‹ Mémoirs; ou, Souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · OIT SOUVENIRS · texte numérisé non relu

OIT SOUVENIRS

de VJigte; MM. de Vauban, deMelfort^ de Talleyrand , de Champcenetz , de Fleury, et plusieurs autres officiers s'y embarquèrent également. Le commandant de notre frégate était le chevalier de Vallongue , ancien officier de la marine royale , qui, malgré sa réputation de bravoure et d'habileté, et ses longs services, n'était encore parvenu qu'au grade de lieutenant de vaisseau.

. Le chevalier de La Touche commandait la frégate V Aigle. C'était un homme instruit, brave, spirituel, aimable, mais qui était rentré récemment au service de mer. De nombreux amis et l'appui du duc d'Orléans avaient accéléré son avancement; il était capitaine de vaisseau , et ce ne fut pas sans un peu d'humeur que M. de Vallongue se vit ainsi contraint de servir sous les ordres d'un officier moins ancien que lui y et qui était ce qu'on appelait alors un intrus dans la marine.

M. de La Touche aimait son nouveau métier, et en remplissait les devoirs' avec autant d'intelligence que d'honneur. Cependant, au moment de son départ, une passion qui dominait chez lui toutes les autres , lui fit commettre une assez grave faute dont le résultat, qui pouvait être beaucoup plus funeste, nous occasionna d'abord d'assez vives contrariétés, et ensuite un malheur qui tomba principalement siu* lui.

ag6 3IJI£BT01R£S

Une femme dont il était - violemment éprâ l'avait suivi de Paris à la Rochelle; les ordonnances ne lui permettaient pas de l'embarquer sur sa frégate , et cependant il ne pouvait se décider à se séparer d'elle. On verra bientôt quel fut l'étrange parti qu'il prit pour concilier, autant qu'il le pouvait, son amour et son devoir. Le 1 5 de juillet nous mimes à la voile, en même temps qu'un convoi marchand assez nombreux escorté par la frégate la Cérès.

Peu de temps après notre départ , au milieu de la nuit, et tandis que nos équipages étaient occo* pés à manœuvrer pour résister à un vent contraire qui s'était élevé avec assez de force, la£*égate la Cérès ^ en virant maladroitement, aborda notre frégate avec ime telle violence , que nous crûmes tous être tombés sur un écueiL

Cette secousse ne nous causa aucun dommage ; mais la Cérès en éprouva d'assez graves pour être contrainte de nous quitter et de rentrer avec son convoi dans le port. Les jours suivaus nous fîmes peu de chemin : il est vrai que le vent était faible. Cependant cette lenteur nous étonnait avec raison , car nous savions que FAi^le était beaucoup meilleure voilière que nous, et pourtant nous étions sans cesse obligés de diminuer de voiles pour l'attendre et ne pas nous en séparer.

£n6n nous remarquâmes qu'un vaisseau mar«

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' chand naviguait à la suite de V Aigle. Comme il était impossible qu'un tel navire pût marcher comme un bâtiment de guerre, nous vîmes bientôt , qu'après plusieurs messages de canots et plusieurs pourparlers , le commandant de t Aigle s'était décidé à prendre à la remorque le vaisseau marchand.

Le mystère fut alors éclairci , et il nous fut démontré que c'était la maîtresse de M. de La Touche qui retardait sa course , et qu'il voulait ainsi la traîner à sa suite. On peut bien croire que de cette manière notre navigation dut être très lente; nous fumes de plus contrariés par des calmes fréquens, de sorte qu'ayant employé trois semaines pour arriver aux Açores, ayant beaucoup de malades à bord , et craignant de manquer d'eau, M. de La Touche prit la résolution de relâcher dans quelque port de ce petit archipel.

Pendant cet ennuyeux trajet, nous n'eûmes d'autre distraction que la vue successive de plusieurs vaisseaux auxquels nous donnâmes chasse, conformément aux ordres du capitaine La Touche, espérant toujours que nous allions trouver un ennemi, livrer un combat et remporter une victoire ; inais chaque fois notre espoir fut déçu, et, en approchant de c^s bâtimens, nous reconnûmes que c'étaient des neutres ou des alliés.

L'archipel des Açores appartient aux Portu-

sgd BtEMOIRES .

gais : on relâche ordinairement à Fayal ; mais }e vent, qui était contraire, nous aurait fait perdre trop de temps, et, nous trouvant près de Tercère, la principale ile des Açores , et dont Angra est la capitale, nous y allâmes, comptant pouvoir j mouiller. Au moment où nous jetions l'ancre, on vint nous avertir que nous étions en danger de perditicm , à cause des courans qui nous a£FaIe* leraient infailliblement à la côte.

Le commandant du port refusa de nous y recevoir, quoiqu'on y vît quelques bâtimens mar* chauds ; cet officier nous fit dire que , le port étant exposé au vent du large , nos frégates n'y seraient pas en sûreté ; qu'il ne pourrait pas en répondre, et qu'ainsi il valait mieux que ces frégates croisassent devant la rade, pendant qu'elles enverraient chercher, dans leur3 chaloupes , les provisions et les rafraîchissemens qui nous seraient nécessaires : ce fut le parti que nous prîmes. A l'aspect de ces îles , ainsi qu'à celui des îles du Cap- Vert et des Canaries; à la vue de ces groupes d'amphithéâtres et de montagnes qui s'é-. lèvent isolées au-dessus de la surface du vaste Océan, il ne semble pas possible de douter de l'existence antique d'un continent submergé par une des grandes révolutions de notre globe. Indépendamment de toutes les observations nouvelles faites à cet égard par nos savans , un coup

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d'oeil suflSt pour démontrer que ces archipels sont les sommets de quelque chaîne de montagnes de cet ancien continent , englouti, depuis plusieiu*s milliers d'années, par les eaux.

Le récit des prêtres égyptiens que Platon nous a transmis est peut-être exagéré. U est difficile de croire qu'autrefois les Atlantes aient conquis une partie de l'Europe et de l'Afrique , et que le peuple d'ime seule ville, telle qu'Athènes, ait hattu, chassé et détruit ces fiers conquérans ; mais, cette exagération à part, on ne peut avoir vu les Açores, et douter de l'existence et de la submersion de l'Atlantide.

Au milieu des flots d'une mer immense, cetar* chipel isolé, bravant les ouragans, les volcans sous*marins et les tremblemens de terre qui sem- )>lent le menacer fréquenoment d'une nouvelle révolution, élève tranquillement dans les airs ses verdoyans amphithéâtres qu'embellit un printemps perpétuel. On y voit les fleurs, on y recueille les fruits de l'Europe, de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie. Le jasmin, l'oranger, le laurier, l'acacia, les roses embaument l'air de leurs parfums ^ et cet air est si pur qu'aucune vermine ne peut y vivre.

Lorsque nous vîmes de loin l'île de Tercère, elle ne se présentait à nos regards que comme une grosse montagne assez noire; mais, en approchant

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d'Angra, nom jouîmes de la vue la plus agréable. Cette montagne si sombre s'éclairdt; le sommet seul de son pic garde son aridité. De ce pic la montagne s'étend par une pente douce jusqu'à la mer, et présente à l'œil un amphithéâtre magnifique couvert de bois odoriférans , aussi variés par leur forme que par leur couleur. Ces bois se grou* peut pittoresquement , et laissent voir entr'eux des champs et des cultures de toute espèce, qui annoncent l'abondance et promettent le bon* heur.

Au bas d'un enfoncement où la mer va perdre sa furie, on aperçoit la ville d'Angra qui s'élève majestueusement le long de la montagne. Cette ville est grande et défendue par deux forts, dont les feux se croisent sur l'entrée do port. Plusieurs maisons de plaisance, propres et riantes, Uent in*sensiblement cette ville avec la campagne, et empêchent ainsi que les yeux n'éprouvent une tran<* sition trop forte, en passant de la vue des bâtiment réguliers à l'aspect champêtre des vallons.

I-<es Portugais, comme les Espagnols, possèdent des trésoi*s dont ils ne sentent pas la valeur; ils l'atténuent même par les vices de leur adminis* tration : contrariant la nature qui leur offre la richesse, ils la refusent par préjugé; par leurs faux calculs, préférant le monopole à la liberté, ils s'appauvrissent en refusant au commerce cette

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liberté qui peut seule lui donner la vie. Les Portugais visitent et connaissent presque seuls les Açores,

Les habitans de Tercère, jouissant avec éton* nement du plaisir si rare de recevoir des étrangers, m'assurèrent que, depuis soixante ans^ ils n'avaient vu à Angra que quelques passagers d'un vaisseau français et deux bâtimens anglais; encore n'y étaient-ils restés, coînme nous, que trois ou quatrq jours. Les autres nations leur sont totalement inconnues : aussi, pour toute espèce de lumières, ils sont à deux siècles de nous. Leurs vins, leur blé, leurs bestiaux et leurs oranges, n'ont pour débouch|ss que Lisbonne et les ports du Brésil.

Fayal, dont les côtes sont plus abordables et 1q port plus large, donne plus souvent asile aux na* vigateurs que le vent porte dans ces parages, Ils y achètent des vins fameux par leur saveur. On dit que Saint-Michel présente im aspect aussi riant que Tercère; mais la sérénité des habitans y est troublée par de violentes éruptions volcaniques, et par de fréquens tremblemens de terre. Le nom des îles Graciosa et Flores suffit pour prouver que la nature les a aussi richement dotées; mais elle^ Ipnt très petites, et personne n'y relâche.

Vers le commencement du XVnp siècle, il arriva dans cet archipel un phénomène qui effraya beauQpup les habitans : près de l'île de Saint-Mi-

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chel , une violente éruption volcanique lança tout* à-coup dans les airs une immense quantité de pierres enflamniées, et fit ensuite sortir du fond de la mer ime petite île qui avait environ trois lieues; elle exista trois ans, mais après die disparut insensiblement.

La résidence du gouvernement de cet archipel est la ville d' Angra. Toutes les autres îles y envoient des députés pour former le conseil du gouverneur. Ce gouverneur, lorsque nous y arrivâmes, était un homme des plus grandes maisons de Portugal. Ses troupes, peu nombreuses, assez mal tenues, étaient suffisantes pour la défense d'une île qu'on n'est point tenté d'attaquer, et où l'on trouve peu d'endroits propres à un débarquement; d'ailleurs ces points sont suffisamment défendus par des batteries.

Dès que je fus descendu de mon canot , je me rendis chez le consul de France ; il se nommait Peyrez. Dans sa jeunesse , se trouvant sans fortune , il avait été en chercher une en Portugal : de là, conduit par des affaires de commerce à Tercère , les charmes d'une olivâtre Tercérienne J'y avaient fixé.

Ce consul, de tous les consuls du monde le moins occupé , fut charmé de revoir des compatriotes. Il nous traita de son mieux , ainsi que la senhora Peyrez , qui ne paraissait pas trop fâchée

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de voir pofur la première fois des hommes autrement qu'à travers une jalousie.

Je fis une longue promenade avec mon hôte dans la plus grande partie des vallées de l'île, promenade fort agréable pour l'œil , mais peu intéressante pour l'esprit : car rien n'était moins fertile que l'esprit de mon bon compatriote.

Il avait presque oublié son pays , ignorait c© qui se passait dans les autres, n'aimait que sa brune compagne, et n'admirait que son petit pavillon, qu'il appelait sa maison de plaisance, et une allée de citronniers de cent pas , qui traversait son parc. Sa ferme, composée de neuf arpens , ne lui avait coûté que huit cents livres.

Revenu à bord de ma frégate, assez fatigué de

ma course, j'étais peu tenté de retourner à Tér-

cère ; mais le duc de Lauzun me fit changer d'avis.

«c Je vois, me dit- il, que tu t'es peu amusé , et

» c'est ta faute. Pourquoi t'avises-tu aussi de des-

» cendre chez le consul de France, bon et simple

» bourgeois , qui n'admire que son allée de ci-

» tronniers , ne sait faire qu'un peu de cuisine ,

» ne vous offre que Feau de son puits trop fraîche,

» et son lait qui ne l'est pas assez ? Je l'ai vu comme

j» toi , mais je me suis bien gardé de lui consacrer

» ma journée. J'ai trouvé autre part de meilleurs

» moyens pour chasser l'ennui et satisfaire ma

» curio^té. Viens avec mpi ; tu connaîtras ce qu'il

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» y a de mieux à Tercère : bonne chère , bon i> accueil , un hôte gai , joyeux et empressé de » plaire, des femmes vires et jolies, des religieuses » complaisantes , des pen^onnaires coquettes et » tendres , et un évêque qui danse admirablement » \e fandango. »

« Tu es fou , lui répondis-je ; et quel est donc » cet homme rare qui t'a montré subitement une )• amitié si active et si obligeante? — C'est le » consul d'Angleterre, dit-il. — Eh! tu n'y penses «pas, répliquai-je; comment! nous sommes en » guerre avec les Anglais , et c'est chez le consul » de cette nation que tu vas prendre tes ébats!»

a Attends , reprit-il ; ne porte pas de jugement » téméraire. Mon hôte est à la vérité consul de » l'Angleterre, notre ennemie; mais il cumule les » emplois : il est en même temps consul de l'Es- » pagne , notre alliée , et , pour compléter la sin- » gularité, il n'est ni Anglais ni Espagnol^ mais » Français et Provençal. )>

« U ne lui manque plus, répondis je, pour réunir » toutes les qualités possibles, que d'être familier » de l'inquisition. — Eh bien ! mon ami , s'écria » Lauzun en riant, je crois qu'il ne lui manque » rien. — Ah! s'il en est ainsi, repris-je, je n'ai plus )> d'objection à te faire. Allons chez cet homme » singulier qui porte tant d'habits et joue tant de » rôles. Trois fois heureuse est la padûque île de

ou souvÈiaiis. 3o5

» Tercère, qui , au milieu des orages elïroyables » que la guerre répand sur l'Europe , l'Asie , l'A- » frique et l'Amérique, n'entend, dans son tran- » quille séjour, que le bruit de ses flots, les sons » de ses guitares, les chants de ses oiseaux, et voit » dans son sein, les consuls de deux puissances » belligérantes non seulement vivant en bonne in- » telligence,mais ne formant qu'une seule et même » personne, et faisant probablement fort bien les » affaires de toutes les deux ! »

Nous partîmes donc, Lauzun, le prince de Broglie, le vicqmte de Fleury et moi, avec deux ou trois de nos autres compagnons d'armes, et nous fumes introduits chez le consul d'Angleterre, qui tint toutes ses promesses : car il nous donna d'excellent thé, de très hon porter, des soupers exquis, une société de femmes très aimables, et, comme nous étions curieux de connaître le fandango, cette danse célèbre parce qu'elle est la plus gravement indécente et la plus tristement voluptueuse*, un jeune Portugais, coadjuteur de l'évêque d'Angra, eut la complaisance, sans se faire trop prier, de la danser en notre présence.

Ce ne fut pas tout : l'obligeant consul nous conduisit le lendemain matin dans un couvent où nous vîmes d'indulgentes nonnes et des pensionnaires très jolies. Leur teint un peu basané n'af- £aûblissait point le charme de leurs beaux yeux I. ao

3o6 liiéxputss

noîrs , de leurs b^aBciies^dents et de l'élégaaipe de leur& tournures. Leur as[pect nous consola d^ deux redoutables grilles qui séparaient le parloir de l'intérieur du couvent.

La mère abbesse , suivie de sa jeune cohorte, arriva gravçmeat derrière là grille, avec le costume, la t^lle^ la figur,e4{ue nous présentent les portraits d'abbesses 4n XIU^ ^ède; rien ne «i^quait à cette resseinblwçe , pas no^me la crosse: car elle en tenait majestueijiseixifvt iwe à h m^.

Après les praniers complim^n^^ et lorsque ces daipes furent assises, notre e^cour^k^^oant cpinsul nous dit q^ suiya|i;U Ttusage porf;i:^;aî$, uss^e ^asse^ étrange, nous ppuvions, à la faveur 4e$ gritle$ ef; malgré h préi$ence de i^adame Jt'al^^eisfse a^^ec sa croise , uous montrer sms^ |[alsMPs que n^us Je voudrions pour son jeune troiipeau,parce ^e^ de tout temps, la dévotipiï et la galimterie ré^aâent ensembl?) sans diseprde^^daps J^^l^itresdu ch^^ vajeresque Porfiug^^.

€b^c^n de »ous ch^t<doi^ç l'objetqui fi^paît 1^ plus doucepnent ses r^ard$, ^ qui seixi2Ha^ répondre avec plus d'obUge^n^ k $e* mllades. Ain$i Qous parlâmes pron^ptaBaol d'jamcwr, mais très-ifu^oemme^ et tnè&^topiquem^ot, gràoe à la pr^^epipe des d^^m ff^^Hd^maâ^m^ Tab^ besçe.

On ftpi^ ^^m k çQ^r^re wmroGtU^ nos

ou sôirvE^iiife. 3o7

maîtresses ignoi^ant la langue française, el nous ne sachant pas un met de la langue portugaise , nous pouvions réciproquement nous entendre; mais rien n'était impossible avec notre officieux consul : il se chargea du rôle d'interprète , et nous €^antt ainsi la difficulté première de l'entretien.

Le signal de cette conversation galante fut donné par tme jeune pensionnaire, la senhora dona M^ia Emegilina Francisca Genoveva di Marcellois di Connicullo di Garbo. Frappée de la bonne mine, de la physionotnie spirituelle et du costume de Lauzun, qui portait l'uniforme de hussard, cile lui ^eta> en souriant, une rose à travers la grille, hri demanda son nom, lui présenta un coin de son Wïoucfaoir qu'il saisit et qu'elle tendit enduite , en cherchant k l'attirer à elle : dotice Vibration qui setnbla passer assez vite des mains au cœufr.

Nous snivteiaes tous avec empressement cet exemple : les mouchoirs Voltigèrent rapidement des deui côtés , ainsi qne les fteurs ; et , comme nos jeimes Portugaises nons lâtioaient des regards qui semblaient annoncer l'envie de renverser les gritleis, nous nous crames obligés de répondre à €es tendres agaceries en leur envoyant des baisers, non sans crainte cependant de paraître trop téméraires à madame l'abbesse. Mais cette plaisanterie ne dérangeait rien à sa gravité, et n'effirayaît

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point son indulgence. Nous continuâmes alors à imprimer ces baisers sur le coin des mouchoirs de nos belles, qui, à leur tour, rendaient très obligeamment ces baisers au bout du mouchoir resté dans leurs mains.

Bientôt nous essayâmes de faire un peu de portugais du peu d'italien que nous savions. Cet essai réussit auprès de nos dames, qui nous imitèrent, de sorte que la conversation, plus directe, devint plus vive, quoiqu'à moitié comprise, et laissa quelque repos à notre consulaire interprète, qui en profita pour causer avec madame Fabbesse.

Enfin, cette bonne abbesse se mêla de l'entretien, et, s'apercevant peut-être que notre joie était tant soit peu mêlée de surprise , elle nous dit , par Tentremise du consul , que l'amour pur était fort agréable aux yeux de Dieu. « Ces jeunes «personnes, ajoutait - elle , auxquelles je vous » laisse offrir vos hommages , s'étant exercées à m plaire, seront un jour plus aimables pour leurs » maris, et celles qui se consacreront à la vie reli- )) gieuse, ayant exercé la sensibilité de leur âaie » et la chaleur de leur imagination, aimeront bien » plus tendrement la Divinité. D'une autre part , » poursuivait-elle, cette galanterie jadis honorée » ne peut être que fort utile à déjeunes guerriers. » Elle vous inspirera l'esprit de la chevalerie ; elle 31 vous excitera à mériter, par de grandes actions,

ou souvENins. 3o9

» le cœur des belles que vous aimez , et à honorer » leur choix en vous couvrant de gloire. »

Je ne sais si le consul traduisait fidèlement; mais la chaleur des regards de madame Tabbesse, sa dignité , son accent et sa crosse , en me faisant admirer son éloquence , me persuadaient que je me trouvais transporté dans quelque vieille île enchantée de l'Arioste, et au bon vieux temps des paladins.

Ainsi ranimé par de tels conseils, je redoublai d'ardeur pour ce jeu galant; et l'interfyrète de mes feux, le joli mouchoir de la dame de mes pen^ sées, s'agita et voltigea plus que jamais. Elle était moins riche ©n noms de baptême que ses compagnes : car la maîtresse du prince de Broglie se nommait dona Ëugenia Euphemia Athanasia Marcellina di Antonios di Mello. La mienne s'appelait plus modestement dona Marianna Isabeila del Carmo , et , dans ce moment , il m'en aurait peu coûté de soutenir contre tout venant, à grands coups de lance, qu'elle était de. toutes la plus jolie.

Comme la variété est l'âme des plaisirs , après les œillades, après les messages des mouchoirs et les baisers portés par les airs et peu refroidis par les grilles , nous hasardâmes des billets doux. îh furent introduits par le complaisant consul. La bobne abbesse, les ayant lus sans quitter sa crosse.

3lO MSMOU&£S

ni sa dignité^ permit,, en souri^Qt, la lU)r^ circubr tion de ces tendres épîtres et des répoftscsqu'elle* nous attiraient.

Je hasardai une chanson, et le princede Broglie^ m'imita. Je ne sais si nos couplets: furent eHd)eUis ou gâtés par la tradui^tion dqi coiisiid, m^ Ofk parut les trouver charmans.

Le jour bais$a^]t : njiadaine Vabj^esse donm. l^ signal de la retraite. On se fit de part et d'autre de touchans adieux. Un second rende;s-vouft fut assigné pour le lendemain, et l'opi peut croire que nous, y fûmes tous très» exaqt^

En an^ivant au couvent, nous, tiîouvâa^s- fo grille ornée de fleuri de tout^ espèce,, et nos; dames mille fois plus aim^les quje lîi veille. Elks nous donnèrent de la musique. !l^4 maîtrise du prince de Broglie et celle du duQ deli^uzun chantèrent en duo de&airs fort tendues, en sla^coffîr pagnant de la guitare- Pendant ce temps, la; maîtresse du, vicomte d^ Eleury et lamieniie dansaiei^t avec nous: d&s. deux côtés de la grille , nous figurions de nol3!e mieux les passesr^ que cette triste grille b«ws empêchait d'exéçutei: réeUenjen;!; ; mais, ce qiv-il y avait peutrétre de plustd^verti^^ant, éj^it':dfi'Vi>i)D madame l'abbesse qi^i hiatta^t Ja mesurje avec s» crosse.

Dona^Euphemiar noYtô.fit entendre e^auîtQ uii$l

on sofiVsKiAs. 3ii

châftSôn knpPovii»ée et à double seois, faisant aHuskm à îa Pas$iùn et à celle (^ Lauzun lui in^irait.

Pour vous feii?e jugfer de Te^rit inventif et prompt de notre consul , vous saurez cju'au moulent où la distance et l'épaisseur des grilles, s'opposant à nos voeu&, avaient arrêté la^ circulation de nos biHetSy nôtre actif interprète , ayant déterré une petite pelW ct^use, y enibôr^jua ilos lettres qui arrivèreiâ^tdUsi doucement à boii port.

On sait qu'en aitiour, coninfe en simbition, il est diffi^e des'arréter : la complaisaince nôi^ rendit exigeant; Ndus^^ (Ë^nandâmes quelques don$ d^amôur; nos v(Ml ftirettt eiéaucé^: nous re^- Hiesv aîvec dîe nouveaux billetfe bien ta^dres, d^s oheveur, des scapulalres, ({ue ikous' attachâmes' sur nos^ ccôurs.

A nôti*e tour, nous fknes* des^ présens^ : nous envo]!âmes des anheaui^^ des cheveux Lauzun et le vicomte de Fleui^ avaient dkiis leurs pocKes teu^s^ propres portrait, qui , je ne saife^ pai^ quel aoéideut, )^r avsûëut été rcAidifis en Frahce au mbment de lèiur dépat*t; ils^eii fiti^nt hotâmage à leurs belles.

Je reçus de Marîailha Isabellâ un scajmlairè; elle m'assura qu'il me porterait bonheur, et que, tant qu'il resterait à moii cou, je serais à Tabri ite tdtiP accidëût et de toutes: riiàladles Z^ lui

3l2 M^MOIBES

promis de ne jamais m'en séparer ; mais sa prophétie ne se vérifia point: car, peu de jours après^ la fièvre me prit, et, comme on le verra bientôt, je fis naufrage sur les côtes d'Amérique et je perdis tous mes bagages.

Nos amours platoniques du parloir inspirèrent; nous dit-on, quelque inquiétude dans la ville; les firères , les oncles , les galans s'alarmèrent. Le bruit se répandit qu'au milieu de ces jeux , nous avions eu la témérité de demander furtivement à nos jeunes pensionnaires , le moyen de nous entretenir ensemble sans grille, et de firanchir la nuit les murs du jardin. Je ne sais ce qui aurait pu en arriver, et si notre petit roman ne se serait pas terminé , à l'antique mode espagnole et portugaise , par quelques sérénades troublées et par quelques coups d'épée; ce qui est certain, c'est que nous aperçûmes, en nous retirant, plusieurs hommes à grands manteaux et à larges chapeaux rabattus qui semblaient nous épier.

Quoi qu'il en soit , le v«it qui s'élevait, ou la prudence de M. de La Touche, dissipa promptement toute espérance et toute inquiétude. Le signal du départ fut donné; trois coups de canon nous rappelèrent à bord , et nous n'eûmes que le temps de revenir dire adieu à nos belles , que nous trouvâmes inconsolables.

lies grilles du parloir étaient attristées par de

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guirlandes de scabieuses , que nos jeunes dames appelaient fleurs de regret, ou, dans leur langue, seudades. La bonne abbesse avait la larme à l'œil ; je crois même que, pour la première fois de sa vie, elle laissa tomber sa drosse. Chacuiie de nos jeunes senhora nous fit présent d'une pensée , que nous attachâmes à nos cocardes, et d'un mouchoir qu'elles mouillèrent de leurs larmes. Enfin, nous partîmes avec leur image dans le cœur.

Notre aimable couvent, qui n'aurait peut-être pas été déplacé à côté des anciens temples d'Amathonte et de Guide, m'a jusqu'à présent un peu distrait du tableau politique et moral de Tercère et d'Angra; mais, au fond, il est si peu intéressant qu'une esquisse en quatre lignes suffira.

Si la nature a fait de Tercère un paradis terrestre, en dépit d'jelle, les moines, une ignorante administration et le pouvoir arbitraire, en ont fait un pauvre , triste et ennuyeux séjour.

Sur dix ou douze mille habitans , on y compte six ou sept cents religieux ou religieuses. La dévotion s'y mêle au libertinage, d'une manière aussi indécente que ridicule, et rien n'est plus commun que d'y voir, dans la soirée, les agaceries et les propos lascifs des courtisanes, interrompus par des génuflexions et de nombreux signes de croix lorsqu'on sonne Y angélus. H y a dans cette colonie des inquisiteurs; on m'a assuré qu'ils ne brûlaient

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personne et qu'ils se contentaient d'emprisonner

les pécheurs et de confisquer leurs biens.

Je ne sais pas si les Portugais d'Angra méritant leur vieille réputation, et si on y trouve bcaucmip de jaloux ; mais à toutes les fenêtres on n'aperçoit que des jalousies presque toujours en mouvement pour vous annoncer qu'il y a derrière elles des femmes qui aiment à voir, et qui désireraient être vues.

Toutes les causes sont portées à un tribunal qu'on dit assez juste ; il est présidé par le gouverneur lorsqu'il s'agit d'affaires importantes. Nous allâmes chez ce gouverneur, que nous ne pûmes voir parce qu'il était malade. Si je ne me rappelle pas ses noms , c'est qu'il en avait dix ou douze. Monsieur son fils , don Joseph Mendoça , nous reçut à sa place, avec toutes les étiquettes du vieux temps , dans im palais assez gothique.

Ce qu'il y eut de plus remarquable dsais cette audience, ce fut lisi frugalité des légers rafraîchissemens qui! nousofifrit, la sécheresse de son entretien, l'étrange naïveté de ses questions, et la bizarrerie de son accoutrement. li était paré d-un vieil habit écarlate râpé, galonné d^or, et d'un énorme chapeau non moins magnifiquement bordé. Une veste à grandes basques j d'une coul%ur bleu tendre , et une culotte jaune, oomplélaient sas toilette. li ressetnblâit plutô%*''à*im ac-

ou souvehirs. 3i5

teup d'(9pérabuflfa qu'au» gouverneur de colonie.

Une seconde visite ne nous parut pas néces'* 6aire; mais il fut invité à dîner par M. de k Touche. H vint à bord de PJigle et parut s'y amuser, il nous montra quelque instruction enveloppée dans- u» baragouin presque inintelligible et qu'il croyait français. Au reste, comme il était jetme et jovial, il réjouit beaucoup l'équipage en feisant £€%ei*oice d^une manière assez gauche, et nous étourdit d'une façon presque insupportable, en prenant un tambour qu'il battit impitoyablement avec deux de ses courtisans pendant une demiheure, assurant que c'était l'instrument qu'il aimait le mieui^. Le dénouement de sa petite campagne maritime ne fut pas heureux : car, en nous quittant, effrayé par un roulis violent, il posa maladroitement sa main sur le bord du canot , qui, venant alors' à heurter rudement l'escalier de la* frégate-, lui écrasaie pouce.

NoMs^ ne p^^sâmes pas long-temps à ce pauvre gouverneur; mais , après avoir perdu de vue l'arcbipel dés Açores , nous^ rêvions encore souvent à madame l'abbesse et à* son joli troupeau. n

lies scènes galantes du parloir d'Angra que je viens* de retracer fidèlement, et- dont le prince de Broglie fit aussi une petite relation que j'ai vue, fraisèrent tellement l'imagination du duc de LauÀun, .qu'aies échauffèrent sa verve et qu'il en

3i6 MjÉaioiRES

fit le sujet d'un petit drame héroï-comique, dont le titre était le Duc de Marlborough.

Nous comptions continuer à cingler vers le midi pour chercher les vents alizés, et ce ne fut pas sans surprise que nous vîmes M. de La Touche diriger notre marche vers le nord* ouest; nous ne tardâmes par à savoir la cause de cette soudaine résolution.

Indépendamment des deux millions cinq cent mille livres que t Aigle portait en Amérique ,. M. de La Touche était chargé de dépêches qu'il ne devait ouvrir qu'à la hauteur des Açores. Or, jugez quels durent être son repentir et son inquiétude , lorsqu'en ouvrant ces dépêches , il lut Tordre de faire la plus grande diligence , d'éviter tout combat et toute poursuite qui aurait pu le retarder , parce que ces dépêches contenaient le plan des opérations d'une nouvelle campagne , et qu'on voulait que ce plan parvînt sous le plus bref délai au comte de Rochambeau , ainsi qu'au chef de nos forces navales , le marquis de Vaudreuil , qui nous attendait dans un des ports de l'Amérique septentrionale.

Honteux trop tardivement d'avoir navigué avec tant de lenteur pour remorquer le vaisseau marchand qui portait sa maîtresse, et d'avoir donné chc^sse sans nécessité à tous les bâtimens qu'il avait aperçus , M. de La Touche crut réparer W

ou SOUVENIRS. 3i7

temps perdu en se dirigeant par le plus court chemin vers les côtes américaines. L'événement prouva qu-'il se troinpait : car le vaisseau mar* chand qu'il abandonna, ayant poursuivi sa route jusqu'aux Canaries, où il trouva les vents alizés, arriva, favorisé par eux, le même jour que nous à l'embouchure de la Delaware.

Des calmes ,%rop fréquens dans cette saison , nous firent perdre plus de quinze jours. Dans le reste de notre traversée , nous évitâmes avec soin tout ce qui pouvait ralentir notre course.

Nous ne fîmes qu'une seule prise , qui passait si près de nous que nous ne pûmes nous empêcher de profiter de cette occasion. C'était un pauvre petit bâtiment anglais qui n'avait d'autre chargement que des pommes et des fruits ; mais au milieu d'une longue navigation , privés d'eau et de rafraîchissemens , une telle prise semble un trésor.

Tous les soirs de très bonne heure nous éteignions nos feux pour qu'aucun navire ne nous aperçût : car nous étions avertis qu'une escadre anglaise <levaitchercher à s'opposer ànotrc marche et à intercepter les deux millions dont nous étions chargés. Cependant ces précautions ne purent, comme on va le voir , nous empêcher de soutenir un combat très vif avec un vaisseau de guerre, eombat mémorable et qui fit beaucoup d'honneur

3l8 MiMOTRES

aux commandons de nos frégates, ainsi qu'à nos équipages.

Nous étions à la hauteur des Bermudes , lorsqu'au milieu de la nuit du 4au iS septembre^ nous entendîmes sur la* mer quelques cris plaintifs; c'était la voix d'un homme qui nageait et se débattait contre les flots. Il faisait partie de l'équipage de r^iglei étant monté su#une vergue, un roulis lavait fait tomber dans l'eau sans que ses compagnons s'en fussent aperçus. Par un bonheur très-rare, nous nous trouvions alors si directement dans les eaux de V Aigle ^ que nous passées près de cet infortuné. Aussitôt, ayant fait allismer des fanaux, nous mimes uu canot à la mer, et nous parvînmes à sauver ce malheureux matelot.

Nos feux s'éteignirent de nouveau, et tout reatraît dans le calme ainsi que dans l'obscurité, lorsque l'officier de quart nous avartit qu'au tra* vers des ombres de la nuit , il apercevait un bâti* m^it qui arrivait sur nous et qui déjà s'en trouvait très proche.

Aussitôt <m sonna le branle-bas : nous nous levantes , nous nous armâmes précipitamment ; ea moins de trois minutes, les hamacs, les noeublcs s'enlevèreat , les cloisons sautèrent, les batterie se nettoyèreat; chacun courut à son poste, «t tout fut prêt en cas de combat.

Cette àjDà^mf:^ en e£fet ^^ait très nécessaire.

ou souvEirius. 3 19

L'obscurité était si épaisse, qu'on ne distingua bien ce bâtiment qu'au moment où il fut à portée de fusil de nous. Il régnait peu de vent; «nais, comme ce bâtiment et notre frégate coiiraieat à bord opposé^ la distance qui nous séparait, diminuait à chaque instant.

Nous n'avions à bopd de la Gloire que de mauvaises lunettes de nuit. Ainsi ^ jugeant mal les dimensions du vaisseau qui venait à nous, nous le prîmes d'abord pour im navire marchand. Cependant t Aigle ^ qui était au vent à nous, et qui avait de meilleures lunettes^ s'âpprodba, et M. de la Touche iK>us cria de nous éloigner, parce que ce bâtiment était un vaisseau de guerre ; le bruit des flots nous empêcha de ^stingiier ses paroles.

Cependant , le navire qui venait sur nous, tira, pour nous héler , un coup de canon à boulet ; il était déjà tard pour profiter de l'avantage du veut jet pour noms éloigner; d'ailleurs le navire inconnu, étajat alors par notre travers, et nous tirant un second coup de canon , nous empêcha de continuer notre cpnversatioja avec V Aigle; nou3 ne 0.0US occupâmes qu'à répondre par des coups dç canoAà cwx qu'on nous, avait tirés.

Pans le mêmue tempa VAiglsj qui croyjût qu^ Dpu» qiyiQns entendu son avertissement , tenait le vçnt, et s'était déjà considérablement éloigné; 1»^, s'^percevant wfiu que nous ne le suivions

320 Ml^MOIRKS

pas, M. de La Touche fit tirer cinq coups de canon , qui étaient le signal convenu pour le ralliement. Dans ce moment, le bâtiment, qui nous approchait, ayant illuminé une de ses batteries , nous vîmes clairement que c'était au moins une frégate.

Notre commandant se trouvait dans une position très critique : en n'obéissant pas à l'ordre de ralUement, il courait risque d'être accusé d'avoir méconnu, par jalousie, l'autorité de M. de La Touche, son chef; mais, pour exécuter cet ordre, il fallait présenter l'arrière au bâtiment qui nous avait hélés, et s'exposer au feu de toute sa bat»terie.

Cependant M. de Vallongue se décida à obéir, en disant que cet acte de soumission pourrait nous coûter cher. En effet, après avoir viré de bord, nous eûmes à peine présenté la poupe à l'ennemi, que nous reçûmes toute sa bordée de l'arrière à l'avant : ce qui nous causa de grandes pertes.

Rien n'était plus pressé que de sortir d'une si mauvaise position : c'est ce que nous fîmes avec beaucoup de célérité , grâce à un officier de la marine marchande , M. Gandeau , qui servait comme lieute-nant à notre bord. Voyant que M. de Vallongue était embarrassé et hésitait , il commanda une manœuvre qui nous fit arriver tout

ou SOUVENIRS. 3a 1

|>lât suir l'arrière de Tennemi , et alors nous lui rendîmes . la bordée qu'il nous avait lancée^ et avec tant de bonheur que nous vîmes quelques instans le feu à son bofd^

M. de Vallongue, par une générosité qui nojus charma , embrassa le lieutenant , le remercia et lui déclara que, pendant toute la durée de ce com* bat, il ne donnerait pas un seul ordre sans le consulter»

Dès que le navire ennemi eut reçu notre gaillarde réponse , il vira aussi sur stribord ; de manière que nous nous trouvâmes bord à bord , courant dans la même direction et à une portée de pistolet.

Le feu continua ; mais alors , l'ennemi ayant démasqué sa seconde batterie , nous vîmes que nous avions af&ire à im bâtiment de soixantequatorze calons : c'était l'Hector^ pris sur noi^ dans la défaite de M. de Grasse. Auprès de ce vaisseau, en vérité, notre petite frégate ne paraissait qu'un esquif; déjà ses boulets de trente-six nous perçaient de bord en bord.

M. de Vallongue , croyant sa perte infaillible, voulut au moins l'honorer p^r une téméraire intrépidité; avec un porte-voix, il cria au capitaine du vaisseau qu'avant de continuer à s'égorger , il fallait savoir si on était ami ou ennemi.

En conséquence il demanda si le vaisseau était 1. Sii

3a2 MiMontKS

anglais ou français, et, le capitaine de FHector ayant répondu qu'il était anglais , M. de Vallongue lui cria audacieusement : Strike jrowr colour; amenez votre paîntlon. YeSj jres^ TU do; oui, oui^ répondit ironiquemait le ca[Htaine,ye vms le faire ^ et une terrible bordée compléta sa réponse. Nous ripostâmes , et l'afiisiire ccmtinua yir vement.

Dès le commencement du combat , Vjéigle , qui s'était- décidé à nous secourir , arriva , vent arrière, sur nous^ mais lentement, à cause du peu de vent; de sorte qu'avant sa jonction, nous avions soutenu trois quarts d'heure le feu ennemi.

D^ que nous vîmes arriver cette frégate , nous lui fime^ place , et nous nous éloignâmes pour tâcher de réparer les dommages des boidets en* nemis , qui nous Élisaient faire eau en plusieurs endroits.

U Aigle combattit à son tour vaillamment, et de si près que les canonniers des deux bords se battaient à coups de refouloir. Une vergue du vaisseau s'acch^cha à une vergue de la frégate, et dans cet instant le baron de Vioménil , ainsi que les officiers qui étaient avec lui, crièrent à Vaborda ge avec tant d'audace et d'ardeur, que le capitaine ennemi coupa les câbles qui l'attachaient kPJigie.

ou souvKiriRs. 3îi3

Ce capitaine avait, dit-on , été blessé par notr« feu; d'ailleurs son équipage était £aible. Le vaisseau avait beaucoup de malades, et portait un assez grand nombre de prisonniers français.

C Aigle ^ étant dégagé , fit feu si heureusement qu'un de ses boulets de vingt<{uatre brisa le gouvernail de V Hector. Dès ce moment , V Aigle , s'étant placé à une plus grande distance, continua à le canonner dans sa hanche.

Pendant ce temps, revenant au combat, et ayant passé par le travers de F Hector ^ et reçu sa bordée , comme nous vîmes qu'il ne pouvait plus pianœuvrer , nous nous postâmes en arrière de lui , et nous le canonnâmes à notre aise de la poupe à la proue , tandis qu'il ne pouvait plus nous répondre que par deux petits canons de retraite.

Ainsi favorisés par le sort, nous espérions nous rendre maîtres de T Hector ; mais, au point du jour, ayant vu à l'horizon beaucoup de voiles , nous déployâmes toutes les nôtres et nous nous éloignâmes. Nous sûmes depuis que l'Hector ^ acoueilli par une tempête , avait coulé bas quelque temps après , et qu'un bâtiment américain , qui se trouvait heureusement à sa portée, avait sauvé le capitaine et une partie de son équipage.

On trouve dans les Annales de la marine une relation de ce combat; il y est cité comme un des plus

glorieux pour le pavillon français. M. de La Touche fut comblé d'éloges , et M. de Vallongue reçut le brevet de capitaine de vaisseau.

La perte des deux frégates consistait en trente ou quarante tués et environ cent blessés. La Gloire était assez endommagée et faisait eau , la pompe jouait souvent ; mais heureusement le reste de notre navigation fut court.

Il est impossible de montrer, plus d'ardeur, de courage et de discipline , que n'en déployèrent nos équipages dans ce combat. Le prince de Broglie parut , par son intrépidité, digne de son père. On ne pouvait rien voir de plus remarquable que le sang- froid, la bravoure et la gaîté calme d'Alexandre de Lameth. Tous les ofificiers de terre qui se trouvaient à bord contribuèrent , par leurs discours et par leur exemple, à soutenir et. à enflammer le courage des canonniers et des matelots dans les momens les plus périlleux de cette affaire.

Au milieu de cette confusion de feux et d'obscurité , de silence et de cris , d'agitation des vagues, de l'éclat tonnant des coups de canon, du sifflement des balles de fusils tirés des hunes , des plaintes des blessés, du bruit que faisaient en tombant les vergues , les cordages et les poulies brisées, on retrouvait encore toute la gaîté française.

ou SOUVENIRS. 32 5

Alexandre de Lameth et moi nous étions debout sur le banc de quarts au moment du plus grand feu de l'ennemi. En passant devant nous , M. de Yallongue tomba jusqu'à la moitié du corps dans Técoutille , que par mégarde on avait laissée ouverte : croyant qu'il était atteint et coupé en deux par la bordée anglaise , nous nous précipitâmes en bas du banc pour le secourir, et, après l'avoir relevé , nous nous félicitâmes mutuelle* xnent de le trouver sain et sauf.

Près de nous se trouvait le baroii de Montesquieu : depuis quelque temps nous nous amusions à le plaisanter relativement au mot de liaisons dangereuses qu'il nous avait entendu prononcer, et, malgré toutes ses questions et ses instances nous n'avions jamais voulu lui expliquer que c'était le titre d'un roman nouveau , alors fort à la mode en France.

Dans le moment où nous étions tous en groupe, une bordée de l^Hectof lança sur nous un boulet ramé : on sait que cet instrument meurtrier se compose de deux boulets joints par une barre de fer. Ce boulet ramé vint avec violence briser une partie du banc de quart, d'où nous venions de descendre. Le comte deLoménie,qui était alors à côté de Montesquieu, le lui montrant, lui dit froi dément : « Tu veux savoir ce que c'est que les liai » sons dangereuses ? eh bien ! regarde , les voilât ^

326 BIÉMOrHES

Autant nous avions été attristés jusque-là par la lenteur de notre navigation ^ autant désormais l'heureuse issue de notre combat et l'approche du terme de notre voyage nous rendaient joyeux. Le 1 1 septembre, nous découvrîmes la terre; nous n'en étions qu'à cinq lieues. La cote était , en cet endroit, fort basse , et nous ne dbtinguâmesdV bord que quelques arbres qui semblaient sortir de l'eau.

Nous reconnûmes bientôt le, cap James^ qui forme la pointe sud de l'entrée de la baie de la Delaware, et nous nous dirigeâmes avec difficulté Ters cette baie, parce qu'elle nous restait au nordouest, d'où précisément le vent venait. Cependant nous nous croyions au moment d'atteindre notre but, et nous ne prévoyions pas qu'il nous faudrait échouer au port. En approchant de la baie, nous aperçûmes une corvette qui en sortait , et , au large sous le vent, nous vîmes plmieurs gros bâtimens que nous jugeâm^ bâtimens de guerre anglais.

La corvette , qui était aussi anglaise, nous prit apparemment pour des frégates de sa nation qu'elle avait quittées la veille. £lk vint à nous avec une imprudente confiance , et ne nous fit que d^assez près ses signaux de reconnaissance.

Bientôt elle s'aperçut aisémenl par les nôtres que nous étions ennemis, et elle sezmt à ftdr;

ou SOUVENIES. 3^7

mais il était trop tard : en voulant éviter l'approche de la Gloire^ qui la chassait^ elle se vit forcée de passer ^ portée de V Aigle ^ qui la canonna vivenient. Après quelques boulets échan* gés , elle se rendit; mais, comme la mer était très grosse, nous perdîmes deun heures à Tamariner, et ce retard nous devint funeste.

Uescadre ennanie, qui était au large, se trouvait contrariée par le vent, et ne pouvait secourir à temps la corvette. Cependant, après avoir amariné notre prise , nous coplinuames notre route vers la baie, mais lentement : car nous n'avions pas de pilote, et, la rivière étant remplie de bancs de sable qui changent fréquemment de' place , on ne peut hasaixler d'y entrer sans étj*e dirigé ' pw* des marins qui la pratiquent journellement.

Ces difficultés décidèrent M. de La Touche à mouiller le soir en dehors du c^ James, et à envoyer un canot à terre pour chercher un pilote, lifais le sort, qui jusque-là nous avait si bien servis, se déclara éofntre nous. Le veut devint vio* lent, le ciel s'obscurcit, la mer se démonta, et les vagues submergèrent notre ^anot. L'officier qiii le commandait et deux matelots gagnèrent la côte à la nage; le reste de ce petit équipage périt.

Nous ignorions ce malheur, et M. de La Touche, craignant que la cause qui retardait le retoiu* . du canot i^e fut Fépaisse obscurité de la ntiit , et

3^B MÉ^rOlRKS

l'embarras où il pouvait se trouver pour rejoindre la frégate, alluma des feux et tira des fusées.

Cette imprudence apprit à l'escadre ennemie que nous n^étions pas encore entrés dans la Delà-» ware. Pour comble de malheur, le vent changea; il vint du large, et fut par conséquent très-favo-» rable aux Anglais pour les faire arriver sur nousv En effet, au point du jour, nous vîmes deui^ vaisseaux de guerre et plusieurs frégates, qui s'approchaient à toutes voiles : alors nous coupâmes promptement nos cable» ^ nous primes chasse, et nous entrâmes ainsi forcément, sans pilote, dans la rivièrcv

Les, bancs de sable partagent le lit en quatre ou cinq canailx : pour. y naviguer heureusement,, il aurait fallu prendre d^abord la partie du sud près du rivage, traverser ensuite diagonalement la rivière du sud au nord-ouest entre deuxbancs^ et nous nous serions trouvés, près de la rive nord, dans un fort bon chenal , où nous mirions navi-« gué sans risque jusqu'à Philadelphie, Mais c'est ce que nous ne pouvions savoir , étant sans pilote j^ et ne pouvant voir les bancs qui étaient cachés sous l'eau.

Nous nous engageâmes donc dans le milieu de la rivière , espérant y trouver plus d'eau qu'ailleurs, et ce fut malheureusement le mauvais chenal que nous choisîmes, La crainte d'échouer nous con--

oir souvEmiis. Sa^

traignit à marcher lentement , la sonde à la main, et avec très-peu de voiles.

Les Anglais, au contraire, qui avaient à bord des pilotes, nous suivaient rapidement, gagnaient à chaque instant sur nous , et nous voyions à toute minute leurs bâtimens grossir, et la distance qui nous séparait s'effacer. C'était comme un véritable cauchemar.

IjAi^e toucha d'abord sur un banc, et, après quelques efforts, se releva. Au moment où nous passions près de lui, M. de La Touche nous ordonna, lorsque nous échouerions, de couper nos mâts, de couler bas notre frégate, et de sauver, dans notre chaloupe et nos canots, le plus de monde que nous pourrions.

Cependant les Anglais n'étaient plus qu'à deux portées de canon de nous« Déjà, dans cette position désespérée, nous projetions de nous embosser et de nous préparer à un combat trop inégal, dont l'issue n'était pas douteuse , puisque nous avions affaire à sept ou huit bâtimens ennemis, parmi lesquels on comptait des vaisseaux de ligne. Le prince Williams d'Angleterre se trouvait à bord de l'un d^eux.

Nous avions allumé nos mèches; la consternation se répandait dans nos équipages, lorsque soudain nous vîmes les vaisseaux anglais, quif jusque là nous avaient suivis sans crainte d'é«^

330 MÉMOIIIES

chouer, pinsque nous leur servions , pour ainsi dire, de pilotes; lorsque, disje, nous vîmes cette escadre virer de bord et s'éloigner de nous. Deux de leurs gros bâtimens, qui tiraient beaucoup d'eau, avaient touché^ et l'amiral Elphingston, leur commandant, n'osa pas s^enfoncer pliis avant dans ce dangereux canal.

Rassurés par la cessation de leur poursuite, et voyant que la corvette que nous avions prise, marchait devant nous sans trouver d'obstacle qui l'arrêtât , nous continuâmes lentement notre route. Cependant, lorsque nous nous trouvâmes â six ou sept poi^ées de catton des Anglais , nous jetâmes l'ancre, et de leufr côté lés ennonis en firent autant.

Alors les che£i de terre eft dé mer qui étaient à bord de nos frégates se réunirent sur V Aigle et tinrent conseil. Les ims étaient d^avis de s'embosser et de périr en combattant; les autri^ , de poursuivre encore notre route , dans l'espoir €{u'au moins quelqu'un de nos bàtimesis par«* viendrait à franchir les dlistacks qui nous arré** taient.

Dans ce moment, l'officier de notre caiaot submergé, l'intrépide M* Gandeau, nous amena de la cote deux pilotes américains ; mais les lumières de ces deux hoimnes, qui nom auraient cofnblés de joie deux heures plus tôt, n^us ôtèrent alors

ou sonvEîriiis. 33 1

toute espérance. Après avoir observé notre position , ils nous apprirent que nous étions dans un étroit chenal qui allait toujours en se rétrécissant, et que nous trouverions fermé plus loin par un banc de sable impossible à passer; ils ajoutèrent que , pour regagner le bon chenal^ il nous faudrait descendre la rivière précisément jusqu'à l'endroit où les Anglais étaient mouillés.

Alors on décida que les officiers de terre s'embarqueraient sur des csmoXs avec les dépêches. Enfin , M. de La Touche et M. de Vallongue résolurent de s'enfoncer dans la rivière le plus avant possible , et , quand on ne pourrait aller plus loin , de s'embosser et de vendre chèrement leur vie et leurs frégates à l'ennemi.

On délibérait encore quaud tout à coup nous vîmes l'escadre anglaise couverte de voiles, et ses frégates s'approcher de nous assez rapidement; aussitôt nous levâmes l'ancre et nous recommençâmes à marcher. Une demi -heure après ^ ayant vu le baron de Vioménil, le marquis de Laval , le duc de Lauzun, le comte Bozon deTalleyrand, MM. de Chabannes, de Fleury, de Melfort et quatre soldats descendre de FMgie et s'embarqua dans un canot, je les imitai et je descendis dans un autre canot avec MM. de Broglie , de 1ameth , de Montesquieu , de Vaudreiiil , de I^oménie et nos autres passagers, de sorte qu'ai une

33 a MiMOJRES

heure nous traversâmes la rivière , et nous débar* quâmes sur la rive droite , sentant peu le bonheur de nous trouver à terre, tant nous étions inquiets à la vue de nos frégates, qui de plus ea plus se trouvaient pressées entre les bancs qui devaient les arrêter, et les Anglais qui s'approchaient pour les détruire.

Nous avions encore dans ce moment d'autres sujets de contrariété ; no^s nous trouvions à terre, à la vérité, et touchant ce sol dont tant d'accidens nous avaient éloignés ; mais nous nous y trouvions sans hagages, sans domestiques, san& porte*manteaux et sans autres chemises que celle que nous portions sur le corps ; d'ailleurs , nous descendions sur une côte inconnue pour nous , et que nous savions habitée-par un grand nombre de partisans de la cause anglaise , que l'on nommait alors torjrs ou loyalistes.

Le terrain qui se déployait devant nous , n'of-. frait à nos regards que des bois épais et des ma-v rais dangereux. Kous n'avions point de chevaux ; depuis vingt-quatre heures , la chasse que nous donnaient lesAnglais, et notre pénible marche au milieu des écueils , ne nous avaient permis ni de manger ni de dormir. Cependant , quoique accablés de lassitude, sans perdre un seul instant^ nous nous mîmes en route en suivant le premier sentier frayé que nous aperçûmes, .

ou SODVENJRS. 333

Après avoir erré quelque temps dans les bois , nous vîmes des barrières qui nous indiquèrent une habitation, et nous arrivâmes dans la maison d'un Américain nommé M. Mandlaw.

M. le baron de Yioménil et les autres passa* gers de V Aigle nous y joignirent promptement; là , notre hôte nous apprit que nous étions dans un petit canton de l'État de Maryland.

Notre premier soin fut de renvoyer à nos frégates leurs canots et quelques provisions. M. de Vioménil écrivit à M. de La l^ouche ; il le priait de lui faire passer, la nuit, sur une chaloupe, l'argent destiné à l'armée, et il l'assurait^ ainsi que M. de Vallongue , que nous allions employer tous nos soins pour leur dépécher des bateaux , afin qu'ils eussent la possibilité, en cas de désastre, de sauver une partie de leurs équipages et de leurs effets.

MM. de Vioménil, de Laval, de Lauzun et quatre soldats attendirent, dans la maison de M. Mandlaw, la réponse des commandans dés frégates, afin d'être prêts à recevoir nos deux millions cinq cent mille livres lorsqu'ils arriveraient.

MM. de Loménie, de Chabannes, de Melfort, de Talleyrand et de Fleury furent envoyés sur différens points, avec l'ordre de prendre des informations le long de la côte , et de se pourvoir de bœufs ainsi que de charrettes.

, MM. de Lameth, de Broglie et nioi> ainsi que les autres passagers de la Gloire y nous partîmes avec un nègre pour chercher et retenir des bateaux dans une petite rivière qui se jette dans là Delaware , et qu'on disait située à trois milles de Tendroit où nous étions débarqués.

Mais notre conducteur nous fit faire à pied , et fort vite, au moins huit milles à travers les bois et les marais , et ce ne fut qu'au bout de deux heures que nous arrivâmes à la taverne d'un Américain nommé M. Pedikies, peu distante de la petite rivière. 11 nous accueillit froidement, nous montra peu de confiance, et ce ne fut qu'après beaucoup de promesses, et en hii donnant quelque argent et des billets tirés sur les oom* mandans de nos fi^gates , que nous déterminâmes le maître de la maison à décider les patrons de plusieurs bateaux à remplir notre intention.

Ils partirent en emportant notre argent, et descendirent la rivière; mais la vue des frégates anglaises les e£fraya, et ils ne voulurent ou ne purent exécuter leur promesse*

Après tant de fatigues, un morceau de bœuf rôti et une jatte de grog, boisson composée de rhum et d'eau, me parurent, avec un méchant lit , ies délices du paradis de Mahomet. Cependant ces délices et notre sommeil furent courts; l'in- > quiétude nous réveilla, et, de très grand matin,

ou souvEiriRs. 35

nous nous dispersâmes pour chercher des chevaux , afin de rejoindre notre général. Plus nous mettions de chaleur à trouver des montiu^es , plus on affectait de froideur pour nous en offrir , afin de nous les faire payer plus cher.

Le prince deBroglie réussit le premier; il partit et s'égara, je crois, en route. Une demi- heure après, ayant enfin acheté un coursier, je perdis aussi mon chemin, et j'arrivai sur le bord de la Delaware, dans un endroit fort marécageux, où mon cheval s'enfonçait jusqu'aux sangles.

Je ne sais trop comment j'aurais pu m'en tirer, si je n'eusse rencontré un jeune Américain à cheval, qui voulut bien me servir de guide. Il me dit qu'une troupe d'Anglais venait de descendre à terre, ce qui me donna de vives inquiétudes pour le général et pour ses compagnons

Mon cheval était vigoureux, et je crus pouvoir, avec son s^ours, approfondir la vérité de cette nouvelle , quitte à piquer des deux si le bruit répandu était vrai, et si je rencontrais quelques pelotons en habit rouge.

En conséquence , mon guide et moi nous rentrâmes dans le bois, en nous dirigeant vers la maison de M. Mandlaw.

A trois milles de là, ayant entendu quelques bruits de pas et d'armes, nous nous cachâmes derrière des buissons épais pour nous assurer de

336 M£MOtKEâ

la cause dd ce bruit. Bientôt nous aperçûmes le baron de Vioménilàpied, avec ses aides de camp et quatre soldats; ils s'avançaient, suivant ime charrette qui portait les tonnes d'or débarquées de nos frégates.

Je me rendis aussitôt auprès de lui ; il me raconta qu'à la pointe du jour, s'étant porté sur la rivière, il avait vu arriver la chaloupe et l'argent qu'il attendait; mais qu'en même temps il avait découvert une autre chaloupe pleine d'habits rouges et de fusils , qui accourait pour empêcher le débarquement.

- Ayant envoyé deux soldats pour les observer de plus près , il était parvenu à faire débarquer et charger deux tonnes d'or. Notre chaloupé , avec quelques coups tirés d'un pierrier , intimidait et arrêtait l'ennemi; mais soudain, deux autres chaloupes anglaises , pleines de gens armés, s'avançant encore pour attaquer la nôtre, celle-ci s'était vue obUgée de jeter dans l'eau les tonnes d'argent et de se sauver *.

* Les deux millions cinq cent mille francs forent sauvés par le courage et le sang- froid des hommes de la chaloupe de i' Aigle ^ qui se tronyaient en ce moment ôtre de dix-huit marins et cinq ofGcicrs dont trois de l'artillerie, M. le marquis de Macmahon et Tofiicier de marine. La conduite qu*ils ont tenue dans cette circonstance est d'autant plus remarquable et digne d'éloges , qu'ils avaient à combattre des forces trois fois supérieures aux leurs. M. le maréchal de

Pour lui, ayant placé j'orsurune charrette, il s^était mis en route pour la ville de Douvres, où Lauzun, Laval et les autres passagers devaient le rejoindre par des sentiers différens. Lauzun s'était mis en marche le premier, afin de rassembler à Douvres et de lui envoyer tous les moyens d'escorte qu'il pourrait réunir.

Je suivis le général jusqu'à peu de distance de Douvres , et je revins en arrière pour chercher mes compagnons , afin de leur apprendre ce que m'avait dit le général , et la probabilité d'un débarquement de soldats anglais.

En peu de temp^ , nous nous trouvâmes réunis; notre cavalcade , renforcée par MM. de Langeron et de Talleyrand, reprit avec moi la route de Douvres.

Nous regagnâmes bientôt la charrette précieuse qui portait notre or; mais le général n'y était plixs : un de ses aides de camp me dit que M. le baron de Yioménil , ayant appris , par deux officiers du bord de F Aigle y nouvellement débarqués, que les chaloupes ennemies avaient disparu, et qu'il était possible, à la marée basse, de repécher nos tonnes d'argent qu'on avait jetées dans

Ségur, à qui on en rendit compte, écrivît, au nom de Sa Majesté, a]a lieutenant-colonel baron de Verton et aux deux autres officiers d'artillerie qui étaient avec lui ., pour leur témoigner toute sa satiifaction sur cebrilknt faiid'ames, trc^ peu connu. «

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