ni mobile dans •es principes. Tout intérêt disparaissait à ses yeux

a!l4 M]£mOIR£S

dès qu'il lui semblait opposé à son devoir; sa franchise était un peu rude : il savait servir et non plaire; .c'était en un mot un parfait homme de bien, mais un Sissez. malhabile homme de cour/*

Aussi, quoiqu'il fût appelé aux armes dans toutes les occasions périlleuses, et consulté par tous les ministres dans^ toutes les affaires qui exigeaient de la sagesse et des lumières, on ne pensait plus à lui dès qu'il était question de faveur, et jamais sa modestie ne l'aurait fait arriver ni même songer au ministère.

Il n'y parvint que par le zèle ardent de ses amis, qui se trouvaient précisément être ceux de madame de Polignac. L'opinion de M. Necker et deM. deCastrieslesseconda; tous agirent mâne long-temps à son insu.

Comme la reine n'avait jamais entendu aucune voix contrarier le bien qu'on lui dit de mon père, assurée qu'elle allait conseiller un bon choix, elle en parla vivement au roi , qui ne cherchait et ne voulait que des hommes capables de réaliser ses sages et vertueuses intentions pour le bonheur de la France.

Dans le premier moment M. de Maurepas fut assez embarrassé sur la conduite qu'il devait tenir : ami intime de ma grand'mère , sa contemporaine, il connaissait mieux que personne mon

ou SOUVENIRS. 2a5

père, et ne pouvait en conscience rien objecter contre lui.

Cependant plus cette nomination lui paraissait faite pour être approuvée , plus elle rendait certain à ses yeux le renvoi de M. de Montbarrey, que jusque-là il avait espéré maintenir dans son poste.

Le hasard le servit mieux que ses réflexions : mon père, à peine convalescent d'une longue et violente attaque de goutte , se hâta trop de venir remercier la reine des bontés qu elle lui témoignait. Il se montra donc à la cour, pâle , faible , et pouvant à peine marcher.

M. de Maurepas profita malignement de cet incident pour persuader au roi qu'on lui avait donné un conseil ridicule, en l'engageant à confier le ministère , qui exigeait le plus de travail et d'activité , à un homme épuisé par de graves blessures et de perpétuelles infirmités.

Le roi le crut, et en parla à la reine avec assez d'hum.eur. Cette princesse reprocha vivement à madame de Polignac de l'avoir ainsi compromise.

Madame de Polignac était douce , mais fière ; blessée des reproches et du ton de la reine , elle lui offrit sa démission. La reine, qui l'aimait beaucoup, effrayée à la seule idée d'une telle séparation, l'apaisa par les assurances de la plus tendre amitié, écouta ses explications, enfutsatis- I. i5

faite, et persista dans ses démarches pour mon père.

Cependant le roi était irrésolu , et les espérances ' de M. de Maurepas se relevaient par cette irrésolution. Ce fut M. de Montbarrey qui mit lui-même un terme à cette incertitude : justement mécontent du rôle peu convenable que l'inoppo^iiune protection de madame de Maurepas lui faisait jouer, il prit un très noble parti pour sortir d'une position aussi désagréable, et, au moment où l'on s'y attendait le moins, il supplia le roi d'accepter sa démission.

Comme on ignorait cette démarche , on n'eut point le temps d'agio pour en profiter; mais M. de Maurepas; qui ne pouvait revenir sur ce qu'il avait dit au roi de mon père, lui indiqua, je né sais d'après quel avis, M. le comte de Puységur pour remplacer M. de Montbarrey.

Ce choix assurément n'avmt rien que d'honorable : M. de Puységur était un officier général distingué, sage, expérimenté; il était depuis très long-temps lié d'amitié avec mon père. Je me souviens même qu'à cette occasion il vint le trouver, et que tous deux, peu désireux des places, mais très dignes de les occuper, se promirent de laisser faire la fortune, et de n'agir en aucune sorte Fan contre l'autre.

Cependant madame de Pplignac , ayant appris par la reine que le roi était disposé à se décider

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ou souvî:Kins. 1127

en faveur de M. de Puységur , dit à cette princesse qu'il était de son intérêt et de sa dignité de ne point laisser, sans motif, le crédit de M. de Maurepas triompher du sien.

La reine , dont l'amour^propre se sentait blessé , alla chez le roi , y fit venir en sa présence M. de Maurepas , reprocha à ce ministre de s'être laissé tromper ou d'avoir trompé lui même le roi, en représentant mon père comme infirme et comme incapable par là dé soutenir le fardeau du ministère.

Elle lui demanda en même temps s'il avait quelque autre motif raisonnable pour s'opposer au conseil qu'elle avait donné. M. de Maurepas em, barrasse ne put rien répondre; il fit même Féloge de mon père, et le roi lui donna l'ordre de l'informer qu'il était nommé ministre de la guerre.

Tout devait faire présager de grands événemens

et d'heureux succès , puisque les affaires étaient

* confiées à des hommes fermes , actifs , habiles ,

expérimentés, et animés d'un zèle ardent et sid-

cère poilr la patrie comme pour le roi.

D'ailleurs le concert le plus intime existait entre MM. Necter, de Castries, de Vergennes et mon père. Un seul obstî^cle pouvait ralentir leur marche et affaiblir leurs efforts : c'était l'indolence et la légèreté de M. de Maurepas, que toute résolution hardie effrayait.

2^8 KEMOIRlSS

Le seul but de ce vieillard insouciant était de passer paisiblement le peu de temps qui lui restait à vivre; il voulait, pour ainsi dire, afin de n'être agité par aucune inquiétude, que le roi ne régnât qu'au jour le jour. Supportant avec peine toute idée de réforme qui aurait excité des plaintes et des cabales , tout vaste plan de campagne où Ton n'achète de grands succès que par de grands risques , il aurait désiré qu'on jouât le terrible jeu de la guerre sans y mettre de gros enjeux; il voulait enfin parader et non combattre.

Son indécision entravait les délibérations; les petites intrigues l'occupaient plus que les grands intérêts de l'État. 11 ne traitait les matières les plus graves qu'en plaisantant, et le sceptre qu'on lui confiait , ne semblait qu'un hochet fait poiur amuser sa vieille enfance.

Au reste son vœu fut accompli : ses derniers jours ne virent point d'orages. Vers la fin de l'année 1781 ,.il mourut, ou plutôt s'endormit tranquillement, laissant ainsi Louis XVI hors de tutelle, libre de suivre des conseils plus fermes et plus utiles.

Le roi ne nomma point de premier ministre, et voulut tenir lui-même les rênes du gouvernement.

Quelques mois auparavant, M. Necker, qui administrait avec habileté les finances, p'rit une

ou SOUVENIRS. 1^9

résolution qui fut jugée grande et utile par les uns, dangereuse et préjudiciable par les autres : il fit imprimer et publier le compte des finances , tel qu'il l'avait rendu au roi.

Cette innovation , sans exemple en France, y fit une espèce de révolution dans les esprits. Jusque-là la nation , étrangère à ses propres affaires, était restée dans la plus complète ignorance sur ses recettes, sur ses dépenses, sur ses dettes, sur l'étendue de ses besoins et sur celle de ses ressource^. C'était pour tous les Français , et même pour les classes les plus éclairées , le véritable arcanum imperiL

Cet appel à l'opinion était un appel à la liberté : dès que le public eut satisfait sa curiosité sur ces grands objets, qu'on avait toujours dérobés à ses yeux, il discuta, loua, fronda et jugea.

La nation, réveillée ainsi sur ce point capital de ses intérêts, ne tarda pas à croire ou à se rappeler qu'en tait de comptes et d'impôts, elle ne devait pas être réduite au seul devoir de solder, de payer, et qu'elle avait le droit d'examiner, d'accorder ou de refuser les charges qu'on lui imposait.

Cette opinion , rapidement formée , se manifesta graduellement jusqu'à Finstant où, quelques années après , elle éclata avec une violence imprévue.

2Zo MÉMOIRES

Le roi , M. Necker et les autres ministres ne prévirent point ce résultat d'une démarche que leur probité et leur amour pour le bien public leur dictaient. Comme il n'entrait dans leur esprit que des idées d'utilité générale , ils ne croyaient rien avoir à cacher : la vertu est comme la vérité, elle aime à se montrer sans voile. Que craindre en effet de la part d'un peuple, quand on ne s'occupe qu'à le rendre heureux ?

Guidé par les mêmes motifs et par les mêmes conseils , le roi abolit la corvée et cette servitude de la glèbe qui nous offraient encore les tristes vestiges des siècles de barbarie.

Enfin M. NecHer, qui espérait fonder un système de crédit, source inépuisable de richesses, mais qui ne peut s'établir que par la confiance, conçut le projet de former dans tout le royaume des administrations provinciales.

C'était le vrai moyen d'accoutumer les propriétaires à connaître la chose publique, et à s'y intéresser. C'était nous délivrer des inconvénient d'une concentration administrative, injuste quand elle est excessive, et d'autant plus funeste qu elle paralyse la volonté nationale, qu'elle isole le gouvernement en le séparant des peuples , qu'elle £ait dépendre les intérêts des communes des caprices des bureaux, et qu'elle v^ut tout étreindre et tout diriger.

ou souvENiKs. aSr

Certes y si ce plan qu'on a tant attaqué, et quif était si conforme aux paternelles intentions du roi , eût triomphé des obstacles que l'intrigue lui opposa , au lieu de courir imprudemment à une liberté chimérique par les secousses violentes d'une orageuse révolution , l'éducation nationale se serait Êdte graduellement; les réformes salu* taires seraient arrivées peu à peu ; les délibérations municipales et provinciales auraient offert au^trône des lumières et des appuis ; l'autorité se serait accoutumée à écouter un vœu national bien éclairé, qui aurait centuplé sa force, et la vraie liberté se serait naturalisée chez nous sans efforts, au lieu d'y apparaître comme une puissance hos« tile qui envahit , qui renverse , qui nivelle, et devant laquelle les anciens pouvoirs , les anciennes supériorités, les antiques lois et les vieilles coutumes sont forcés, après un combat court, mais acharné, de céder ou de périr.

Mais, puisque le sort ne voulait pas qu'on suivît avec fermeté ce sage plan, proposé par le ministère et adopté par le roi, il aurait peut-être été à désirer qu'on n'en eût pas conçu et émis l'idée : car plus im tel dessein , qui ne pouvait rester ignoré, était grand , juste, utile , populaire , plus l'opinion publique s'irrita contre les intérêts privés qui en empêchèrent le succès, et ce fiit peut-être là un des principaux germes des discordes fatales

2 3a BtEMOIJRES

qui s'élevèrent depuis entre la classe plébéienne et les premiers ordres de l'État.

M. Necker avait , par des moyens simples , donné d'immenses ressources au gouvernement , pour soutenir les dépenses de la guerre sans augmenter les impôts, et même, au contraire, en en allégeant le poids ; il avait rempli le trésor par des emprunts viagers, dont l'intérêt devait être acquitté au moyen de réformes et d'économies dans les dépenses de luxe et de cour.

C'était bien conduire les affaires, mais mal connaître les hommes. Il ignorait la puissance et le nombre des personnages , tant grands que subalternes , intéressés aux abus. Il Fapprit trop tôt à ses dépens : les intérêts privés remportèrent la victoire sur l'intérêt général. L'État fut sacrifié à la cour, l'économie au luxe, la sagesse à la vanité.

De toutes parts l'orage éclata. Les ennemis de RL Necker profitèrent d'une faute de son amourpropre; peu satisfait du titre de directeur- général des finances , il voulut être ministre pour mieux défendre ses projets dans le conseil du roi»

Les dévots parurent scandalisés de voir un protestant tenir le gouvernail de l'État ; les grands s'offensèrent des prétentions d'un simple banquier^ de Genève. Tous l'accusèrent d'orgueil et d'ambition.

ou souvETfiiis. a33

La confiance du roi fut ébranlée ; et , comme son principal dé&ut était de se trop méfier de ses propres lumières, il crut entendre l'opinion publique en écoutant la voix de la plus grande partie des courtisans qui enjtouraient son trône. Surmontant ses propres affections, il céda; et M. Necker se vit éloigné des affaires par le* mêmes adversaires qui avaient obtenu le sacri* fice de M. Turgot , et décidé la retraite de M. de Malesherbes.

Cette disgrâce , dont j'anticipe un peu la date ^ parce que le cours de mes réflexions m'y entraîne , n'arriva qu'après le succès militaire que l'habileté de ce ministre avait facilité» Sa retraite laissa de longs souvenirs et de longues traces; toutes les branches de l'administration en souffrirent.

Cependant, si Ton perdit ainsi tous ïes bons résultats qu'on pouvait attendre de l'habileté de M. Necker , on profita quelque temps du bien qu'il avait fait, des ressources qu'il avait créées; et les autres ministres, qui prirent vainement sa défense, suivent tirer im grand parti des moyens pécuniaires qu'il laissait en leur pouvoir.

La campagne de 1781 , qui vit tant de mers couvertes de nos vaisseaux, tant d'îles tombées en notre puissance, et tant de triomphes éclatans remportés par nos armes dans l'Amérique et dans

a 34 irÉMOiRES

rinde^ sera toujours pour la monarchie une

époque mémorable et glorieuse.

Le roi , grâce à l'adresse de M. de Vergennes ^ était parvenu à former contre l'Angleterre une ligue maritime redoutable. La violence des Anglais, qui avaient insulté la Hollande dans les Antilles, envahi et dévasté les îles de Saint-Eustache, de Saint-Martin et de Saba, réveilla l'esprit public dans les Provinces-Unies, et cette république prit les armes pour joindre ses forces aux nôtres et venger ses affronts.

L'Espagne nous secourut puisssimment dès que nous lui fîmes entrevoir l'espérance de reconquérir les îles Baléares^ Gibraltar, la Floride et la Jamaïque. La neutralité du reste de l'Europe ^ diffîcile à obtenir dans tous les temps , était assurée, et même le projet formé par les puissances du Nord de contraindre l'orgueil britannique à respecter les pavillons neutres et à laisser les mers libres , nous donnait quelque espoir d'engager ces puissances, si la guerre se prolongeait, à y prendre dans la suite avec nous une part active.

Tout obstacle politique et financier étant ainsi aplani par M. de Vergennes et par M. Necker , il ne restait plus aux ministres de la guerre et de la marine qu'à triompher , par leurs combinaisons et par leur activité, des autres difficultés que

ou souvEJsiKS. a 35

nous opposaient les fautes déjà commises par leurs prédécesseurs , et les immenses ressources de la puissance que nous avions à combattre.

Partout la situation de nos afEiires présentait un aspect alarmant : nous avons déjà parlé de la détresse des armées américaines dans le nord , dans le midi, et de la situation pénible où se trouvait M. de Rochambeau , à la tête de troupes trop peu nombreuses et continuellement bloquées à New-Port.

Le retour inopiné du comte de Guichen en France laissait les Antilles à la merci des Anglais. Déjà on les voyait maîtres des îles hollandaises , ainsi que des colonies de Surinam, d'Ëssequibo et de Demerari.

L'amiral Rodney parcourait sans rivaux la mer. L'intrépide Lamotte- Piquet, commandant une escadre peu nombreuse, lui prouva seul alors que. le pavillon français existait encore. Ce brave général , par une attaque heureuse et vive , s'empara d'im convoi qui portait une partie des tré-^ sors arrachés aux Hollandais par l'avidité britannique.

L'Espagne consumait inutilement trop de forces de terre et de mer au siège de Gibraltaïf, forteresse imprenable, et dont elle aurait pu obtenir la restitution, en s'occupant avec nous de moyens plus efficaces pour attaquer les cotes

a 36 MEMOIRES

de l'Angleterre, et pour détruire sa puissance maritime.

Llnde, abandonnée par nous, tombait tout entière au pouvoir des Anglais , qui suivaient avec habileté , dans cette partie du monde , les plans que nous avaient inutilement tracés le génie à la foi sage et hardi de Dupleix et celui de La Bourdonnaye. Hyder-Ali , sans secours , défendait avec opiniâtreté ^ mais ^ sans succès, son indépendance.

Tel était alors le triste tableau de notre situation militaire dans lesMeux mondes. Mais l'activité des efforts , la justesse des combinaisons , l'habileté des plans, la précision des instructions des nouveaux ministres, l'union intime qui existait entr'eux , l'intrépidité des chefs et le courage des troupes chargées d'exécuter leurs ordres, changèrent, en peu de mois, nos craintes en espérances et nos revers en triomphes.

Des côtes de l'Amérique jusqu'à celles de l'A* frique et aux rivages de llnde, la gloire accompagna nos artoes. L'Amérique fut délivrée , le» colonies hollandaises restituées, plusieurs colonies anglaises conquises , ainsi que la Floride et les îles Baléares, qui furent rendues à l'Espagne; enfin Hyder-Ali fiit secouru ; nos possessions dans l'Inde rentrèrent en notre pouvoir ; Suffren immortalisa son nom et nos armes.

ou SOUVENIRS. a 37

Le ministère britannique, découragé, laissait tomber de ses mains les rênes du gouvernement, que lui enleva une victorieuse opposition. Les chefs des armées anglaises , réduits à la défensive , se renfermèrent dans les forteresses de Charlestown et de New -York; et deux ans après, malgré ime grande victoire navale remportée sur nous par la fortune de Rodney, le gouvernement britannique, perdant tout espoir d'enchaîner de nouveau l'Amérique, et voyant nos armées prêtes à enlever le reste de ses possessions dans les Antilles, fut contraintde reconnaître, en 1783, l'indépendance des États-Unis, et Louis XVI fit signer aux Anglais la paix la plus désastreuse ppur eux, et la plus glorieuse que depuis long-temps les rois de France eussent conclue. •

Tels furent les heureux résultats d'une guerre si malheureusement commencée , résultats dont l'éclat illustra le règne de Louis XVI , et qui doivent justement consacrer la mémoire des ministres que ce vertueux prince avait honorés de sa confiance.

Il ne suffit point de retracer ici en peu d^ lignes le tableau de ces brillans succès , -et je crois nécessaire de dire quelques mots sur les moyens qu'on prit pour atteindre ce but glorieux. L'objet principal des ministres du roi était d'assurer l'indépendance des États-Unis et d'en-

a38 Hi^MoinKs

lever ces treize riches provinces à l'Angleterre.

Nous avons déjà dit que M. le comte de Grasse était muni d'instructions qui lui ordonnaient de coopérer, avec ses forces navales et des troupes prises dans les Antilles, aux expéditions que les armées combinées de Washington et de Rocharabeau voudraient entreprendre, soit dans le nord , soit dans le sud de l'Amérique. Ces instructions, le concert intime des deux généraux, l'habileté du plan définitif qu'ils arrêtèrent, et leur rapide exécution, décidèrent et fixèrent la fortune.

C'était une belle et vaste idée que de débloquer Rhode-Island , de tromper Clinton, de le renfermer ainsi dans New- York, de retenir par la même erreur Comwallis en Virginie, et d'envoyer assez à temps du port de Brest , et ensuite des Antilles, dans la baie de Chesapeak, une grande année navale, dans le dessein d'ôter à ce même Comwsdlis tout espoir de retraite et d'embarquement, à l'instant précis où Washington , Rochambeau et La Fayette, réunis, viendraient l'attaquer et le forcer dans ses derniers retranchemens ; mais ce vaste pkft demandait pour son succès un concours admirable de combinaisons, de rapidité et même de fortune: car, dans une pareille opération, combmée de si loin et dont l'exécution partait de tant de points dififérens , les caprices du sort et l'inconstance des vents pouvaient facilement dé-

ou SOUVENIRS. %5g

jouer tous les calculs de la sagesse et tous les efforts du courage.

Enfin, si ce grand projet^ qui décida du sort de la guerre, ne put être conçu que par des hommes d'un talent supérieur, il fallut, pour le faire réussir, toute l'audace du comte de Grasse ^ toute l'habileté de Washington soutenue par l'activité de Barras , par la vaillance de La Fayette , par la sagesse, par l'expérience du comte de Rochambeau, par l'héroïque intrépidité de nos ma* rins et de nos troupes, ainsi que par la valeur des milices américaines, qui combattirent alors comme de vieux soldats.

Tandis que quarante mille hommes cantonnés sur nos côtes, et que les flottes espagnole et française, parcourant la Manche , répandaient en An-^ gleterre de vives inquiétudes, et obligeaient le gouvernement britannique à concentrer ses forces navales pour défendre son propre territoire, le comte de Grasse , parti de Brest avec vingt-un vaisseaux, des troupes de débarquement, des munitions abondantes et d'habiles instructions, arrivait à la vue de la Martinique.

L'amiral Hood l'attenckit au passage, et, quoique cet amiral n'eut pu réunir sous ses ordres que dix-sept bâtimens de guerre , il attaqua vaillamment l'armée française, dans l'espoir de s'emparer du convoi qui la suivait : ses efforts firent

240 MlÊMOJlifiS

vains. Il se vit r^oussé avec perte, et notre convoi entra tout entier dans le port.

MiM. de Bouille et de Blanchelande s'emparèrent rapidement de l'ile de Tabago. Rodney tenta inutilement de la défendre ; il fut forcé à la retraite , et tamena en Angleterre ses vaisseaux , dont un grand nombre étaient grièvement maltraités.

M. de Grasse s'était ainsi rendu maître de la mer; ayant fait embarquer sur sa flotte un corps de trois mille hommes commandés par M. le marquis de Saint-Simon , il fit voile pour les États-Unis et entra sans obstacle dans la baie de Chesapeak.

L'armée française du nord, conformément aux résolutions prises dans la conférence de Wether- Field, avait quitté New -Port, s'était portée sur les bords de la rivière d'Hudson , et avait ainsi rejoint l'armée américaine. On avait laissé dans Rhodelsland un fort détachement sous les ordres de M. de Çhoisy. La flotte française y était restée.

Le chef d'escadre qui la commandait , M. de Barras, prouva, dans cette circonstance, qu'il écoutait plus l'intérêt de sa patrie que celui de son ambition. Dans un conseil de guerre tenu à New-Port, il déclara que, bien qu'il fut l'ancien de M. le comte de Grasse^ nommé récemment

ou SOUVEiriRS. ni^i

lieutenant-général, dès que celui-ci paraîtrait avec son armée sur 'ces côtes, il mettrait à la voile pour servir sous ses ordres , mais qu'après cette campagne il n'en ferait pas une seconde , ne voulant plus supporter un pareil désagrément.

Washington et Rochambeau , réunis, appriren|; que le général Green avait remporté quelques succès sur lord Rawdon , mais que lord CornwalUs , à la tête de huit mille hommes, serrait de près le général La Fayette, qui n'avait d'autre res-» source que de se retirer de rivière en rivière , pour aller au devant du général Vaine , qui lui amenait la ligne de Pensylvanie. Ces nouvelles confirmaient dans son opinion le comte de Rochambeau , qui préférait toujours une expédition dans le sud à l'opération commencée contre New- York.

Cependant les deux armées combinées établirent leur camp à Philippsbourg , à trois lieues de Kingsbridge, premier poste des Anglais dans l'île de New-York. Ce mouvement eut un résultat très avantageux : car Clinton avait reçu de Londres Tordre de s'embarquer pour descendre sur les côtes de la Pensylvanie ; et l'approche des armées américaine et française Tempêchant de suivre ce projet, le retint daps New- York.

En même temps lord Cornwallis, dans le midi, inquiet de ces nouvelles et n'ayant pu parvenir à I. 16

24^ »lSMOmES

empêdier la jonction de La Fayette avec la ligne de Pensylvanie , se replia par la rivière de James sur Richmond., et de là à Williamsbourg, à quatre lieues de Yorktown.

CepeiMlaut le général Washington continusût ses démonstrations d'attaque contre New-York. Le général Lincoln et le chevalier de Chastellux , à la tête de cinq mille hc^nmes, dispersèrent plusieurs corps de torys , et protégèrent une reconnaissance que Washington et Rochambeau firent de tous les ouvrages de New-York. Il y eut de la part dea Anglais une vive et longue canonnade qui produisit peu d'effet. Dans le cours de c^te reconnaissance y quelques postedPse fusillèrent , et le ccnnte Obarles de Damas , aujourd'hui prevmer gentilhomme de la chambre, eut un cheval tué sous lui.

Après cette opération , les ^néraux américains et français reçurent d'importantes nouvd^ les. La Fayette mandait à Washington que \&fé ComwatLys continoait sa retraite, toi^ovrs inquiété par Favant-garde américaine , e€ qu'après s'être arrêté peu de temps à Portsmouth , le général anglais s'était établi à York et à Gloces- . ter, avec le dessein apparent de s'y embarquer, dès qu'une escadre anglaise hn en donnerait les moyens.

A la méniie épocpe on vit arriver trois vtà&e

ou SOUVENIRS. a43

recrues anglaises à New- York. Enfin , le 5 août , M. de Rochambeau reçut une lettre du comte de Grasse , qiii lui mandait de la Martinique qu'à la fin du mois il arriverait dans la baie de Chesapeak, mais qu'il n'y pourrait rester que jusqu'au 1 5 octobre. Le concours de ces circonstances décida irrévocablement l'expédition du sud.

M* de Barras , qui devait faire sa jonctioh avec M. de Grasse , eut ordre d'embarquer pour la Chesapeak l'artillerie de siège et le détachement de M. de Choisy. I^e 19 août, les armées française et américaine rétrogradèrent , remontèrent la rivière d'Hudson et la passèrent à Ringà-Ferry.

Washington laissa sur la rive gauche trois mille hommes , sous les ordres du général Heats , pour défendre West-Point et les États dfi nord.

Néanmoins^ pour continuer à tromper Clinton , on ordonna des approvisionnemens , afin de faire croire que l'armée ne passait sur la rive droite de la rivière que pour attendre le comte de Grasse, forcer Sandy-Hook et s'emparer de Staten-Islaiid.

M. de Rochambeau donna Tordre à M. de Vil-

lemanzy, aujourd'hui pair de France, d'établir

line boulatigerie à Chatam , qui se trouve à trois

ieues de Staten-Island. Son travail fut couvert

par un corps américain. M. de Villenianiy, ini-

byGoogk

tré dans le secret des généraux , remplit sa tùi^ sîon avec une rare intelligence , se fit canonner par les batteries de Clinton, qui, trompé par toutes ces habiles démonstrations , n'enivoya aucun secours à Ck>rnwallis, et lui écrivit même pour lui en demander, tandis que les armées alliées s'avançaient à marches forcées vers la Virginie.

Les deux armées, continuant leur marche, passèrent la Delaware , traversèrent Philadelphie et défilèrent sous les yeux du congrès. Là , on apprit que l'amiral Hôod , arrivé devant New-York , s'était réuni à l'amiral Graves , et faisait voile vers la baie de Chesapeak. Heureusement on sut au même instant que le comte de Grasse l'avait prévenu, et était entré dans cette baie avec vingtsix vaisseaux de guerre.

Les généraux Washington et Rochambeau , accélérant la marche de leurs troupes , prirent les devans et arrivèrent le 1 4 septembre à Williamsbourg, où ils trouvèrent les divisions de La Fayette et de Saint-Simon, qui avaient pris une forte position pour les attendre. ,

Lord Cornwallis s'était retranché à Glocester et à York. Il aVait barré la rivière d'York avec des vaisseaux embossés et quelques bâtimens coulés; le sort venait de lui enlever tout espoir de s'embarquer, et d'échapper aux forces redoutables qui venaient l'assaillir.

ou SOUVENIRS. a4S

Le 1 4 > rarmëe navalç anglaise , forte de vingt vaisseaux, s'étant montrée au cap Charles , M. de Grasse était sorti avec vingt-quatre voiles pour l'attaquer; son avant-garde, c<3tomandée par M. de Bougainville, engagea le combat vivement. Après quelques heures de résistance, la victoire des Fran. çais fut complète. L'amiral ennemi prit la fuite et se vit obligé de brûler un de ses vaisseaux; quatre autres furent démâtés.

Pendant cette action ,. M. de Barras avec son escadre était entré dans la baie, y avait débarqué l'airtillerie de siège, le détachement de Cboisy, et s'était emparé de deux frégates anglaises. M. de Grasse envoya plusieurs bâtimens à Anna* polis, d'où ils transportèrent à Jamestown des troupes françaises commandées par M. de Vioménil.

Toutes les forces combinées étant ainsi réunies, l'investissement d'York fut exécuté par les Français , sans perdre un seul homme. Le 29 , l'armée américaine , ayant traversé des marais , y appujra sa gauche, étendit sadroite jusqu'à la rivière d'York, et compléta ainsi l'investissement.

Le corps de Lauzun et des milices américaimes se placèrent sur le chemin de Glocester. Corn» wallis , quittant son camp de Pigeons-Isle , se ren* ferma dans l'enceinte des retranchemens de la vill^ d'York.

M. de Lauzun , appuyé par quelques milices , attaqua vivement les dragons de Tarleton, qui furent obligés de se retirer dans la ville ; et M. de Choisy poussa ses postes avancés jusqu'à im mille de GloGester.

Sur ces entrefaites on apprit qu* Arnold , forcé d'abandonner le sud, avait été envoyé dans le Connecticut, et que là, livrant avec furie cette province , où il était né , aux plus affreux ravages , il avait incendié New-London , percé de son épée le brave colonel Lidger qui lui présentait la sienne pour se rendre , uaassacré la garnisop d'un fort dont il s'empara, et brûlé tous les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans le port.

Ce traître méritait , par ces atrocités , la haine et le mépris qu'il inspirait à ses compatriotes. On raconte qu'étant en Virginie, poursuivi assez vixement , il demanda à un soldat américain prisonnier ce que ses concitoyens auraient fait cft lui s'ils l'avaient pris : a Nous aurions , lui dit » le soldat , séparé de .ton corps ta jambe bles- » sée au service de la patrie , et pendu le reste. »

Clinton avait inutilement espéré que le bruit de cette diversion arrêterait les armées alliées dans leur marche. Ce général vit arriver dans le même temps à New-YorK l'amiral Digby, trois vaisseaux, des troupes de terre, et le prince Guillaume-Henri,

ou soovEiciKS. a47

fils du roi d'Angleterre , nommé gouTemeur de Virginie par son père; faisant alors les préparatifs de son embarquement, il conçut le dessein de venir avec son armée et vingt«six vaisseaux secourir Cornwallis; mais on verra qu'il n'était plus temps.

Yorktown, couverte presque totalanent par un marais, était de plus défendue par des retranchem&as palissades que couvraient un ouvrage à cornes et deux redoutes, en avant desquelles se trouvaient de nombreux abattis.

Les premiers jours d'octobre, ce siège mémorable conmiença; les forces des Américains étaient d'environ neuf mille hommes, et celles des Français de sept mille. Dans la nuit du 6 au 7 d'octobre, la tranchée fut ouverte au-<lessus e^ au-dessous, de la rivière d'York.

Les ingénieurs Duportail et de Querenct con» duisaient les travaux de ce siège. M. d' Aboville et le général Knox dirigeaient les artilleries française et américaine. L'armée de Washington défendait la droite de la tj^anchée , celle de Rochambeau la gauche et le centre. Leurs batteries incendièrent wx vaisseau de guerre anglais et trois bâtimens de transport qui avaient mouillé dans le dessein de prendre les tranchées à revers.

Quelques jours après, l'attaque des redoutes fut ordonnée; jamais on ne vit une plus noble émulation, plus d'ardeur et de vaillance, plus de dis-

a4^ AfiMOIHES

cipline, plus de concert et moins de jalousie qae n'en montrèrent alors les deux armées alliées.

Les Américains marchèrent à cet assaut sous le commandement des généraux La Fayette, Lincoln^ Lawrens et Hamilton. Les Français s'avancèrent sous les ordres du baron de Vioménil et du marquis de Saint-Simon.

Là , de nouvelles palmes- furent cueillies par le duc de Lauzun , qui venait de conquérir le Sénégal, par le vicomte de Noailles/et par Dillon, déjà cité dans la conquête de la Grenade ; par le comte Charles de Lameth, qui reçut, dans cette brillante journée , deux graves et glorieuses^ blessures au moment où il franchissait le premier les remparts de la redoute anglaise. Revenu en France , on le vit, peu d'années après, se distinguer à la tribune par ses talens, et dans la guerre d'Espagne par sa belle défense de Santogna.

Les colonels comte de Deux-Ponts, du Muy, de Custines, méritèrent de just-es élogesl Le marquis de Saint-Simon , déjà malade , gublia ses souffrances, ne consulta que son courage et se fit porter à la tête des colonnes. Le comte Guillaume des Deux-Ponts fut blessé.

On ne doit pas oublier les noms d'autres bra-^ ves qui, depuis, éprouvèrent des fortunes si diverses: le duc de Castries , aujourd'hui pair de France; Mathieu Duma^, dont la tribune, l'his-

ou souYEwiRS. a49

toire et les camps conserveront la mémoire; Alexandre Berthier, qui devint plus tard l'Éphestion d'un nouvel Alexandre; le fils du général français, le vicomte de Rochambeau, que la mort moissonna sur un autre champ de bataille , et le général Laube^dière , neveu et aide de camp de M. de Rochambeau. Le chevalier Robert de Leaumont, sous -lieutenant au régiment d'Agénois, montant à l'assaut^ reçut deux coups de baïonnette dans la poitrine; le roi récompensa sa bravoure par une pension.

On voyait aussi dans leurs rangs le comte Charles de Damas ^ aujourd'hui pair et premier gentilhomme de la chambre, le lieutenant colonel Anselme , qui fit depuis la conquête de Nice , et MioUis^ qui , devenu général , sut , dans nos dernières guerres, se concilier l'affection des peuples conquis.

Les deux redoutes furent emportées presqu'au même instant par les colonnes de M. de Vioménil et de M. de La Fayette. La plupart de ceux qui les défendaient furent tués ou pris.

Les généraux établirent le logement en joignant ces redoutes conquises , par une communication à la droite de la seconde parallèle. On y plaça de nouvelles batteries qui battaient à ricochet tout l'intérieur de la place.

Dans la nuit du i5 au i6, l'ennemi fit une

!k5o lléMOIBSS

sortie avec six cents hommes d'élite. N 'ayant pu vaincre la résistance des troupes qui gardaient les redoutes , les Anglais se jetèrent sur une batterie de la seconde parallèle, dont ils enclouèrent quatre pièces.

Mais le chevalier de Chastellux, arrivant alors à la tête d'une réserve, repoussa les assaillans et les força de se retirer en désordre. Le lendemain, le marquis de Saint-Simon fut blessé dans la tranchée et ne voulut point quitter son poste*

Cornwallis tenta un nouvel eflfort pour passer la rivière et s'échapper; un orage dispersa ime partie de ses bateaux, et le général Choisy força les Anglais à rentrer ds^ns la ville.

Le 17, ils commencèrent à parlementer. Le * vicomte de Noailles, le colonel Lawrens et M. de Granchain ayant été nommés pour dresser les articles de la capitulation , de concert avec des officiers supérieurs de l'armée anglaise , cette capitulation fut signée le 19 octobre par le général Washington , le comte de Rochambeau eX M. de Barras, chargé des pouvoirs du comte de Grasse.

Les prisonniers anglais s'élevèrent au nombre de huit mille hommes. On prit deux cent quatorze pièces de canon et vingt-deux drapeaux. Les troupes anglaises défilèrent entre les deux armées alliées, tambour battant^ dt portant leurs

ou SOUVENIRS. a5i

armes, qu'elles déposèrent ensuite en faisceaux avec leurs drapeaux.

Comme lord Cornwallis était malade, le général O'Hara défila à la tête des Anglais et présenta son épée au. comte de Rochambeau. Celui-ci lui dit, en montrant le général Washington à la tête de l'armée américaine, que, l'armée française n'étant qu'auxiliaire dans ce pays, c'était au fi;énéral américain à recevoir son épée et à lui donner des ordres.

Le duc de Lauzun et le comte Gkiillaume de Deux* Ponts furent chargés par M. de Rochambeau de porter la capitulation en France. Le 5^7 octobre, l'escadre anglaise, forte de vingt-sept vaisseaux, parut à l'entrée de la baie. Le général Clinton s'y était embarqué avec ses troupes; mais, apprenant que son secours devenait inutile, cette armée ga< gna le large.

Le 4 novembre , M. le comte de Grasse partit avec la flotte française pour les Antilles , emmenant avec lui M. de Saint-Simon et les troupes qu'il commandait. Le général Washington regagna la rivière d'Hudson, et les Français restèrent quelque temps en quartier d'hiver à York, Glocester et Williamsbourg.

L'absence de notre armée navale n'avait point ralenti l'activité de M. de Bouille. Ce général, fei- ▼orisé par l'éloignement des forces anglaises, sut

aS% MiMOlRES

tirer un grand parti du peu de bâtimens légers qui étaient restés à sa disposition.

Ayant conçu le projet de reconquérir les îles hollandaises, il l'exécuta avec autant de bonheur queide rapidité. Après avoir pendant la nuit descendu ses troupes dans l'île de Saint-Eustache, il s'avança, au point du jour, pour attaquer la forteresse principale de cette île, dont la garnison était alors, en plaine, occupée à manœuvrer.

L'avant-garde de M. de Bouille était composée d'un régiment irlandais au service de France. A la vue des habits rouges de ce régiment, les Anglais trompés crurent que c'était une troupe de leurs compatriotes, et la laissèrent s'approcher sans méfiance.

Revenus trop tard de leur surprise , ûs combattirent vainement avec courage; de toutes parts ils furent enfoncés , et poursuivis avec tant d'ardeur, que les Français entrèrent péle-méle avec eux dans la forteresse , dont ib se rendirent maîtres. Cette conquête fut promptement suivie de celle des petites îles de Saint-Martin et de Saba. Dans le même temps, le comte de Kersaint s'empara des importantes colonies de Surinam, Demerari et Essequibo.

Dès que M. de Grasse reparut dans les Antilles, il prit avec M. de Bouille la résolution d'attaquer l'île de Saint-Christophe ; en conséquence ^ il fit

ou SOUVENIRS. a 53

iroile pour cette île et y débarqua ce général , qui investit avec toutes ses troupes la forteresse de Brimstown^Hill. Mais, dans ce moment, Tinfatîgable amiral Hood , qu'aucun revers ne pouvait abattre, parut avec vingt-deux vaisseaux de ligne, et provoqua M. de Grasse au combat.

Notre amiral, sortant alors de la rade avec célérité , s'avança dans l'espoir de remporter un , nouveau triomphe. Mais l'habile Anglais, se retirant devant lui comme effrayé , sut tout à coup , par une manœuvre adroite, tourner la flotte française, et entrer sans obstacle dans la rade que celle-ci venait de quitter. Là, défendue par deux forts et embossée, l'escadre anglaise brava tranquillement nos efforts. Inutilement M. de Grasse 4*attaqua deux fois avec opiniâtreté; il ne put forcer la ligne anglaise, et, comme il n'avait point cle brûlots avec lui , il lui fut impossible de lin-» <^ndier.

Après ce mauvais succès , M. de Grasse se vit contraint de s'éloigner. Cependant M. de Bouille, livré à ses propres forces, et sans aucun secours de nos vaisseaux , ne perdit point courage ; laissant ime partie de ses troupes près de la forteresse, il marcha avec l'autre au devant de quinze cents Anglais, que l'amiral Hood avait débarqués.

Au premier choc , il les culbuta et les tailla en pièces ; revenant ensuite dans ses lignes , il con-

a54 MEMOIRES

tinua le siège , força la garnison à capituler, resta maître de l'île et enleva ainsi à l'amiral Hood tout espoir de reprendre celte colonie. Par là, cet amiral se vit obligé de s'éloigner d'une rade qu'il avait défendue avec tant de courage.

La fortune semblait s'être décidée en notre faveur^ et cependant nous éprouvâmes dans la suite, par un grand désastre, les tristes conséquences de la faute commise par M. de Grasse, en perdant l'occasion de détruire cette escadre anglaise, sans laquelle Rodney n'aurait jamais pu remporter la fatale victoire que le sort lui réservait.

Cette année se termina glorieusement pour nous et pour nos alliés. Barras s'empara de l'île de Montferrat. L'amiral don Solano et le général don Galvez firent la conquête de la Floride , et se rendirent maîtres de Pensacoia. Lesf Français et les Espagnols réunis attaquèrent les îlas Baléares. Le général anglais Murrey défendit vaillamntônt Minorque eft le fort Saiat Philippe; Guichen, Beamset, Lamodte ^ Piquet comman^ daient notre escadire et don Louis de C&râova l'escadre espagnole.

Le duc de Grillon, digne de son nom, était le général en chef de cette expédition , et, lorsqu'il somma Murrey de ce rendre, celui-ci rejeta sa demande, en lui annonçant qu'il était résolu à

ou SOUVENIRS. 255

imiter le brave Grillon, aïeul de son adversaire, lorsqu'on lui commanda une démarche contraire à rhonneur.

La vaillance des assiégeans et celle des assiégés rendirent ce siège mémorable. Murrey ne céda qu'après avoir épuisé toutes ses munitions, et obtint une capitulation honorable.

Ce fut aussi à cette époque que les Hollandais livrèrent aux Anglais , dans la mer du Nord , le fameux combat de Doggersbank, et disputèrent si vaillamment aux Anglais la victoire, qu'elle .resta indécise.

Ce fut le dernier succès de la marine hoUan* daise expirante , et de la vigueur de cette république, qui, jadis pauvre et ojïprimée, avait su d'abord conquérir son indépendance , depuis combattre avec égalité l'Angleterre et la France, et qui, parvenue à Fopulence, tomba, par inertie, au rang des puissances du troisième ordre. Autrefois vaisseau amiral de l'Europe , elle ne se montra plus que comme une faible chaloupe, obéissant servilement, et tour â tour, aux signaux des deux grandes puissances maritimes.

Ce tableau rapide des événemens glorieux de cette campagne de 1781, suffit sans doute pour justifier les éloges que reçurent alors, de tous côtés, les ministres de Louis XVI; et, malgré le revers que, Fannée suivante, nous firent éprouver

i56 miSmoires

les caprices des vents ou les Êiutes de M. d^ Grasse , l'abattement des Anglais, le peu de fruit qu'ils retirèrent de leur victoire, ainsi que la paix glorieuse à laquelle nous les forçâmes, prouvent asse? combien sont peu fondés les, reproches qu'un historien moderne adresse à ce sujet au ministère. Il prétend que ce ministère , depuis la disgrâce récente de M. Necker, s'était totalement désuni, que les cotiseils devenaient plus rares, l'action plus lente, les plans moins bien concertés, et que la nation, lasse de la guerre, ne montra aucune joie pour la^ naissance d'un dauphin , et reçut avec indifférence la nouvelle de la capitulation de Cornwallis.

U est constant au contraire que la France entière montra, à l'époque de la naissance du dauphin, une affection pour le roi et pour la reine, qui jamais n'éclata avec des démonstrations à la fois plus vives et plus sincères.

Tous les généraux qui arrivèrent en France, après la prise d'York, ne peuvent avoir oublié les hommages universels dont ils furent Fobjet, et le noble orgueil que leurs triomphes inspiraient à la France.

Tous ceux qui ont vécu dans ce temps se rappellent encore l'enthousiasme qu'excita le retour de M. de La Fayette, enthousiasme que la reine elle-même partagea. On célébrait alors à l'hôtel de

ou SOUVENIRS. a57

Yillé une grande fête à l'occasion de la naissance de rhéritier du trône. On y apprît l'arrivée du jeune vainqueur de CornwalliSy et madame de La Fayette, qui y assistait, y reçut une marque bien signalée de la faveur royale: car la reine voulut la conduire elle-même , dans sa propre voiture^ à l'hôtel de Noailles, où venait de descendre son époux.

Il est cependant vrai de dire qu'au milieu de cette joie publique, on ne cachait pas les regrets profonds inspirés par le renvoi de M. Necker ; sa disgrâce à la cour redoublait pour lui la faveur populaire.

M. de Castries et mon père, amis de ce ministre, partageaient la douleur générale ; ils déploraient la perte d'un collègue vertueux, habile et fécond en ressources; mais ils restèrent constamment unis avec M. de Vergennes. Le même concert, la même activité régnèrent dans leurs opérations; leurs plans furent aussi vastes, combinés avec autant de sagesse et de grandeur que ceux de la dernière campagne : s'ils n'eurent pas le même succès, il serait souverainement injuste, comme on le verra bientôt, d'attribuer ce peu de réussite à d'autres qu'à l'amiral chargé de leur exécution..

Son armée, égale à celle des Anglais, devait se joindre à Saint-Domingue à l'armée navale de don Solano. Nos troupes , déjà nombreux , devaient I. 17

y trauv^r un renfort de seize mille E^)«gnols. Par là, notrie supériorité sur mer était incontestable; la conquête de la Jamaïque et la ruine totale de$ Ajoiglais dans les Antilles en auraient été les résultats infaillibles.

Cette combinaison , au$si grande que celle qui avait récemment réuni , près de la baie de Chesapeaky notre escadre et nos troupes de débarquement aiin armées de Rochambeau , de Washington et de ïja Fayette , offrait évidemment des chances de succès moins douteuses. Rien ne manqua de la part dès ministres; la fortune seule fut inconstante pour un général qui jusque-là s'était mon- . tré assez habile pour la fii^er. Le simple récit des feits prouvera > mieux que toutes les réflexions, la vérité de ce que je viens d'avancer.

M. de Grasse réunissait sous son pavill(w trentetrois vaisseaux de ligne et des troupes nombreuses de débarquement : il ireçut des ministres l'ordre de se rendre à Saint-Domingue, où il trouverait Tarmée. naifiale d'Elspagne et sei^ mille soldats espa^ois. Ces forces combinées devaient opérer sans dél£^ une descente à la Jamaïque. , .

L'amiral Rodney, avec trente-cinq v^sseaux, s'efibrça d'empêcher cette jonction, et rencontra Farmée française, le 9 avril 1 78a , près de la Dominique; elle ^it suivie d'un nombreux convoi. L'axniral anglais s'avança rapidement ppw s'en

ou sjOTiVEKins» aSg

emparçç.; mais, après uiji vif coml:^at , so^ ;iyaptgarde fut repoussée avec perte par l'avant-garde française*

M. de Grasse , ayant ainsi sauvé son convoî , cpntinua sa route, sai^s que Rodney, qui le suivait, pût le forcer à s'arrêter. Déjà il était près de la Gu^delqupe et hors d'atteipte; la jonction deyepait certaine, ^ne. grave faute perdit tout. Le la fijvril, up vaisseau français, le Zélé y ayant par u»e fau^e manoeuvre abordé notre vaisseau amiral, la Fille-^-Paris ^ fiit dégréé, et, ne pouvant plus tpijir le. vent, tomba dans les eaux de Tarmée anglaise.

Un courtage trop l^ouillant, et la crainte de perdre un vaisseau , firent oublier à M. de Grasse que rien ne djBvait le détourner de son but principal, sa jonction avec l'armée espagnole. Il courut sur les Anglps et parvint à dégager le Zélé.

Mais dès-lors la bataille, devenue inévitable, commença. M. de Grasse se tenait au centre de la ligne; M. de Vaudreuil commandait notre avantgarde , et Bougainville notre arrière^garde. Jamais la mer n'avait été le théâtre d'un combat plus important entre deux armées navales plus nombreuses. Le sceptre de l'Océan , disputé par l'Angleterre et par la France, était le prix offert au yainqueur.

a6o MEaioiKES >

La lutte fut longue et terrible. Des deux côtés un égal courage était dirigé par une égale habi* leté; pendant la plus grande partie delà journée, toutes les tentatives de Rodney pour forcer notre ligne furent inutiles : déjà la fortune semblait se déclarer pour nous , lorsque tout à coup lèvent changea. L'avant-garde française se trouvait alors près des côtes d'une île dont les mornes la mettaient à l'abri de ce vent nouveau. Le calme Tem* pécha de continuer ses manœuvres et d'obéir aux signaux que lui faisait l'amiral.

Rodney profite promptement de cet accident; il coupe notre ligne et y jette le désordre. Alors chacun de nos vaisseaux se trouve à la fois engagé avec plusieurs vaisseaux ennemis ; vainement la vaillance opiniâtre de nos marins lutte contre le nombre et contre le sort ; deux de nos vaisseaux s'enfoncent dans la mer; d'autres, totalement démâtés et inutilement remorqués par des frégates, tombent au pouvoir de l'ennemi; la Ville-de^ Paris ^ foudroyée durant plusieurs heures par trois vaisseaux anglais, était rasée comme un ponton; de tout son équipage, l'amiral seul et deux officiers restaient encore debout sans blessure; enfin , ne pouvant plus opposer aucune résistance, M. de Grasse se rendit.

Cette défaite livra huit de nos vaisseaux aux Anglais : ils y perdirent mille hommes; trois mille

•u sotnrEiriiis. u6ï

Français périrent. La flotte anglaise > quoique victorieuse, avait été si maltraitée qu'elle ne put, après le combat , ni tenter aucune conquête , ni faire aucune opération importante; ni même s'opposer à la retraite du comte de Vaudreuil , qui ramena dans nos ports une armée navale encore composée de vingt-cinq vaisseaux.

sMous et nos alliés nous n'en continuâmes pas moins à garder l'offensive. L'illustre La Pcyrouse se porta dans la baie d'Hudson , et leva sur ces côtes de fortes contributions; les Anglais sévirent forcés, dans le sud des États-Unis > d'évacuer Savannah; ils restèrent timidement renfermés dans les murs de Charlestown et de New- York. Nous restituâmes généreusement aux Hollandais toutes les richesses que leur avait ravies la cupidité de Rodney , et dont nous venions de nous emparer.

Nos ministres, loin d'être découragés, pressèrent leurs armemens , formèrent d'autres combinaisons pour assurer la conquête de la Jamaïque, et résolurent d'envoyer des renforts à l'armée de Rochambeau, qui devait ou prendre New- York ou s'embarquer pour aller rejoindre l'armée espagnole, afin de forcer l'Angleterre, par la crainte de perdre ses dernières possessions dans les Antilles, à conclure la paix et à reconnaître l'indépendance de l'Amérique.

262 M^MÔJRÈS

Mais , ^ la défaite ^e M. de Grasse ilè iFàt suivie d aucune autre perte pour nous, son funeste résultat fut cependant de nous enlever cette supériorité maritime que nous avions un moment arrachée à notre éternelle rivale.

Le peuple anglais se montra, dans cette circonstance, plus juste appréciateur^ dés faits que la nation française : à Paris, on accabla l'amiral vaincu d'épigrammes , de satires et d'outrages; à Londres, on plaignit son malheur, on admira son héroïque courafge, et, soit justice, soit orgueil, on lui rendit dés hommages peut-être exagérés.

Au reste, toute la France, loin d'accuser les ministres de ce reverk, s^empreissa de seconder leurs efforts. La capitale offrit au rôi un Vaisseau à trois ponts; plusieurs viHes imitèrent cet exemple, et d'innombrables souscriptions facilitèrent les moyens de réparer promptement nos pertes et de presser vivement la guerre.

Tandis que la France jouissait avec fierté de la gloire acqiiise par ses armes, du spectacle d'une armée anglaise passant sous lés fourches câudines, des conquêtes aussi importantes (jue nombreuseis faites datis les Antilles , de celles du Sénégal et de Minorque; enfin, lorsque tarit de succès la maintenaient au premier rang des puissancefs européennes, l'opinion publique, agitée au dedans et

ou SOUVENIRS. a63

irritée par de grandes fautes d'administratioa intérieure, annonçât déjà, par des murmures ^ par des libelles et par des chaasons, une grande et prodiaine explosion, et un combat opiniâtre entre l'antique état social et un état nouveau , ^!itre les préjugés et les principes, entre le pouvoir et la liberté.

Telle est Fétrange inconséquence de Fe^rit humain : ceux qui gouvernai^Eit la monardiie s'armaient contre un roi pour deux républiques ; ils soutenaient, par les plus pénibles efforts^ la cause d'un peuple ^i insurrection. Toute la jeunesse était excitée par eux à regarder comme des objets dignes de son admiration^ les républicains tels que Franklin, Washington, John Àdams, Gates et Green; nos drapeaux conduisaient à la victoire les drapeaux de l'indépendance, et tous nos jeunes courtisans , colonnes futures de la vieille aristocratie, couraient, sur les côtes de l'Amérique, puiser les principes de l'égalité, le mépris des privilèges et la haine contre tout despotisme, soit ministériel , soit sacerdotal.

En même temps, par une singulière contradicticm, la cour, inquiète de l'esprit d'opposition qui se manifestait, défendait aux journaux de prononcer le nom de M. Necker, dont le peuple insultait publiquement les adversaires, et portait aux nues les partisans. Le bailli Durollet , auteur

a64 BISMOIRE5

de Topera ^Iphigéniey reçut , au foyer de lâ Co« médie, des affronts sanglans, pour avoir parlé avec mépris du ministre disgracié. A toifô le» théâtres on saisissait avidement, et avec une sorte de fureur ^ toutes les paroles qui pouvaieivt &ire allusicHi à une autorité arbitraire et à un exil injuste.

\2 Histoire philosophique de l'abbé Raynal était alors l'objet d'un enthousiasme général ; ce n'était pas seulement le mérite réel de cet important ouvrage qu'on admirait, c'étaient les déclamations les plus violentes qu'on y trouvait contre les prêtres, contre le pouvoir monarchique, et contre l'esclavage des nègres. L'auteur ne s'y bornait pas à parler avec éloquence contre une oppression si injuste, contre un trafic si contraire à la religion et à l'humanité; il provoquait, en quelque sorte , ces nègres infortunés à une vengeance, qui, depuis, ne fut que trop générale et trop cruelle.

On aurait dû profiter de ses conseOs et réfuter ses erreurs; mais il ne Êdlait pas proscrire un livre qui était dans toutes les bibliothèques, et auquel la proscription ne faisait que donner, dans l'opinion , un nouveau prix. Cependant M. l'avocatgénéral Séguier fit contre ce livre un réquisitoire fulminant; l'auteur fut décrété de prise de corps , l'ouvrage condamné à être brûlé, et cette

ou souviNins. a65

condamnation devint pour l'abbé Raynal une espèce d'apothéose.

 la même époque , un membre de l'Académie Française, un de nos meilleurs historiens , l'abbé Millot y vit son Histoire condamnée en Espagne par l'inquisition; le célèbre Olavidès, qui venait de défricher et de civiliser la Sierra-Morena, fut jeté dans les prisons de ce farouche tribunal, parce qu'il avait traduit en espagnol l'ouvrage de l'abbé Raynal. Je me souviens de lui avoir en- v tendu dire, lorsqu'il se fut échappé de son cachot , qu'un des chagrins les plus insupportables de sa captivité avait été de se voir condamné^ pour pénitence, à lire matin et soir les œuvres de frère Louis de Grenade , et celles d'un autre moine aussi stupide : « Eh bien! lui répondis-je, voilà le supplice des anciens renouvelé : vous avez été damnatus ad bestias. »

Aucun service rendu; aucun rang, aucune autorité ne mettait à l'abri de cette tyrannie monacale. Le conquérant de la Floride, l'amiral Solano , l'éprouva lui-même : on avait trouvé chez lui un exemplaire de V Histoire de l'abbé Haynâl ; l'aumônier de son vaisseau jeta avec emportement le livre dans la mer , menaça l'amiral des arrêts de l'inquisition , et le contraignit , pour expier sa faute, à Élire une pénitence publique. Il était, comme ou le voit, difficile de tomber dans des

«66 IIIJMOIIIE^

contradictions plus frappantes, en faisant sentir au peuple , avec amertume , les coups du pouvoir arbitraire, au moment où on l'appelait aux armes pour la défense d'un autre peuple qui Venait de s*en affranchir*

Quoique jeune encore, et pak* conséquent entraîné par l'esprit de mon temps , ce tourbillon ne fermait pas totalement mes yeux sur les bizarreries de nos inconséquences; je me souviens toujours de Tétonnemcnt avec lequel j'entendis toute la cour , dans la salle de spectacle du château de Versailles , applaudir avec enthousiasme Brutus^ tragédie de Voltaire, et particulièrement ces deux vers :

Je suis fils de Brutus, et je porte en mon cœur La liberté gravée et les rois en horreur.

Quand les premières classes d'une monarchie se fanatisent à ce point pour les maximes les plus outrées des républicains , une révolution ne doit être ni éloignée ni imprévue; mais aujourd'hui cependant, les pltis ardens ennemis de toute liberté, et les plus zélés défenseurs de l'antique état social, ont oublié complètameat à quel point ils avaient eux-méme poussé le peuple sur la pente rapide où il ne fut bientôt plus possible de l'arrêter.

Tout le conseil du roi n'était pas unanime à

ou SOUVENIRS. 267

regard de ces mesures inconséquentes: le gardé des sceaux et le ministre de Paris étaient les seuls qui conseillaient ces rigueurs intempestives; ils luttaient maladroitement contre Fesprit public , combattaient par des ordonnances et par des arrêts, la cause de la liberté, que le gouvernement soutenait par ses arrhes , et se montraient semblables à ces torrçadors qui, dans les jeux sanglans de TEspagne , aiguillonnent long-temps par des blessures légères le taureau, dont ils changent ainsi la colère en furie. Ils irritaient par là imprudemment l'opinion publique, au lieu de radoucir et de l'éclairer.

Les ministres de la guerre et de la marine gémissaient de ces erreurs , sans y prendre part, et s'occupaient, avec autant de sagesse que d'activité, à remplir dignement les devoirs que leurs places leur imposaient. Notre marine, vaincue et détruite dans la déplorable guerre de sept ans, reparaissait soudainement, aux yeux du monde étonné, forte, nombreuse, instruite, disciplinée. Le géant d'Albion, surpris et ébranlé, voyait inopinément en elle une rivale puissante, qui lui disputait avec fierté l'empire des mers.

M. de Castrîes, habile dans ses plans , actif dans &es travaux , ferme dans ses résolutions , éclairé dans ses choix |gt inaccessible aux manœuvres de l'intrigue, combattait, avec un égal courage , les

^68 MIÉHOIKES

ennemis de la France et les intrigans de la cour. On doit lui attribuer en grande partie les succès de la campagne de 1781, et l'éclat de ce dernier rayon de gloire qu'elle jeta sur le règne de Finfortuné Louis XVI. Il fut parfaitement secondé par mon père. Tous deux, unis par l'amitié la plus intime, étaient animés du même esprit d'ordre , de justice et de bien public. Le devoir était tout pour eux ; ils comptaient pour rien la faveur : tous deux voulaient servir dignement le monarque , et se souciaient peu de plaire à ceux qui préféraient leurs intérêts aux siens.

Comme alors toute la noblesse de France , par coutume et par préjugé, n'avait d'autre carrière que celle des armes, le ministre de la guerre, plus que tout autre , était sans cesse en butte aux manœuvres, aux intrigues, aux sollicitations, aux importunités des grands et aux caprices de la faveur. Chaque prince voulait hâter l'avancement de ceux qui lui étaient attachés; chacun des grands personnages de l'État poussait vivement la fortune de ses parens et de ses protégés.

La reine elle-même, dont la bonté naturelle savait rarement résister au plaisir d'accorder des grâces, attaquait sans cesse la fermeté du ministre qui voulait maintenir les réglemens, et reprochait quelquefois à mon père de manquer pour elle de complaisance et de gratitude. Une ou deux

ou souvEmiis. ^69

fois, irritée de ses refus, elle employa, pour lui forcer la main , le crédit que la tendresse du roi lui donnait.

Le frère d'un homme revêtu d'une des grandes charges de la cour, s'était attiré beaucoup de détracteurs par sa conduite incertaine et faible; Fopinion publique l'avait même plus sévèrement inculpé, lorsqu'il était employé à la tête d'un corps dans la guerre de Corse. Il sollicitait la place d'inspecteur «général, fonction alors réputée très importante.

Mon père voulait avec raison la donner à un des officiers-généraux plus anciens et plus estimes; mais la reine, qui le protégeait, décida le roi à donner l'ordre à mon père de faire cette injuste nomination. Il obéit, mais en même temps il offrit sa démission au roi , qui la refusa ; et , lorsque le nouvel inspecteur vint , suivant l'usage, remercier le ministre, celui-ci lui répondit a qu'il » ne lui devait aucune reconnaissance, qu'il s'était » au contraire opposé de toutes ses forces à une » faveur peu méritée, et que c'était à la reine ]» seule qu'il devait cette préférence. »

L'humeur de cette princesse fut extrême; elle me fit dire de venir chez elle, me détailla longneaient et avec vivacité tous les sujets de mécontentement que mon père lui donnait. Je lui représentai alors avec force combien il était malheureuj^

%'ja MEMOIRES

pour les princes de se laisser ainsi tromper et în riter par les personnes qui les entouraient, et qui cherchaient assidûment à leur faire sacrifier l'intérêt général aux intérêts privés. « Mon père, » ajoutai-je , n'oubliera jamais , madame, que c'est » à votre majesté qu'il doit son élévation ; mais il » ne croit pouvoir inieuif vous marquer sa recon- » naisss^nce qu'en servant le roi avec conscience 3» et fidélité. Vous avez une armée pour vous ser- » vir et non pour vous plaire. Cette armée per- » dra toute émulation, si on continue, comme par » le passé, à préférer le crédit au mérite, et la » naissance aux services. Votre majesté a vu dans » quel état déplorable était réduite cette armée, » il y a peu dfî temps, par les complaisances et les » faiblesses d'im ministre contre lequel l'opinion » générale s'est si hautement manifestée. Tous les » grands de votre cour voulaient des commande* » mens; il n'y avait pas d evêque qui ne prétendit » faire nommer quelque colonel, point de jolie » femme ou d'abbé qui ne voulût faire quelque » capitaine. Ces abus ont cessé; l'ordre renaît; » l'espéranpe se ranime, et vous en voyez les heu- » reux fruits par l'ardeur et les succès de nos » troupes dans les deux mondes. Pourquoi souf- » fririez-vous qu'un si grand bien ne fût qu'illu- » soire et de peu de durée?»

ce Mais, reprit la reine, je ne demande pas d'in-

on SOUYSlflRS» ^71

» justice ; je crois seulement pouvoir foire accorder » des préférences à des militaires qui ont biea » servi , et dont le pom et l'attachement méritent * des égards. Votre père n'en a point pour moi; » il veut m'ôter tout moyen d'obliger; ses règles » minutieuses, qu'il m'oppose toujqurs , le font » accuser de dureté et de pédanterie; c'e^t uno ^ vraie barre de fer : il ne regarde pas comme ua » titre suffisant l'attachement au roi et à la reine. » Je n'ai point cru , en le faisant nomn^er ministre) » qu'il me contrarierait sans cesse, et me priverait » du plaisir le plus doux pour moi, celui de faire ]» du bien et de rendre des services aux personnes » qui le méritent par leur attachement pour » nous. »

« Mais, madame, répliquai- je, votre majesté a » trop d'esprit pour m pas sentir que, toutes les » fois que mon père se trouve forcé de contrarier » vos désirs , il éprouve un chagrin e:^trême ; d'ail- » leurs, permettez-moi devons le dire, Jes détails » arides de l'administration militaire vous sont » étrangers ; vous seriez fort ennuyée s'il vous fal- » lait connaître toutes les ordonnances et tous les » réglemens fciits pour le bien du service, pour » établir dans Tarmée un ordre raisonnable et » même nécessaire. Les réglemens une fois signés » par le roi , le devoir d'un lûinistre est de les » ttuécuter strictement; s'il s'en écartait, il serait

^7^ MiMOIRES

» coupable, et il n'y aurait plus de règle; la fa- » veur ferait tout^ les bons et anciens service» » perdraient leur prix ; l'émulation cesserait d'exis- » ter dans l'armée^ et le mécontentement devien- » drait général. »

» JVIais qui vous parle, dit vivement la reine, > de violer toutes les ordonnances et de ne suivre » aucune règle ?» Je me tus , et je souris. «Allons ! » parlez, poursuivit-elle; voulez-vous me donner » à entendre que je fais à votre père des recom- » mandations déraisonnables? »

« Oui, madame^ mais sans vous en douter; vous 3 êtes trompée par ceux qui sollicitent votre pro- » tection; ils se gardent bien de vous dire, les » uns, qu'ils n'ont pas le temps de service néces- » saire; d'autres, que leurs négligences ne méri- » tentpas d'avancement; enfin, la plupart vous » laissent ignorer que leurs concurrens ont des V droits meilleurs et plus anciens. »

« Fort bien , répondit la reine , cela peut arriver » quelquefois; mais pourquoi votre père, au lieu » d'un refus sec et inconvenant, ne vient-il pas » m'en expliquer les motifs? » — « Il le voudrait » certainement, madame; mais vos occupations » et les siennes lui en laissent rarement la possi- » bilité. »

« Écoutez, me dit-elle enfin avec la grâce qui » lui était familière, je veux croire qu'il n'a null»

ou SOUVENIRS. 173

» intention de me désobliger; je compte sur sa y» reconnaissance, j'estime même sa sévérité un » peu trop rude; je conviens que par facilité je » me laisse aller souvent à des recommandations » pour des personnes dont je ne connais pas bien » les droits : J'aime qu'on ne me quitte jamais » mécontent. Mais , pour éviter dorénavant toutes » ces tracasseries, il faut, toutes les fois que j'at- » tacherai quelqu'importance et que je mettrai » de l'insistance à une demande, que votre père » vienne me parler, ou vous charge de m'expli- » quer les raisons qui l'empêchent de me satis- » faire; dites-lui que nous sommes raccommodés, » que je lui en veux seulement de l'humeur avec » laquelle il a offert sa démission : ni le roi ni » moi nous ne voulons l'accepter; car nous som- » mes persuadés qu'il ne veut que le bien de notre » service , et qu'il est plus capable que tout autre » de le faire. »

Je fus très content de porter à mon père ces paroles obligeantes. Il suivit la conduite que la reine avait prescrite; et je dois assurer avec vérité que depuis , lorsque de semblables contestations survinrent à propos de quelques nominations importantes, la reine accueillit sans himieur et approuva sans difficulté tous les refus que mon père opppsait à l'intrigue, et dont je fus plusieurs fois chargé de lui expliquer les raisons. Ce fut

^74 BriMOIRES

ainsi qu'une circonstance, qui d'abord avait paru si contraire à nos intérêts, augmenta l'estime que cette princesse avait pour mon père, et la faveur dont elle daignait m'honôrer.

Je me souviens encore d'un autre fait qui peut prouver la nécessité où l'on se trouvait de soutenir une lutte continuelle contre la faveur et la puissance. On avait récemment recréé, pour M. le prince de Condé, la charge de colonel-général de Finfenterie. Rien de plus naturel que d'en revêtir un prince du sang qui avait su , à la tête de nos années , soutenir brillamment un nom cher à la France et familier avec la victoire; mais, en même temps, il était très politique de ne la rendre qu'honorifique et de la dépouiller du pouvoir réel qu'elle avait eu dans les mains d'hommes tels que le duc d'Épernon , à Une époque où subsistaient encore trop de vestiges de l'ancienne anarchie féodale.

Cepefndant, comme on n'est jamais juste et impartial dans sa propre cause , M. le prince de Condé réclamait vivement une partie des anciens privilèges de sa charge, et se plaignait amèrement de la résistance du ministre qui contrariait ses vues. Ce prince , m'ayant invité à venir chez lui, me dit qu'il savait que j'avais un grand crédit sur l'esprit de mon père, et que je ferais une chose qui lui serait très agréable , si

ou SOt7V£HlUS. à^5

j.'employais ce crédit à lui faire rendre des prérogatives qu'on ne pouvait lui refiiser sdns injustice.

Je l'assurai vainement qu'on l'avait induit en erreur, que j'étais trop jeune et beaucoup trop inexpérimenté pour avoir quelque ascendant sur un caractère aussi ferme , sur un esprit aixssi éclairé que celui de mon père. « D'ailleurs, ajou- » tai^je, il faut qu'il ait de bien puissans motifs » pour s'opposer au désir de votre altesse ; mais » je le connais trop pour ne pas devoir vous dire » que, si, après une mûre réflexion ^ il trouve de y> graves inconvéniens au rétablissement des pi*i- 31 viléges que vous réclamez^ rien au monde, si ce » n'est un ordre ^>écial du roi, ne fera changer sa B détermination. »

(( Je vous prie cependant de l'essayer^ répondit » le prince ; vous avez heau dire, Je sais fort bien » que votre père a en vous une entière confiance; D je vous offre une occasion de m'obliger, ne la » négligez pas : vous êtes colonel ; je suis i^pelé i> par mon nom et par mes services au coraman* I» ment de nos armées,, dès qu'une guerre sérieuse 1» aura Ueu en Europe. Je vous saurai gré du ser- » vice que vous me rendrez , et vous deviez s^itir >» de quelle utilité doit être alors, pour un jeun« >» colonel, la bienveillance d'im chef qui peut à p son gré donner des occasions de se distinguer,

» et par là faire acquérir des droits à un avance- » ment rapide. »

J'avoue que je me sentis vivement blessé en voyant que le prince me supposait capable de chercher, par des vues d'intérêt personnel, à obtenir de mon père une chose contraire à son opinion et à ses principes ; aussi je me bornai k répondre au prince , que je rendrais un compte fidèle à mon père de l'entretien dont son altesse venait de m'honorer. Il me salua sèchement, assez surpris probablement d'une candeur et d'une fierté qu'il n'attendait pas d'un jeune courtisan.

Je me retirai et j'allai retrouver mon père qui m'approuva pleinement. Le prince n'obtint point ce qu'il demandait; le roi résista comme son ministre , et je rends trop de justice aux qualités nobles et éminentes de M, le prince de Condé pour croire, malgré la froideur qu'il me témoigna depuis, qu'il conservât un vrai ressentiment d'une conduite qu'il devait intérieurement estimer.

Je ne citerai plus ici qu'une dernière anecdote relative à l'administration de mon père. Celle-ci est plus importante par ses résultats , puisqu'elle a donné lieu à une fausse opinion, aujourd'hui si répandue , qu'il est peut-être impossible de la changer. Il est ainsi des erreurs accréditées qui deviennent historiques. Au surplus, ce n'est pas dans l'espoir de détruire complètement celle dont

ou SOUVENIRS. ^77

je parle que j'écris ceci;, mais , en racontant les faits exactement tels qu'ils se sont passés, je crois remplir mon devoir.

Tout le monde en France a cru et dit que mon père avait, par une ordonnance, exclu tout le tiers- état du service militaire, en exigeant, de ceux qui voulaient obtenir le grade d'officier, des preuves de noblesse vérifiées et certifiées par le généalogiste de la cour , M. Chérin.

Cette ordonnance a été constamment l'objet, d'abord de vives plaintes, et plus tard de violentes déclamations contre l'orgueil injuste et aristocratique du ministre. Elle fut même généralement considérée, parles hommes les plus sages de toutes les classes, comme une mesure intempestive , inconvenante, totalement opposée à l'esprit du siècle ; enfin , comme une des causes les plus efficaces de ce mécontentement universel qui disposait les esprits à une révolution.

S'il était question, les faits fiissent-ils aussi vrais qu'ils sont inexacts, de justifier à cet égard la mémoire de mon père , rien ne serait plus facile. Je prouverais d'abord qu'il est souverainement injuste de juger les lois et les ordonnances d'un ancien gouvernement monarchique et aristocratique, d'après les principes d'un gouvernement représentatif et populaire. Les lois doivent être Élites selon la nature des institutions; leur

a 78 MEMOIRES

but est de les soutenir, de les défendre, de les fortifier , et dans un pays où depuis dix siècles Faristocratie , c'est-à-dire la noblesse , avait joui d'une grande partie des droits de la souveraineté, il était très naturel, après avoir perdu successivement ses plus importans privilèges de féodalité et de seigneurie,- qu'elle voulût au moins conserver le dernier de tous, celui des armes, qui jamais ne lui avait été contesté.

Mais il ne s'agit point ici d'avoir recours à ce moyen de défense; il toucherait peu de personnes, et je le soutiendrais mal, parce qu'il est contraire à mon opinion personnelle , qui dès ce temps me faisait désirer, dans le but même le plus salutaire à la monarchie , toutes les réformes eligées par les progrès des lumières et de la civilisation : j'étais fermement convaincu que , sans cette sagesse , de grands malheurs et de grandes secousses devenaient inévitables.

La justice que je veux et que je dois rendre à mon père , n'a besoin, pour être évidente, que du récit fidèle des faits ; ils démontreront d'abord que la farheuse ordonnance qu'on lui reproche, n'a point produit dans les droits des individus les grands changemens qu'on lui attribue ; et qu'elle n'a fait que modifier les moyens d'exécution d'un ordre de choses établi précédemment.

De plus, on verra clairement, par le même

ou SOUVENlilS. ^79

récit, qiic cette ordonnance, après de longs débats, a été rendue par la volonté de la majorité du conseil , contre l'opinion de mon père , qa\ s'y est opposé avec force , et qui , en cédant , ainsi que le prescrivait son devoir , a su y insérer, par la rédaction , plusieurs modifications pour en adoucir la rigueur.

J'aurais exposé beaucoup plus tôt ces faits au jour; mais, tant que la tourmente révolutionnaire a duré, j'ai dû me conformer à la défense express^ de mon père : il ne voulait pas d'une apologie qu'on aurait pu attribuer à la crainte des passions de la multitude. Aujourd'hui , comme on ne peut plus raisonnablement me soupçonner de vouloir flatter la démocratie, «n justifiant mon père d'une mesure si conforme à l'esprit de l'aristocratie , qui reprend actuellement une partie de son ancienne prééminence , je crois pouvoir dire tout ce qui est vrai.

On se rappelle qu'à l'époque où mon père était ministre , l'esprit d'innovation se manifestait partout; et, au moment où nos citadins se passionnaient pour les institutions anglaises, nos militaires , indignés des échecs reçus dans la guerre de sept ans, s'efforçaient de devenir Prussiens, et d'imiter, autant qu'ils le pouvaient, les troupes du grand Frédéric , leur vainqueur.

On ne parlait généralement que de réformes,

a8a MiÊMoiR^s

que de tactique nouvelle et de suppression d'abus. Le roi , ne voulant ni résister sans prudence , ni céder sans motifs à cette fermentation des esprits, avait chargé un comité, composé des vingt -quatre inspecteurs d'infanterie et de cavalerie, d'examiner à fond toutes les parties de l'administration militaire , et de rendre compte de leur travail au ministre , par un rapport que celui-ci devait soumettre, avec son avis, au roi , dans sou conseil.

Ce rapport, discuté pendant plusieurs mois, fut remis à mon père. U contenait l'analyse des nombreuses réclamations qui affluaient de toutes parts sur l'organisation de notre armée , sur la tactique , et principalement sur les abus introduits dans le mode de nomination aux emplois.

Les inspecteurs avaient accueilli les plaintes d'une foule de nobles qui prétendaient que, ne pouvant , sans déroger, entrer dans d'autres carrières que celle des armes , ils la voyaient désormais presque fermée pour eux , tant par les effets, d'une paix de dix années , qui rendait plus rares les vacances des emplois , que par la facilité abusive avec laquelle on laissait éluder les ordonnances qui exigeaient , pour être nommé officier, des certificats de noblesse signés par quatre gentilshommes.

« Ces certificats , disaient-ils , se donnent fré--

Otf SOUVEI^IRS. 18 1

» quemment à des roturiers par de jeunes gen- » tilshommes obérés, et qui trouvent ainsi le » moyen de se libérer de leurs dettes. Cette y> fraude insupportable, ajoutaient-ils, prive la » noblesse pauvre de tout moyen d'obtenir des » emplois, que leur enlèvent journellement les » jeimes gens riches du tiers-état. »

liOrsque mon père porta ce rapport au conseil, il combattit avec chaleur l'opinion des inspecteurs et leurs conclusions favorables aux réclamations àe la noblesse. « La fraude dont on se plaint , di- » sait-il , fût-elle aussi fréquente qu'on lesuppose^ » ne ferait que prouver l'impossibilité de conser- » ver un ordre de choses que tout le monde veut » éluder , parce qu'il n'est plus en harmonie avec » nos mœurs, avec les progrès en instruction et 3 en richesses d'un tiers-état qui s'offense de cette » humiliation. Comment voulez-vous qu'on sup- » porte l'idée de voir que le fils d'un magistrat » respectable, d'un négociant estimé, d'un in- » tendant de province, chargé d'une des plus » importantes branches de l'administration , soit » condamné à ne pouvoir servir l'État que comme » soldat , ou à ne parvenir au grade d'officier qu'à » un âge avancé, après avoir vieilli dans les rangs » les plus subalternes? Il vaudrait bien mieux atta- » quer le préjuger déraisonnable qui ruine toute » la noblesse, en ne lui permiettant d'autre activité

)8a MEMOIRES

» que œlle des armes ; la loi dont elle réclame » Fexécutiou tombe en désuétude, parce qu'elle est » contraire aux mœurs du temps; et vainement » voudrait-on la ressusciter, il ne serait ni rai- » sonnable ni juste de vouloir lui rendre de noui> velles forces ; au fond elle est inutile : car, quoi » qu'on en dise, la noblesse sera toujours sûr« » par sa position , par son crédit , d'obtenir la » préférence pour le plus grand nombre des no<^ » minations; et de plus cette loi ressuscitée, san^ V satisfaire toute les prétentions des classes pri-r » vilégiées, exciterait le mécontentement général » de toutes les autres. »

Certes la raison la plus mûre , Tesprit le plus équitable avaient dicté cet avis; cependant l'opinion contraire prévalut , et il fut décidé que dorénavant ce serait iVf . Chérin , généalogiste de la cour, qui délivrerait les certificats de noblesse, précédemment donnés et signés par quatre gentilshommes.

Mon père reçut Tordre de faire une ordonnance conforme à cette décision. Il obéit; mais, en la rédigeant, il excepta de l'obligation des preuves prescrites, les fils de chevaliers de Saint- Louis et les emplois d'officiers dans plusieurs corps de troupes légères, de sorte que, indépendamment des moyens d'avancement assurés aux longs services et offerts par les chances de la

OIT SOUTENIltS. a 83

guerre , le tiers-état eut peut-être , depuis cette ordonnance, plus de facilité qu'auparavant pour entrer dans la carrière militaire.

Cependant on fit peu d'attention à ces adoucissemens; on parut même oublier l'ancien état de choses et les preuves de noblesse précédemment exigées. Enfin, il passa pour constant que c'était mon père qui avait infligé au tiers-état une exclusion humiliante, et son ordonnance devint le but principal vers lequel se dirigèrent tous les traits de la malveillance et d'une haine déjà trop vive de l'ordre plébéien contre celui de la noblesse: voilà les faits dans toute leur vérité; l'opinion publique , jusqu'ici trompée , les jugera.

Personne, je crois, n'aurait dû être plus à l'abri de pareils reproches que mon père : sous des formes sévères, il était humain, généreux; il cherchait partout le mérite, l'encourageait, le défendait contre l'intrigue, et le récompensait • jamais sa justice ne rejetait une réclamation fondée; jamais son activité ne laissait de lettres convenables sans réponse; jamais il ne fermait l'oreille aux bons conseils, ni même aux avis qui pouvaient l'éclairer sur ses fautes.

L'habileté , l'intelligence^ l'assiduité à remplir ses devoirs, l'ancienneté des services, les nombreuses blessures, les actions brillantes étaient les seuls titres valables à ses yeux. Aussi les vieux officiers,

^84 ]II]éMOIR£S

les vieux soldats le chérissaient et vantaient sa bonté; les guerriers couverts de cicatrices aimaient à compter les siennes : les jeunes courtisans seuls se plaignaient de sa sévérité et de son attachement rigoureux aux règles et à la discipline. • L'ordre et l'économie lui donnaient les lïioyens de multiplier, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les récompenses dues à des services réels* U trouva même , dans de sages épargnes , la facilité de recréer une caisse de pensions en feiveur des plus anciens chevaliers de Saint- Louis.

Jusqu'alors nos soldats couchaient trois dans un même lit; ce fut lui qui ordonna que désormais ils n'y seraient plus que deux. Le désordre régnait dans les hôpitaux; les dépenses de cette partie si importante de l'administration étaient excessives et mal dirigées : d'après les mesures qu'il prit » ces hôpitaux coûtèrent moins, et continrent plus de malades mieux soignés.

- Son ordonnance sur cette matière reçut dans le temps des éloges universels. Par ses soins, l'instruction des officiers fit de grands progrès. On venait de toutes parts admirer la belle tenue de nos troupes , leur exacte discipline , et la régularité de leurs manœuvres. Les commandemens les plus importans furent toujours donnés par lui à des chefs désignés à sa confiance par l'estime publique ; et ceux qui se distinguèrent si éminem-»

ou souvEiriRs. a85

ment dans la guerre d'Amérique, rendirent une pleine justice à la sagesse de ses instructions.

Il avait le premier conçu et présenté au roi l'idée de la création du corps de l'artillerie légère et de celui de l'état -major, auxquels depuis nous dpmes une si grande part de notre gloire ; enfin , malgré la difficulté des circonstances et les exigences de la cour, le fonds des pensions militaires , qui , sous tous les autres ministres, s'était annuellement augmenté , ne reçut aucun accroissement pendant son ministère, qui dura* sept années^ parce qu'il eut la sage fermeté d« ne jamais accorder de pensions nouvelles qu*fen exacte proportion* avec les extinctions des anciennes.

Telle fut sa vie ministérielle, aussi respectable à la cour qu'elle l'avait été dans les camps. On pardonnera sans doute ces détails au sentiment qui les dicte : si l'oubli des méchans est une maxime salutaire , ajoutons-y que tout le monde doit s'unir pour préserver de l'oubli les hommes de bien ; c'est le meilleur moyen d'en augmenter le nombre, malheureusement trop rare en tout temps et surtout dans les postes élevés^ qui sont en butte à tant de jalousies, à de si séduisantes tentations , et perpétuellement entourés de tant d'écueils*

S(i mon père^ malgré sa justice, rencouitrait en-* core des ingrats et des mécontens , il faut avouer

à86 xiMQlRES

que j'étais iin peu de ce nombre : car , malgré toutes mes sollicîtattons, ne Voulant faire en ma faveur de passe-droits à pertonne, il m'avait toujours refusé les moyens de partager en Amérique les psdmes cueillie par plusieurs de mes compagnons d'armes.

Enfin cette gràoe tardive me 6it accordée; le vicomte de NoaiUes ayant obtenu, après la prise d'Yorktown , le commandement en chef d'un régiment qui était en France, je fus nommé à sa place colonel en second du régiment du Smssonnais; je quittai sans regret les dragons d'Orléans^ malgré l'affection que j'avais pour eux, et je reçus l'ordre de partir et de m'embarquer pour aller rejoindre mon nouveau corps dans les États-Unis.

Après avoir si longuement et si vivement désiré de combattre, j'espérais faire une campagne vive et brilkuite, qui terminerait la guerre par la prise de New- York , et peut-être ensuite par la conquête de la Jamaïque : car tel était alors le projet des ministres.

lxH*$que j'arrivai à firest, les premiers jours d'avril 17^^^ j'y trouvai plusieurs frégates qai nous attendaient , ainsi qu'un convoi nombreux de vaisseaux marchands , de bâtimens de trans^ port, que nous devions escorter; il y avait aussi dans le Bdéme pcMrt deux hataHlons- de tiscrues destinées à renforcer l'armée de Bochambeau.

ou SOITyENÎRS. 287

Je reçus Tordre d'en prendre le commandement , de les inspecter et de les dresser à l'exercice jusqu'au moment du départ. Je remplis avec exactitude ce devoir minutieux. Cette ennuyeuse occupation se prolongea beaucoup plus que je ne l'avais pensé.

Une escadre anglaise , informée de nos préparatifs et favorisée par les vents qui nous étaient contraires , nous bloquait et croisait devant la rade, daps l'intention de nous attaquer et de s'emparer de notre convoi.

Nous apprîmes, dans ce moment, la triste nouvelle de la défaite de M. de Grasse , et ce revers excita parmi nous, non le découragement, mais au contraire un redoublement d'ardeur.

Enfin, les vents changèrent et nous donnèrent Tespoir prochain de sortir de ce triste port où nous étions comme aux arrêts. Nous reçûmes Tordre de laisser à Brest notre convoi et de nous embarquer sur ia Gloire , frégate de trente-deux canons, qui en portait de douze.

A l'époque de ce premier embarquement, on plaça avec moi sur la Gloire MM. le duc de Lau- «un, le prince de Broglie, fils du maréchal; le baron de Montesquieu, petit-fik de l'auteur de 1! Esprit des Lois; le comte de Loménie, qui depuis périt victime de la révolution ; un officier anglais nomiméSheldon;Polarski, gentilhomme polonais;

a88 H£HOIR£S

le baron Liliehorn^ aide de camp du roi de Suède, et le chevalier Alexandre de Lameth , qui depuis rendit de grands services à son pays ; il y devint célèbre par ses talens , par son habileté administrative, par son caractère , par son noble dévouement à sa patrie, par ses principes constitutionnels, et par les proscriptions qu'ils lui attirèrent.

De ce moment datèrent son amour pour la liberté et notre amitié, sentimens qui , depuis quar rante ans, dans son âme comme dans la mienne, ont conservé toute leur force.

Il était difficile de trouver un compagnon de voyage plus aimable que le duc de Lauzun ; son caractère était facile, son âme généreuse, sa grâce originale et sans modèle. Il me montra une courte lettre de M. de Maurepas , auquel il avait vivement recommandé une affaire qui l'intéressait Cette lettre , en quatre lignes , domiait une juste idée du caractère enjoué et de l'humeur légère de ce vieux ministre : « Je n ai pu y lui disait-il, TU parvenir à faire ce que vous désiriez; vous n'a-- » i^iez dans cette occasion pour vous que le roi et » moi : voilà ce que c'est que de s'encanailler. »

Les impressions qu'éprouvait alors cette jeunesse belliqueuse, s'arrachant avec ardeur à ses foyers , à ses plaisirs , à ses affections , pour chercher, dans un autre monde, les travaux et les périls, étaient dignes d'observation, et auraient

ou SOUVENIRS. aîJg

pu annoncer aux esprits clairvoyans les changemens grands et prochains qui devaient s'opérer en Europe.

Ce n'était plus, comme autrefois, des chevaliers cherchant , ainsi que les héros normands y à la pointe de l'épée , des aventures et des principautés ; ou des guerriers guidés , comme les croi-' ses, par un pieux Êinatisme; des Anglais et des Français aventureux, ou des Espagnols cupides, qui , altérés de la soif de l'or, couraient ensanglanter et dépeupler un n^onde découvert par Colomb. Ce n'était même plus uniquement le désir de gloire et de grades qui avait fait briller les épées françaises dans toutes les guerres que se faisaient les différentes puissances de l'Europe.

Quelques-uns étaient encore cependant conduits exclusivement par ce dernier motif; mais la plupart d'entre nous se trouvaient animés par d'autres sentimens : l'un très raisonnable et très réfléchi , celui de bien servir son roi et sa patrie, de tout sacrifier sans regret pour remplir envers eux ses devoirs ; l'autre plus exalté , un véritable enthousiasme pour la cause de la liberté américaine.

Un autre siècle naissait; tout changeait de mobile et de but. Il était assez extraordinaire de voir de jeunes courtisans partant pour la guerre au lAom de la philanthropie , de cette philanthropie i. 19

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qui devrait la faire détester, et des officiers qui, par l'ordre d'un gouvernement absolu, s'élançaient en Amérique, d'où ils devaient rapporter en France les germes d'une vive passion pour l'affranchissement et pour l'indépendance.

Je ne saurais mieux donner une idée de l'exaltation qui agitait alors nos esprits, quen citant quelques passages d'une lettre que j'écrivais à cette époque, et qu'après quarante-deux ans, je ne retrouve pas sans quelque plaisir.

(Rade de Brest, à bord de la Gloire, ce 19 mai xjSa.)

« Au sein d'une monarchie absolue, disais-je^ » on sacrifie tout à la vanité, au désir de la re- » nommée, qu'on nomme amour de la gloire, et » qu'on ne peut appeler amour de la patrie dans » im pays où im petit nombre de personnes , éle- » vées précairement aux grands emplois par la » volonté d'un maître , ont seules part à la légisi> lation et à l'administration , dans un pays où la » chose publique n'est plus que la chose privée , » où la cour est tout, et la nation rien.

)i L'amour de la vraie gloire ne saurait exister » sans philosophie et sans mœurs publiques -^ on «> ne connaît bien chez nous que l'amour de la » célébrité, qui peut porter au mal comme au. » bien; ce n'est point par des talens, mais par » faveur qu'on avance : il est plus profitable de se

ou soiiVEHiES. agi

n rendre agréable au pouvoir cju-utile au pays. « Aussi ^ au liçu de vouloir honorer sa patrie par » des vertus, Fenrichir par des monumens et l'é- » clairer par des lumières , on n'emploie son acti- » vite qu en intrigues* Les ambitieux ne craignent i> pas une mauvaise réputation, et n'en cherchent » pas une bonne et solide; tout ce qu'ils désirent, » c'est le bruit et l'éclat, tout ce qu'ils redoutent, » c'est le silence et l'obscurité : étranges égoïstes, » qui vivent toujours dépendans des autres, en » ne croyant vivre que pour eux-mêmes!

» Si je parais les imiter, cette apparence est » trompeuse : car je poursuis im but tout diÉfé- » rent du leur. Quoique jeune, j -ai déjà passé » par beaucoup d'épreuves , et je suis revenu de *) beaucoup d'erreurs : le pouvoir ailiitraire me » pèse; la liberté pour laquelle je vais combattre, » m'ilispire un vif enthousiasme; et je voudrais » que tnon pays pût jouir de celle qui est com- » patible avec notre monarchie , notre position » et nos mœurs; mes affections mêmes fortifient » mes opinions actuelles.

» Uni par d'heureux liens avec la petite-fille du » chancelier d'Aguesseau, mon plus vif déàir , en » suivant une autre carrière que celle de cet il- » lustre magistrat , est de m'élever à la hauteur » de ses immortels principes de vertu , de justice 9 et d'mnour pour la patrie. En lisant ses discom*s

29» ]lf£MOIR£S

» et ses. écrits, on sent évidemment que çt mi- » nistre d'un monarque absolu pé perdait jamais » de vue l'intérêt public , les droits des citoyens , » et les limites prescrites au pouvoir par Téter- » nelle raison et par les lois fondamentales de n l'État. Ce grand magistrat, si dévoué à son roi, » portait dans les tribunaux , dans la législation » et dans l'administration , toute l'indépendance :d et toutes les vertus républicaines.

» Mon admiration pour v^n si npble n^odèle a » dissipé dans mo^ âme les iaux attraits d'une » folle ambition , du désir des richesses ; elle me » fait résister au tourbillon du monde. L'opinion » peu éclairée du vulgaire était la dernière idole » que j'encensais; mais elle s'est enfin montrée » à moi telle qu'elle est, assise sur l'ignorance, » égarée par la fortune, et ne nous présentant ï> qu'un encensoir de faux métal , qui ne s'agite :i^ que pour honorer le vice brillant , favorisé par » les caprices du sort.

» Je n'éprouve plus d'autre passion qiie celle » de mériter les suffrages de l'opinion publique , » non telle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait » être; l'opinion, par exemple, d'un peuple libre » dont un sage serait le législateur. Aussi , en me » séparant aujourd'hui de tout ce qui m'est cher, » ce n'est pas à un préjugé , c'est à un devoir que » je fais ce pénible sacrifice : magistrat, j'aban-

OtJ SOUVEIflRS. 293

fe donnerais les plus doux loisirs pour me rendre, » dès cinq heures, au palais, afin d'y combattre » l'injustice ; ministre , je m'exposerais à l'exil ,et j) au triste sort qu'éprouve la vérité dans les couVs, D pour y défendre la cause des opprimés ; guerrier, » je quitte ma fafnille et mes foyers^ tout ce qui » charme ma. vie , pour remplir strictement le* B devoirs d'un métier le plus noble de tous, quand » on l'exerce pdur soutenir une juste cause.

]» Tels sont les moti& qui me guident; il en est 31 un surtout plus fort que les autres , c'est celui » de m'élever au niveau de quelques êtres dont je » ne pui^ me rapprocher qu'à force de nobles » sentimens et de vertus. A présent, leur affection » est tout à la fois l'objet de mes regrets et le prix » de mes sacrifices. La seule chose qui me Console » de m'en éloigner, c'est de mériter de plus en » plus d'être aimé par eux. 3»

£»fin le signal du départ fat dofïtiié; tm nouveau passager, le vicomte de Vatidreuîl, se joi-^ gnit à nous, et notre frégate mit à la voile te 19 mai 1782, avec une brise assez frakhe pour nous faire espérer d'échappé)* à la vigilance de la flotte anglaise; mais à pekie étions-noils à trois lieues, qu'une tempête violente nous força de changer de route et de nous enfoncer dans le passage périUeux que Ton nomme le Mai de Tulin* guet y lieu fameux par beaucoup de naufrages.

Luttant adroitement contre les vents et les écueils, nous parvînmes à prendre le large; alors rapproche de vingt- deux vsdsseaux anglais nous contraignit, pour les éviter, de ranger la côte de très-près; et, comme le coup de vent devenait toujours de plus en plus violent, nous fumes en grand danger de tomber sur des écueils appelés les GlenanSj contre lesquels, peu de t^npsaupa* ravant, la frégate la Vénus s'était perdue.

Enfin le calme succéda à Torage; mais la guibre de notre frégate , cédant à Fimpétiwsité du vent , s'était brisée. Nous nous vîmes donc obligés d'ei>trer dans la Loire et de relâcher à Paimbœuf. Ainsi la fortune, contraire à nos vœux, semblait se plaire à nous enchaîner sur les rivages de la France.

Jusqu'au i5 de juillet, recevant tantôt Fordre de remettre à la voile , et tantôt l'injonction de retarder notre départ , nous ne fîmes , comme des caboteurs , que courir de port en port. De Brest nous étions venus à Nantes , de Nantes nous allâmes à Lorient, et de Lorient enfin nous nous rendîmes à Rochefort , où nous trouvâmes tjiigle , frégate de quarante canons portant du vingtquatre , et qui devait se rendre en Amérique de conserve avec nous.

M. le baron de VicMnénil , M. le duc de Lauzun , qui retournait en Amérique, montèrent à bord

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