OIT SOUVENIRS
Ce fut ce poste important, appelé à juste titre la clef des États-Unis, que le traître Arnold voulut livrer aux Anglais.
Depuis la découverte de sa trahison et sa fuite on avait confié le commandement de cette place au général Knox', autrefois libraire, et qui s'éleva au plus haut grade par un rare mérite ; c'était un des officiers les plus instruits et les plus braves de l'Amérique. Il m'accueillit avec cordialité, et me fit voir tous ses moyens de défense. J'ai rencontré dans mes voyages peu d'hommes dont la conversation fût à la fois plus agréable et plus instructive.
C'est à Wcst-Point plus qu'en tout avitre endroit, qu'on est saisi d'étonnement à Taspect de cette rivière du Nord , dont la largeur est d'une lieue, que des bâtimens de guerre remontent jusqu'à Albany, et qui coule entre deux chaînes de montagnes alors inhabitées , couvertes de pins, d'antiques chênes et de noirs cyprès.
Cette vue âpre et sauvage m'inspirait des pensées tristes et profondes, et, comme on le dit à présent, romantiques; elles étaient animées par l'entretien de Mauduit , qui me rappelait les divers événemens dont ce lieu avait été le théâtre, et tous les combats que depuis cinq ans la liberté y avait livrés contre les forces redoutables de se$ ^ni;iemis.
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J'avoue qii'en regardant ces masses gigantesques de rochers , ces abîmes sans fond et ces immenses forets, je n'imaginais pas comment les Anglais avaient pu si long-temps conserver l'espoir chimérique de subjuguer un peuple défendu par ces inexpugnables remparts , et enflammé par Famour de l'indépendance.
Après ce voyage intéressant, je revins au camp de Crampont. Nous restâmes quelques semaines sans autre occupation que des visites de postes , quelques reconnaissances, des exercices fréquens et tous les devoirs de détail du métier.
Je n'étais dédommagé de cette inaction que par les curieux entretiens de tous ceux qui, soit dans notre armée , soit dans celle des Américains , avaient le plus contribué au succès de cette guerre, et qui pouvaient le mieux m'instruire des institutions du pays, des causes de sa révolution, de se^ progrès, de ses obstacles, enfin de tout ce qu'une vive curiosité m'avait fait désirer depuis si long-temps d'étudier de près et d'approfondir.
Je fus heureusement secondé, dans mes recherches, par un guide aussi aimable qu'éclairé, par le chçvalier de Chastellux , ami intime de mon père et mon parent très-proche. Le nom de cet académicien spirituel, de cet officier général distingué , de ce savant sans morgue , qui savait allier le mérite d'une érudition vaste aux agrémcns
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d'un stylé pur et correct , est encore vénéré dans toute cette Amérique dont son épée défendit Tindépendance.
Ses écrits , estimés en France , sont mieux appréciés au dehors : on y a mieux senti le mérite de son livre sur lajélicité publique. Cet ouvrage curieux abat beaucoup d'idoles antiques ; il contient des vérités nouvelles et importantes, et nous prouve, avec autant d'esprit que de raison , combien , grâce aux lumières de la philosophie , le sort des nations modernes est préférable à celui de ces peuples héroïques, dont on ne montre que les grandeurs à notre jeunesse trompée.
L'auteur, sans se laisser éblouir par l'auréole de cette gloire antique , nous rappelle l'imperfection , l'injustice de leurs lois,<jui maintenaient en esclavage et traitaient comme de vils troupeaux les dixneuf vingtièmes du genre humain, la barbarie de leurs mœurs, la folie souvent cruelle de leurs cultes, et leur profonde ignorance dans un gran'd nombre de sciences géographiques, physiques, industrielles, mathématiques, théorique ou pratiques, qui, fleurissant aujourd'hui des extrémités de l'Europe à celles de l'Amérique, perfectionnent sans cesse la civilisation, répandent partout l'ordre, la sécurité, l'aisance, font opérer aux arts des prodiges, allègent nos maux^ centuplent nos jouissances, établissent entre tous les peuples l'é- 1. 24
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change rapide de leurs pensées , de leurs lumières, des fruits de leurs travaux , et fécondent les terrains stériles.
Ces sciences commandent aui élémens, dirigent , écartent la foudre. Secondés par elles , les hommes des temps modernes braveht les tem J)étes de l'Océan , qu'ils sillonnent à l'aide d'une voile légère, du pouvoir invisible de l'aimant, et dés forces magiques d'une vapeur concentrée ; enfin partout l'auteur nOuâ montre le sort de l'homme relevé, embelli, perfectionné par une religion plus douce, par des lois phis justes, par des institutions plus sages et par des gouvernement plus éclairés.
Offrons donc l'hommage d'une juste reconnaissance à l'auteur de la félicité pUbliqUe , qui , dissipant les préventions de l'école, replace enfin, comme elles doivent l'être , Paris et Londres fort au-dessus de cette Rome et de cette Athènes, dignes à la vérité de notre admiration âous beau-» coup de rapports, mais qui ne méritaient pas^ à d'autres]égards,le culte enthousiaste et servie que trop long-temps nous leur avions votté.
Un de mes plus pressaniâ désira était de voir le héros de l'Amérique , le général Washington; il était alors campé à peu de distance de nous. M. le comte de Rochambeau eut la bonté de mé présent, ter à lui. Trop souvent la réalité est bien au-des-
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sous de ritnaginatioti , et radmirâtion diminue en voyant de trop près cëlili qui en a été Tobjet; maîà, à la vue du général Washington, je trouvai uil parfait accord entre Timpression que TDè fàiààit soh aspect , et l'idée que je m'en étais formée.
Son extérieur annonçait presque son histoire : sitriplidté, grfiiiidéui', dignité, calme, boiité, ferineté , c'étaient lé^ empreintes dé sa physionomie, de ton ihâintiëri , cdÉtraiè celles dé son caractère ; sa tslille était tlôble , élevée ; l'expression de Isés traite, douce, bienveillante; son sourire aigréable; ses inahières siiiiplefe âans familiarité.
Il n'étalait point îè faste d'un général de nos ittôfiârchies; tout atmoriçait en lui le héros d'une république ; il ih^piràit plutôt qu'il ne coîtntUândaît le respect; et, dans les yeux de toiîscëUx cjui Féritèuraièhf , oh voyait Une vraie affectioh et cette tbilfiàiibë èhtîère eri uïi chef, sUr léqUel ils sehiibïaîéht fUUdér èidUsivëihent léUr isécUritë. SoU quairiiéir. Un J)eU sépai'é de son caiiip, présentait Pifeagë de Tordre qui i-égiiàit datià sa vie, dànfe seè MdëUrs et dâtife sa conduite.
Je m'étais attendu à voir dans Son eàînp pôpu^ iàîrè dès Sdidâts mal ténus, dès officiers sans in- Stt'ncfibTijdeS rê|)ilblickins priVés dé cette Urbanité Si edihmuhë dans nbs vieuk psiys civilisés. 3e mè souvenais de ces premiers inômehs de leur réVo*
37a UÉMOIRES
lutiOD, OÙ des laboureurs, des artisans, quLnV vaieut jamais manié de fusils , avaient couru sans ordre, au nom de la patrie, combattre les phalanges britanniques, ne présentant à leurs regards étonnés que des masses d'hommes rustiques, qui ne portaient d'autres signes militaires qu'un boanet sur lequel était écrit le mot liberté.
On peut donc juger combien je fus surpris de trouver une armée discipUnée où tout offrait l'image de l'ordre, de la raison, de l'instruction et de l'expérience. Les généraux , leurs aides de camp et les autres officiers, montraient dans leur maintien, dans leurs discours, un ton noble, décent, et cette bienveillance naturelle qui me paraît aussi préférable à la politesse y qu'une physionomie douce l'est à un masque qu'on s'est efforcé de rendre gracieux.
Cette dignité de chaque individu, cette fierté que leur inspiraient l'amour de la liberté et le sentiment de l'égalité , n'aviaent pas été de légers obstacles pour le chef qui devait s'élever au-dessus d'eux, sans leur inspirer de jalousie, et soumettre leur indépendance à la discipline, sans exciter leur mécontentement.
Tout autre que Washington y aurait échoué; il suffit, pour apprécier son génie et sa sagesse, de dire qu'au milieu des orages d'ime révolution, il a commandé sept ans l'armée d'un peuple libre,
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sans donner de crainte à sa patrie et sans inspirer de méfiance au congrès.
Dans toutes les circonstances on le vit réunir en sa faveur les suffrages des riches et des pauvres , des magistrats et des guerriers ; enfin il est peut-être le seul homme qui ait conduit et terminé une longue guerre civile sans s'être exposé à un reproche mérité. Comme chacun savait qu'il comptait pour rien son intérêt privé , et que Fin» térêt général était son seul but , il a joui , de son vivant , de ces hommages unanimes que les contemporains refusent ordinairement aux plus grands* hommes , et qu'ils ne doivent attendre que de la postérité. On aurait dit que l'envie , le voyant si hautement élevé dans l'opinion universelle, s'était découragée et désarmée, parce qu'elle n'avait aucun espoir que ses traits pussent l'atteindre.
Le général Washington , à l'époque où je le vis, était âgé de quarante-neuf ans ; il s'efforçait modestement d'éviter les hommages qu'on se plaisait à lui rendre. Jamais cependant personne ne sut mieux les accueillir et y répondre. Il écoutait avec ime obligeante attention ceux qui lui parlaient, et sa physionomie leur avait répondu avant ses paroles.
Il fit, très jeune, ses premières armes contre la France, sur les frontières du Canada , à la tête
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des milicej^ virginiennes, Rpvpmj c\ï^% lui, pet homme , qui devait jouer up §i gr^^pd rplp dap^i s^ patrie , rests^ |ong-temps ipactif dans ses foyers, paraissant préférier un repos philosophique aiu^ ^gitfition^ des affaires publique^.
flxenipt d'^ipabition , il prit peu d^ p^rt ^nx prier l»ier§ éyénewenç qui signalèrent rins^irrection américaine ; mais , dès quie h guerrfs ftit irrévor. c^lement déclarée, cpipme l'État et^'arméô {ivaient hesoin d'un ch^f , tous Ips regards se por? tèrent $ur Wa^hipgton , dq^t la sag^^se éfaUt gér néralepiept estimée ; d'ailleurs , daps ipie contrée pu la paix régpait: deppis si long-tep)ps , il .é|:ait peut-être alors Ip seul hQuipie qpi eût quelque idée et quelque sopyepir ^^ )a guerre.
Apiipé de l'amour Je plps pur et lie plus désipr téressé pour sa pçitrie,'!! rçfus^ de receypir le traitement qu'on lui assignait comme général ^^ chief , et ce fut presqpe malgré Ipi qpe l'État se x^hargea de payer les frais de sg tablp. Cette taï)le était tous les jours de trente pouyerts. Cps repas , qui , suivant l'usage des Anglais et des Américaine, duraient plusieurs heures, se terminaient par dç nombreux toasts : les plps psité§ ç'adressaieptà l'in. dépendance des États-Upis, au rqi et à la reine de France, aux succès des armées alliées; apr^peux^ pi, venaient le$ toasts particpliers, pu, comme pn le disait ep Aniériqugî , toa^t^ 4^ septimepib»
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presque toujours, lorsque la table était desservie , et qu'il n'y restait plus que des bouteilles et du fromage , la réunion se prolongeait jusqu'à la nuit Cep^idant la tempérance était une des vertus de Washington ; en prolongeant ainsi son dîner, il n'avait qu'un but réel , le plaisir de se livrer aux douceurs d'une conversation, qui le distrayait de ses soucis et le reposait de ses fatigues.
Lorsque je dînai chez cet illustre général, de tous ses belliqueux convives , celui qui excita le plus ma curiosité fut le général Gates. On sait qu'il avait eu la gloire de vaincre le premier et de faire paswser sous le joug une armée anglaise. Cette armée , ainsi que son chef Burgoyne , défila devant Gates et déposa les armes à ses' pieds.
Gates, par son patriotisme , par ses vertus, par son courage , avait mérité cette faveur de la fortune, mais il ne put la fixer ; peude temps après , il se vit battu à Campden, non par sa faute, mais par la défection de quelques milices américaines qui prirent la fuite. Accusé devant le congrès , on soumit la décision de son sort à Washington , son rival de gloire. Il existait entr'eux quelques semences de jalousie.
Cependant Washington , qui, dans les premiers momens, avait témoigné de l'intérêt à Gates, se montra rigoureux comme juge au moment où l'iudulgence aurait accru sa gloire; mais l'entière
perfection n'est pas compatible avec l'humanité* Gates fut destitué , et on donna son commandement au brave et célèbre général Green.
Les hommes d un grand caractère ennoblissent leur malheur par le courage avec lequel ils le supportent : celui de Gates fut héroïque et digne de lui ; il déclara que , privé de l'honneur de commander, son ferme dessein était de continuer à verser son sang , comme soldat , pour sa patrie , tant que la guerre de l^ndépendance durerait, et il vint avec une noble confiance dans la tente de Washington. Leur première entrevue, qui fut publique, était attendue avec une impatiente curiosité. De part et d'autre on observa les convenances d'une généreuse courtoisie, et tous deux, dans deux rôles bien différens, gardèrent une noble et modeste dignité- De ce moment leurs querelles cessèrent, et Wiashington rendit à Gates la confiance ainsi que les honneurs qu'il méritait. Le général Washington m'accueillit avec bonté; il me parla de la reconnaissance que son pays conserverait toujours pour le roi de France et pour sa généreuse assistance. Il me fit les plus grands éloges de la sagesse , de l'habileté du général comte de. Rochambeau, dont il s'honorait, disait-il , d'avoir mérité et obtenu l'amitié; il loua vivement la bravoure et la discipline de notre armée ; enfin il m'adressa particulièrement des pa-
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rôles très obligeantes relativement à mon père, à ses longs services, à ses nombreuses blessures, dignes ornemens, disait -il, d'un ministre de la guerre.
Nous espérions toujours que les Anglais , honteux de leur inaction , cesseraient de se tenir enfermés dans leurs retranchemens de New-York, et qu'ils en sortiraient pour se mesurer avec nous. Mais , découragés par leurs revers , ils demeurèrent immobiles et se contentèrent de bloquer, autant qu'ils le pouvaient, les ports, pour intercepter les renforts et les nouvelles que nous attendions d'Europe.
Notre impatience de combattre était secondée par le baron de Vioménil, dont l'humeur était bouillante et le courage téméraire : il voulait à toute force que nos deux armées attaquassent vivement New- York. Mais la forte position de cette place, son escarpement, ses nombreux retranchemens à plusieurs étages et défendus par de fortes batteries, les secours et les rafraichissemens qu'on y recevait continuellement par la mer, enfin l'impossibilité de l'investir totalement, auraient suffi pour empêcher le général Washington et le comte de Rochambeau de hasarder une entreprise qui aurait coûté tant d'hommes sans nécessité, au moment où les Anglais* s'avouant, pour ainsi dire, vaincus, prouvaient évidemment
qu'ils avaient renoncé à Tespoir de ravir aux États-Unis leur indépendance.
D'ailleurs les ordres que j'avais apportés à M. le comte de Rochambeau lui avaient prescrit un autre plan , qui devait être exécuté , à moins d'en être empêché par des circonstances imprévues; et, comme on le verra bientôt, c'était aux Antilles que notre gouvernement voulait porteries coups décisifs , qui devaient fprcer l'Angleterre à terminer cette lutte sanglante et à conclure la paix.
Le camp français de Crampont était situé à quinze milles, ou cinq lieues, du camp américain. Nous y restâmes trois semaines , après lesquelles le bruit commença à se répandre, dans l'armée , que nous devions bientôt quitter les États-Unis , et nous embarquer à Boston sur une escadre commandée par M. de Vaudreuil. Cette séparation contrariait extrêmement Washington et l'armée américaine. Cependant les résultats de cette mesure et la promptitude de la paix justifièrent pleinement, Tannée suivante, la sagesse du plan conçu par le ministère français.
Le 22 octobre, nous nous mîmes en route, et, après une semaine de marche , nous arrivâmes dans la plaine de Harfbrd , l'une des plus grandes villes du Connecticut. Nous y séjournâmes quatre jours. Là , M. de Rochambeau nous apprit officiellement que, si un mouvement imprévu de$
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Anglais he s^opposait à ses desseins , il comptait Retourner immédiatement en France avec une partie de son état-major, et que nous serions dorénavant sous les ordres de M. le baron de VioméniL
Nous apprîmes, en même temps , que l'escadre de M. de Vaudreuil n'était pas encore prête à nous recevoir, et que cet amiral désirait que nous n'arrivassions à Boston qu'au moment où ses préparatifs seraient achevés: ainsi nous nous vîmes ^ destinés à rester long-temps campés , et à faire ensuite de pénibles marches dans une saison dont la rigueur prématurée commençait à se fairç assez fortement sentir : car déjà la neige tombait avec abondance comme en hiver.
Le 4 novembre, l'armée partit pour Providence. Comme nous nous étions éloignés de l'ennemi , et que notre présence au camp n'était pas indispensable, nous demandâmes, le prince de Broglie et moi , à M. de Rochambeau , la permission de faire une course à New-London , lieu devenu fameux par les perfides et les sanguinaires vengeances d'Arnold, et de visiter aussi Rhode-Island, où nos troupes avaient séjourné si long-temps avant de commencer leur glorieuse campagne. MM. de Vauban, de Champcenetz, de Chabanes et Bozon de Talleyrand-Périgord nous accompa-? gnèrent dans ce petit voyage.
|Le pays que nous traversâmes offrit à nos re-.
38o MEMOIRES
gards des situations riches et variées, une popur lation nombreuse, active, industrieuse, payée de ses travaux par Faisance; partout des champs bien cultivés, des rues réguhères et des maisons propres, des villes qui devaient être bientôt des cités, et des villages qui ressemblaient déjà à de petites villes.
New-London, par sa positioh sur la Tamise, à un quart de lieue de son embouchure dans la. mer, avait été, dit-on, fort commerçante et fort riche ; mais , lorsque nous la vîmes , le traître Arnold l'avait dévastée, brûlée, et nous marchions sur les débris de ses maisons et de ses magasins incendiés. Les deux rives de la Tamise étaient défendues par deux forts, dont l'un paraissait encore en assez bon état et contenait ime artillerie suffisante.
Nous partîmes ensuite pour New-Port, et nous fîmes cinquante milles par une détestable route. C'était le premier mauvais chemin que j'avais rencontré dans les États-Unis. Après avoir passé deux ferrys dont le second sépare le continent de Rhode-Island, nous arrivâmes dans cette île. J'étais destiné à trouver toujours sur l'eau les périls que je cherchais vainement sur terre: notre barque échoua rudement et fut au moment de chavirer ; de prompts secours nous tirèrent d'affaire.
Il nous fut facile, en voyant New -Port, de
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concevoir les regrets de Farmée française lorsqu'elle quitta cette jolie ville, où elle avait fait un si long séjour. D'autres parties de l'Amérique n'étaient encore belles qu'en espérance ; mais la prospérité de Rhode-Tsland était déjà complète. L'industrie, la culture, l'activité du commerce n'y laissaient rien à désirer,
La ville de New-Port, bien bâtie, bien alignée, contenait une population notnbreuse dont l'aisance annonçait le bonheur; on y formait des réunions charmantes d'hommes modestes , éclairés , et de jolies femmes dont les talens embellissaient les charmes. Les noms et les grâceis de miss Champlain , des deux miss Hunter et de plu* sieurs autres , sont restés gravés dans le souvenir àt tous les officiers français.
Je leur rendis , comme mes compagnons, de justes hommages. Cependant mes visites les plus longues eurent pour objet un vieillard fort silencieux, qui découvrait peu ses pensées, et jamais sa tête; sa gravité, ses monosyllabes disaient assez à la première vue que c'était un quaken. Pourtant il faut avouer que, mialgré toute ma considération pour sa vertu , notre première entrevue aurait peut-être été la dernière^ si tout à coup, une porte s'étant ouverte, je n'avais vu apparaître dans son salon un être qui semblait tenir plus de la nymphe que de la femme.
Jamais on ne réunit tant de grâces à tant de simplicité , tant d'élégance à tant de décence. C'était PoUy Leiton , la fille de mon grave trembleur. Sa robe était blanche conftne elle ; la mousseline de son ample fichu , la batiste envieuse qui me laissait à peine apercevoir ses bldnds cheVeux, enfin les simples atours d'une vierge pieuse, semblaient s'efiforcer en vain de nous voiler la taille la plus fine^ et de nous cacher les attraits les plus séduisans.
Ses yeux paraissaient réfléchir^ comme deux miroirs, la douceur d'une âmfe pure et tendre. Elle nous accueillit avec une confiante naïveté qui me charmait; et le tutoiment que sa secte lui prescrivait, donnait à notre nouvelle connais* sance l'air d'une ancienne amitié. Je doute qu'aucun chef d œuvre de l'art pût édipser ce chefd'œuvre de la nature : c'était le nom que lui donnait le prince de Broglie*
Dans nos entretiens, elle m'étoûnait par la candeur originale de ses questions : « Tu n'as donc » en Europe^ médisait-elle, ni femme riiénfaas> » puisque tu quittes ton pays pour v^nir si loiti » faire le vilain métier de la guerre? »
«t Mais c'est ffoui* Vôs intérêts, hii répondisse, *> que je m'éloigne de tout ce qui m'est cher, et » c'est pour défendre votre liberté <Jue je viens » me battre contre lès Anglais. )»
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« Les Anglais, reprit-elle , ils ne t'ont point fait » de mal ; et notre liberté que t'importe ? Il ne » faut jamais se mêler des affaires d'autrui, à » moins que ce ne soit pour Jes raccommoder et » pour empêcher de répandre le sang. »
« Mais , répliquai-je , mon roi m'a ordonné de » porter ici ses armes contre vos ennemis et les » siens. — Eh bien , dit- elle, ton roi te com- D mande une chose injuste, inhumaine, contraire » à ce que Dieu ordonne. Il faut obéir à ton Dieu » et désobéir à ton roi ; car il n'est roi que pour » conserver et non pour détruire. Je suis bien » sure que ta femme , ^i elle a bon cœur , est de » mon avis. »
Que pou vais- je répondre à cet ange? car, en vérité, je fus tenté de croire que c'en était un. Ce qui est certain^ c'est que, si je n'ataispas été marié et heureux , tout en venant défendre la liberté des Américains, j'aurais perdu la nrienne aux pieds dePoUy Leiton.
L'impression que m'avait faite cette charmante personne , était d'une nature si différente de celle qu'on éprouve dans le brillant tourbillon du monde ^ qu'elle devait m'éloigner^ au moins momentanément, de toute idée de co&cèrts , de bals et de fêtes.
Cependant j comme les dameâ de New-Port nous avaient vivement touchés par leur accudl gra-
384 MIÊMOIKES
cieux, et par tout le bien qu'elles nous disaient de nos compagnons d'armes dont elles regrettaient sincèrement l'absence, nous résolûmes de leur donner un beau b-^l et un magnifique souper : ce qui n'était pas d'une extrême prudence , car nous n'étions que sept ou huit officiers à dix lieues de notre armée.
Long-Island , occupée par nos ennemis , était peu éloignée de New-Port ; on nous fit observer que les corsaires anglais faisaient de temps à autre des apparitions sur la côte , et , le bruit de notre galante fête s'étant répandu, ils auraient pu nous faire une visite et troubler assez ridiculement notre joyeuse réunion.
Ce danger nous parut peu probable: je fis venir très lestement quelques soldats-musiciens du régiment de Soissonnais. Desoteux, qui, depuis, eut quelque éclat dans notre révolution comme chef de chouans, sous le nom de Cormartin , se chargea avec Vauban des préparatifs du bal , du souper , et nous allâmes par toute la ville porter nos invitations.
Cette petite fête fut une des plus jolies que j'aie vues, parce que les grâces en faisaient l'ornement, et la cordialité les honneurs. Mais PoUy Leiton ne pouvait y venir , et comment ne pas dire que cette triste réflexion voila quelquefois ma gaîté ?
Nous passions des instans trop doux à New-
tort, pour nous pi'esser de retourner à lios teiites. Ainsi, comptant sui* Tindulgence de notre général , nous dépassâi^es de quelques jours le éongé qu'il nous aVait donné. Mais Mi de Rochambeau» connaissant tnieul qUe personne tout le prix dô la disèipline, lious envoyisi Tordre précis de rejoindre sails délai nos drapeaux; nous partîmes avec tristesse , et hous nous rendîmes prompte* ment au quartier général, qui était alors à Pro^ Vidence*
Providenôe, qui doit être à présent Une gi'ande et populeuse cité, pouvait alors déjà passer pour une jolie petite ville. Elle ne contenait encore que trois mille habitant ; ipais tous y jouissaient d'une aisance acquise par de constails travaux et par une active industrie» Elle occupe le milieu d'un Vallon qu'arrose la petite rivière de Naraganset, assez large et navigable. Ce nom de Nara* ganset me rappelle qu'avant d'à rriver à Providence^ j'avais traversé un village noitamé ainsi, ou plutôt une irrégulièré collection de misérables huttes^ C'était le dernier débris de la nombreuse tribu sauvage des Naragansets,qûi, pendant plusieurs siècles , avait possédé seule cette pi^ovince.
Partout où les hommes civilisés se montrent^ les hommes sauvages dispar'aissent. Pour ceux-ci la civilisation , loin d'avoir des attraits , est Uri joug insupportable et dont ils ont horreun
386 MÉMOfRES
On a vainement recueilli et élevé avec soin, dans les collèges anglais ou ainéricains, plusieurs enfans sauvages abandonné^ par leurs parens ; et, quoiqu'on leur eût fait connaître lesélémens des sciences, des arts; quoiqu'ils eussent été vêtus, nourris comme les Européens, et qu'ils eussent joui de toutes les commoditçs de la vie^ sociale; dès qu'ayant atteint l'âge de la force ils avaient trouvé une occasion de s'échapper, tous étaient retournés avec une impatiente ardeur dans les forêts, dans les cabanes de leurs pères, pour y goûter les charmes d'une liberté orageuse et d'une vie errante, qu'ils préfèrent a tout. Aucune liberté ne leur paraît mériter ce nom dès qu'on la restreint par des limites.
Cependant quelques centaines d'individus de la nation des Naragansets , par des causes que j'ignore , étaient restés daûs le lieu de leur naissance, au moment du départ de leurs compatriotes. Peu à peu, leur village, placé jadis au milieu de bois épais, s'était vu environné de champs cultivés, de bourgs peuplés, de villes commerçantes; de ^rte qu'au centre d'une province américaine, riche et industrieuse , cette pauvre tribu indienne s'offrait aux regards étonnés comme une oasis sauvage, placée au milieu du plus florissant tableau de civilisation.
Ces Indiens, isolés par leurs mœurs dans ce
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magnifique entourage, étaient restés înviolableinent attachés aux usages, au culte et à la manière de vivre de leur nation. On ne remarquait en eux aucun progrès. Rien n'était changé dans la misérable construction de leurs cabanes, dans la forme de leurs vétemens, ou plutôt de leurs couvertures; ils conservaient les mêmes habitudes, le même langage; mais leur population diminuait chaque année, et peut-être aujourd'hui n'en reste- t-il aucune trace.
Notre armée était campée sur le chemin de Boston, k trois milles de Providence. L'automne ressemblait à un hiver : le froid était aigu et U neige abondante. Comme nous n'étions pas encore certains du temps de notre départ , qui pouvait être fort retardé , M. de Rochambeau fit faire de§ baraques pour les soldats, et permit aux colonels de se loger dans des maisons , où chacun s'empressait à l'envi de nous offrir un asile. . Cette permission me procura le plaisir d'observer plus en détail la vie intérieure d'une famille américaine. Je fus enchanté de la simplicité, de la pureté de mœurs et de la franche cordialité de mes hôtes. Leur politesse , qui se montrait sans apprêts, n'en était que plus aimable; ils avaient à la fois de l'instruction et de la bonhomie; tout y était naturel; il semblait que tous leurs devoirs fussent pour eux des pl^içiFS* L'esprit , chez eux ^
388 m]£moir£s
n'était que le bon sens. La raison et la bonté dictaient leurs paroles, et présidaient à leur conduite. Réellement on doit convenir que la vérité et le bonheur, loin d'être, comme Font dit des philotophes moroses, totalement exilés de la terre, se rencontrent à chaque pas en Amérique.
Quoique les instructions reçues par M. de Rochambeau lui laissassent beaucoup de latitude relativement aux circonstances qu'il aurait été impossible de prévoir de si loin, tout le décidait de plus en plus à exécuter le plan des ministres. Les nouvelles qu'il recevait concouraient à lui prouver que les Anglais , renonçant à l'espoir de subjuger les États-Unis , voulaient évacuer Charlestown , ne laisser qu'un corps de troupes hessoises dans New -York, et qu'ils formaient le dessein de porter toutes leurs forces aux Antilles , pour y défendre leurs îles et attaquer les nôtres.
Il est vrai que des avis précédens avaient pu faire croire que le général Clinton , avant d évacuer l'Amérique septentrionale , tenterait un coup d'éclat, sortirait de ses retranchemens et attaquerait les années alliées. C'était ce motif qui avait retardé notre marche , dans l'espoir de faire repentir le général anglais de sa témérité; mais, soit qu'il eût formé ou non ce projet , le fait est qu'il se tint prudemment renfermé dans ses lignes.
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Ainsi rien ne nous arrêtait plus, et nous attendions avec impatience le moment où l'escadre de M. de Vaudreuil serait prête à nous recevoir.
M. de Rochambeau , voulant, jusqu'au dernier moment , prouver , par les détails de sa conduite comme par les grands services qu'il avait rendus, combien il désirait conserver l'affection des Américains et emporter leurs regrets^ donna, dans la ville de Providence , de fréquentes assemblées et des bals nombreux où l'on accourait de dix lieues à la ronde.
Je ne me rappelle point avoir vu réunis, dans aucun autre lieu, plus de gaîté et moins de confusion, plus de jolies femmes et de bons ménages, plus de grâce et moins de coquetterie , un mélange plus complet de personnes de toutes classes , entre lesquelles une égale décence ne laissait apercevoir aucune différence choquante. Cette décence, cet ordre, cette liberté sage, cette félicité de la nouvelle république si mûre dès son berceau, étaient le sujet continuel de ma surprise et l'objet de mes entretiens fréquens'^avec le chevalier de Chas<tellux.
Tout , dans la fondation de ces riches colonies , dans leur révolution^ dans leur législation , offrait une espèce de phénomène dont l'histoire ne donne point d'exemple, et qu'il feut expliquer par des causes toutes différentes de celles qui ont amené
la naissance , la formation et les progrès de toôs les gouvernemens connus. -
Sans parler ici des peuples de Fantiquité , dont l'origine est enveloppée de ténèbres , et dont les premières époques sont mêlées de fables et de prodiges , il suffira de remarquer que presque tous les £;ouvernemens modernes ont dû leur naissance à ta conquête, leur police à la force militaire, 4eur accroissement à la fortune.
Les conquérans, les destructeurs barbares de l'empire romain, lentement adoucis par l'adoption du culte évangélique, créèrent des gouvernemens, ou plutôt des aggrégations de guerriers, qui, en se partageant les terres, n'offrirent long-temps que l'image d'une aristocratie militaire , campée sur le théâtre de ses victoires.
Les premiers, ou les officiers de cette aristocratie y opprimant les vaincus et respectant peu leur propre chef, devinrent des grands^ des maires du palais, des gouverneurs et commandans de provinces, des juges et magistrats peu soumis , plus tard, des ducs, des comtes, des seigneurs, des nobles, des chevaliers. Ils s'emparèrent de tous les pouvoirs royaux. Les évêques, les abbés les imitèrent; autant de seigneuries, autant de lois et de coutumes.
Cependant, pour mettre un terme à l'anarchie, ce chaos s'organisa; la puissance féodale naquit.
ou SOUVENIllS. 391
Peu à peu, à l'aide de la hiérarchie établie pai* ce système , les rois , secondés par les peuples , agrandirent leur pouvoir, et raffermirent aux dépens de celui des seigneurs.
De là sortit enfin l'ordre monarchique que nous voyons établi dans la plus grande partie des États de l'Europe , ordre imposant, mais nécessairement mêlé, dans sa composition, des débris de la féodalité et des restes de l'antique puissance du clergé.
Ainsi la liberté s'y trouve toujours aux prises avec le pouvoir de la royauté, qui concentre en elle toutes les forces des anciennes seigneuries; l'égalité s'y voit constamment écartée par lés sou' venirs ou les préjugés d'une noblesse dépouilléel de sa puissance , mais non de ses antiques prétentions et de sa fierté; enfin, presque partout la tolérance y rencontre l'opposition d'un culte plus ou moins dominant.
Dans presque toutes les républiques de l'Europe , il est resté des traces plus ou moins fortes des anciennes institutions féodales, et, en Angleterre, c'est encore l'aristocratie qui fait la base de la législation. On pourrait dire qu'elle y a conservé même plus d'antiques privilèges que celle des autres contrées , parce qu'elle a eu l'heureuse sagesse de se rendre patronne de la liberté publique, et de s'unir au peuple contre le pouvoir arbitraire.
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39^ mjShoires
Ce court tableau et la lecture de Thistoire dfe tous les pays montrent assez combien il a été impossible et combien même il serait difficile à présent d'y rendre la législation une, simple, égale pour tous ^ et de la dégager des livrées et dé la bigarrure des mœurs anciennes.
Par un hasard étonnant, la nouvelle république de F Amérique du nord y fondée dans'son origine, non par la conquête, mais par les transactions du pacifique Penn, n'a eu à combattre, à vaincre aucun de ses obstacles. Les législateurs ,. travail^ lant dans un siècle de lumières , sans se voir obligés de triompher d'un pouvoir militaire , de limiter une autorité absolue, de dépouiller un clergé dominant de sa puissance^ une noblesse de ses droits, une foule de familles de leurs fortunes, et de construire leur nouvel édifice sur des débris cimentés de sang, ont pu fonder leurs institu-^ tions sur les principes de la raison, de la complète liberté, de l'égalité politique; aucun vieux préjugé, aucun fantôme antique ne se plaçait entr'eux et la lumière de la vérité* Un seul effort, une seule guerre, pour secouer le joug de la mère-patrie, a suffi pour les affranchir de toute gène ; et leurs lois , faites uniquement dans le but de l'intérêt général, ont été tracées sur une table rase, sans être arrêtées par nul esprit de classes, de sectes, de partis ou d'intérêts privés.
ou SOUVENIRS. Syî
Le résultat de cette position sans exemple et de toutes ces circonstances inouïes jusqu'à pré* sent, a été l'établissement d'un gouvernement aussi parfait qu'il en puisse sortir de la main des hommes, gouvernement dont une prospérité toujours croissante depuis un demi -siècle prouve la sagesse.
Déjà les fruits en ont été répandus au loin, et de plus en plus il en jaillira des lumières qui aideront partout les hommes à sortir ou du chaos de l'anarchie , ou des ténèbres répandues sur eux par le despotisme; on profitera sans doute de leurs leçons et de leur expérience; chaque jour en donne la preuve.
Cependant il serait téméraire , au lieu de n'y prendre que ce qui peut être applicable à chacun suivant sa position , il serait téméraire , dis-je , de vouloir les choisir en tout pour modèles dans les anciens pays civilisés, puisqu'on ne pourrait y fonder de pareilles institutions que sur des ruines, et après avoir surmonté des résistances presque invincibles.
D'ailleurs les États européens , environnés de voisins puissans , sont obligés d'être toujours armés , d'entretenir de nombreuses troupes soldées, et cette nécessité est incompatible avec la nature et la pleine liberté d'un gouvernement semblable à celui des États-Unis.
394 BIÉMOIHES
Tout se réunit comme par prodige pour favoriser cette nouvelle législation ^ et ce qui serm blaît même un écueil se trouva servir d'aide et d'appui. D'abord la grandeur immense de cette partie du continent américain ,. loin d'embarrasser les fondateurs de la république, les seconda merveilleusement : car cette terre, qui n'a* vait à l'ouest de limites que l'océan Pacifique , et de voisin que le Kamtschatka, n'étant habitée que par de faibles tribus indiennes, permettait aux Américains civilisés l'occupation facile d'un territoii-e presque sans boraes.
Il en résulta l'effet le plus heureux pour la morale de ce nouveau peuple. Ce qui est dangereux en tout pays, c'est la misère et l'oisiveté forcée d'une foule de prolétaires; or, dans les États-Unis on n'a point à craindre ce fléau, puis^ qu'il y a partout plus de terres que d'hommes , et que tous ceux qui veulent et savent travailler, trouvent des moyens d'exister et même de s'en-» richir, sans être jamais tentés d'avoir recours pour vivre aux filouteries , au vol , à l'assassinat ou à la révolte.
On pouvait craindre aussi que , cette contrée étant peuplée depuis un siècle par des Européen» venus de toutes les nations et y apportant tous» des croyances , des mœurs et des habitudes dif-^ férentes, il ne fut presque impossible, non-seule-
oir sorVENiKs. -SgS
ment de les soumettre à une législation uniforme, mais même de les faire vivre en bon accord et en paix«
Cependant l'expérience prouva combien cette crainte était peu fondée , puisque tous ceux qui avaient abandonné leur patrie pour venir habiter l'Amérique , étaient des hommes persécutés et proscrits chez eux , soit à cause de leur croyance, soit pour s'être trouvés mêlés à des troubles politiques, et opprimés par la tyrannie du parti qui les avait vaincus.
Tels furent les motifs qui décidèrent un grand nombre de Hollandais à porter dans la Nouvelle- Angleterre , à New- York , leur activité commerciale; des Suédois, à venir labourer les champs de New-Jersey et de la Delaware. Les presbytériens de la Grande-Bretagne cherchèrent à Boston un abri contre les persécutions religieuses ; les anabaptistes allemands , les catholiques irlandais, dépouillés de leurs biens, coururent demander du repos et lui abri en Pensylvanie ; eur fin , un grand nombre dv Français protestaus se réfugièrent dans les Carolines. Pour tant d'opprimés la liberté était , non-seulement un besoin , mais une passion.
Malgré quelques actes arbitraires du gouvernement anglais, les colons américains trouvaient, sous la protection des lois anglaises , une grande
5g6 MEHoiitss
partie de cette liberté et de ces droits qu*ils auraient voulu vainement réclamer dans les lieux de leur naissance : aussi tous se soumirent , sans aucun regret, aux lois qui régissaient les colonies.
De plus, la multiplicité des cultes rendit parmi eux la tolérance indispensable. Ce qu'on trouvera même peut-être singulier , c'est que les catholiques en donnèrent l'exemple. Aucune croyance n y fut donc dominante ni privilégiée. Les ministres de chaque culte furent payés par ceux qui le professaient , et il s'établit entr'eux, non une jalousie funeste , mère des discordes , mais une louable émulation en charité^ en bienveillance et en vertus.
Ce fut de cette sorte que se formèrent aux principes de justice , de raison , de tolérance et d'une vraie liberté , les esprits d'une nation qui n'avait à craindre ni le fanatisme religieux , ni l'orgueil d'une classe privilégiée, ni la turbulence d'une populace oisive et malheureuse; et, tous jouissant des mêmes droits, l'intérêt général n'y fut plus distinct pour eux de l'intérêt privé.
Dans cette heureuse situation, les défrichemens se multiplièrent , l'aisance se répandit , et la population s'accrut si rapidement, que le gouvernement britannique en prit ombrage, et se servit injustement de son pouvoir pour arrêter cette prospérité croissante. II défendit de multi-
ou souvENins. 397
plier les établissemens qui se formaient loin des côtes; il gêna le commerce par de fiscales restrictions ; et plusieurs gouverneurs de province commencèrent même à persécuter quelques sectes, ennemies du culte anglican. Les Américains se plaignirent vivement à Londres, et furent mal accueillis. La fiscalité appesantit de plus en plus son joug. On continua à humilier ces hommes fiers, en déportant en Amérique des gens sans aveu , ou des coupables condamnés par les tribunaux. Les actes du parlement, relatifs au thé et au timbre, achevèrent d'aigrir les esprits. Plusieurs colons, distingués par leur mérite , furent envoyés à Londres, et y firent entendre, non d'humbles doléances , mais le langage d'hommes libres qui connaissaient leurs droits et qui sentaient leur .force.
Malgré les sages avis d'une opposition éclairée, le ministère anglais ne répondit aux Américains que par des menaces et par des mesures violentes. Ils se soulevèrent, le cri de liberté s'éleva de toutes parts; ou courut aux armes, la révolution éclata, et l'indépendance fut déclarée.
Au milieu des orages de la guerre, il fallait décider si on aurait une monarchie, si on formerait plusieurs republiques , ou si on les unirait toutes par un lien commun. Ce fut alors qu'on recueillit les heureux fruits de tous ces germes de prospé-
398 MEMÔIRISS
rite et d'harmonie que j'ai mentionnés plus haut. Tandis qu'on se battait avec courage contre un ennemi superbe et puissant, chacun des -treize États fit tranquillement sa constitution, et nomma de sages députés qui se réunirent en congrès. Partout les assemblées furent pacifiques, les délibérations mûres et sages Un lien commun rendit la confédération puissante , et la législation particulière de chaque État garantit sa liberté locale. Peu de changemehs s'introduisirent dans les lois civiles et dans les moeurs. Le gouverneiwent seul fut changé. Un président élu pour peu d'années , sans gardes , sans privilèges , soumis à la justice comme tous les citoyens , et responsable comme lés ministres qu'il nommait, exerça le pouvoir exécutif, mais seulement pour les objets relatifs à la politique extérieure , au commerce maritime, et à la défense générale des républiques fédérées. Son autorité, bornée à peu d'années, était surveillée par un sénat et par une chambre de députés , représentant les treize États qui les avaient élus; ainsi tout ce que peuvent exiger l'ordre public, la complète liberté et la sûreté de la confédération, se trouva établi par. une merveilleuse prudence, qui prévoyait et réglait même d'avance le mode des changemens que le temps et l'expérience pourr'aient forcer de Êiire à la constitution.
ou souvEiriRs. 399
Enfin , au grand êtonnement de toutes les nations, et même des sages de chaque pays, on vit s'élever, dans cette Amérique, naguère si peu connue, un phénomène, un édifice politique dont les plus ingénieuses utopies n'avaient point encore donné d'idées. Le seul danger qui pourrait menacer dans l'avenir cette heureuse république , formée alors par trois millions d'habitans et qui compte aujourd'hui dix millions de citoyens, c'est l'excessive richesse que son commerce lui promet , et le luxe corrupteur qui peut en être la suite.
Ses provinces méridionales doivent encore entrevoir et éviter un autre écueil : on y trouve des habitans pauvres en grand nombre , et de grands propriétaires dont les fortunes sont colossales. Ces fortunes sont alim^entées et ne semblent pouvoir se soutenir que par le travail d'une population de noirs , d'esclaves , qui se multiplient chaque année , et qui peuvent être fréquemment portés au désespoir et à la révolte, par le contraste de leur servitude avec la liberté entière , dont les hommes de la même couleur jouissent dans le^ autres États de l'union.
Enfin, cette différence de moeurs et de situation entre Je nord et le sud^ ne doit-elle pas faire redouter, pour d'autres temps, ime séparation politique qui affaiblirait et romprait peut-être cet
400 Ml£MOItll£S
heureux faisceau^ qui ne peut conserver sa iotcê qu'en restant uni et serré? Telle fut la triste pen* sée qui termina le dernier entretien que j'eus avec le chevalier deChastellux^ au moment où il s'éloigna de l'armée.
Avant de finir ces observations sur les éauses de la prospérité des États-Unis, je dois dire que le choix fait par le roi du comte de Bochambeau^ pour commander l'armée française , fut encore uû bonheur signalé pour la nouvelle république : car il était impossible de trouver un homme à la fois plus habile 9 plus expérimenté, plus sage, plus ferme et plus populaire.
Il semblait formé tout exprès pour s'entendre avec Washington et pour servir avec des républicains. Ami de l'ordre , des lois et de la liberté, son exemple, plus encore que son autorité, nous forçait tous à respecter, avec le plus grand scrupule^ les droits, les propriétés, les usages et les mœurs de nos alliés. Aussi , durant le long séjour de notre armée en Amérique, et dans le cours de plusieurs campagnes, la discipline fut si bien observée qu'il n'y eut pas une seule dispute, pas im seul coup donné entre les Américains et les Français^
Un trait rapporté dans les Mémoires de ce général, cité depuis avec éclat à la tribune de notre première assemblée nationale, et dont nous fumes tous témoins , suffira p our fa ire connaître^ d'un
ou SOUVKNIllS. 4<>I
part, la prudence, raffabilité de M. deRochambeau, et de l'autre, l'idée que chaque Américain Èe faisait de la puissance inriolable des lois.
Au moment ou nous quittions le camp de Crampont, M. le comte de Rochambeau marchait à la tête de nos colonnes, entouré de son brillant état-major. Un Américain s'approche de lui , lui met doucement la main sur l'épaule , en lui montrant un papier qu'il tenait, et lui dit : « Au nom » de la loi, vous éteà mon prisonnier! » Plusieurs jeunes officiers s'îudignaient de cette audace ; mais le général, leur faisant signe de se contenir, dit, en souriant , à l'Américain : w Êmmenez-moi , si 3» vous le pouvez. — JNon, lui répond l'Amé- » ricain; j'ai rempli mon devoir, et votre excel- » lence peut continuer sa route si elle veut s'op- » poser à la justice; je ne demande alors qu'à me 7> retirer librement. Des soldats de la brigade de *> Soissotmais ont brûlé plusieurs arbres pour al- » lumer leurs feux. Le propriétaire de ce bois I» réclame une indemnité ; il a obtetiu contre vous » uk décret, et je viens de l'exécutei*. )>
A ces paroles qu'un aide de camp du général traduisit, M. de Rochambeau, appelant M. de Villcmâhzy, aujourd'hui pair de Fraiice, alors intendant de l'armée , le prît pour cautiôh et lut ordonna de tcrmiuet* cette affaire en payant ce qui serait convenable , si l'indemnité qu'il
4oa mëmoihes
avait déjà offerte,, n'était pas jugée suffisante. . L'Américain se retira; le général et son armée, arrêtés ainsi par un huissier, continuèrent leur marche , et un jugement arbitral fixa à deux mille francs, c'est-àdire à im taux au-dessous de celui proposé par le général , l'indemnité que l'injuste propriétaire prétendait élever jusqu'à quinze mille. Celui-ci même se vit condamné aux dépens.
La république américaine ne s'est pas seulement distinguée de toutes les autres par la sagesse de ses institutions et par la paix intérieure dont elle jouit depuis un demi-siècle ; mais elle a évité le reproche constant d'ingratitude * adressé par l'histoire à presque tous les États répubUcains. Dans toutes les solennités, dans toutes les fêtes, dans tous les toasts, on n'oublie jamais de rappeler les noms de Louis XVI et de la France. Récemment encore, en décernant au général La Fayette , d'une voix unanime , le triomphe le plus éclatant dont jamais un homme se soit vu honoré, dix millions d'Américains ont prouvé que les services qu'on leur avait rendus , les périls qu'on avait bravés, et les efforts qu'on avait faits pour assurer leur indépendance, restaient ineffaçablement gravés dans leur mémoii*e. J'ai peine à concevoir comment quelques esprits chagrins n'ont pas voulu sentir et comprendre que
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ou soDVENins. 4o3
ces honneurs inouis, rendus à un Français, étaient un hommage à la France entière et à son monarque.
EÉfin le moment de notre départ arriva : toute incertitude à 1 égard du général Clinton ayant cessé, et M. de Vaudreuil ayant écrit que son escadre était prête à nous recevoir, M. de Rochàmbeau, avec le chevalier de Chastellux et une partie de son état-major, se sépara de nous après avoir remis le commandement de l'armée au baron de Vioménil , qui nous donna Tordre de lever le camp de Providence, le i^^ décembre, et de nous mettre en marche pour Boston.
Le comte Bozon de Talleyrand-Périgord, frère du prince de Talleyrand, et très jeune alors, était aide de camp de M. de Chastellux qui voulait le ramener en France, parce que ses parens le lui avaient confié, et qu'il ne voulait pas, en changeant sa destination^* se rendre responsable, à leur égard, des accidens et des chances de la guerre, Bozon était justement désolé de n'avoir fait ainsi, pour son début militaire , qu'une courte apparition à l'armée. Il supplia vainement tous nos généraux de le prendre avec eux , et dans son désespoir il vint me trouver; je le plaignis, mais sans vouloir lui donner d'avis, « Ce n'est point T» un conseil que je viens vous demander, me » dit-il, c'est du secret çt du secours j ma résolu-
4o4 MIÉMOIRES
» tion est prise , je ne suivrai point M. de Chasr> tellux en France. On ne veut m'enunener ni » comme officier ni comme aide de camp; eh 7» bien! je me fais soldat, je vous choisis ^ur » chef; la grâce que je vous danande est de me » donner un uniforme et de me cacher dans les » rangs de votre régiment. »
La résolution de ce preux de dix-huit ans me plut. M. de Saint-Maime , mon colonel commandant, était parti pour Boston et me laissait le commandement du corps* Je donnai à Bozon un de mes uniformes, des épaulettes de laine, un bonnet de grenadier et le nom de Va-deborv^ cœur.
Cependant au moment où M. de Rochambeau s'éloignait de nous , je lui avouai confidentiellement ce que j'avais fait. Il me dit que , ne devant pas y comme général , nous aj^rouver y il garderait le silence et fermerait les yeux sur une dé* marche qui lui paraissait^ conmie soldat , noble et louable. Ainsi Bozon, ou plutôt Fà-de^bencœur, grenadier volontaire, se mit en route le sac sur le dos et le fusil sur l'épaule.
La rigueur du froid rendit notï^e marche pé* nible. J'étais de plus obligé à une stricte surveillance le jour et la nuit. La perspective du bon* heur que la liberté offirait ^ux soldats dans ce pays, avait inspiré à un grand nombre d'entr'eux
ou soTJVEiriRS. 4o5
le désir de quitter leurs drapeaux et de rester en Amérique. Aussi dans plusieurs corps la désertion fut assez nombreuse; mais, grâce à la fortune et à notre vigilance, le régiment de Soissonnais perdit peu d'hommes.
Avant d'entrer dans Boston , nos troupes firent en plein champ une si prompte et si belle toilette, qu'il eût été impossible de croire que cette armée, venant de Yorktown , avait parcouru plusieurs centaine de lieues et supporté toutes les intempéries d'un autonme [^uvieux et d'un hiver précoce.
Jamais on ne vit^ dans aucune revue de pa« rade , des troupes mieux tenues , plus propres et plus brillantes. Une grande partie de la population de la ville venait au devant de nous. Les da- > me^ se tenaient aux fenêtres et nous saluaient par de vifs applaudissemens ; notre s^our fut marqué par des fêtes continuelles, par des festins, par des bals , qui ne laissaient pas un jour vide; on y voyait éclater, avec sincérité, les sentimens opposés , de joie pour le triomphe des armées alliées, et de tristesse causée par notre départ.
A la première revue, nos généraux remarquèrent facilement Bozon sous le bonnet de Va^é^ bonrcœuTy et feignirent de ne pas le reconnaître; mais bientôt on ne parla dans toute la ville que
4o6 MÉMOIKES
du zèle belliqueux de mon jeune soldat , et Vor de-bon-cœur eut l'honneur d'être invité à tous les repas solennels que les magistrats, que les autorités de Boston donnèrent aux généraux et aux officiers supérieurs de l'armée. Enfin , on décida que, pendant toute cette campagne, Bozon ne me quitterait pas, et ferait près de moi le service d'un aide-de-camp , jusqu'au moment où l'un de nos généraux pourrait le preadre en cette qualité avec lui.
Boston fut la première des cités américaines qui donna le signal de l'indépendance aux États- Unis, et ses habitans furent les premiers qui cimentèrent de leur sang la liberté naissante. Dans cette contrée septentrionale elle y pousse de plus profondes racines ; le ciel y est plus rigoureux , le culte plus austère , l'esprit d'égalité plus général, l'instruction plus forte; les mœurs et les courages semblent y montrer une énergie plus sévère.
Je fis connaissance dans cette ville avec Samuel Adams et Jlancok, premiers et immortels fondateurs des républiques américaines, et j'y formai avec le docteur Cooper, célèbre par de profonds écrits > une liaison que nous entretînmes longtemps par nos lettres.
Le docteur Cooper, hardi dans ses sermons, pronoaça, du haut deJa chaire, des discours poli-
ou SOUVENJIIS. 407
tiques autant que religieux : il s'y servait à la fois pour échauffer les esprits et pour défendre la liberté de son pays, des armes des pères de l'Église et de celles de Voltaire et de Rousseau. Ses grands talens lui firent des partisans zélés et des ennemis . ardens. Qui pourrait s'élever sans exciter l'envie? Celle-ci s'aveuglait au point de Taccuser contradictoirement d'une trop grande exaltation dans ses maximes, et d'une trop grande souplesse dans sa conduite.
Boston , depuis long-temps florissante par son commerce, a l'air de l'aïeule des autres cités américaines; et, à l'époque où je m'y trouvais, elle ressemblait parfaitement à une vieille et grande ville d'Angleterre.
La démocratie n'en bannit point le luxe; nulle part dans les États-Unis on ne voit autant d'aisance et une société plus agréable. Lïurope n'offre point à notre admiration de femmes plus jolies, plus élégantes, mieux élevées et ornées de plus de talens que n'en offraient les dames de Boston, telles que mesdames Jervis, Smith, Tudor, Worton. Madame Tudor, qu'on a vue depuis en France, a été connue par des écrits très spirituels, dont l'un fut adressé à la reine de France , et porté à cette princesse par M. de Chastellux;
J'étais logé à l'extrémité de la ville, dans une jolie maison appartenant au capitaine Philipps.
4o8 ]|^ICMOIR£S
Cet oflicieri violemment m^hraitépar les ÀDglais^ croyait apparemment qu'une manière de se venger d'eux était d'accueillir parfaitement un Fran* çais. J'y fus reçu comme un meipbre de la famille, et je ne perdrai jamais le souvenir de son obligeante hospitalité.
La flotte de M* de Vaudreuil était composée de trois vaisseaux de quatre-vingts cancms, de sept de soixanteKjuatorze, et de deux frégates de trente^ deux. Leurs noms étaient le Triotnphanij la Courofinej^ le Duc de Bourgogne y V Hercule y le Souverain ^ le Neptune ^ la Sourgogm^ & iVarûiuniberland y le Pra^^e^ h Qt^yen^ l'y^mazone tX, la Néréide.
Je m'embarquai à bord du Sonaer^in , doi*t le capitaine se nommait lé foHfiînaîïdeuT de Glandevez,^ ollScier respectable par sqb âge> son habileté et sa bravoure. Un esprit wné , une piété douce f xm caractère ç^dme ^ bienveillant^ le fai« saient généralement aisper par 3es cbefe, par ses égaux et par ses infér^e^rs.
Nous étions quarante^^^ipc: ofiici^f^ sur ce vaisseau; mais, çommQ je m y trouvaiis le seul qui&t colonel, j'eus l'avsM^ta^ d'être 1(^ dans la chambre du çoi^seil, d avoir un Ut commode, et l'espace nécessaire pour travailler^
Le fidèle ]^x^o|i avait \m hamac prè& de moi , et un Siort favoriible plaça sur le même bâtiment
ou sblIVENIRS» 4^9
deux de mes intimes ami$ , Alexandre de Lametb et M, Lincb , officier de Tétat-major.
Le 24 décembre, nous mîmes à la voile. C'était avec le cœur serré que je m'éloignais de cette Amérique du nord.
Je ne pui§ mieusc rendre l'impression que j'éprouvais, qu'en citant les parolesd'une lettre que j'écrivais au moment où je quittais cette terre fortunée : « Je vais^ disais-je, mettre à la voile » aujourd'hui; je m'éloigne avec un regret infini if d'un pays où l'on est, sans obstacle et sans in- » convénient, ce qu'on devrait être partout, sin- » cère et libre. Les intérêts privés s'y trouvent » tous confondus dans l'intérêt général; on y vit » pour soi, on y est vêtu selon sa commodité, et » non selon la mode. On y pense 1 on y dit, on y ^ fait ce qu'on veut; rien n'y force de suivre les ï) caprices de la fortune ou du pouvoir. La loi » protège votre volonté contre toutes les autres. » Ilien ne vous oblige d'y être ni faux , ni bas , » ni flatteur. On peut s'y montrer, à son gré, » simple ;i original, solitaire, répandu dans les » sociétés. On peut y vivre en voyageur, en poli- » tique, en littérateur, en marchand. On ne gêne » point vos occupations, on ne tourmente point » yotre oisiveté. Personne ne se choque de la sin- » giilarité de vos manières ou de vos goûts; on n'y i> CQimalt de joug que celui d'im petit nombre de
4lO MEMOIRES
» lois justes et égales pour tout le monde. Dès » qu'on y respecte ces lois et les nïœurs, on vit )r heureux, honoré, tranquille, tandis qu'en » d'autres pays le moyen de se mettre à la mode, » ou de faire fortune > est souvent de braver ces » mœurs et ces lois. Enfin, je n'ai vu partout, » dans cet Eldorado politique, que confiance pu- » blique, hospitalité franche, et naïve cordialité. » Les filles y sont doucement coquettes pour trour> ver des maris; les femmes y sont sages pour » conserver les leurs, et le désordre, dont on rit » à Paris sous le nom de galanterie, fait frémir ici » sous le nom d'adultère.
» Au milieu des orages d'une guerre civile , les » Américains soupçonnjent si peu les hommes » d'une inmioralité dont ils ne se font pas d'idée, » que dans leurs petites maisons isolées , au milieu » d'immenses forêts, leurs portes ignorent les » verroux et ne se ferment que par des loquets. » Les étrangers qu'ils logent , ainsi que leurs va- » lets , trouvent leurs armoires et leurs commodes » ouvertes, quoique rempUes de leur argent et de V leurs effets. Loin de soupçonner qu'on puisse » violer les droits de l'hospitalité , ils laissent leurs » hôtes se promener seuls des journées entières » avec leurs filles de seize ans, dont la pudeur est > la seule défense , et dont la familiarité naïve , » attestant l'innocence , se fait respecter par les
ou SOUVENIRS. 4ll
» cœurs-les plus corrompus. On me dira peut-être » que l'Amérique ne gardera pas toujours des » vertus si simples et des mœurs si pures; mais, » ne les gardât-elle qu'un siècle , n'est-ce donc D rien qu'un siècle de bonheur 1 »
La saison commençait à être si rigoureuse, que le thermomètre était descendu jusqu'au vingtsixième degré. A cette époque de l'année , la na«» vigation sur les cotes du nord de TAmérique est extrêmement périlleuse, et, pour éviter un grand désastre, partant avec un vent favorable, nous aurions dû en profiter pour nous éloigner rapidement du golfe et gagner la pleine mer.
Malheureusement M. le marquis de Vaudreuil , notre amiral , croisa quelque temps à la vue du port, parce qu'il voulait attendre son frère, qui devait sortir de Portsmouth avec son vaisseau rjuguste^ de quatre-vingts canons, et le Plutouy de soixante-quatorze , pour nous rejoindre.
Cette temporisation pensa nous coûter cher : le vent devint contraire et s'éleva bientôt avec une telle furie, qu'une partie de nos voiles fut déchirée, et qu'ayant replié toutes celles qui nous restaient, ce que les marins appellent n}ettre à la capcj nous nous sentions, au milieu des ténèbres de la nuit,^ poussés rapidement sur des cotes. hérissées d'écueils, où nous devions, selon toute apparence, nous briser sans aucun moyen de salut.
Une mer furieuse semblail , à tous momens f prête à nous engloutir : tantôt ses vagiies , renversant presque notre bâtiment , s'élançaient sur notre pont qu'elles inondaient ; tantôt ces mêmes vagues , après nous avoir élevés comme sur une montagne escarpée, nous laissaient redescendre dans un abime , revenaient ensuite avec rage em« porter une partie de notre galerie, briser nc^ fenêtres et s'étendre dans nos chambres et dans nos batteries.
D'instant en instant , le danger s'accroissait et devenait d'autant plus pressant pour noifô, que notre vaisseau le Souverain était vieux et dérivait plus qiie tous les autres. On ne pouvait opposer aucune manoeuvre à la tempête. L'équipage était immobile et consterné.
Notre capitaine, conservant presque seul son sang-froid , montrait une tranquille et pieuse résignation. Je lui demandai s'il entrevoyait quelque ressource. « Non , me dit-il ; depuis bien des an- » nées que je parcours les mers, jamais je ne me )» suis trouvé dans une position plus critique; » nous sommes presqu'au milieu des écueils. La » mer est trop démontée pour qu'aucune cha- » loupe, aucun canot puisse hii résbter. »
« Mais, répondit tranquillement Bozon , rien » n'est plus changeant que le vent , et celui qui » nous tourmente ainsi peut tout d'un coup chan-
ou SOUVENIRS. . 4'5
» ger. — C'est un espoir chimérique , dit le capi- » taine; ce vent impétueux vient du sud-est, et » nous sommes tellanent engagés dans le golfe , » qu'il Éaïudrait , pour nous en tirer , qu'en chan^ » géant subitement, le vent fît le tour de la moitié » de la boussole et sautât au nord -ouest, ce qui )» est presque sans exemple. Je suis étonné que » nous n'ayons pas déjà touché sur quelque roche; » mais, à la première secousse que vous sentirez, » tout sera fini. »
€es paroles d'un homme aussi intrépide , aussi froid, aussi expérimenté, nous enlevaient toute espérance, et l'eflfroi, triste précurseur de la mort, régnait dans le bâtiment.
J'admirai, dans cette circonstance, le courage cakne et fier de Lameth, qui semblait braver le sort, et s'entretenait avec moi froidement de l'immortahté de l'âme; Bozon, toujours Français, montrant ime inaltérable gaîté, semblait vouloir dire adieu au monde en riant. Nous avions pris notre parti, et nous attendions le choc qui devait nous fracasser*
Soudain nous sentons une secousse terrible : notre vaisiseau penche à stribord de manière à nous faire croire qu'il va s'entbncer dans la mer. Nous nous disonsadieu ; tout à coup le lieutenant de quart entre dans la chambre : tf Prodige ! s'é-* » crie-t-il; capitaine , le vent vient de sauter au
4l4 HléMOIIlKS
» nord-ouest. — Ne perdons pas de temps, répond » M. de Glandevez en se signant, mettons dehors » toutes les voiles que nous avons, et gagnons vite » le large : car ce changement inoui ne sera pas » long. »
Il fut obéi promptement. Peu de temps après, toute Tescadre sortit à pleines voiles du golfe et gagna la pleine mer. A peine deux heures s'étaient écoulées, que la bourrasque du sud-est reprit sa fiirie ; mais nous étions hors de danger. Ce coup de vent nous força de remettre à la cape, et dura trois jours , après lesquels le temps redevint favorable. Alors, M. de Vaudreuil ne jugeant pas à propos d'attendre plus long - temps son frère, nous cinglâmes au midi.
Un convoi de vingt-neuf bâtimens marchands était sorti du port à notre suite; nous ne le revîmes plus : une partie périt sur la côte ; peu rentrèrent dans la rade; plusieurs tombèrent dans les mains des Anglais.
Les élémens semblaient se réunir pour nous contrarier : à la hauteur dés Bermudes , le feu se mit à bord de notre vaisseau; l'effroi fut grande mais court; l'activité des pompes nous en délivra.
Favorisés par le vent, nous nous vîmes bientôt dans im autre climat, et, après avoir si récemment quitté des parages où nous éprouvions, sous
ou SOUVENIRS. 4 1 5
nos fourrures , le froid de la zone glaciale , nous nous trouvâmes dans une zone brûlante ; ce contraste subit faisait paraître la chaleur insoutenable. Peu de semaines après, nous aperçûmes les rivages de l'île de Pprto-Rico : avant de les voir , leurs orangers et leurs citronniers, en parfumant l'air, nous avaient avertis de leur voisinage.
M. de Vaudreuil, voulant prendre langue, envoya un esquif sur la côte. A son retour , il nous apprit que , sous le vent à nous , l'amiral Hood croisait depuis trois mois , avec seize vaisseaux , devant le cap Français de Saint-Domingue, et qu'au vent à nous, l'amiral Pigot croisait avec vingt- cinq vaisseaux devant la Martinique.
On voit par là que nous étions attendus aux Antilles par une nombreuse et formidable compagnie , avec laquelle il aurait été peu prudent de conférer de trop près.
Une de nos corvettes vint le soir nous donner avis qu'en allant à la découverte, elle avait aperçu de Ibin quelques bâtimens légers de l'escadre de Hood.
La nuit, nous passâmes entre Porto-Rico et Saint-Domingne , croyant toujours que cette dernière île était le but de notre navigation, que nous devions nous y réunir avec l'escadre espagnole , et que M. de Vaudreuil, pour éviter Hood qui l'attendait devant le cap , voulait longer la côte
4i6 memoihes
méridionale de cette île, et entrer dans un de ses poris. Mais cet amiral, ayant d'autres instructions, ayait assigné à Famiral don Solano un autre rendez-vous que personne sur l'escadre ne connaissait.
Nous fumes donc fort étonnés de voir qu'il nous dirigeait toujours de plus en plus vers le sud. Nous marchions lentement, traînant à la remorque plusieurs bâtimens d'un convoi de dix*neuf voiles, sorti de Porto-Rico pour nous suivre.
Arrivés enfin à la vue de Curaçao, colonie hollandaise qui n'est qu'à quinze lieues du continent méridional de l'Amérique, rioûs pensâmes tous que le port de Curaçao serait le terme de notre marche. Nous nous trompions encore , et nous vîmes, avec une extrême surprise, que Tamiral, luttant contre le vent d*est pour s'élever vers l'orient, nou^ faisait croiser entre la côte du continent et celle de Curaçao , sans vouloir aborder ni l'une ni l'autre.
Les courans, très rapides dans ces parages, se joignaient ail vent pour contrarier nos efforts ; bientôt ils nous dispersèrent, et notre convoi nous abandonna, ne pouvant plus ni nous suivre ni être traîné par nous.
Trois de nos vaisseaux, qui avaient le plus souffert du coup de vent , eurent la permission de relâcher dans le port de Curaçao. Les autres bâ-
OTJ SOUVENIRS. ^IJ
timens de Tescadre, en bon état et fins voiliers, vainquirent les courans et disparurent à nos yeux. Nous dérivions toujours de pins en plus ; il ne restait avec nous qu'un seul vaisseau : c'était la Bourgogne.
Séparés ainsi de notre flotte, nos capitaines ouvrirent les paquets qu'ils ne devaient décacheter qu'en cas de séparation. On y apprit que le port de Porto-Cabello, sur la côte de Caracas , et qui se trouvait au vent à nous à trente lieues de distance, était le lieu de notre destination.
Là, nous devions attendre le comte d'Estaing^ qui devait \enir do ( !adix avec une armée navale française , et l'amiral espagnol don Solano , qui sortirait du port de la Havane pour se réunir à nous. Cette jonction faite, les armées combinées mettraient ensemble à la voile pour attaquer la Jamaïque.
Le rendez-vous était on ne peut mieux choisi pour tromper les Anglais qui nous attendaient à Saint-Domingue ; mais ce rendez -vous mystérieux Tétait trop pour 'nous: car, par une négligence inconcevable, aucun de nos capitaines n'avait été pourvu de cartes qui pussent le guider sur ces parages, et presque personne de notre armée ne connaissait bien la position de Porto-Cabello.
Cependant un pilote du Souverain possédait par hasard une vieille carte imparfaite, mais qui
4l9 . M^MOIRIS
nous fut d'un grand secours: car, nous indiquant avec assez de justesse la distance de Curaçao à la côte continentale, elle nous empêcha de commettre Terreur funeste dans laquelle tomba le capitaine de la Bourgogne.
Celui-ci , contin uant sa croisière la nuit , et croyant la côte continentale plus éloignée , prolongea, trop sa bordée, et échoua sur un banc de sable. Bientôt nous entendîmes ses coups de canon, et l'intervalle uniforme qui les séparait, nous fit aisément juger que c'étaient des signaux de détresse et non de combat
M. de Glandevez voulut aller à son secours; mais, comme le courant nous Élisait beaucoup dériver , nous ne pûmes y parvenir : de sorte que nous n^apprîmes que beaucoup plus tard le triste sort de ce vaisseau. Son capitaine, M. de
C , perdit la tête en voyant les secousses assez
vives qu'éprouvait son bâtiment ; il pouvait d'abord, en brassant ses voiles en arrière, reculer et se dégager ; mais, au contraire, il força de voiles, espérant franchir l'obstacle , et s*engréya de plus en plus.
Une chaloupe, qu'on mit précipitamment à la mer, fut brisée ; un canot, envoyé à terre avec M. Déseiidroin, officier de génie, pour chercher des secours, ne reparut, plus: car cet officier se vit obligé de faire à pied, dans les forets, une
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marche de vingt lieues, avant de trouver uuç habitation. Un autre canot fut volé par les domestiques du capitaine, qui emportèrent sa vaisselle.
L'eau entrait de plus en plus dans le navire. On avait négligé de porter des vivres de la cale sur le pont. L'effroi ne permettait aucune mesure sage: on avait fait im premier radeau; tant de personnes s'y précipitèrent, qu'elles le coulèrent à fond et se noyèrent.
Cet accident intimida tellement , qu'un second radeau étant construit, tous hésitaient de s'y em barquer. M. de C , donnant l'exemple, y descendit avec plusieurs officiers. On les suivit ; mais , quand le radeau fut suffisamment chargé, le capitaine, oubliant son devoir et la loi qui lui prescrivait de remonter sur son vaisseau et d'y rester e dernier, fit couper le câble et s'éloigna.
Une partie des soldats et des hommes de l'équipage, désespérés de cet abandon, se jetèrent à la nage pour regagner le radeau. Mais ceux qui le montaient, eurentl'inhumanité de couper à coups de sabre les mains de ces infortunés , qui implo* raient vainement leur miséricorde.
Indépendaniment de la lâcheté de cette action , l'événement prouva qu'elle avait été dictée par une terreur mal fondée : car, trois jours après ^ une frégate, envoyée de Porto-Cabello, arriva à temps pour sauver le reste de l'équipage de la
4aO ' MEMOIRES
Bourgogne et lès soldats du régiment de Bourbonnais qui y avaient été abandonnés. Ils étaient épuisés de faim et de soif; mais cependant la plupart vécurent. Le capitaine de la Bourgogne se vit honteusement accueilli à Porto-Cabello; on le renvoya en France.
Le vent s'étant calmé, nous triomphâmes des courans, et après onze jours d'une marche pénible , la sonde à la main comme dans des parages inconnus , nous arrivâmes enfin dans le golfe Triste, à la vue de Porto-Cabello, où nous retrouvâmes toute notre escadre. Cette traversée depuis Boston avait duré cinquante-six jours.
Mon colonel-commandant, M. de Saint-Maime, était resté à Curaçao avec son vaisseau qui n'avait plus ni mâts ni gouvernail : ainsi tout le reste du régiment demeura sous mes ordres.
Le continent méridional de l'Amérique offre aux voyageurs qui y abordent, un aspect bien différent de celui que présentent les côtes du continent du nord. En approchant de la Delaware, je voyais un rivage uni, plat; de loin les arbres semblaient sortir de l;i mer, et, en descendant à terre, la température, les végétaux, la culture, la construction des maisons, le costume, les mœurs des habitans, l'activité des cultivateurs, l'industrie des commerçans, la beauté des che-
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mins , l'élégance des villes et la propreté des villages , pouvaient faire croire qu'on n'était pas sorti d'Europe, et qu'on se trouvait au milieu d'une province d'Angleterre.
En abordant, au contraire, le continent méridional, les regards sont trappes d'un tout autre spectacle : à une très grande distance , on voit la terre; mais, pour l'apercevoir, il faut lever ses regards vers le ciel. Les ramifications des Cordilières , les gigantesques montagnes de Sainte- Marthe, de Valence, de Caracas, ont à peu près \me demi-lieue de hauteur.
Ces rocs sourcilleux , ces formidables montagnes paraissent une sorte de barrière que le destin avait voulu placer autour de cet immense continent , pour en défendre l'approche contre l'avarice européenne , et pour lui cacher ses inépuisables mines d'or , d'argent et de diamant , funestes trésors qui excitèrent la cupidité de tant d'aventuriers , la rivalité de tant de puissances , et qui firent de l'Amérique mi théâtre sanglant , où des peuples entiers, moissonnés, devinrent les victimes d*une farouche hypocrisie.
Là , le fanatisme et la soif de Tor tuaient pout convertir, ravageaient pour s^enrichir, dépeu* plaient pour dominer, et, l'Évangile d'im Dieu de paix à la main, allumaient partout des bûchers sur lesquels, malgré les vertueux efforts de La&
4l3 MJ^MOfRES
Casas, on immola, comme au temps des faux dieux , une foule de victimes humaines.
Les révolutions de l'antiquité ne furent que des jeux , en comparaison des révolutions qui renversèrent l'empire pacifique des Incas : dans celles-ci des peuples entiers périrent et disparurent.
Plus on approche des côtes de ce continent, plus la masse sombre de ces hautes montagnes semble répandre se3 ombres sur la mer et des pensées mélancoliques dans l'âme. Leurs enfoncemens surtout, c'est-à-dire leurs golfes, présentent à l'œil un espace si noir que l'on croirait, en y entrant , pénétrer dans le royaume des mânes : aussi jamais aucun nom ne fut plus justement appliqué que celui du golfe Triste que Ton donne au golfe de Porto-Cabello.
Ce ne fut qu'au moment où nous touchâmes presqu'à la côte , que nous vîmes le rivage et ces montagnes s'éclaircir peu à peu, et que nous pûmes distinguer des arbres, des champs j^ des chemins et des maisons, enfin toujt ce qui annonce une terre habitée.
Le port où nous entrâmes est vaste, sûr, commode; les vaisseaux y mouillent tout près du rivage; on nous avertit de nous méfier des poissons qu'on peut y pêcher en grande quantité , parce qu'il existe des . fonds de cuivre qui rendent la chair de ces poissons souvent dangereuse.
ou souvEKms. 4*3
Les grands avantages que ce port et sa rade offraient au eommerce , ont pu seuls déterminer les Espagnols à y fonder un établissement i car, près de Porto-Cabelloy se trouvent des marais sa^ lans dont les vapeurs pestilentielles sont continuellement portées sur la ville par le vent qui ^ dans ces parages ^ vient constamment de Test : aussi ces vapeurs, échauffées par la réverbération des montagnes situées à dix degrés de la ligne , et par un soleil ardent que lïe tempère aucun nuage, rendent ce rivage encore plus meurtrier que celui de Cayenne.
Peu de personnes osent affronter ce danger et fixer leur habitation à Porto - Cabello , dont la population se renouvelle tous les sept ans. Les habitans de la plaine n*y viennent que pour des affaires de commerce , et y font peii de séjour; Plusieurs y meurent promptement; les autres, pour la plupart, retournent chez eux avec lia fièvre. Les mois de juin , juillet , août et septembre , sont ceux où la' mortalité est la plus fréquente; les maladies alors y sont violentes, accompagnées de bubons, et prennent un caractère vraiment pestilentiel.
Cependant la nature ne demanderait à Thomme que quelques travaux pour lui offrir sans danger, sur ce rivage, d'inépuisables richesses : hors des marais, la terre est d'une rare et merveilleuse fé-
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condité; on y cultive avec succès et sans peine ^ . Tindigo , le cacao , le coton , le maïs; les arbres y pprtent d'excellens fruits; le bananier, Foranger y croissent d'eux mêmes, ainsi que les ananas et les patates : de sorte qu'en desséchant les marais, Porto-Cabello deviendrait le centre de l'un des plus beaux et des plus riches établissemens du monde.
Cette ville est située sur le bord d'une petite rivière dont l'eau est pure et saine. Ses maisons, peu nombreuses et très mal bâties , s'élèvent en amphithéâtre par une pente douce jusqu'au pied d'une montagne très esqarpée.
Nous étions tous fort attristés en nous voyant arrêtés sur ces côtes à demi barbares. La chaleur insupportable du climat, l'air infect que nous retirions , la malpropreté des maisons ou plutôt des cabanes où on nous logeait , enûn la froideur, la gravité silencieuse et inhospitalière des habitans nous auraient fait regarder ce séjour comme ime véritable prison ; heureusement cet exil fut adouci par les soins d'un Espagnol du plus grand mérite, le colonel don Pedro de Nava, vice-gouverneur de la province de Caracas.
Il s'était rendu exprès à Porto-Cabello pour nous recevoir, et son obligeante activité pourvut avec abondance à tous les besoins de la flotte et de Farmée. U était secondé par un administrateur
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intelligent : aussi , malgré la longueur des dis^ tances , la difficulté des communications et la privation de presque tous les moyens de transport, dans un pays où l'on ne connaissait de voitures que des mulets, et de routes que des ravins, tout arriva à temps , et jamais nos marins et nos soldats ne se virent plus coraplétement approvisionnés de tous ce qui pouvait leur être nécessaire.
Indépendamment de ces généreux procédés, don Pedro de Nava nous ouvrit sa maison , dont îl faisait avec noblesse les honneurs ; il était instruit, prévenant, aimable; son esprit ne semblait obscurci ni rétréci par aucun des préjugés de sja nation : ses opinions étaient tolérantes, ses pensées justes, ses sentimens élevés. Il gémissait de l'état déplorable de cette partie du monde, que la nature avait créée riche, mais que l'ignorance, l'arbitraire et l'inquisition étaient parvenus à rendre pauvre et stérile.
Un homme comme Pedro de Nava, s'il eût été le maître, aurait rendu ces magnifiques provinces aussi heureuses, aussi peuplées et plus opulentes que les États-Unis; maïs il ne pouvait qu'obéir, et la prison ou le supplice serait devenu pour lui l'unique résultat de la moindre tentative pour dissiper les ténèbres et avancer la civilisation. Nous venions récemment de voir cette civilisà-
tion portée au plus haut degré dans le Nord, et nous la . retrouvions dans son enfance au milieu d'une contrée conquise et possédée depuis près de trois siècles par l'Espagne.
Malgré les préveriances et les attentions obligeantes de don Pedro deNava, nous voyions avec chagrin notre séjour se prolonger dans ce triste lieu, où la santé ne trouvait pas de préservatif contre la contagion , ni l'esprit contre l'ennui : -car la chaleur excessive permettait rarement de se livrer aux exercices ou à l'étude.
Je ne sortais qu'à six* heures du matin pour aller dans les bois , avec l'espoir de tuer quelques •chats-tigres ; mais j'en vis peu et de loin. En revanche, je tuai plusieurs serpens, quelques singes , et un grand nombre de perruches et de perroquets.
On m'avait donné un singe singulier : il était de la plus haute espèce; sa taille s'élevait à. cinq pieds environ ; son poil brun tirait sur le rouge , et cette couleur était encore plus remarquable par le contraste d'une épaisse barbe 'noire qui descendait sur sa poitrine. Je croyais le ramener en France, mais il fut impossible de l'apprivoiser : cet animal , attaché à un arbre près de ma maison, était si féroce qu'il faillit dévorer un de mes gens qui lui apportait à manger. Bozon et moi , nous nous vîmes forcés de le tuer à coups de pistolet.
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Dès neuf heures , j'étais obligé, de rentrer. L'excessive chaleur du soleil contraignait alors chacun à chercher l'ombre et le repos; les soirées seules invitaient à sortir par luie fraîcheur attrayante", mais pernicieuse : car elle était jointe à une forte humidité , principale cause des maux qui font périr dans la zone torride tant d'Européens.
Nous attendions à Porto-Cabello, avec une vive impatience^ l'armée navale- de M. d'£staing, qui devait sortir de Cadix , et don Solano que nous avions cru prêt à mettre à la voile de la Havane. Mais le temps s'avançait, et nous ne recevions de nouvelles ni de Tun ni de l'autre.
Le golfe Triste était un merveilleux choix pour un rendez-voTis mysté^rieux ; car il était généralement peu connu : aussi les Anglais, après nous avoir vus leur échapper en passant entre leurs flottes , près de Porto«Rico et de Saint-Domingue» furent quelque temps sans pouvoir deviner par où nous étions disparus , et dans quelle baie du continent nous étions mouillés.
Cependant les maladies commençaient à se répandre parmi nos troupes. Quelques officiers, et un assez grand nombre de soldats , succombèrent à ce fléau destructeur. Notre général, le baron de Vioménil, fut atteint de la fièvre, et ses jambes étaient couvertes de bubons. Champcenetz et
Alexandre de Lâmeth payèrent un tribut à ce redoutable climat.
A, mon tour, je fiis atteint par une fièvre violente : comme je n'avais pas une grande confiance dans les remèdes de nos chirurgiens d'Europe, dont la routine était un peu déconcertée dans cette zone ardente , je tentai de me guérir moimême; je me mis jusqu'au cou dans un tonneau rempli d'eau fraîche, et j'y restai quelques heures. Cette témérité me réussit : ma fièvre chaude disparut.
Sur ces entrefaites, notre attentif commandant, don Pedro , nous conseilla de franchir les montagnes, de chercher dans la plaine un air plus pur, et de profiter de notre inaction pour aller à Caracas , belle et riche ville , capitale de cette province. c( Je ne vous engage point, me dit-il en » souriant, à demander au gouverneur-général la » permission de faire ce voyage : il éprouverait » presqu'un égal embarras pour vous la refuser » ou pour vous l'accorder; sa réponse pourrait se » fiaire attendre. Le cabinet espagnol n'aime point » que les étrangers connaissent l'intérieur de ce » pays. Partez donc sans ces formalités; le gou- » verneur est un homme très aimable; il vous » accueillera bien , et les habitans ainsi que les » dames de Caracas vous recevront avec enthou- » siasme. »
ou souvE^riRs. 4^9
Kous profitâmes de cet avis. Alexandre de Lameth fut le plus expéditif et le plus audacieux : au lieu de prendre la route connue de Valence , ou de se rendre à la Guayra par mer, il traversa, de Touest à Test, le milieu des montagnes, par des sentiers presqu Impraticables, en bravant des dangers de tout genre, que peu d'habitans du pays osaient même affronter.
Le prince de Broglie s'embarqua avec son capitaine de vaisseau, M. d'Ethis, arriva ainsi parla Guayra à Caracas, et revint ensuite par la route de Valence à Porto-Cabello.
Mathieu Dumas, Bozon , Champcenetz, 'Désoteux et moi, ayant loué des mules pour nous et pour nos gens, nous entrâmes dans les montagnes par la voie qu'on appelait bien improprement une route : c'était un sentier presqu'impraticable. Il fallut, pour éviter de désastreuses chutes, que nos mulets fussent presqu'aussi légers et adroits que des chèvres.
Ce sentier , dont la largeur ne passait pas deux pieds , nous tenait suspendus sur des abîmes. Étant taillé dans le roc, il ressemblait à un escalier à marches inégales ; quelquefois il tournait si court que les pieds de derrière de la mule étaient encore dans une direction , tandis que les pieds de devant se plaçaient sur l'autre. La mule était comme pliée, et on avait devant soi un précipice de huit cents
43o MÉMOIRES
pieds, où le moindre faux pas pouvait faii'e tomber.
De plus, de petites croix de bois, placées dans ces endroits périlleux, instruisaient charitablement le voyageur de l'infortune de ses devanciers.
Enfin, après une pénible journée de marche, nous arrivâmes, à l'entrée de la nuit, sur cet immense et magnifique plateau, qui s'étend jusqu'à rOrénoque, contrée fevorisée de tous les dons du *ciel et de toutes les prodigalités de la nature.
Une administration ignorante laissait perdre tous ces trésors; arrêtant la prospérité, étouffant la population par des entraves de tout genre , de peur que la richesse n'amenât l'indépendance, elle a vainement retenu ces fertiles contrées dans un état de langueur et d'oppression. Les choses sont plus fortes que les hommes ; la liberté, comme tout nous portait dès-lors aie prévoir, est née des efforts mêmes qvhn faisait pour l'éloigner. Elle s'est armée , elle a été victorieuse , et probablement, d'ici à un demi-siècle, ces belles provinces, qu'à l'exception de quelques villes et d'un petit nombre de bourgs, j'avais trouvées désertes, égaleront en culture, en industrie et en puissance, les plus florissantes monarchies ou républiques de notre vieille Europe.
La ville de Valence est située dans une plaine
OIT souvEKms. 43 1 .
unie, agréable, et fertile; des brises assez régulières y rendent supportable une excessive chaleur. On comptait à peu près douze mille habitans dans Valence. Elle avait une garnison de cinq cents hommes ;'^un évêque,un gouverneur y résidaient; on y voyait une grande quantité de couvens, une foule de moines, presque point de commerce, des rues malpropres, des maisons mal bâties et de magnifiques églises. Les habitans étaient généralement pauvres ; les prélats , les chanoines et les couvens très riches.
C'est pour sortir d'un tel état de choses que les peuples , après d'inutiles plaintes et réclamations, se sont armés, et que la révolution a éclaté. Un voyageur , qui récemment a vu dans la province de Santa- Fé les. traces de cette déplorable administration, qui n'ont encore pu être entièrement effacées, y trouve des raisons pour condamner l'insurrection de ces provinces , dont il ne peut concevoir l'ingratitude envers leur métropole.
Avec plus de réflexion , il y aurait au contraire reconnu les vrais motifs qui ont porté les colonies à secouer le joug d'aune administration qui les Kiaintenait dans une telle détresse , et il n'aurait point été surpris de voir les prêtres catholiques créoles se déclarer pour l'indépendance, s'il avait su et remarqué que les évêchés, les cures et les
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canonisats si riches de ce pays, étaient excUisiveraent donnés à des Espagnols, et constamment refusés aux prêtres nés en Amérique.
Enfin , au lieu de déplorer le sort de ces vaillans soldats , qu'il trouve si peu vêtus et si mal payés, et de présager par ces motifs leur défaite , il se serait convaincu de l'ardeur et du désintéressement de leur patriotisme; d'ailleui's, il aurait pu apprendre que dans ce climat peu de vêtemens sont nécessaires, et qu'une très modique solde y sufBt, puisque partout la terre y donne d'elle* même des alimens qui ne coûtent rien , et qu'on y reçoit un bœuf, soit pour le prix de douze francs, soit en prenant seulement la peine de l'écorcher et d'en rendre la peau au vendeur.
Nous fîmes peu de séjour à Valence. L'évêque nous évita , nous croyant , je pense , hérétiques. Le gouverneur nous fit un accueil cérémonieux, mais froid; les habitans se montraient tristes et taciturnes. Rien donc n'excitant notre intérêt ou notre curiosité, nous continuâmes notre route.
Le chemin était beau : des deux côtés nous rencontrâmes quelques habitations et des indigoteries. La fraîcheur des bois épais nous mettait souvent à l'abri des rayons du soleil.
Comme notre dessein était de voyager lentement, et que les villages ou villes sont dans ce pays fort éloignés les uns des autres , nous pas-
ou souvEiriRS. 433
sâmes plusieurs nuits dans les forets. Là^ nous suspendions à des arbres les larges filets ou ha* macs qui nous servaient de lits, et près de nous on allumait de grands feux pour éloigner les animaux féroces, dont les affreux hurlemens faisaient retentir les bois.
Avant d'arriver à Guacara, village indien, ayant été forcé de m'arrêter, et me trouvant ainsi loin de mes compagnons et de mes gens, je vis venir à moi quatre Indiens , dont trois étaient armés d'arcs et de flèches; ils tendaient leurs arcs, et je crus un moment qu'ils voulaient m'attaquer. Je courus sur eux l'épée à la main ; mais bientôt la vue des chapelets qu'ils portaient au cou, leurs signes et leurs gestes me prouvèrent que c'étaient des Indiens chrétiens et soumis.
Mes camarades avaient acheté à l'un d'eux son arc et ses flèches, et ils me montraient les leurs, croyant apparemment que j'aurais la même tentation; mais je leur fis entendre que je voulais seulement savoir avec quelle dextérité ils se servaient de ces armes.
Us me comprirent, et, après avoir attendu une ou deux minutes, voyant passer au-dessus de nous un gros oiseau de la race des aras , un de ces Indiens lui lança sa flèche, et le fit tomber mort à mes pieds. Je leur donnai quelques piastres, et je rejoignis mes compagnons au moment 011 ils I. a8
entraient dans Guacara , dont les babitans nous reçurent très cordialement, mais nous nourrirent fort maL
Le soir , sortant de la maison de mon bote et me promenant sur une vaste pelouse, j'allais m'asseoir au pied d'un arbre pour prendre le frais, lorsqu'un Indien, accourant à moi sans bruit avec une lanterne sourde , me prit par la main , et m'emmena rapidement avec lui. A cinquante pas de là, s'arrétant et retournant sa lanterne, il me fit voir le péril que j'avais couru: car, au pied de l'arbre dont je m'étais approcbé, on avait attaché par une cbaîne un jejune tigre récemment pris, et qui aurait pu me punir un peu sévèrement d'avoir troublé son sommeil.
A l'aide d'un interprète, je demandai à l'Indien chez lequel je logeais, fK)urquoi , près de son village , on ne voyait d'autre culture que quelques plants de maïs. « A quoi nous servirait, me réaï pondit-il , de travailler ? Une cabane de troncs >» d'arbres et de feuilles de bananiers nous suffisent » pour maison, meubles et lits» La chaleur nous » rend tout vêtement inutile; la terre nous offre » en abondance des fruits et du gibier. Si nous » cultivions les champs , nous ne saurions à qui » vendre leurs produits. Cependant le gouverne- » ment espagnol nous imposerait alors un tribut, j).et, comme nous ne pourrions le payer, on nous
ov souv£îriKS. 435
» condamnerait à travailler aux mines , ou à pê- » cher l'or dans les rivières. »
Le prince deBroglie, à son retour, médit que. dans un bourg plus considérable nommé Cumana, et où je ne m'arrêtai point, il avait causé par interprète avec le cacique ou le chef des Indiens libres de cette province. Ils y vivent , disait-il , absolument suivant leurs anciens usages, gouver. nés par leur propre chef, dont l'autorité est en même temps civile, militaire et religieuse. Ce chef règle leurs mariages et juge leurs différens.
Ce cacique prétendait que, pendant quelque temps, le gouvernement espagnol lui avait marqué beaucoup de considération, mais que, depuis, il avait perdu son crédit, et que, malgré les représentations de sa tribu et les siennes, les Espagnols empiétaient chaque jour sur les terres accordées à ses sujets , de sorte que la population de ces pauvres indigènes diminuait graduellement. Il est probable, d'après ces faits, que les restes de cette population, qui s'éclaircissait déjà il y a quarante ans, se seront depuis totalement éteints, ou qu'elle aura fui de ce séjour d'oppression.
Nous continuâmes à marcher tantôt dans des solitudes et des forêts qui rappelaient l'époque delà découverte de TAmérique, tantôt dans des plaines où quelques habitatimis et des champs cultivés indiquaient une civilisation conuneucée.
Nous arrivâmes àMaracay, petite ville assez jolie. Ses habitans nous firent un accueil gracieux ; et un capitaine.de milices, nommé don Félix, nous donna un très bon souper où assistèrent plusieurs femmes d'une beauté remarquable.
Don Félix , lieutenant de roi à Maracay , était im homme instruit , aimable : il parlait bien français; il épancha librement avec nous la douleur que lui causait la conduite injuste et oppressive tle l'administration; il s'emporta surtout contre l'avarice, la fiscalité et la dureté de l'intendant de la province. « Cet homme, disait-il, prive le com- » merce de tout débouché, l'agriculture de toute » activité , les propriétaires de toute sécurité ; les » emplois ne sont donnés qu'à des Espagnols ; les » créoles sont vexés, ruinés. Aussi, croyez-moi, » la fermentation sourde qui existe partout, ne » tardera pas à se manifester. Il ne faut qu'un » homme de caractère, qu'un chef, pour qu'elle » éclate; et je prévois que mon pays serainévita- » blement en proie à toutes les calamités d'une » guerre civile. Il y a peu d'années, un cacique, » Tupac- Amarou , de la race des Incas , s'est ré- » volté ; il avaiJt armé vingt mille hommes dans le » Pérou. On eut beaucoup de peine à étouffer » cette insurrection. Dans plusieurs autres lieux, » on assure qu'il existe des troubles que fomen- » tent déjà des créoles. Mais l'autorité empêche
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» la circulation de toute nouvelle alarmante. » Nous quittâmes avec regret un hôte dont l'entretien était aussi intéressant qu'instructif, et nous nous mîmes en route pour Vittoria. A quelque distance de Maracay, on voit le lac de Valence, l'un des plus pittoresques peut-être qui existent dans le monde , quoiqu'il soit bien moins grand que le lac de Maracaïbo. Le long de ses rivages, on admirait déjà des cultures variées et de jolies habitations. Je suis persuadé qu'un jour, sous l'égide d'uneliberté protectrice, ce lac et ses bords deviendront une des merveilles de cet hémisphère. Nous traversions le canton le plus fertile de la province ; nulle autre part nous n'avions vu un si grand nombre d'habitations, de cafeteries et de plantations de cacao ou d'indigo. Dans les intervalles assez grands qui les séparaient , nous marchions, à l'abri du soleil, sous des bois un peu sauvages , mais qui nous charmaient par la variété des arbres , la vivacité des couleurs de leurs fruits , le parfmn que répandaient leurs fleurs , et par le chant varié des oiseaux de toute espèce qui les habitaient. Ce pays délicieiix était arrosé par une petite rivière, tellement serpentante, que nous fumes obligés de la traverser sept ou huit fois.
Au milieu de la journée, dans le plus fort dé la chaleur y nous passâmes près d'une maison
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isolée , entôuréie de plantation:^ de <Iivers genres et cultivées avec soin. Je ne fus pas peu surpris lorsqu lui hcHnme, qui se tenait sur le pas de fa porte de cette maison, nous invita poliment et en très bon français à y entrer.
Gomment s'attendre à trouver là un compa* trio te? C'en était un cependant: né à Bayonne, il s'était embarqué sur un vaisseau marchand qui avait péri sur la côte dé Caracas. Ayant sauvé son argent et quelques effets, il avait voulu voyager dans l'intérieur de ces provinces.
Arrivé dans le lieu où nous nous trouvions , il était devenu épris d'une fille indienne , et s'était marié avec elle. Se faisant agriculteur , maçon , architecte, il s'était créé une jolie habitation, une nombreuse famille, et, par souvwir des habitudes de son pays et de la profession de son père, il avait mis une enseigne à sa maison, et se disait aubergiste, quoiqu'il ne vît peut-être pas quatre voyageurs par an lui demander l'hospitalité.
Sa femme était belle encore, malgré sa <x>uleur de cuivre très prononcée. Cette couleur des Indiens, contrastant avec leurs longs cheveux noirs, est d'autant moins désagréable quie leurs traits sont réguliers , et qu'ils n'ont point le nez épaté ni les lèvres gro^es comme les nègres.
Ayapt feit ainsi un assez bon diner à la fran-
ou souvENins. 4^9
çaise, et ne pouvant tirer qi^e peu de parti de l'entretien de notre hôte, dont Fesprit avait pris toute l'indolence des indigènes , nous remontâmes sur nos mules, et nous arrivâmes le soir à la Vittoria, Tune des plus jolies villes de ces contrées, et qui est distante de Maracay d'environ douze lieues. Trois mille habitans composaient sa population; on y voyait régner une activité de commerce très-rare alors dans cette partie du monde.
Le lieutenant de roi, qui commandait dans cette ville, s'appelait M, Prudon. Comme il aimait beaucoup à cfiuser, et en trouvait peu l'occasion, notre apparition fut une fête pour lui : aussi nous fit-il, avec beaucoup d'obligeance, les honneurs de sa ville.
Son instruction était assez étendue, son humeur confiante , son caractère assez frondeur. En quelques heures il nous apprit plus de choses sur la situation de son pays , qu'un long voyage n'aurait pu nous en faire connaître.
Son humeur faisait un parfait contraste avec celle de don Félix, que nous venions de quitter : celui-ci gémissait, comme Heraclite, des ténèbres répandues par l'inquisition, de l'oppression sous laquelle languissait sa patrie, et des orages futurs qui la menaçaient. M. Prudon , au contraire , en vrai Démocrite, se moquait de la superstition , tournait en ridicule l'ineptie des gouvernans,.
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et nous assurait, en riant, qu'une révolution pareille à celle des États-Unis était prochaine et inévitable.
(( Ici, disait-il, l'inquisition ne fait point, il est » vrai , dî^autO'da-fé; elle n'allume point de feux, » mais elle s'applique à éteindre toute lumière. » Llntendant-général est son protecteur : sur le » moindre soupçon d'impiété , on est arrêté, con- 2> damné à l'amende; souvent même la confisca- » tion suit ces châtimens.
3» Je suis obligé de prendre un masque pour » paraître aveugle comme les autres , et de me » livrer, comme eux, aux pratiques les plus pués> riles. Moi, ainsi que plusieurs de mes amis, » nous brûlons du désir de connaître les livres » des écrivains célèbres de la France ; mais l'in- » tendant en défend l'importation sous les peines » les plus graves, et comme s'ils étaient pesti- » férés.
» Enfin, me dit encore M. Prudon, déjà les » créoles indignés n'appellent plus les Espagnols » ([ne forestières j c'est-à-dire étrangers. Ceci suffit » sans doute pour prouver que la métropole et » ses colonies ne vivront pas long-temps en bonne » intelligence et en bon ménage. >j
Nous trouvâmes , dans la même ville , un médecin , non moins mécontent de son gouvernement, et ce fut avec un plaisir extrême que, nous
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ayant conduits dans le lieu le plus retiré de son iogis, il nous montra, c^ans une poutre artistement creusée, les œuvres de J.-rJ. Rousseau et, de Raynal, qu'il cachait comme son plus précieux trésor. > -
Nous eûmes, dans cette ville, l'amusement de voir, sur la grande place, un combat de taureaux, jeu triste, cruel, et propre à maintenir la barbarie des mœurs. Nous jouîmes, chez le gouverneur, d'un passe-temps plus doux, celui d'une soirée où se trouvaient réunis les hommes les mieux élevés, et les plus jolies fiwnmes de la ville.
Ayant séjourné vingt-quatre heures à la Vitto* ria, nous en partîmes pour nous rendre à Caracas, qui en est éloigné de quatorze lieues. Nous fîmes cette route en deux jours. On devrait croire qu'en approchant de la capitale d'un pays , on y trouvera à chaque pas la nature embellie par l'art, qu'on y verra plus d'habitations, plus de culture, plus de commerce, enfin plus de vie et de civilisation; nous éprouvâmes tout le contraire.
Après avoir traversé quelques plaines fertiles en indigo, en café, etc., et des champs de maïs, nous entrâmes dans des montagnes beaucoup plus escarpées, et dans des forêts bien plus sauvages que celles qu'il nous avait fallu franchir pour arriver de PortaCabello à Valence. La route était
seulement un peu mieux tracée et moins dangereuse.
Dans les vallons, noi^ succombions sous le poids de la chaleur; élevés sur les monts, nous éprouvions un froid dont nos manteaux ne pouvaient nous garantir. La nuit , c'était une telle humidité, qu'en tordant nos couvertures elles répandaient de l'eau en abondance. Ces montagnes sont de très peu moins hautes que les imposantes Cordi* lières, dont elles sont une branche.
Pendant les ténèbres, on se sentait attristé par les hurlemens des tigres, des lions; et le matin on était étourdi par les cris aigres et perçans d'une foule innombrables d'aras , de perroquets et de perruches, qui saluaient le soleil et lui rendaient sauvagement hommage par les concerts les plus discordans.
Pendant notre route, nous fiimes étonnés d'en* tendre les cris féroces d'un animal qui semblait s'approcherrapidementdenous*. Notre guide nous dit avec efifroi que c'était un tigre : alors malgré ses conseils, nous tournâmes vers la partie du bois d'où partait ce bruit.
Désoteux, qui seul avait des pistolets, entra dans le fourré; l'animal avait fui. Désoteux déchargea sa colère et son arme sur un gros singe qu'il manqua* .
Je ne fis pas d'autre rencontre dans ces forêts que celle d'un serpent énorme de l'espèce des
ou socvEiriRS. 445
boas ; il donnait au soleil sur des broussailles. Je l'avais pris d'abord pour un énorme tronc d'arbre renversé, et je ne pais me défendre d'un soudain tressaillement, lorsqu'au moment où ma mule le touchait presque, ce prétendu arbre se redressa, se recourba, montrant une tête hideuse , et s'éloigna de moi avec rapidité , eii poussant un affreux sifflement,
II y a encore une autre espèce d'animaux dans ce pays dont laspect est horrible : ce sont de gigantesques chauves-souris, plus larges qu'un chapeau espagnol , et dont la physionomie infernale ressemble aux plus bizarres masques de nos diab!es de l'Opéra; on les uomme vampires , et le vulgaire croit que , lorsqu'elles trouvent un homme endormi , elles sucent tout son sang avec tant d'adresse qu'elles ne le réveillent pas.
Après une journée des plus fatigantes, étant loin de toute habitation , nous demandâmes asile à une vieille femme indienne , qui nous conduisit dans sa case, vraie demeure de sauvage ou de sorcière. Cette femme s'efforça de nous traiter de son mieux; mais elle nous présenta des perroquets cuits dans un mauvais chocolat, et d'autres mets si dégoùtans que nous ne pûmes vaincre notre répugnance.
Après avoir mal dormi , comme gens qui ont t' estomac creux , nous reprîmes notre chemin. Il
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nous fallut franchir avec peine une haute montagne nommée San-Pedro , redescendre dans une profonde vairée, et passer à gué plusieurs torrens; enfin , ayant gravi une dernière montagne, nous descendîmes par une douce pente dans la délicieuse vallée de Caracas.
Cette vallée , défendue des vents ardens du midi par de hautes montagnes , est ouverte à celui de Test , qui y apporte une douce fraîcheur. Rarement le thermomètre y monte au-delà de vingt-quatre degrés , et souvent on l'y voit audessous de vingt.
Aussi, dans ce lieu charmant, les fleurs et les fruits se succèdent sans cesse. On y recueille toutes les productions de la zone torride, et l'on peut y jouir de toutes celles des zones tempérées. Au bord des champs où naissent l'indigotier , la canne à sucre, Toranger et le citronnier, on trouve dans' quelques jardins du blé, des poiriers et des pommiers.
Le vallon est arrosé par une jolie rivière limpide , qui rend les prés toujours frais , les arbres toujours verts. Ces arbres sont embellis par une foule de colibris, qui réfléchissent sur leurs jolis plumages toutes les couleurs de l'arc-en-ciel : on dirait que ce sont mille fleurs brillantes qui voltigent.
Un grand nombre de maisons élégantes sont
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éparses ou groupées au milieu de ce^ prairies; leurs clos, dont la culture est soignée^ sont entourés de haies odoriférantes. Là, on respire un air pur, embaumé; là, il semble que l'existence prend une nouvelle activité pour fious faire jouir des plus douces sensations de la vie. Enfin , si on n'y rencontrait pas des moines inquisiteurs, des alguazils farouches , quelques tigres, et des employés d'un intendant-général avide, j'aurai^ presque pensé que le vallon de Caracas était une petite partie du paradis terrestre, et que, par une obligeante distraction. Fange qui défend sa porte avec une épée flamboyante, nous en avait permis l'entrée.
La ville de Caracas s'offrit à nos yeux avec assez de majesté pour terminer noblement ce tableau : elle nous parut grande, propre, élégante et bien bâtie. Je crois qu'on évaluait sa population alors à vingt mille habitans; mais on assure que depuis , un désastreux tremblement de terre et les fiireurs des guerres civiles ont fciit disparaître cette prospérité , qu'une sage liberté et une administration éclairée pourront seules foire renaître.
Désoteux y était arrivé avant nous ; plusieurs officiers de notre armée nous y avaient précédés. On nous attendait , et la courtoisie espagnole fit à notre petite cavalcade une très galante réception: chacun s'empressait à l'envi de nous offrir sa
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maison ; les dames, ouvrant leurs jalousies, nous saluaient de leurs balcons; enfin nous étions accueillis comme les romanciers prétendent qu'on accueillait autrefois les paladins^ dans les châteaux où ils venaient se reposer de leurs courses aventureuses.
Le gouverneur- général de la province, don Fernand Gonzalez , ayant su que j étais le fils du ministre de la guerre du roi ^ de France , eut la bonté de me donner un logement dans son palais , et, pendant notre séjour, il y reçut le matin et le soir tous nos compagnons d'armes avec là plus grande urbanité et une magnificence vraiment castillane.
Ce gouverneur me présenta dans les sociétés les plus distinguées de la ville : nous y vîmes des hommes un pieu trop graves et taciturnes; mais, en revanche, une grande quantité de dames aussi remarquables par la beauté de leurs traits , par la richesse de leur parure ^ par l'élégance de leurs manières, et par leurs talens pour la danse et pour la musique , que par la vivacité d'une co quetterie qui savait très bien allier la gaîté à la décence.
Mes compagnons de voyage se sont rappelé long-temps les charmes de Belina Aristeguitta et de se3 sœurs Panschitta, Rossa, Theresa. Quant à moi , je fus singulièrement frappé de la ressem-
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blance extrême de Tune de ces dames, nommée Baphaellita Erménégilde, avec la comtesse Jules de Polignac,
Le trop fameux général Miranda, que le général comte de Valence accusa deputô de nous avoir fait perdre la bataille de Nerwinde, déjà presque gagnée par la vaillance de M. le duc de Chartres, aujourd'hui duc d'Orléans , était de la famille des Aristeguitta, Proscrit par le gouvernement espagnol , il lui chercha long-temps des ennemis dans toute l'Europe, et entretenait d'intimes intelligences avec des Anglais qui l'aidaient à féconder en Amérique les germes d'une révolution.
Nous étions arrivés à Caracas à la fin du carnaval : aussi la .semaine que nous y passâmes ne fut qu'une série continuelle de fêtes, de bals et de concerts. Nous trouvâmes à la mode, dans cette ville , un jeu aussi plaisant que singulier : cavaliers et dames, filles et garçon^, jeunes et vieujt , tous ne sortaient de chez eux, pendant les jours gras, que les poches remplies d'anis; et, dès qu'on se rencontrait, on s'en lançait à Tenvi des poignées. Nul ne pouvait éviter ces mitrailles , qui n'excitaient dans la mêlée que de vifs éclats de rire.
C'était sûrement la plus douce et la plus inno- <;eiit6 des guerres. Cependant, comme il n'en peut point exister sans événemens un peu mar-
quans, voici celui dont je fus témoin : nous étions un jour invités à un grand dîner chez le trésorier-général ; plusieurs révérends pères inquisi* teurs honoraient ce repas de leur présence, faisant fête aux vins , et prenant de bonne grâce leur part à la gaîté des convives. Au dessert , madame la trésorière donne le signal du combat; de tous côtés les anis volent, le rire éclate; mais soudain l'un des inquisiteurs , poussant trop loin sa grosse gaité, et trouvant les anis trop légers, lance au milieu de ce frêle tourbillon une grosse amande.
Ce boulet va frôler tout droit le nez du duc de Laval, qui, n'aimant pas trop les moines ni les mauvaises plaisanteries , riposte par un boulet de vingt-quatre , c'est-à-dire par une grosse orange, qui vient sans respect frapper l.e révérend père au visage. Alors les Espagnols consternés se lèvent, les dames se signent, les jeux cessent, le dîner finit; mais le révérend père, affectant une gaîté que démentait sa physionomie, rassura tout le monde en recommençant les jeux si gravement interronipus. Je crois que , si nous n'avions pas eu sur cette côte, dans un port voisin, cinq miUé amis bien armés, le père inquisiteur, moins indulgent, aurait fort bien pu offrir à Laval, pour quelque temps , im de ces logemens sombres et frais , dont il avait grand nombre à sa disposition.
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Le gouverneur, don Fernand Gk>nzalez , se mêlait souvent à nos danses, à nos concerts, mais en conservant toujours sa dignité; ses manièresétaient fort nobles; son esprit était cultivé, son caractère humain, affable et. généreux : accessible à tout le monde, il donnait audience à tous ceui^ qui la lui demandaient, écoutait leurs plaintes avec bonté, et y disait droit, autant que cela hii était possi* ble. Il connaissait parfaitement les vices de Tad* ministration coloniale; et, si son autorité eût eu phis de latitude, tout auraitbientot pris, dans ces provinces , une face nouvelle et prospère ; mais il ne lui était pas permis d'arrêter l'intendant dans ses opérations fiscales, et de gêner l'inquisition dans les mesures sévères qu'elle prenait pour éteindre toute lumière naissante, et pour empêcher tout progrès en civilisation.
Je lui demandai si cette inquisition avait un pouvoir aussi redoutable qu'bn le disait : « N'en x) doutez ppipt, me répondit-il; pour vous en don- » ner une idée, il vous suflBra de savoir que je » suis obligé, par mes instructions, de prêter » main-forte à ce tribunal , et de mettre à sa dis- » position les troupes que je commande, toutes » les fois que j'en suis requis, et sans qu'il me » soit permis de m'informer du motif ou de l'ob- » jet de cette réquisition. Au reste, ce fameux tri- 1» bunal, tant redouté, ne verse plus de sang comme î. 39
45o MEMOIRES
» autrefois : il châtie même be£UK:oup moins qu'on » ne le pense; mais il menace, il effraie, et, s'il » ne fait pas beaucoup de mal, il «npéche au » moins de faire beaucoup de bien. ^
Dans la suite de ces entretiens , le gouverneur m'apprit que, par un singulier hasard, l'Amérique espagnole venait d'être délivrée d'un fléau terrible; il régnait, de temps immémorial, sur ce contment, une maladie cruelle , contagieuse et réputée incurable ; on l'appelait la lèpre de Carthagène : dès qu'un individu était attaqué de ce mal hoirible, qui couvrait la peau d'ulcères, détruisait le sens du tact, et conduisait par des douleurs insupportables à une mort lente, tout le monde fuyait ce malheureux, chacun évitait avec horreur son approche ; toute pitié cessait pour lui; l'amitié l'abandonnait, la terreur étouffait même la voix de la nature; il n'avait d'asile que les léproseries, hôpitaux infects, où ses souffrances s'aigrissaient par le spectacle de celles de ses compagnons d'infortune.
Don Fernand Gonzalez me dit que récemment, dans la province de Guatimala, une vieille négresse, diassée inhumainement d'une habitation, parce qu'elle était atteinte de la lèpre, ayant été rencontrée par une tribu sauvage , dans les bois où elle errait, elle avait vu avec surprise ces hommes s'approcher d'elle sans crainte, et l'emmener avec
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eux. Arrivés dans leurs cabanes, ils la traitèrent, la guérirent; mais ils la retinrent en servitude, pour qu'elle n'apprît point aux Européens le secret de sa guérison.
Cependant, cette tribu étant un jour attaquée par une tribu voisine , la pauvre négresse , s'étant échappée pendant le tumulte, avait trouvé le moyen de regagner par les bois son habitation.
Son retour et sa guérison y excitèrent la plus grande surprise. On attribuait cette cure à un miracle ; mais elle apprit à ses maîtres que les sauvages l'avaient guérie en lui faisant avaler chaque jour, pendant trois semaines, un lézard cru et coupé en morceaux. Ce lézard, disait- elle, était fort commun partout.
La nouvelle de cette aventure s'étant promptement répandue dans toutes les provinces du continent espagnol , on avait essayé et pratiqué avec un tel succès le remède du lézard, que peu à peu les léproseries s'étaient vidées, et que la contagion avait presque totalement disparu. Le gouverneur me fit voir deux, de ces lézards; j'en mangeai même quelques morceaux; sa propriété est, au bout de peu de jours, de donner des sueurs et des s^livations si fortes, qu'elles emportent le mal en peu de temps.
 mon retour en France, je conmiuniquai ce fait à plusieurs médecins, et, ce qui est pénible
45l MKMomi:;^
i dire, c'est qu'ils reçurent avec indifférence cet avis, et qu'ils négligèreat de prendre des infor* mations sur un remède si efficace, et que le gouverneur assurait avoir vu employer avec un grand succès pour guérir des soldats hydrppiques.
Lorsque les visites ^t les fêtes me laissaient quelques instans de liberté, je causais souvent avec un officier français établi depuis plusieurs aimées à Caracas ; il me confirma tout ce que m'avaient dit les lieutenans de roi à Maracay et à la y ittoria sur le mécontentement du pays , sur l'oppression des créoles et sur l'insatiable avarice de l'intendant
L'ignorance est toujours crédule : mon officier me fit rire, en m'assurant que, d^ux.ans aupa^ vant, il avait été envoyé, à la tête d'un détacbe» ment de miliciens , sur les bords du Rio-Negro , où les Espagnol s'obstinaient à crqirç qu'on trour verait le pays d'Eldorado, tant promis à leur chimérique imagination, et jusque-là caché à leurs yeux par d'impénétrables forét^.
Étrange' av^iglement d'une administration qui se fatigue à chercher un Eldorado fabuleux, tandis qu'elle peut si facilement en créer un véritable dans ces belles contrées , en donnant un peu d'ac^ tivité au travail et de liberté au commerce !
Je fis enfin connaissance avec le fameux intendant-général don Joseph d'Avalos, vrai tyran de
ou sorvEiriRS, 453^
cette colonie; il achetait, âu notti an roi, toutes les marchandises venant d'£uro{>e, en fixait le prix à son gré , et disait confisquer toute celles qu'on ne voulait pas vendre par son entremise ; il fixait de même, par un ri^ureux tarif, les droits d'exportatioh des denrées coloniales, faisait payer dii pour cent pour l'entrée dans le port , indépendamment de cinq pdur cetit d'impôt sur la récolte; en outre, tout bâtiment chargé de cacao , allant en Espagne , était tenu de porter ime certaine qùàtité de/anègues, pour le compte du roi, ou, pour mieux dire, de l'intendant, qui faisait ainsi cet énorme gain sans aucun dé-^ bourse.
De tels moyens pour grossir rapidement sa fortune étaient odieux, et pourtant concevables; mais ce qui ne Test pas, c'est l'absurde fantaisie de cet ititendant , qui défendait la culture du co* ton dans im pays où il vient presque naturellement. Par le même caprice , tandis que dans cette contrée les boeufs étaient si communs qu'un pi'opriétaire, sans être très riche, les comptait par milliers dans ses possessions , Joseph d'Avalos en défeiidait l'exportation sous les peines les plus sévères. Aussi cet intendant était parvenu à réunir toutes les opinions en une seule ; il n'y avait qu'une voix sur son compte, tout le monde le détestait.
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Avant de quitter Caracas, je voulus me donner la satisfection de causer avec un des inquisiteurs^ qui savait un peu le français, et qui paraissait plus commun icatif que ses confrères. Je lui parlai de l'état florissant dans lequel j'avais laissé les peuples de l'Amérique du nord. « Comment, lui » dis-je, souffrez-vous que vos provinces, décou- » vertes depuis si long -temps, soient si fort en > arrière des colonies anglaises pour la civilisa- » tion? Entre vos viljes on trouve des déserts, les » animaux sauvages s'y multiplient plus tranquil- » lement que les hommes , la nature vous ver3e » ici tous ses trésors : pourquoi les enfouir ? »
K Vops m'avez répondu vous-même , reprit le » moine, en me citant les républiques américaines: 3» nos provinces nous rapportent suffisamment de » richesses et nous restent soumises; si nous étions » ass^z fous pour laisser ces richesses et la popu- »l|ation s'accroître, bientôt nos coloûies nous » échapperaient et deviendraient indépendantes. »
« A merveille, lui répliquai-je avec indignation; w il ne me reste plus , mon révérend père , qu'un » seul conseil à vous offrir, celui de faire tuer la » moitié de tous les enfans qui naîtront. Vous » n'avez pas, je crois, d'autre moyen de vaincre » une nature qui tôt ou tard sera plus forte que » vous. » Là , comme on le croira Éacilement^ finit notre entretien.
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Après avoir passé une semaine dans cette ville fet dans cette vallée charmantes , pour lesquelles le ciel s'est montré si prodigue et l'administration si avare , l'imagination encore pleine des charme^ des belles Espagnoles, du bruit de leurs castagnettes, du son de leurs guitares et des accens de leurs jolies voix , je partis pour me rendre au port de la Guayra , où je trouvai un canot de mon vaisseau le Sous^erain^ qui était venu m 'attendre et qui devait me conduire le long de la côte à Porto-Cabello. t
Bozon et Champcenetz prirent le même parti , ainsi que Mathieu Dumas, qui avait obligeamment tracé pour niôi le plan détaillé et très curieux de notre route de Porto-Cabello à Caracas.
Le port de la Guayra et celui de Porto-Cabello étaient alors les deux seuls 0;ù il fût permis aux colons, par le terrible d'Avalos, de porter leurs denrées. Mais les habitans échappaient à cette tyrannie en se rendant la nuit dans de petites, anses, où des contrebandiers de Curaçao les attendaient.
Ces contrebandiers étaient Hollandais , et biert armés; l'intendant envoyait contre eux de petits bâtimens nommés bélandres^ et des soldats. C'était une petite guerre continuelle; la ruse y triomphait de la force.
45A MÉMOrRIlS
Ce commerce interlc^ fit la fortune dé la colonie hollamlaise de Curaçao , et donna aux créoles du continent quelques moyens de soustraire une partie de teurs richesses à l'impitoyable avidité de don Joseph d'Avalos.
La rade de la Guay ra est cominode , sûre ^ et la ville est défendue par des forts très bien construits; la route de Caracas à cette ville est roide, escarpée^ difficile j lûais cependant beaucoup plus praticable que tous les autres chemins déjà suivis par nous dans ces mpntagnes.
I^ canot où nous nous embarquâmes était suivi par un autre canot sur lequel étaient montés M. linch, officier de notre état-^major, et le comte Cbristiern de Deux-Ponts , colonel d'un régiment de quatre bataillons^ qui portait son nom.
Un vent frais et favorable nous faisait espérer une courte navigation « lorsqu'à dix lieues de la Guayra , nous aperçûmes tme frégate qui venait sur nous. Rien ne noua Élisait distinguer si elle était anglaise ou française; dans cette incertitude, nous crûmes plus prudent d'éviter cette rencontre: quoique la frégate t^ouâ hélât, nous seirrâme^ la côte de près » évitant avec soin les brisans , et nous fumes ainsi bientôt hors de toute atteinte.
Le canot qui nous suivait ne nous imita point;
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Tôffider qui le arâimândait continua sa marche sans crainte, parce qu'il regardait la frégate comme amie; il fut étrangement surpris lorsqu'un ou deux boulets , qui passèrent près du canot, invitèrent impérieusement nos pauvres .compagnons à se rendre à bord du bâtiment de guerre.
C'était une frégate anglisiise commandée par un jeune capitaine nommé Nelson, qui depuis ne devint que trop célèbre par la destruetion de nôtre armée navale sur Ja côte d'Egypte , et par d'autres éclatantes victoires.
Mon ami'Linch, dans ce moment critique, était fort inquiet , parce que la loi anglaise punit de mort toufc ceux qui , étant iiés en Angleterre ^ sont pris en portant les armes contre elle. Il pria donc très instamment le comte de Deux-Ponts dé ne rien laisser échapper qui pût apprendre aux officiers de la frégate , qu'il était né dans les îles britanniques.
Nelson reçut ces deux officiers avec tant d« politesse, les traita si bien et leur fit faire si bonne chère, qUe , malgré leur chagrin , ils prirent asses promptetnent le parti de se résigner de bonne grâce à leur sort.
Or, il arriva que , tenant table long-temps et trouvant le vin bon , ils en goûtèrent un peu trop^ espérant sans doute que ses fximées étourdiraient
4^8 MiMOni£S
leur tristesse. Le remède produisit san efiPet; la conversation s'anima, la gaîté devint confiante.
Après divers propos, on parla de l'Angleterre et de Londres; Nelson fit, je ne sais par quel hasard^ une ou deux méprises sur quelques noms de rues et sur remplacement de quelques édifices; Linch voulut le redresser; on discuta , on disputa. Tout-à-coup, Nelson dit à son interlocuteur, en le regardant avec une sorte de malice : « Ce qui » m'étonne , monsieur , c'est que vous parlez an-- » glais et que vous connaissez Londres tout aussi » bien que moi. »
« Rien n'est moins étonnant , s'écria le comte 30 de Deux-Ponts, un peu échauffé par le dîner : » car mon ami est né à Londres. » Linch frémit de tout son corps; mais Nelson ne parut point avoir entendu ces paroles indiscrètes, et il chanr gea de conversation , continuant à faire à ses hôtes l'accueil le plus gracieux.
Le lendemain , prenant à part ses deux prisonniers, il leur dit avec une rare obligeance : « Je » conçois combien il est pénible pour le colonel » d'un régiment, pour un officier de l'état-major » de l'armée française, de se voir, peut-être au » moment d'une expédition , privés de leur liberté » par un hasard imprévu. D'un autre coté , autant » je me croirais honoré de vous avoir faits pri- » sonniers à la suite d'un combat, autant il est
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» peu flatteur pour mon amour-propre de m'être » emparé d*un canot et de deux officiers qui se » promenatent; voici donc la résolution que- j'ai » prise : j'ai reçu l'ordre d'aller reconnaître, le » plus près possible, dans la rade de Porto-Cabello^ . » votre escadre qui y est mouillée; je vais l'exé- » cuter. Si l'on me donne chasse, et que ce soit » le vaisseau la Couronne qu'on envoie à ma » poursuite, je vous emmène avec moi sans per- » dre de temps : car ce vaisseau est si bon voilier » que je ne pourrais lui échapper^ tout autre » m'inquiéterait peu, et, dans ce dernier cas, je » vous promets de laisser à votre disposition une » petite bélandre espagnole que j'ai prise récem- » ment, ainsi que deux matelots qui vous con- » duiront dans le port, et vous rendront à vos » drapeaux. »
En effet, étant entrés peu de temps après dans la rade, comme on ne s'attendait pas à cette visite, et qu'une partie des équipages et des officiers étaient à terre, Nelson eut tout le temps d'examiner et de compter à son gré les bâtimens de notre armée navale, et il se passa plus de deux heures avant que la frégate la Cérès , que M. de Vaudreuil envoya à la poursuite du bâtiment ennemi , pût mettre à la voile.
Nelson tint sa parole ; le comte de Deux-Ponts et Linch descendirtpt tranquillement sur l'esquif
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espagnol, et nous rejoignirent, à notre grande Surprise comme à leur grande joie.
A mon arrivée à Porto-Câbéllo , j'avais instruit nos généraux de ia rencontré que notis avions faite •d'une frégate inconnue; dès que cette frégate parut à ia vue du port, j'obtins la permission dé monter à bord de la Cérès, qui devait la pour* suivre et la combattre; Alexandre de Lameth et Bozon s'y embarquèrent aussi.
Mais, avant de parler de cette course, je né veux pas quitter mon ami Linch , sans raconter une anecdote qui donnera tout à la fois une idée de ia bravoure singulière et de l'originalité de son caractère. Linch, après. avoir fait la guerre dans l'Inde, servit, avant d'être employé à l'armée de Rochambeau , sous les ordres du comte d'Estaing; il se distingua particulièrement au siège tropniémorable de Savanhah. M. d'Estaing, dans le moment le plus critique de cette sanglante affaire, étant à la tête de la colonne de droite , chargé Linch de porter un ordre très-urgent à la troisième colonne, celle de gauche. Les colonnes se trouvaient alors à portée de mitraille des retranchemens ennemis; de part et d'aUtré on faisait un feu terrible. Linch , au lieu de passer par le centre ou par la queue des colonne^, s'avance froidement au milieu de cette grêle de balles, de boulets, de mitraille, que les Français et les An-
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glais se lançaient mutuellement. En vain M. d'Es* taing et ceux qui l'entouraient crient à Linch de prendre une autre direction 9 il continue $a marche, exécute son ordre, et revient par \e même chemin, c'çst-à-dirç sous une voûte de feq, où Ton croyait à tous momeps qu'il allait tomber en pièces.
fc Morbleu ! lui dit le général eu le voyapt ar- » river sain et sauf, il faut que vous ayez le diable )i au corps; eh! pourquoi doue avez* vous pris ce ai chemin où vous deviez mille foi$ périr? — Parce j» que c'était le plus court, » répondit Linch. Après ce peu de mots, il alla tout aussi froidement se mêler au groupe le plus ardent de ceux qui montaient à l'assaut.
linch fut depuis lieuteoant-général ; il com^ mandait notre infanterie à la première bataille que nous livrâmeii aux Prussiens sur les hauteur» dç Valmy.
Je reviens à la Cérès : uous eùitaes beau forcer de voiles et poursuivre long-temps Nelson, son agile frégate nous échappa. Forcés de cesser une chasse inutile, et nous trouvant près de Curaçao^ nous voulûmes nous y rafraîchir; mais un courant rapide, nous entrsunaut, nous fit échouer sur un banc de sable, à l'entrée du port. Quelques bâtimens hollandais vinrent à notre secoure et nous relevèrent.
Nous restâmes deux jours dans cette île : j'en parlerai peu; elle n'offre rien qui puisse satisfaire la curiosité : c'est un roc stérile; mais l'industrie hollandaise en a fait une riche colonie. Le commerce interlope qu'elle faisait avec le continent, y portait tous les trésors que les colons espagnols, opprimés, pouvaient dérober à la surveillance de leur tyrannique administration.
Là , nous apprîmes que nos vœux allaient être remplis, et que l'armée navale de M. d'Estaing, quittant enfin Cadix , devait bientôt se réunir à nous, ainsi que l'escadre espagnole de la Havane. Nous nous hâtâmes donc de revenir à Porto- Cabello.
J'y trouvai des lettres de France; mon père me mandait que le roi m'avait nommé colonel commandant du régiment de Belzuncedragons, qui prenait dès ce moment le nom de Ségur. Cette nouvelle m'aurait donné une vive satis&ction en tout autre temps; mais, à la veille d'une expédition pour conquérir la Jamaïque , je ne pouvais supporter l'idée de quitter l'armée , et je résolus d'y rester.
La réunion prochaine de tant de forces , et les conséquences d'une vaste combinaison qui allait exposer les possessions anglaisés, dans les Antilles, au péril le plus imminent, furent sans doute un des plus puissans motifs qui déterminèrent le
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ministère britannique à conclure la paix et à reconnaître l'indépendance américaine.
Peu de jours après notre retour à Porto-Cabello, la frégate V Andromaque nous apporta de France la nouvelle que cette paix glorieuse était signée. Bientôt nous mimes à la voile pour nous rendre au Cap -Français, dans l'île de Saint-Domingue. M. de Vaudreuil voulut que je m'embarquasse avec lui sur le vaisseau amiral le Northumberland.
Nous partîmes le 3 avril lySS. En m'éloignant de ce beau continent, j'emportai la pensée que son oppression ne durerait pas , et qu'il arriverait pour lui des jours d'affranchissement et* de prospérité. L'évteement a justifié celte prévision. La république de Colombie s'est formée au milieu des orages, le courage a triomphé de la force, et la patience des obstacles.
Puisse cette nouvelle république,- après ses triomphes , jouir intérieurement du bonheur qui ne peut nsutre que de l'ordre et du respect des lois! Puisse-t-elle , imitant les États-Unis, se souvenir toujours que la liberté a plus à craindre, , partout, les passions de ceux qui la servent, que celles des ennemis qui l'attaquent !
Lorsque nous eûmes dépassé Curaçao, m'entretenant avec M. de Vaudreuil sur la contrariété que j^éprouvais de me trouver sur la côte sep-
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tentrionale de SaiAt-D<mi)ngiie9 sans avoir pu voir mon habitation , qui était située daus la partie ouest de cette île, près du Port-au-Prince, il mit gracieusemeut à ma disposition la frégate VAmazonÇ'i commandée par M. de Gaston , qui reçut Tordre de me descendre dans le port de Jacmel, et de tourner eqsuite le çap Tiburou pour se réunir à lui.
Je m*y eo^barquai sur-le^^bamp avec M. Ber* thier, depuis prince de Neufchâtel, qui voulut me suivre dans ce voyage. Secondés par un vent £ïvorable, nou$ fumes en onze jours à la vue de la côte méridignale d^ Saint-Domingue.
£n lougeant les rivages de la partie espagnole de cette ile , elle nou3 paraissait incuUe , sauvage, comme au temps où elle fut découverte par Colomb* A peine apercevait -on, à des intervalles immenses, quelques misérables bourgs et un petit nombre de sucreries. Le reste n'était que d'é* paisses forêts ou des savanes désertes.
Tqut à coup la sc^ne changea : en voyant de belles cités, de riches villages ^ des routes bien tracées, des matons élégantes, des champs soi* gneusement cultivés, enfin la nature brillante (te tout le luxe qu'elle peut emprunter de Fart et d'ui^e habile administration, nous n'eûmes pas besoin de consulter la carte pour savoir que nous avionii dépassé les frontières espagnoles, et qu'en
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étitrant sûr le territoire français, nous avions franchi , pour ainsi dire , en im instant , les deux ou trois siècles qui séparent les ténèbres des limiières, et la barbarie de la civilisation.
Bientôt nous entrâmes danS le port de Jacmel; le capitaine de t Amazone me fit ses adieux , et remit à la voile pour rejoindre au Cap M. de Vaudreuil.
Sans nous arrêter à Jacmel , M. Berthier et moi nous achetâmes des chevaux, et^ marchant la nuit comme le jour , nous ne nous reposâmes qu'à Léogane; de là nous fûmes au Port-au* Prince, où je ne restai qu'un jour; je l'employai à parcourir cette belle ville , l'une des plus riches alors du Nouveaii-Monde.
Son port était rempli de vaisseaux ; le commerce y déployait la plus grande activité ; on y voyait briller un luxe difficile à peindre. C'étaient les derniers beaux jours de cette opulente colonie , ou plutôt de ce royaume qui donnait annuellement à la France , par ses riches productions , un avantage de soixante millions dans la balance de son cominierce.
J'étais loin de prévoir , en admirant cette ville florissante, l'un des ornemens de notre triomphante monarchie, que dans peu d'années, après avoir été le tombeau de plusieurs milliers de Fran- 1. 3o
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çais^ elle deviendrait la capitale d'une république
de nègres.
A peu de distance du Port-au-Prince, étant invité à déjeûner à Thabitation de M. Blanchard , oncle d'un commissaire des guerres de l'armée de M. de Rochambeau, qui m'avait suivi dans ce voyage , j'y rencontrai le gérant de mon habitation i M. Seigneuret , qui ne fut pas médiocrement surpris de voir assis près de lui son propriétaire , qu'il croyait alors en France.
Sa voiture et ses chevaux, c'est-à-dire les miens ^ me conduisirent en moins de deux heures à mon habitation, sise au milieu de la plaine du Cid-de* Sac , en un lieu qu'on appelle la Croix des Bouquets.
Un domestique était allé à toute course annoncer Xfxovi arrivée : aussi, dès que j'entrai sur ma plantation, je me vis entouré d'une foule de figures noires, de cinq cents nègres, négresses, négrillons, mulâtres, mulâtresses, quarterons^ quarteronnes, métis, métisses, enfin par un peuple d'esclaves jeunes et vieux de toutes couleurs. /
Ces pauvres gens se prosternaient à genoux devant moi , témoignant ^ par de grands cris , l'étonnement et la joie que leur causait la vue du maître : car ces êtres opprimés, dégradés et souffrans , ressemblent un peu en ce point aux
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sujets des monarchies asiatiques absolues : ils ne . disent pas si le roi^ mais si le maître le savait^ espérant que leurs maux , qui viennent de plus bas , trouveront plus haut leurs remèdes.
Il était décidé que , dans le cours de deux courtes campagnes , le sort offrirait successivement à mes regards les scènes les plus variées et les tableaux les plus contrastans. Aux Açores , j'avais vu tout à la fois les débris de l'Atlantide, les traces du moyen âge , l'ignorance monacale , les mœurs chevaleresques et la galanterie religieuse du XlIP siècle; dans les États-Unis, la raison^ la simplicité, la vaillance, l'activité et les vertus républicaines ; sous la zone torride , dans les colonies espagnoles, toute la richesse d'une nature merveilleuse , et toutes les misères d'une administration ignorante , avide , arbitraire et intolérante.
Enfin , arrivé à Saint-Domingue , où tout se ressentait des efforts habiles d'un gouvernement protecteur, d'un peuple actif et intelligent, je me trouvais cependant , dans ma grande case, comme un pacha dans son harem , environné d'esclaves qui n'attendaient de moi qu'un signe pour obéir à tous mes caprices, et dont la vie ou la mort, le bonheur ou l'infortune, dépendaient d'un acte de ma volonté.
Je frémis encore en songeant que , deux jours
avant mon arrivée, on avait jeté dans un four et livré aux flammes une vieille négresse. Elle avait eu , à la vérité , la scélératesse d'empoisonner plusieurs enfans; mais, enfin, elle avait péri sans être jugée. Cependant les lois existaient; mais, là où se trouve l'esclavage , la plainte est muette et la loi impuissante.
Saint-Domingue présentait alors à l'observation deux spectacles opposés : cette île , cultivée partout avec soin , ressemblait à un magnifique jardin , percé de routes bien entretenues, et de nombreux sentiers bordés de haies de citronniers et d'orangers. A chaque pas, autour des champs de cannes à sucre et des savannes où paissaient de nombreux troupeaux, on voyait, sous des formes variées, les maisons élégantes des riches possesseurs de ces plantations. Les routes étaient sans cesse couvertes de voitures qui portaient leurs denrées dans les ports, et d'une foule de chars légers qui promenaient les colons voluptueux d'habitation en habitation.
Tous se visitaient, se réunissaient continuellement; ce n*étaient sans cesse que festins, danses, concerts et jeux; dans ces jeux, souvent les plus grandes fortunes se dissipaien,t en peu d'heures. Ces rjches plaines de la colonie offraient en quelque sorte l'image , par leur luxe et par leur mouvement, de ces grandes capitales divisées en
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iK>mbreux quartiers, pù le commerce, les affaires, les intrigues et les plaisirs entretiennent une perpétuelle agitation et un mouvement sans repos. Tel était lé tableau que présentaient à mes yeux; l'activité , les mœurs voluptueuses et la prospérité de la population blanche. Mais , en sortant de ce tourbillon d'un monde séduisant, et rentré dans les champs de mon habitation , quelle triste et différente perspective ! La, je voyais mes malheureux fiègres nus, n'ayant de vêtement qu'un caleçon , brûlés sans cesse par un soleil argent, par une chaleur de vingt-huit k, trente degrés, courbés^ » du matin au soir sur la terre endurcie, forcés à la bêcher sans relâcha, réyeillés, s'ils sust, pendaient un moment \mr travail, par le fouet des commandeurs , qui déchiraient injpitoyablenxent leur peau, et enviant presque le sort des boeufs et des chevaux , qui n'avaient d^autre peine que de porter au moulin. les capnes recueillies.
Mais détaiimi^o^ nos' pe^nsjées de ces sombres souvenirs : en vain les. sages deniandaient qu'on réformât peu à peu un ordre de choses si intolérable, et qu'on adoucît ces abus pour éloigner les révolutions; la raison parlera toujours trop bas, et les passions trop haut. Au moment où le cri de liberté, après avoir retenti en Amérique, se répéta ^l'Europe, notre premièî*e assemblée entrer ¥it le but .et ie manqua.
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Vainement Barnave, Alexandre de Lameth, Duport et d'autres députés proposèrent de faire des réformes sages, et d*unir à nos intérêts ceux des hommes de couleur libres^ en leur accordant les droits civils, leur voix ne fut point écoutée* Les autres assemblées , se livrant avec impétuosité aux passions les plus immodéi*ées, proclamèrent tout à coup , et sans ménagement , la liberté des noirs : les colons, effrayés, se mirent en défense; les nègres , altérés de vengeance , coururent aux armes; et Saint-Domingue, cette terre si longtemps arrosée de leurs sueurs et de leurs larmes, fut, par leurs féroces ressentimens, inondée du sang français. Saint-Domingue n'existe plus pour nous ; la noire Haïti la remplace : en vain Napa* léon voulut la reconquérir.
Puissent les gouvernemens qui possèdent encore des îles dans cette partie du monde, se bien pénétrer de cette vérité : une réforme sage peut seule éviter ou retarder les révolutions ! Le système colonial doit changer ; et peut-être un jour, ainsi que l'ancienne Rome et que la Grèce , l'Europe reconnaîtra qu'on ne peut plus garder longtemps de colonies que comme alliées, conune filles de leur métropole, et nojn comme sujettes.
Après avoir pris une complète connaissance de l'état et des travaux de ma plantation , je fis quelques réglemens pour adoucir le sort de mes e&-
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daves; je prolongeai les heures de leur repos, j'augmentai l'étendue du terrain qu'on leur lais«» sait cultiver pour leur propre compte; je prescrivis aux commandeurs de la modération dans leurs châtimens; tous m'en bénirent, et c'est encore un doux souvenir pour moi.
- M. Berthier me donna quatre jolis tableaux dans lesquels il avait représenté les différentes vues et les travaux de mon habitation , ma réception par les nègres, leurs jeux et leurs danses : c'est tout ce qui me reste aujourd'hui de cette ricb^ possession.
Enfin, ayant reçu un courrier de M. de Vaudreuil qui m'avertissait de son départ prochain pour la France, je me rendis promptement au Cap, voyageant commodément d'habitation en habitation.
Dans chacune de ces habitations on exerçait, suivant l'usage, la plus obligeante ho^italité; je trouvais partout conversation aimable, logement commode, table excellente, voitures et esclaves à ma disposition.
Je vis avec plaisir que beaucoup de colons méritaient, par leur humanité « les éloges donnés peut-être trop exdusirement à deux ou trois planteurs, et qu'ota pouvait aussi dire de leurs nègres, qu'ils étaient heureux comme les nègres de Raby, de Blin et de Galiffet. .
Je n'entrerai dan^' aucun détail sur la ville du Cap ; peu de nos grandes cités régalaient en prospérité et en magnificence. Notre escadre mit à la voile le 3o' avril 1 783. Nous n'éprouvâmes dans notre traversée d'autre contrariété que celle de quelques calmes à la hauteur deg Açores. Au bout de quarante-neuf jours, nous nous trouvâmes près des cotes de France, et là nous faillîmes périr.
Le vent était si frais que nous filions douze noeuds par heure , c'est-à-dire quatre lieues. Les calculs de nos marins les avaient trompés, et, la sonde ne leur faisant point reconnaître le voisinage de la côte que leur point indiquait, ils croyaient que les courans nou^ avaient entraînés dans la Manche.
Cependant M. de Vaudreuil, par prudence, nous feisait courir la nuit des bordées au large. Il avait raison ; car uii matin , au moment où le jour paraissait , j'entendis M/ de Médine , capitaine de notre vaisseau, s'écrier : « Je voÎ3 des brisans k » travers les brouillards. »
M. de L'Aiguille , officier d'un mérite supérieur, mais doni la ^jeunesse était parfois un peu trop confiante, répondit en souriant : « Ces brisans >' n'éxisteùt que dans votre lun?tte. »
« Jeune homme, répliqua avec colère notre » vieux capitaine, vous êtes major général de L'es-
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» cadre ; vous pouvez lui donner les ordres que » vous voudrez. Quant à moi , je sais ce que je » dois faire , et , quoique M. le marquis de Vau- » dreuil soit, à mon bord, c'est moi qui réponds » de mon vaisseau; en conséquence, je vais don- » ner l'ordre de virer sur-le-champ, 'car il n'y a » pas une minute à perdre. »
En effet il donna cet ordre; et, tandis que la manœuvre s'exécutait, le brouillard, se dissipant tout à coup comme une toile de théâtre qui se lève, nous vîmes à deux cents toises de nous les Roches des Saints^ où les vagues, frappant avec furie, élevaient leurs gerbes écumantes à vingt pieds de hauteur, et sur lesquelles toute notre flotte aurait infailliblement péri. Heureusement l'escadre imita le mouvement de notre vaisseau. Alors, tout péril étant passé, nous arrivâmes en trois heures dans la rade de Brest.
Descendu à terre, je reçus la nouvelle de la nomination de mon père au grade de maréchal de France. J'appris aussi , non sans quelque surprise, que je le trouverais encore ministre, car il occupait ce poste depuis plus de deux ans ; et je n'ignorais pas que, de toutes les existences humaines, la vie ministérielle est la plus orageuse , la plus incertaine, la plus chancelante et la plus courte.